‹ Les Sources et la croyance en DieuChapitre 30 sur 50 · Ephcs · texte numérisé non relu

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et matérielle des conjoints, et par ce moyen une sauvegarde à fournir aux nécessités reconnues de Tordre social, il s'ensuit très évidemment que l'autorité maritale ne devra s'exercer que dans les bornes de ces nécessités elles-mêmes. Tout ce qui procède du caprice, de l'intérêt exclusivement personnel, de l'égoïsme grossier du plus fort, s'éloigne du droit humain, lequel repousse l'autorité, lorsqu'elle se conçoit elle-même autrement que comme un service.

Hélas ! combien rarement les autorités de tout rang comprennent ainsi leurrôle! Combien peu surtout le remplissent ! Au foyer, il y a des raisons pour que, l'amour aidant, l'autorité soit plus bénigne ; mais si l'amour fait défaut plus ou moins; s'il cède la place aux hostilités ou aux ruptures ; s'il s'agit de races ou d'époques où la violence des tempéraments, la grossièreté des mœurs et la brutalité régnante ne laissent plus guère de place aux sentiments affectueux, le résultat sera fatalement l'oppression, de la part d'un époux armé par la nature et par la société contre un être en tutelle et sans force.

On pourrait dire que, jusqu'au christianisme, l'oppression maritale fut la loi. Non pas que tous les époux fussent tyrans jet toutes les femmes des victimes ; mais l'es- )rit public était tel que seuls les sentiments intimes des intéressés pouvaient garantir la justice.

Et pourtant, ici encore, il faut se garder de conclure jue l'instinct du juste fût étranger aux époux. Ce que je lisais tout à l'heure des victimes de la brutalité conjugale est bien plus vrai encore des bourreaux. Il en coûait moins à ceux-ci de reconnaître la force du droit, mitte à le violer en fait, qu'à celles-là de reconnaître le Iroit de la force, qui leur faisait une condition si dure, famais un homme, même en pleine barbarie, n'oserait ibuser de la force sans en fournir une apparente raison. Test toujours pour le bien qu'on fait du mal aux autres, juand le musulman accable sa femme de travaux, c'est >arce que « l'oisiveté est mère des pensées mauvaises ». }uand l'Hindou exige de la sienne qu'elle le suive au

tombeau, brûlée vive sur son propre bûcher, c'est par respect pour la fidélité jurée. L'instinct du bien survit à toutes les décadences; l'amour du juste est au fond de tousles cœurs. Personne nepeut le désavouer, même quand il l'offense, et quand il le proclame, toujours et partout, il sent le besoin de le mettre sous la sauvegarde du ciel. (( Maris, continuait saint Paul après le passage que je citais tout à l'heure, aimez vos femmes comme le Christ aime l'Église et se livre pour elle, afin de la faire paraître devant lui glorieuse et sans tache. » Ces paroles sont sublimes; mais la sublimité à part, elles expriment exactement l'instinct universel des peuples. Et je dis qu'elles expriment par surcroît une nécessité absolue, nécessité en dehors de laquelle je défie qui que ce soit de fonder le devoir conjugal et de l'exiger autrement que par la force, alors, du moins, qu'il aura contre lui nos instincts.

Qui ne comprend, en effet, que la hiérarchie familiale, avec toute la série de devoirs qu'elle comporte : obéissance consentie de la part de la femme, justice et protection affectueuse de la part de l'époux, ne peut avoir de fondement solide, dans les cas où l'instinct lui | contraire, que par l'idée d'un bien en soi, d'un inté supérieur à notre intérêt personnel, et qui réclame a une autorité indiscutable la soumission de nos cœu

Or si cela est, on voit la conclusion : nous l'av déduite bien des fois, au cours de ces études. L'idée bien, l'idée d'un intérêt suprême qui s'impose à touti volonté, exige tout sacrifice, passe avant tout désir, n< se soutient, dans la famille comme ailleurs, que par l'idéi d'une puissance créatrice fixant la loi des êtres, d'un< volonté qui les guide et d'une justice qui les reçoit.

