‹ Les Sources et la croyance en DieuChapitre 31 sur 50 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

l'idée de dieu et la vie sociale

La famille n'est que le point de départ de la société. A mesure qu'il s'élargit, ce cadre trop étroit tend à se rompre — non pas pour laisser sa matière à l'état amorphe ; mais pour la voir entrer dans des combinaisons plus vastes qui, reliant entre eux non plus des individus seulement, mais les groupes familiaux eux-mêmes, fourniront à la vie humaine une organisation supérieure, des ressources plus abondantes, une coopération plus féconde, un milieu d'une richesse tellement plus haute que l'individu, y entrant, se trouvera de suite à un niveau de vie que jamais la famille, à elle seule, n'eût pu prétendre offrir à l'activité de ses membres. » Matériellement, intellectuellement, moralement, de par les ressources accumulées et mises au service de tous, les groupements nationaux constituent un immense progrès par rapporta la vie individuelle et à la vie familiale.

Il y a là un fait nouveau qu'il faut examiner.

C'est le dernier que je me propose de soumettre à notre étude.

Non pas que je considère les groupements nationaux coiimn' la dernière étape de l'organisation humaine! Je voudrais croire que,par le fait des communications incessantes, du progrès des esprits et de l'amélioration des mœurs, il sera possible un jour d'organiser l'humanité

entière, non point en supprimant les barrières nationales, qui seront toujours à la société humaine ce que les cloisons d'alvéoles sont à la ruche : des gardiennes de trésors et des appuis ; mais en tirant d'une façon ou d'une autre la conséquence de ce fait que tous les hommes sont solidaires : qu'ils se peuvent entr'aider, au lieu de se cantonner ou de se combattre ; que la mise en commun de leurs ressources et la coordination de leurs efforts serait la création d'une puissance capable de soulever le monde, de vaincre la nature ennemie et de tirer de l'homme tout ce que peut donner sa nature.

Le jour où l'on aurait compris cela, on sentirait le besoin de fonder, par des moyens à étudier, une réelle unité humaine; d'élargir le principe des souverainetés nationales jusqu'à permettre une fédération des nations. Alors, mais alors seulement, la société aurait achevé sa constitution, et l'on verrait commencer la véritable vie humaine.

Mais nous n'en sommes pas là. Ceux qui en parlent trop sérieusement s'appellent des rêveurs ; ceux qui voudraient dès maintenant agir en conséquence sont de dangereux utopistes. Ce n'est pas à nous de devancer les âges. Nous en sommes aux groupements nationaux : regardons-les se former et regardons-les vivre. Nous y verrons l'idée de Dieu, dont nous cherchons les sources, nécessaire comme partout ; nécessaire comme dans la nature ; nécessaire comme dans la vie individuelle ; nécessaire comme dans la vie familiale ; nécessaire toutefois, en plus des points de vue généraux qui s'appliquent à toute vie humaine, pour des raisons spéciales que je vais avoir à exposer.

Quand nous avons regardé la nature, nous y avons constaté des réalités qui appellent une intervention créatrice; un ordre des faits qui implique organisation, et une fina-

