Herberl Spencer, Essais
supposer que ce sont eux, les poètes de ce drame qu( l'histoire de chaque peuple et l'histoire universelle nous font vivre. Mais non, ils n'en sont que les acteurs.
Le cas est donc le même.
Il est le même doublement; car, je l'ai dit. lej grands mouvements de l'histoire eussent-ils pour causj totale la volonté capricieuse, débile, imprévoyante inconséquente de l'homme, toujours est-il que cettt volonté, puisqu'elle est, elle aussi, un objet de nature révèle chez sa source au moins autant d'intelligence qu'elle en a, autant de prévision qu'elle en montre autant de providence qu'elle en met en œuvre. Dam cette supposition, l'intelligence de l'homme serait l'œil: mais la nature serait le voyant. Et il faudrait donc dire que la nature n'est pas uniquement la chose morte doi parlait Diderot, avec ses roues, ses ressorts, ses poi lies, ses cordages; mais qu'il y a en elle, ou au-dessuj d'elle, pour rêver le plan qu'elle réalise, pour dirige] l'effort qu'elle produit, une Intelligence comme ce\\{ d'Anaxagore, un Dieu comme celui d'Aristote ou de Platon.
Mais que dirons-nous si nous considérons enfin q les exécuteurs du plan de l'histoire étant des êtres libres] et que la nature des choses qui collabore à leur actio étant le résultat de manifestations spontanées et fat les, il faut absolument que la Pensée qui dirige l'évol lion sociale soit maîtresse à la fois et des fatalités de nature, et des libres volontés de l'homme? Il faut qu'elle puisse plier à ses fins même ce qui voudrait ne point plier, même ce qui ne le peut, ne pouvant se changer s même.
Le Maître des essences et le Maître des volontés, c'e donc Celui-là seul qui peut répondre aux nécessités problème.
Demandez-vous son nom, et le même mot, toujou reviendra sur vos lèvres .
Dieu ! c'est lui qui est derrière les sociétés pour le
faire naître, derrière l'histoire pour la pousser dans ses chemins.
Non pas qu'il passe la main à toute heure à travers la trame des faits sociaux, pas plus qu'il ne le fait lorsqu'il s'agit de la nature. Il le fait quelquefois, et cela s'appelle miracle dans un cas, et coup de Providence dans l'autre. Mais ce qui est la loi, c'est que tout fonctionne librement, comme tout seul ; seulement à la condition qu'il y ait à la base de tout le travail une pensée directrice qui ait fixé le but, combiné les moyens, et appliqué à l'œuvre les agents qui exécuteront ses vouloirs.
Nous devrons, il est vrai, après avoir posé cette conclusion, répondre à une difficulté qu'on pourrait appeler formidable. C'est celle des responsabilités encourues par cette puissance que nous disons la première organisatrice des choses. A cette puissance, si elle prétend être une puissance morale, le spectacle du monde et de l'histoire fait un terrible procès ! Etudionsen les pièces. Nous serons impartiaux ; mais je crois pouvoir dire que la cause est gagnée d'avance. L'Eternel pourra encore, comme dans Job, se vanter de ses ouvraes, et nous, les blasphémateurs de son nom, nous devrons dire toujours, comme le vieux Hussite :
Oui, j'ai parlé sans les comprendre De merveilles qui me dépassent et que je ne conçois pas... S'est pourquoi je me condamne et je me repens
Sur la pous.sirre et sur la cendre.
Nous avons émis cette pensée que le fonctionnement social se produit dans des conditions assez analogues à celles que nous remarquons dans le fonctionnement delsE nature inférieure. La civilisation n'est qu'une phase d$ de la nature, a dit Spencer. Nous avons approuvé cette idée, à condition d'entendre par nature notre milieu total, en y comprenant l'Absolu, s'il existe.
Il s'ensuit naturellement que le problème de Dieu se pose dans les deux cas d'une façon à peu près sembla! ble; mais il s'ensuit aussi que les objections qu'il sou-j lève se correspondent exactement aux deux étages, nature et société, que notre question considère.
Or, qu'on se souvienne de ce qu'on nous opposait à propos de la nécessité de Dieu dans la nature, et de ces que nous y avons répondu.
On disait: La nature est remplie de désordres, de monstruosités, de bizarreries, d'avortements, de tares» elle vit d'écrasements, de tueries gigantesques, de véritables hécatombes; elle ressemble à Saturne qui dévorait ses propres enfants; ou pour mieux dire, Saturne, c'est elle, et les Anciens n'avaient créé ce mythe que pour exprimer cette horreur.