Dans les difficultés redoutables et spéciales que comporte la vie familiale, il faut pouvoir nommer quelqu'ur qui, se trouvant derrière l'époux pour appuyer son auto rite, derrière l'épouse pour réserver ses droits, en imp sera aux courages affaiblis et aux consciences troublée:

Quand l'homme comprend son rôle et leremplit; quan

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a femme de son côté est parfaite, tout est facile. L'insinct de la femme est de se soumettre à celui qu'elle aime; 'instinct de l'homme est de protéger celle qui lui donne ;n retour sa tendresse; tout est donc garanti par la ïature elle-même,, et c'est bien inutilement qu'on parlera le devoir, du moins en ce qui concerne le fond des ihoses. Mais, s'il en faut parler, au nom de quoi en parera-t-on ? Qu'invoquera-t-on pour remplacer l'instinct lérouté et les sentiments du cœur en souffrance?

Nous connaissons une réponse qui, si elle était bonne,

e serait éminemment ici; car elle invoque un intérêt que

a famille, première unité sociale, ne saurait récuser :

;'est l'intérêt social. Mais il faut bien songer que la famille,

:e n'est qu'une abstraction ; que la société, c'est bien

raste. De sorte que parler de l'intérêt social, j'ai bien

>eur que ce ne soit prêter à sourire, lorsqu'on s'adresse

i un être isolé, cantonné dans son cas, et qui sait bien

ue sa souffrance est vive; mais qui voit moins ce que

•eut faire au groupe ce martyre ignoré, cet anonyme

fTort.

Le soldat à son rang, escomptant la victoire, veut

lien s'exposer et combattre. Il voudra même, peut-

fcre, comme d'Assas, livrer sa vie pour sauver toute

armée ou tout son régiment; mais verser tout son

ang solitairement, sans utilité immédiate et appa-

Bnte, uniquement pour le principe, parce qu'il est con-

enu que le soldat ne recule point, c'est un héroïsme bien

iffîcile. L/exigerez-vous volontiers? L'obtiendrez-vous

ms peine? Pensez-vous que l'obéissance héroïque de la

îmme et le dévouement quand même du mari soutien-

ront leur effort par cette unique pensée que la société a

esoin en général de ce dévouement et de cette obéis-

ince? — J'ai fait parfois ce raisonnement-là : je ne t'ai

mais trouvé efficace. On m'a toujours répondu: Ce n'est

IS moi qui fais marcher la société;ce n'est donc pas moi

ii peux la perdre! Je sais tout ce qu'un tel motif a d'ab-

îrdc, à le formuler ainsi en gros, et que parexemple en

mps d'élection l'abstentionniste qui dit: Qu'importé une

voix déplus ou de moins dans l'urne, est simplement un sot. Mais il y a ici une différence, c'est que l'effort est mince, d'aller porter son bulletin dévote; l'intérêt est grand, au contraire, d'obtenir une bonne élection. Et si l'on y est pour peu de chose, toujours est-il qu'il y a une proportion connue, facilement mesurable, entre cette unité que je représente et le nombre des voix qui feront pencher la balance en faveur de mon candidat. Je puis me dire : Si cent hommes, vingt hommes ou simplement quatre hommes font comme moi, mon candidat l'emportera peut-être; si un nombre pareil s'abstient comme j'en serais tenté, peut-être mon candidat succombera.

Mais un mariage malheureux où tous les devoirs d'époux s'accomplissent quand même, qu'est-ce que celci fait de bien clair au bonheur de l'humanité ? — Elle en II vu bien d'autres! Elle s'arrangera toujours ! Ses progrès sont si lents ! ils dépendent de si grands mouvements, el mes actes versés y sont si peu de chose ! Tout l'effort de ma volonté, avec tout le sang de mon cœur, avec toute ma vie dépensée, qu'est-ce que cela pour elle? Et cela c'es'j mon tout, à moi! Faut-il le sacrifier, et placer délibérément sous les pas de l'immense roue anonyme ce grain d( sable souffrant que je suis ? — J'hésite.