ité évidente, un plan évolutif qui ne permet pas d'écarer l'idée d'une providence ; parla d'un être providentiel. *Jous avons ainsi prouvé Dieu, et nous remarquions déjà [u'on pourrait le prouver par ce procédé autant de fois [ue se rencontrerait sous nos pas une réalité nouvelle, in ordre particulier et une finalité spéciale. Nous avons ■épris en effet la démonstration au sujet de l'homme individuel, et elle nous a paru concluante. En ce qui concerne a famille, nous avons procédé autrement; nous y avons :herché Dieu à titre de garantie, non à titre de cause. le dernier point de vue, j'ai cru bon de l'ajourner jusm'iei, d'abord parce que le cas de la famille n'ayant rien ci de spécial, je ne voulais pas m'exposer à des redies fastidieuses; mais aussi parce que l'intervention iivine dans la constitution du groupe familial devait mraître un peu moins évidente. La volonté humaine s'y Touve en effet au premier plan ; elle en paraît la cause iuftisante, et, comme toujours, cette présence d'une caualité immédiate est de nature à voiler les causalités upérieures. Partout nous avons vu cette illusion. Les auses secondes mieux connues font ombre sur la Cause •remière. C'est une des causes que nous avons assinées aux négations modernes, et c'est par contre une aison pour que les peuples primitifs, de même qu'ils nt eu, disions-nous, un instinct plus vif de la causalité e Dieu sur la nature, aient aussi mieux senti son interention dans le fait des sociétés humaines. Seulement, leur erreur fut la même. Le sentiment du ivin nécessaire pour fonder la nature leur fît diviniser >s forces naturelles ; le sentiment que la paternité est hose divine leur lit diviniser les ancêtres : ainsi la persuaon justifiée que la divinité est à la base du fonctionnelent social se traduisit chez eux par des superstitions ides illusions religieuses très frappantes. Tout chef de suple antique était un fils des dieux; toute ville ilorismte voulait être fondée par les dieux; toute découverte Ole était une communication directe de leur sagesse, à oins que ce ne fût un larcin. Tout héros était considéré )mme dépositaire de leur force; tout génie en était posi-

Vivement inspiré; tout sort prospère impliquait leur pW sence invisible; tout désastre un oubli ou une malveil lance de leur part. La vie sociale tout entière n'était qu( le fruit de leur action ou le résultat de leurs conflits. Caries dieux se battaient, chacun défendant sa contrw ou sa ville, ou, comme nous le dirions aujourd'hui, son clocher.

Le général qui avait pris une ville et qui s'apprêtait à la saccager invitait solennellement les dieux du pays à le déserter, afin de ne pas être compris dans la ruine. Bien entendu, il les engageait courtoisement à prendre place parmi ses propres dieux, pensant leur faire honneur et les consoler amplement, en leur offrant cette hospitalité victorieuse.

La fusion de l'esprit gouvernemental avec l'esprit religieux n'était pas moins complète. Législateur ou pontife, c'était tout un ; le droit avait toute la valeur d'un culte ; les serments à la patrie s'adressaient proprement aux dieux; l'orgueil de l'ambitieux ou du tyran était une impiété notoire ; le dévouement à la chose publique était le sacrifice le plus agréable au ciel, et dans les actes officiels on ne manquait jamais de rapporter à la divinité tous les biens, de placer tous les maux sous le mystère de ses volontés insondables, et de résoudre en sa présence même les actes les moins capables de l'honorer.

Cet état d'esprit nous aide à comprendre que chez les vieux Romains, quelque étrange que cela puisse paraîtr l'esprit de conquête était encore une forme de la religio 11 s'agissait de glorifier les dieux de la nation, en mêi temps que la nation; de prouver leur puissance, en mênil temps que sa puissance, et d'étendre leur règne en même temps quel'épée romaine. Cette république jeune, vigoureuse dans l'attaque , admirablement sage et pondérée dans le gouvernement, se croyait de bonne foi appelée à régir le monde, à le soumettre au nom du ciel, par paix ou par guerre, à de justes lois. C'est à la lettre qu'on y prenait le fameux adage: vox populi, vox Dei. La voix de ce peuple, c'était la voix de Dieu. C'est pour cela que

les ue

l'esprit d'indépendance, chez le Barbare, leur paraissait une rébellion et une sorte d'impiété à l'égard de la Providence.

Mais ce qui est plus extraordinaire, c'est que, grâce à la connivence de superstitions semblables chez le vaincu, et aussi, il faut le dire, à force de sagesse gouvernementale, ils arrivaient à convaincre les Barbares de leur bon droit.

C'était une persuasion commune, parmi ceux qui avaient goûté à ce régime, que la ville éternelle était le pivot du monde, nécessaire à son existence, et en droit de le conquérir tout entier. Au vme siècle, on disait encore par manière de proverbe: « Si le Colisée tombe, Rome tombe ; si Rome tombe, l'univers tombe.» Comment, si Rome n'était pas éternelle, les dieux gouverneraient-ils l'humanité !

Et n'est-ce pas cette conception qui nous rend sympathique à nous-mêmes cette rapine gigantesque, ces tragiques efforts de conquête qui à un point de vue différent nous paraissent d'une moralité si douteuse ?

Le jour où nous voyons ce sentiment d'un rôle providentiel faire place à l'égoïsme et à l'ambition purement personnelle des Césars, notre intérêt s'éteint, et nous voyons sans tristesse la f ramée des Barbares venir frapper le colosse dont les pieds sont toujours d'argile , mais dont la tète n'est plus d'or.

Dans la plupart des villes antiques, les industries ou es aptitudes particulières du pays étaient attribuées naïlement aux dieux locaux, comme s'ils avaient résolu de protéger le coin de terre où llorissait l'art du potier, l'orfèvrerie, l'agriculture ou la pêche par préférence pour ces occupations, ou parce qu'ils étaient du métier.

Lesoracles,en honneurchez tous les peuples; la sibylle grecque comme la Velléda germanique, les aruspices romains el le druidisme gaulois ne sont-ils pas le témoignage frappant de celte pensée que la divinité veut la société, qu'elle l'actionne au dedans, qu'elle la pousse

vers un but inconnu, de sorte qu'on puisse la rend responsable de ce qui sort de ce va-et-vient d'activités, comme on la rend responsable de toute la vie de la nature.

La conscience du divin dans la vie sociale est le l'ait universel chez toutes les civilisations antiques. Homère, Hésiode, en poésie ; Hérodote en histoire, ces grands ancêtres dont les livres sont comme la Bible instinctive de la plus noble fraction de l'humanité, ne sont remplis que de ce sentiment. La haute vie comme ils l'entendent*, exploits guerriers ou triomphe des arts de la paix ; les relations entre les peuples; le fonctionnement social tout entier, toutcela repose, dansleur pensée, sur le commerce de la divinité avec les hommes. Notre vie est au ciel, dira plus tard saint Paul. Pour Homère, il faudrait renverser les termes ; mais le sentiment profond est le même.

Plus tard, les grands tragiques reprennent sa tradition. Ils construisent leurs drames et ils font parler leurs personnages dans cette supposition que le ciel habite la terre, inspire les hommes et gouverne la société. Le mythe de Prométhée, dont ils sont tous nourris et dont on retrouve les traces jusque dans le Caucase, jusque dans les Védas, représente pour eux l'humanité dans son ensemble en rapport avec la divinité, comme les mythes locaux ou personnels représentent les rapports individuels ou les rapports de groupe avec elle.

Les historiens ne pensent pas autrement. Ils font de l'histoire humano-religieuse ; ils racontent un drame divin, et c'est ce qui fait l'intérêt supérieur de leurs livres .

Hérodote, dès ses premiers mots, se pose en prophète de l'histoire. Il part de l'idée de l'ordre du monde, de la justice du ciel à l'égard des hommes, et y ramène tout. C'est le Bossuet païen. Thucydide, à un moindre degré et avec des formes à lui, procède de même. Par là, ces grands hommes et ceux qui de loin aspirent à leur

ressembler s'élèvent au-dessus des conceptions étroites qui voudraient ne faire de l'histoire qu'une matière à ïuriosité. Toute la littérature antique, en introduisant ainsi le divin dans la vie, l'élève au-dessus d'elle-même, et que les siècles suivants et nous-mêmes y prenions tant de plaisir, n'est-ce pas un signe que cette couleur religieuse de l'âme antique répond à l'instinct caché de nos cœurs?

Il n'y a que la Bible qui ait parlé en termes plus expressifs, en même temps qu'ils étaient plus justes, de l'intervention du divin en matière sociale.

Le genre humain un sous le gouvernement de Dieu, voilà l'idée fondamentale de la Bible au point de vue social. Les prophètes, notamment, nous offrent la vision l'un règne de Dieu social qui ne supprime pas les patries et ne fait aucun tort à la prédominance religieuse d'Israël; mais qui unit pourtant toutes les races dans une idée commune, sous le Souverain du ciel.