Sans compter que l'humanitéje n'en ai pointla charge Je lui dois ce qu'elle m'a donné : des devoirs faciles, si elle m'a fait une vie facile ; de l'indifférence et de Fou I bli, si, me traitant en paria, elle me laisse végéter triste 1 ment ou subir des souffrances sans compensation.

Non, voyez-vous, si vous n'avez que cela, philosophes | il ne faut rien demander aux hommes, ne rien deman j der aux époux, si ce n'est de suivre l'instinct, de se livre à la sympathie mutuelle, si elle existe, et, si elle n'exist point, de se saluer courtoisement — ou de se mordre, seloi l'éducation qu'on a reçue et les effets qu'on en attend.

Or, vous ne voulez pas de ce programme simpliste Vous nous dressez des listes des devoirs conjugaux, e vous entendez bien qu'on en passe par vos exigences Alors, justifiez-les ! dites-nous que le bien est quelqu

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:hose; dites-nous ce qu'il est; dites-nous pourquoi il .'impose. Surquoije surviendrai pourvousdire : Derrière :e quelque chose, il doit y avoir quelqu'un; le bien ne >eut s'imposer que s'il se rattache à un absolu. Sur quoi e nommerai Dieu, et je serai armé pour dire à l'être en louffrance qui s'inquiète : Pauvre enfant ! patiente, et ioumets-toi. Mais sans cela, vous ne pouvez que vous aire, et ni la hiérarchie familiale ne se fera respecter ibrement, ni les devoirs qu'elle suppose ne seront librenent accomplis.

On va voir qu'il en va tout à fait de même, et à bien )lus forte raison, lorsqu'on parle non plus de la loi des ipoux; mais de la loi qui régit les rapports de ceux-ci ivec leur descendance et de leur descendance par rap- >ort aux époux.

Les relations des parents aux enfants, des enfants aux parents reposent sur des instincts puissants qu'on ne vit jamais nulle part en déroute. Les parents s'inclinent d'un mouvement spontané vers le fruit où ils se retrouvent; les enfants se retournent, avec moins de force assurément, mais instinctivement pourtant, vers leui source. J'imagine que le glacier, s'il avait des yeux souî son front de neige, regarderait avec complaisance lef ruisseaux qui coulent de ses flancs, et que les ruisseau: avant de bondir tout joyeux vers la plaine caresseraien avec grâce les pieds du colosse paternel.

Il faut remarquer pourtant que la nature, qui tien avant tout à ses résultats, s'est préoccupée de Finstinti paternel bien plus soigneusement que de l'autre. Pai tout elle a établi le sacrifice comme loi de la paternité parce que c'était ainsi seulement qu'elle pouvait sauve] garder son œuvre. Dans les espèces inférieures, cette 1»| prédomine tellement que certains insectes, par exemplj périssent dès qu'ils ont engendré, comme s'ils n'avaie/ plus après cela de raison d'être. Mais à mesure qi] l'échelle vivante monte plus haut, et qu'il y a plus d'intj rêt à garder l'individu pour lui-même, la nature le sacij fie moins , et elle inculque à ses descendants l'instii filial qui sera pour lui une douceur et une sauvegai

Chez l'homme, même le plus sauvage, ce dernier se timent, pas plus que l'autre, ne fait jamais défaut; mai.'] demeure vrai que l'instinct filial ne saurait lutter de[ son cœur, et à beaucoup près, avec l'instinct paternel maternel.

Et cette constatation est faite pour favoriser no] thèse ; car ce que je veux montrer, c'est que le Sf] timent filial n'est pas un pur instinct ; qu'il compcj un élément de raison, lequel ne trouve sa justificatl

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lernière que dans ridée divine. Or, si l'on voit, comme 'est l'évidence, que le sentiment filial est celui qui s'im- >ose le moins à l'instinct ; si Ton voit d'autre part que 'est celui qui a été le plus prêché aux hommes ; qui a >ris la plus large place dans les codes, dans les instituions, dans les mœurs, il sera évident que les hommes se ont toujours crus obligés à ce retour d'affection et de ervices, et le chemin sera plus facile, pour passer de cette ibligation à quelqu'un qui la justifie et la sanctionne.