Moïse et les chefs qui procèdent de lui ont le sentiment intense, justifié par des faits, de l'origine divine et le la valeur divine du lien social. Leur gouvernement st impersonnel ; ils sont chefs, mais non pas maîtres, ls sembleni avoir entendu déjà la parole : Unûs magiser. Deus. Vous n'avez qu'un maître, et c'est Dieu. Leur onvernement est entièrement théocratique. La loi est our eux chose divine ; on ne reçoit d'ordres que ceux ui émanent de là. Ceux qui veulent abuser sont obligés e faire semblant d'avoir la divinité pour complice.

Sans nul doute, si Ton en voulait faire le régime ordilaire de l'humanité, cette conception d'une intervenlon directe de Dieu, d'un gouvernement immédiat, cons- Ituerait une erreur grave. Dieu ne souffle pas plus à oreille des législateurs ce qu'ils doivent dire qu'il ne Ince la foudre du ciel à la façon d'un archer. Mais l'imprtanl esl de savoir que là, pas plus qu'ici, sa causalité peut être absente. Nous avons dit souvent que l'erir est moins grande d'attribuer à la Cause première

une action immédiate suppressive des activités secon da ires, que de nier tout à fait la Cause première. Plus un agent est nécessaire, plus il y a erreur grave à en négliger le concours. Or, c'est l'Etre premier qui est le premier nécessaire. Les philosophes Font reconnu en ce qui touche à la vie sociale dans la même mesure el pour les mêmes motifs qu'en ce qui concerne la nature. 11 est inutile de citer : les mêmes noms, les mêmes formules retrouveraient place ici. Mieux vaut regarder pour notre compte au problème proposé et nous demander s'il n'y a pas des raisons spéciales, plus fortes même que ne le pouvaient supposer les anciens, pour.i attribuer l'organisation humaine à une causalité transcendante, et pour remettre à cette puissance la clef de. l'histoire, telle que le travail des siècles écoulés nous Ta faite, telle que doivent nous la faire et les agitation» fébriles du présent, et les efforts accumulés de l'avenir. .

La société humaine a été envisagée de notre temps sons un jour que n'avaient guère connu les âges précé dents, et qui favorise notre thèse dans une mesure que j'aimerais à faire apprécier; car il serait piquant de montrer à nos adversaires qu'ils s'égarent dans la négation juste au moment où les progrès accomplis et acceptés par eux jettent une lumière plus vive sur ce qu'ils combattent.

La société est donc considérée aujourd'hui d'une façon

qui met en relief son caractère de phénomène naturel,

par opposition à la conception qui tendrait à en faire

le produit des volontés humaines. En second lieu, et par

une conséquence toute simple, on nous montre le déve-

oppement social régi par des lois semblables à celles de

a nature, où la libre initiative des individus a beaucoup

loins d'action qu'on ne croirait, et où pourtant les

ésultats accusent un plan d'évolution tracé d'avance et

me orientation définie.

L'intérêt de cette double remarque, au point de vue )ù nous sommes, consiste en ce que tout phénomène vaut besoin d'une cause qui en fournisse une explication offisante, si Ton reconnaît que le fonctionnement social présente au premier chef une organisation intelligente, n ordre; >i d'autre pari on dit que de cet ordre, c'est ; nature qui est le premier répondant, il faudra bien e la nature, entièrement explorée, nous fasse renconer quelque part une cause intelligente.

Or cette double affirmation tend de plus en plus à faire u chez les intelligences contemporaines.

hic le l'ait social, tout d'abord, soit un phénomène de iture, c'est ce que bien peu aujourd'hui oseraient nier.

La science de l'homme voisine trop avec les sciences naturelles pour ne pas y trouver matière à d'instructifs rapprochements.