Or, ce que disent les faits est manifeste. Partout, tou-

ours le devoir des enfants à l'égard de leurs père et mère

; fait l'objet de préoccupations pressantes, « Mon fils,

:crivaitle fils de Sirach, prends soin de ton père dans sa

'ieillesse, et ne lui donne aucun sujet de chagrin durant

a vie. Si sa raison s'affaiblit, supporte-le, ne le méprise

»as, et la charité que tu auras eue pour ton père ne sera

as mise en oubli. » Ces touchantes paroles seraient signées

>ar tous les hommes, et à toutes les époques. Toutes les

3gislations en font foi. On y considère le devoir filial

omme l'un des premiers, et le crime du fils envers ses

arents comme l'un des plus graves.

Dans quelques contrées du nord, les parents sont auto-

isés parla loi à renier leurs enfants, s'ils les ont outragés

u simplement s'ils ont négligé de les secourir dans les

irconstances difficiles.

En Chine, celui qui accuse son père, même coupable,

st condamné à 100 coups de pan-tsée et à trois ans

exil; s'il l'a calomnié, on l'étrangle. Le fils ouïe petit-

s qui a négligé de venir en aide à son père ou à son aïeul

çoit 100 coups; s'il l'a frappé, on le décapite; s'il l'a

essé, il est tenaillé vif et coupé en moreçaux.

Chez plusieurs peuples, à Madagascar notamment, la

lalédiction paternelle est considérée comme le plus

rand des malheurs, plus redoutable que la mort même.

ans certains codes, tel que celui des Annamites, on

hésite pas à faire plier la justice devant la piété filiale.

im' peine, quelque grave qu'elle soit, peut toujours

uspendue, si le coupable peut justifier de la néces-

site de sa présence auprès de parents âgés ou infirmes. C'est une leçon dont nos codes européens feraient bien peut-être de profiter.

Platon, afin de mieux inculquer le culte des parents, l'étendait à toutes les personnes du même âge, rattachant ainsi, comme il est juste, le culte de l'âge à celui de la paternité. « Par honneur pour les dieux qui président à la naissance des hommes, disait-il, que jamais les jeunes gens ne portent la main sur une personne assez âgée pour pouvoir être l'auteur de leurs jours », et il fixait à 20 ans le supplément d'âge qui suffirait pour garantir à une personne le respect des plus jeunes.

Qui ne connaît toutes les belles histoires que les littératures anciennes nous rapportent, en témoignage du respect de tous pour la religion paternelle. L'histoire du sage Àhikar, devenue, en passant dans la Bible, l'histoire de Tobie, avait fait le tour de l'Orient ; celle d'Antigone conduisant son vieux père aveugle a ému toute la Grèce; celle de Coriolan immolant sa vengeance à sa mère fit tressaillir malgré lui le cœur d'acier de Piome. Il fallut qu'il touchât à ce sentiment, pour que Néron, l'ennemi du genre humain et de tout ce qu'il respecte, sentît poindre en son cœur le remords.

Ces faits, d'ailleurs, et maints autres semblables, ne prouveraient pas grand'chose, s'ils ne représentaient, par la publicité qu'on leur fit et par le succès qu'ils obtinrent, le sentiment universel des peuples. Mais c'est bien sous ce jour qu'il convient de les regarder ; ce sont là de ces cas auxquels s'attache l'esprit public, pour y retrouvei ses propres pensées, ses titres de noblesse, ainsi que le disait Renan. Ahikar, Tobie, Antigone, Coriolan sont ai sentiment filial ce que sont à l'amitié Oreste et Pylade Jonathas et David, ou ce qu'est à la fidélité des cœur.dans le mariage le cas de Philémon et Baucis.

Mais c'est surtout en face de la mort que se manifeste chez tous les peuples, l'intensité du sentiment qui fai qu'on se trouve obligé de rendre un culte aux père e mère.

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La mort, en faisant entrer l'ancêtre dans l'éternel, mite les survivants à en reconnaître le caractère et les Iroits, comme à la fin d'un drame, le chœur antique en proclamait la signification supérieure.

Une foule de coutumes se rattachent à ce besoin de oanifestations posthumes. Dans les campagnes du Tarnit-Garonne. au décès du père de famille, on arrêtait ussitôt les pendules, comme pour dire que la vie demeuait en suspens.

En d'autres régions, et dans la même pensée, on voile os glaces, on cesse de cuire le pain à la maison, on s'enerme dans celle-ci pendant un nombre plus ou moins ong de jours; partout, d'une façon ou d'une autre, on mène le deuil », selon la très antique locution. C'est naturellement chez les peuples barbares qu'on rouve l'expression la plus vive, parfois la plus tragique e la douleur réelle ou simulée du fils à la mort de son ère. 11 en est qui se coupent un doigt, ou qui se font sur Dut le corps des incisions cruelles, ou qui se livrent à des ittes sanglantes.

Au Bengale, les fils affectent de disputer aux porteurs î corps du père défunt, et retardent ainsi pendant long- •mps la cérémonie funèbre.

En Chine, où la vie familiale a de si profondes racines, portance du deuil se retrouve dans tous les usages la vie. On désigne par exemple le degré de parenté par •lui du deuil à faire. On est « parent de la période com- ' te parent de la robe coupée, parent de la robe ourlée», ir allusion aux coutumes de deuil.

Dès qu'un père chinois a « salué le monde », selon la Me expression en usage, le culte le plus attentif et le -idu lui est voué. Les rites de la sépulture occunt 21 jours au moins. Des fils font construire des baements près de la tombe paternelle et y habitent squ'à doux mois, pour signifier avec quelle peine ils séparent de la chère dépouille.

es morts sont mieux traités en Chine que les vivants.

rs môme que ceux-ci habitent des régions basses et

écageuses, leurs morts sont dans des lieux élevés

et choisis. Et ces lieux funèbres sont tellement sacrés que leur expropriation, même pour les causes les plus graves, est presque impossible; elle occasionne de vraies révolutions.

N'est-ce pas d'ailleurs par un sentiment tout semblable que les tombeaux se construisaient autrefois, chez beaucoup dépeuples, dans les maisons elles-mêmes?

Aujourd'hui encore, les Indiens de certaines tribus d'Amérique mettent leurs défunts dans des troncs d'arbres creusés et rejoints, et ils dressent cet arbre-cercueil devant leur porte, parfois de manière à ce qu'il fasse saillie à l'intérieur. Inversement, dans quelques villages du Sénégal, s'est établie la coutume, quand meurt un père de famille pauvre, de transporter la frêle toiture de sa case sur sa tombe. Il peut ainsi reposer toujours sou?! son toit, y attendre les siens, et recevoir jusque-là leurs hommages.

Car les coutumes funéraires ne manifestent pas seulement le regret des fils à la mort de leur père ; ils manifestent, de ceux-là à ceux-ci, un véritable culte.

La religion des ancêtres est un fait tellement humaii et tellement universel que des historiens n'ont pas hésit à y voir le premier fondement de tous les cultes *.

On adorait positivement les ancêtres; toutes les litti'1 ratures en témoignent; une foule de coutumes actuelle ment existantes en fournissent la démonstration. Li dieux lares des latins, les héros des Grecs, les génies de Etrusques, les pitris des Aryas, les divi de tous les pei pies antiques ou modernes ne sont que les pères ( mères divinisés, demeurant en société avec l'homm après leur mort, protégeant, bénissant, accordant puissan( et richesses, à condition que leur tombe ne soit poii profanée, ni leur mémoire sans culte. Car négliger culte des morts, ce serait, selon l'expression d'un Anciei commettre « des parricides multipliés».

On n'en commettait guère. A défaut des sentiments (

i, CL Fustel de Coulanges : la Cité antique.