La ruche ne se fabrique point par la volonté des abeilles. C'est la nature qui opère, et qui groupe ses produits afin de les fortifier l'un par l'autre. Le moyen quelle emploie pour procurer ce groupement et en assurer les fruits, c'est l'instinct de sympathie, d'où naît l'instinct d imitation, d'où naît la coopération, et par là l'éclosion de richesses vitales supérieures.

Quand il s'agit de l'homme, être doué de raison, les groupements sociaux semblent avoir pour cause unique la raison fonctionnant librement et pour ainsi dire arbitrairement, de sorte qu'on croirait pouvoir supposer l'homme délibérant à part soi, mettant sa tète dansj ses mains, pour savoir s'il doit ou non vivre dans la compagnie de ses semblables.

Mais c'est une illusion.

L'homme est un être sociable par nature; sa raison ne peut pas contredire un instinct aussi profond; elle ne peut faire qu'une chose : se mettre à son service, ea développer et en diriger les effets. Le résultat porter évidemment la trace de cette origine naturelle, sera une organisation semblable, en beaucoup points, à celle de la ruche et à celle des autres sociétés animales. La différence — capitale sans nul doute, mais indifférente à notre problème — consistera simplement en ce que l'intervention de la raison dans les manifestations de l'instinct social donnera lieu à des combinaiso supérieures et permettra le progrès. En sera-t-il moi vrai que la nature est à la base de tout ; que la liber| humaine n'est ici qu'un instrument à son service. que c'est elle, la nature, — et l'on verra ce qu'il faut pi cer derrière elle — qui doit être rendue responsable d résultats?

Bien plus, je disais, quand nous cherchions les traces de Dieu dans la nature: La nature travaille pour des fins donc une intelligence est en elle. Si la nature n'avait

en

,-iit

pas de fins, est-ce que nous en aurions nous-mêmes? Elle en a, puisque nous en avons; elle en a, puisque les nôtres lui appartiennent. L'homme n'est qu'un cas particulier de la nature universelle. Ce que nous faisons, nous, n est-ce pas la nature qui le fait, et peut-on supposer que, poursuivant à travers nous des résultats, elle puisse être incapable d'en poursuivre ailleurs etpar ellemême ?

Ainsi raisonnerai-je dans le cas particulier qui nous occupe.

La liberté qui intervient dans l'éclosion des sociétés nous appartient-elle à ce point qu'il n'en faille pas chercher d'autre source ? Nous sommes un produit de l'univers, et notre liberté comme le reste. La liberté n'est pas un fait premier, qui n'ait rien derrière soi: c'est un effet, luisque nous venons au monde et que la liberté ne nous précède point. Ce n'est pas nous qui la faisons : elle nous est donnée, et ses fruits appartiennent à qui la donne avant de nous appartenir.

J'en conclus aussitôt que le milieu naturel où nous

sommes éclos, les causes qui nous ont donné l'être

sont les auteurs du fait social par cela môme que nous en

sommes auteurs. Elles le sont par surcroît dans toute

a mesure où notre intervention est sans effet, et nous

savons que cette mesure est grande. Si donc il y a de

'intelligence dans le fonctionnement social — et il

y en a, puisque nous y en mettons ; et il y en a plus que

nous n'en mettons, puisque les grandes lois qui s'ymani-

festent nousdominentet ne nous apparaissent même qu'à

diMni et avec effort — s'il y a, dis-je, de l'intelligence

dans le fonctionnement social, nous sommes autorisés à

iemander : Comment n'y en aurait-il point dans la

source première où il plonge ?

Nous avons requis autrefois une cause intelligent e pour expliquer l'ordre qui règne dans la nature inférieure et ians l'homme: n'en requerrons-nous point pour expli- (uer les groupements sociaux — d'abord dans la mesure m ils retlètent l'homme; ensuite dans la mesure où eur amplitude le dépasse et donne lieu à plus d'intel-

ligence, plus de beauté, plus de richesse d'organisatio] qu'il n'en saurait produire ou seulement concevoir à h seul?

Mais il faut regarder de plus près aux prémisses de c( raisonnement, afin que la conclusion se développe dai plus de lumière.