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cœur, la crainte et la puissance des coutumes venaient à bout des négligences. 11 suffît de lire les vieux livres • pourvoir quelle place a toujours tenue le culte des morts, comme il suffit de regarder, depuis l'Atlantique jusqu'à l'tlindoustan, la quantité d'autels funéraires qui couvrent (les territoires, et qui ne s'expliquent suffisamment que par ce culte.

Si nous demandons maintenant ce qui peut se conclure de ce fait, en faveur de la thèse qui est la nôtre, la réponse est sur toutes les lèvres. Platon nous l'insinuait tout à l'heure quand il recommandait la piété filiale « par honneur pour les dieux qui président à la naissance des hommes .». Cette façon dédire manifeste un état d'esprit facile à situer dans l'histoire du progrès de la pensée humaine, au regard de ce qui nous occupe.

Les âges barbares et les peuples barbares adorent positivement leurs ancêtres : façon expressive jusqu'au plus fol excès de déclarer que la paternité est chose divine. Une \ion meilleure écarte cet excès; mais laisse subsister l'opinion que les ancêtres ne sont pas étrangers au divin, puisque partout c'est au nom de la divinité qu'on exige ce culte. Seulement, reste à déterminer sous quelle forme cette exigence va se manifester; quels motifs elle invoquera et quelle sera la valeur de ces motifs. L'antiquité oe sut pas toujours débrouiller toutes ces choses. Même Platon et ses pareils y apportaient de l'indécision, paraissant quelquefois s'en rapporter aux fables et aux supers- :itions antiques ; s'élevant par ailleurs aux plus sublimes conceptions. Quoi qu'il en soit, en y regardant pour notre ompte, il n'est pas difficile de juger combien l'esprit des vieilles générations et l'esprit même du sauvage recouvrent une vérité profonde. Car au fond nous pensons iomme eux; de quelque manière qu'il se montre, notre sentiment du devoir filial est pareil. Toute la question est le savoir si cela va tout seul, et si l'instinct universel x'iit se justifier autrement que ne le fit toujours l'humalité :par un appel à Dieu père des hommes.

Or, faites la critique de l'instinct, et vous verrez que son contenu porte plus loin et conclut davantage qu'un regard superficiel ne le suppose.

On sait de reste que l'ingratitude des enfants, surtout si l'intérêt ou quelque passion contrariée l'aiguillonne, ne manque jamais de prétexte à fournir. Et — je ne voudrais pas dire de mal des parents ; mais puisque les parents d'aujourd'hui sont les enfants d'hier, je puis bien dire que souvent, il y a contre eux quelque apparence. Que de parents le deviennent malgré eux! s'acquittent tant bien que mal des devoirs que cet... accident leur impose; font montre de sentiments auxquels sans doute la fibre paternelle n'est pas entièrement étrangère; mais où l'ennui perce le bout de l'oreille, et où l'orgueil, le souci de l'opinion, la décence extérieure, l'intérêt quelquefois font les principaux frais.

Or si cela est vrai, ou dansla mesure où cela serait vrai, les enfants seraient-ils donc fondés à dire : Je sais quels sentiments m'ont créé, et je ne leur dois rien. Je sais quels sentiments m'élèvent, et je leur dois moins qu'on ne me le fait croire. En tout état de cause, ils pourraient ajouter : Je n'ai pas demandé à naître, et je ne sais, ni mes parents non plus, si la vie sera pour moi ou non un bienfait.

Acceptons-nous qu'un enfant tienne de pareils propos, et en tire les conséquences? — Non. Si nous le surprenions dans sa bouche, quelque fondé qu'il fût, ce discours nous paraîtrait digne d'horreur. Enfant dénaturé ! tel est le cri qui s'échapperait de nos lèvres. Cette froide critique des sentiments qui l'ont appelé à l'existence nous paraîtrait la plus grave des offenses. Quoi qu'il en soit de la vérité des faits, nous exigeons de l'enfant qu'à leur sujet, sa bouche et son cœur même fassent silence. Il n'a pas le droit de savoir. En dépit de tout, nous lui demandons trois choses : l'amour, à l'égard de ceux d'où il tire son origine; Uhonneur, à l'égard de ceux auxquels il est subordonné ; l 'obéissance, à l'égard de ceux qui doivent le régir.