Nous disons donc d'abord que le fait social est u phénomène naturel au même titre que la réunion d abeilles en essaims et la croissance des fruits en grappe que la liberté n'intervient ici qu'à titre de moyen de ré lisation et d'exécutrice. La vraie cause, c'est lannhir elle qui nous mit au cœur l'instinct social, et qui dév loppe par ce moyen un ensemble de faits enchaînés, système qui, au point de vue où nous sommes, possè toute la valeur et tous les caractères d'un organisme.

Cette idée d'organisme social a joui, en ces demie temps, d'une faveur grande, et dans une large mesu justifiée. Il y a moyen d'en abuser, et Auguste Comte avertissait ses disciples; mais l'idée de fond est exact Elle consiste à affirmer que le développement des phén mènes sociaux révèle un plan évolutif comparable à celi que révèle le fonctionnement organique dans un vivant quelconque.

Dans le vivant, la vie du tout n'est pas la juxlapnsitio pure et simple de la vie des cellules et des organes; c' une vie supérieure, faite de celles-là réduites à l'unité, sous l'influence de ce que Claude Bernard appelait une idée directrice. Les phénomènes particuliers que révèl l'organisme se trouvent ainsi englobés dans un lout, reliés suivant un ordre, et un ensemble harmonieux résulte de cette coordination des parties.

Il en est exactement de môme dans le fait de la \ sociale. L'association crée, a dit un philosophe. De par coordination des vies individuelles; de par leurs ré tions réciproques, leurs influences complémentaire- I leurs conflits, il y a création d'un être nouveau possédant

sa vie propre, ses organes, ses fonctions, son accroissement, sa décrépitude, ses maladies, sa mort.

C'est une espèce de personnalité, que révèle la vie d'une nation ; on peut la caractériser par des traits entièrement analogues à ceux qui servent à désigner les personnes humaines.

Chaque peuple a son caractère, comme chaque homme; chaque peuple a son esprit, ses aptitudes, ses tendances morales, son goût esthétique, ses passions, ses défauts et ses qualités. Et tout cela se manifeste par les mœurs, la langue, la littérature, les arts, les institutions, les lois, et le tout ensemble par l'histoire de ce peuple et la courbe spéciale de son évolution.

Il fut un temps où l'histoire des peuples était une narration à la suite, une liste d'accidents successifs, presque sans lien logique, et où les volontés particulières paraissaient jouer un rôle exclusif. Volontiers on eût défini la science historique: lascience des faits et gestes du hasard, de la préméditation des tuiles qui tombent. Les événements, eût-on dit, se suivent et s'enchaînent tant bien que mal, généralement s' emboîtant par leurs petits 3 ; mais à travers la trame aux enlacements infinis, il est impossible d'apercevoir un dessin: c'est le désordre qui régne en maître.

Personne n'oserait pins aujourd'hui s'exprimer de la sorte, si tant est qu'on l'ait jamais fait en des termes aussi absolus. La biologie sociale a fait de l'histoire du monde et de l'histoire de chaque peuple un système enchaîné, où les grands mouvements inconscients prennent le pas sur les volontés, la logique des choses sur ■elle des individus, la régularité des lois sur les cape du hasard; où le développement en série, obéissante des directions i ' . , f>e et absorbe les influences par-

ticulière^, donne aux faits, en Les orientant vers des l'allure des idées qui concourent à former un système, et fait revêtir ainsi à la vie d'un groupe ethnique le caractère d'un tout rationnel.

Et de fait, s'il n'en était ainsi, comment expliquerait-

on que de tout temps on ait essayé de prévoir, d'inte prêter le passé pour en faire la lumière de l'avenir? Si tout n'était que hasard ou caprice, dans le déroulemeii des faits, que pourrions-nous prévoir, et que deviendrait je ne dis pas l'histoire conçue comme un récit, mais ce qu'on appelle la science historique? La science est baséa sur le déterminisme des fails, sur la constance des lois,et les prévisions du savant seraient nécessairement ea déroute, s'il ne pouvait affirmer à coup sur que, left mêmes conditions se reproduisant, elles donneront liew aux mêmes phénomènes.

En histoire, il faut faire la part du hasard, la part dei caprices et des passions individuelles ; mais s'il n'y avaij que cela, encore une fois on ne pourrait rien prévoirj; Or, on prévoit; on l'essaie tout au moins; on reconnaît donc implicitement que le déroulement des faits s'accomplit selon des lois et prend des directions déterminables. Ce n'est plus, aujourd'hui, la chronologie et la géographie! qui sont « les deux yeux de l'histoire » ; c'est la science sociale et l'anthropologie. Lisez le Play, lisez Herbert Spencer, lisez Taine et Auguste Comte, vous y trouver plus de lumières sur l'histoire que dans César Cantu Thiers.

Les Anciens, s'ils n'avaient pu donner à cette vérité forme scientifique, n'étaient pas sans l'avoir soupçonné Les disciples de Pythagore disaient déjà qu'il y a cycle des nations, comme il y a un cycle de la vie in viduelle, comme il y a un cycle de la nature. Poly. et Cicéron reviennent à plusieurs reprises sur la mè pensée. Ils voient que les peuples ont comme nous u naissance obscure, une enfance débile, une jeune pleine d'espérance et d'ardeur, une virilité faite de tr vaux et de fécondité calme, puis une vieillesse plus moins traversée de crises, en attendant la décrépitu sénile et la mort. C'était une expérience facile. Bien d civilisations déjà avaient vécu et avaient croulé. On 1 connaissait peu en détail, et la science sociale n'était p assez avancée pour qu'on en pût démonter les rouage mais on les avait vues pourtant naître dans la barbarie,

grandir dans l'indigence, se développer par l'effort de conquête; conquérants, s'enrichir; enrichis se policer et s'affiner de plus en plus, mais aussi oublier cette maxime qu'on ne conserve une chose que par l'effort qui a aidé à l'acquérir; se corrompant enfin, et tombant en décrépitude jusqu'à ce qu'une nation jeune, se mettant en marche pour parcourir les mêmes étapes, rencontre la première sur sa roule comme la jeune hyène qui rencontre un cadavre, et s'en nourrisse pour grandir.

Les Anciens avaient médité sur cette loi, loi trop sommaire, à coup sûr, mais qui leur révélait déjà un embryon d'organisation, dans les données confuses de l'histoire.

Ils avaient été frappés aussi par ce fait qu'en dépit de Tégoïsme dans lequel on prétend que les hommes croupissent, des millions d'êtres se trouvent capables, sous la poussée de l'instinct profond qu'on appelle patriotisme, de s'imposer des contraintes, des lois, des efforts soutenus, des sacrifices innombrables pour créer et entretenir une vie collective dont le développement dépasse autant notre chétive durée individuelle que la vie d'un cèdre dépasse celle du nid qui s'abrite sous ses branches.

Ils avaient aperçu cela, et ils y avaient vu une telle beauté qu'ils en avaient exagéré l'influence. Tous leurs systèmes politiques sacrifiaient l'individu au groupe dans une mesure que la raison chrétienne désapprouve, dans une mesure que les institutions modernes ont voulu abolir en restaurant partout les droits de V homme. On icmblerait aujourd'hui vouloir rétrograder. Sous l'influence des idées socialistes, on tendrait à restaurer la doctrine de la divinité de l'Etat, l'individu n'ayant qu'à se courber sous cette puissance indiscutable, même pour sa conscience, et sans égards, même pour sa liberté.

Il ne faut pas laisser s'acclimater chez nous une telle doctrine: elle constitue un immense péril, et elle constitue une erreur; car l'individu, lui aussi, a ses droits. Il n'en est pas de lui comme de la pierre dansl'édifice ou comme de la celluli organique dans le vivant. Cette assimilation,que nous prenions tout à l'heure à notre compte, a besoin, ainsi que nous le disions, d'être contenue dans

LES SOURCES DE LA CROYANCE EN DlEtJ

justes bornes. La pierre n'ade valeur que par l'édifîi et Ja cellule organique n'a de vie que pour en h':'! ci celle du corps. L'individu humain, lui, possède une v; propre. Comme être doué de raison, de liberté et pérennité, il aune destinée'à lui ; il est une fin en si comme disent les philosophes, et bien loin qu'il faille sacrifier, lui et ses semblables, au groupe considéi comme tel, c'est le groupe qui est au contraire pour h individus, pour leur développement supérieur elle mei leur aboutissement de leur vie.