l'unité sociale, la famille 473

Comment expliquera-t-on toutes ces exigences? Trou-

•era-t-on le moyen de les soutenir sans faire appel à

quelque chose au-dessus de la vie, et par-delà nos père

[tmère? Moi je ne le trouve pas. Il me semble que si

on veut justifier le triple devoir que je viens de décrire

n est tenu de démontrer tout d'abord que certainement

t en tout état de cause le prétendu bienfait de la vie en

stun; qu'ensuite les intentions de ceux qui nous le

onfèrent n'y font rien, et que leur absence même ne

élie point l'enfant du devoir d'amour qu'on lui impose.

On est tenu de démontrer ensuite que la subordina-

ion de fait qui existe entre les parents et l'enfant prend

valeur d'un droit, et d'où le prend-elle, on doit néces-

airement nous le dire.

Enfin, pourquoi obéirai-je, à moins que ce ne soit par orce, si vous ne me prouvez pas que la volonté paterelle représente autre chose qu'elle-même, autre chose u'une mainmise arbitraire sur un être qui déjà sait ouloir, puisque vous lui demandez d'en faire montre en )éissant ; autre chose même que mon intérêt prétendu, uisque cet intérêt, j'ai le droit, moi, de le méconnaître, supposer que mes parents doivent me l'imposer.

Tout cela est obscur, et tout cela ne s'éclaircira qu'au rix de la concession toujours la même que je prétends rracher aux réflexions du lecteur touchant les aspects ivers de la vie humaine.

Vous ne prouverez que la vie est bonne, et qu'il dépend e l'enfant qu'elle le soit dans son cas, que si vous cceptez que la vie procède d'une intelligence souveraine ui connaisse à coup sûr ses chemins; d'une volonté îaîtresse qui puisse en redresser les écarts, et d'une istice parfaite qui veuille couronner nos efforts.

Vous ne pourrez soutenir, d'autre part, que la subornation de l'enfant à ses père et mère est un droit qu'en attachant l'ordre des faits où nous engage la nature à uelque chose d'indiscutable, et il n'y a d'indiscutable, 'absolument indiscutable que l'indiscutable Absolu dont i volonté, cause des êtres, peut fixer à chacun son rang.

Et pour finir, vous n'appuierez l'obéissance, au cas où un libre vouloir s'y soustrait, qu'en invoquant la loi suprême qui, dominant et parents et enfants, imposant tout d'abord aux premiers la sollicitude qui se traduit pour l'enfant en exigences, ne peut permettre à celui-ci de se soustraire à ce qui vient de si haut. Or pour parler de cette loi, et y faire voir autre chose qu'une convention arbitraire ou une abstraction vide, il faudra bien en venir au législateur, et vous toucherez encore à Dieu.

N'essayez pas de le fuir, à propos de cet objet comme d'un objet quelconque. Je l'ai déjà dit bien souvent, il est l'alpha et l'oméga de tout. Tout problème regardé de près le réclame comme solution dernière; toute facette du miroir créé fait resplendir, sous l'angle voulu, sa fulgurante lumière ; tout abîme creusé à fond le fait nécessairement apparaître, comme nous apparaîtrait le ciel des antipodes au fond du puits creusé de part en part à travers notre mince planète.

Il y aurait lieu de montrer qu'en retournant le problème proposé, et en examinant, au lieu du devoir filial, le devoir paternel, la conclusion serait la même. A quoi bon ! Cette transposition est si facile que je l'abandonne volontiers aux réflexions du lecteur. J'aime mieux, et sans tarder, le mettre en face du fait social, élargi, cette fois, jusqu'à comprendre la vie des peuples, et je compte lui montrer dans l'idée de Dieu la seule explication suffisante de ce fait, le seul motif suffisant pour l'imposer à des volontés anarchiques, la seule garantie d'avenir pour sa marche en avant et pour l'aboutissement dernier de ses progrès.

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