Mais quoi qu'il en soit de cet abus, qui ne pourn d'ailleurs que favoriser notre thèse, celle-ci subsiste. Une nation est une unité; elle forme un tout vivant de sa vi propre, distincte de la vie de ses composants, et qui oblige par les directions qu'il prend, par la courbe régulièj qu'il suit, à rattacher ses phénomènes à une loi d'évoh tion analogue à celle qui relie dans les vivants les pin nomènes particuliers qu'ils manifestent.

Or, c'est là dire que le développement social n' un effet du hasard; qu'il a une signification rationnelle qu'il répond donc à une pensée, et représente une volonl définie de la part de la source, quelle qu'elle soit, d'( il émane.

Mais n'avons-nous pas dit, d'autre part, que cette ve lonté et cette pensée qu'exprime l'évolution sociale n'aj partient point à l'homme, puisqu'elle dépasse son iniluene et même ses prévisions; puisqu'elle déborde de toute parts son action, et laisse celui qui la contemple stupe fait de l'abondance de ses ressources, de la souplesse ses moyens et de l'amplitude de ses mouvements ?

Alors, à qui appartient-el]

« Quand on est au pouvoir, écrivait Gambetta, on bien obligé de reconnaître qu'il y a un pouvoir surin main qui nous fait marcher comme des marionnettes. « Les pièces qui se jouent ici-bas ont été composéhaut », dit à son tour Balzac. « Les événements les pli - animent combinés pour parvenir à un but détermin; disait Maxime du Camp, conduisent fatalement à un In

oppose. » On pourrait ajouter : Ce but opposé, c'est le bon, s'il ( si celui d'une Providence. En général, l'homme ne fait pas grand'chose exprès, en ce qui concerne les grandes lignes de l'histoire ; il y travaille comme les ouvriers ù^> Gobelins : à l'envers, et sans voir le dessin. Quand il croit voir, et qu'il essaie de pousser un peu loin les conséquences de ses actes, il est vite débordé; un flot plus large vient couvrir son action et l'entraîner vers l'inconnu. Il n'y a pas de partis plus faciles à détruire que ceux que la prudence seule a formés. Les caprices du sort ne sont pas si fragiles que les chefs-d'œuvre de l'art.

Et cependant, tout le monde en convient, il y aune marche régulière des choses ; il y a une logique des faits, un i n de l'histoire, une courbe suivie par les événements, et non pas seulement des arabesques capricieuses comme s d'un crayon distrait. Ne serait-ce donc pas qu'il y a un art diffus au sein delà masse humaine, comme nous avons reconnu un art dans la nature? Ou ne serait-ce pas le même, variant ses moyens, s'adaptant à des conditions plus hautes, poursuivant un but supérieur ?

« La civilisation, a dit un philosophe, n'est qu'une phase de la nature, tout comme le développement de f embryon ou l'éclosion d'une fleur1. » C'est vrai, pourvu qu'on entende par nature noire milieu total, et non pas seulement le milieu matériel où notre vie plonge ses racines.

Mais alors, notre conclusion est aux port Nous disions autrefois : L'art que la nature manifeste dans toutes ses créations n'est point en elle à l'état idéal, puisqu'elle se montre aveugle. Cet art est incarné dans es forces par le moyen desquelles la nature réalise ses Juvrages; mais c'est ailleurs qu'il faut chercher l'artiste pii le conçoil .

Ici, il y a une différence : c'esl que l'art immanent qui Vu les sociétés el qui déroule leur histoire s'incarne lans des agents intelligents, dont on pourrait par suite

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