Qu'avons-nous répondu? Nous avons sans nul doute essayé de diminuer le scandale ; mais ce n'était que secon-? dairement. Nous avons dit d'abord : L'objection est sans force, étant donné le problème qui est le nôtre. Nous n'en sommes pas à justifier Dieu; nous en sommes à le démontrer. Qu'importe que l'ordre immense dans lequel nous sommes engagés ait ses mystères? Si c'est un ordre, il nous faut un ordonnateur, S'il y a un plan delà nature, il faut à la nature un architecte. La question de Dieu doit demeurer distincte de celle de ses attributs, et s'il est bien vrai qu'à supposer démontré le caractère immoral
ou amoral du monde, on ne pourrait plus l'attribuer à un Dieu, toujours est-il que cette façon de raisonner est peu sage. S'il y a un Dieu, on doit s'attendre à trouver (Mi lui du mystère ; il n'est pas non plus étonnant que, ne vivant qu'un jour et n'occupant qu'un petit point de l'espace, nous trouvions du mystère dans l'univers. De ces deux nuits, l'une morne et l'autre ineffable, peutêtre un éclair peut jaillir, comme de la nuit du globe et de celle des nuées l'éclair part, illuminant un instant l'atmosphère. Seulement, cette puissance d'illumination, on croira difficilement qu'elle soit à la portée d'un être aussi faible que l'homme et aussi cantonné que lui. Nous avons donc tout lieu de nous défier de nos conclusions relativement à ce qu'il convient ou ace qu'il ne convient pas à la Cause première de permettre ou de faire dans sa création, et dire à Dieu : Si j'aperçois telle chose dans vos ouvrages, je ne croirai plus en vous, c'est manque le gravité et c'est outrecuidance étrange. Au contraire, e raisonnement par lequel nous passons de la vision de 'ordre à l'existence d'un Ordonnateur est une de ces -sites immédiates qui ne se peuvent contester sans contester du même coup et la constitution de la science t !" fonctionnement de la vie.
Ici, nous devons raisonner de même. N'eussions-nous à dire, en face du scandale de l'histoire, nous ne levrions pas pour autant nier Dieu. Une évidence d'un :êté, une certitude de l'autre, quelque difficile ou imposflble même que soit pour nous leur conciliation, ne doient point être sacrifiées. 11 faut tenir les deux bouts de a chaîne, ainsi que disait Bossuet, alors même qu'on ie voit point par quels anneaux ils sont rejoints.
Mais, d'ailleurs, il s'en faut de beaucoup qu'on ne uisse rien dire pour éclairer un peu le cas. Tout ce u'il faut concéder — , et c'est une concession que nous rrachent souvent les mystères de ce monde! — c'est que objection est plus frappante au premier regard que la
'l'onse. Faut-il s'en étonner ? Lacordaire prétendait u'iin discours apologétique consiste à creuser un trou
pour le boucher ensuite, et quelques-uns, partant de là, disaient qu'il était plus habile à creuser qu'à combler. Son génie n'était point en cause. Le vide est facile à réaliser; le plein requiert des conditions multiples. Objecter, c'est montrer une faille, et cela se voit; répondre, c'est démonter toute la trame, pour faire voir que la faille a son rang marqué, et par suite n'en est pas une. Et cela est plus ingrat.
Le premier regard que Ton jette sur l'histoire et sur la société des hommes, pour peu qu'il soit pénétrant et qu'il se défende contre le puéril optimisme des manuels à l'usage des enfants, doit être un regard d'horreur. Le premier fils des hommes fut Caïn : c'est un symbole que la suite de l'histoire n'a jamais démenti, etle moraliste qui demande des comptes à l'humanité sur la façon dont elle a compris de tout temps la vie sociale pourrait s'approprier le mot de l'Eternel : Caïn, qu'as-tu fait de ton frère ?
A la surface, et telle qu'on nous la conte souvent, l'histoire nous paraît acceptable : elle est curieuse infiniment; elle est variée, touchante, animée, dramatique. C'est un tableau qui enchante et qui retient. Seulement, il en est de ce tableau comme de ceux dont parlait Pascal, qui attirent l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire pas les originaux.
Regardez-la en elle-même, et comparez-la à ce que devrait être, d'après nos courtes vues, l'ouvrage d'un créateur intelligent et bon, l'histoire est un scandale. Le génie et le dévouement qui s'y montrent, c en est le beau côté; mais s'ils n'y sont point rares, qui oseraitdire que c'en soit la note dominante ? Et pour le reste, un répertoire de folies, d'inepties, de souffrances et de crimes.
La société, qui est faite pour développer l'homme, s'est employée souvent à l'amoindrir, quand ce n'était pas à le massacrer.
Les pouvoirs devaient naître d'un droit : ils se sort toujours établis sans qu'on sache comment, et le sceptre
a passé de main en main soit par violence ou perfidie, soit comme entre compères.
Les gouvernements ont pour rôle de représenter le bien commun et d'y travailler comme à leur bien propre: ils ont fonctionné à rebours; c'est leur bien à eux, leur enriclïissement et leur orgueil qui sont devenus à leurs yeux le bien de la nation. Et par un retour des choses qui leur paraissait juste, mais qui n'était pas moins hideux ni désastreux pour l'homme, les peuples ont répondu à l'oppression des grands par la rébellion, le mépris ou la haine.
De peuple à peuple, on a vécu de batailles, de pièges tendus, de jalousies à outrance. On a appelé succès l'écrasement du faible; grandes épopées guerrières des tueries gigantesques, aussi atroces dans leurs procédés qu'injustifiées le plus souvent dans leurs causes. On a vu qualifiés de héros des ambitieux sans scrupules et de sublimes malfaiteurs.
Les lois, les institutions ont pratiqué tour à tour l'odieux et l'absurde. On a fait l'homme esclave de l'homme; on a opprimé et avili la femme; on a livré l'enfant aux caprices les plus dénaturés ; on a fait de fhomicide une prouesse, une vertu ou un droit. On a organisé le vol sous le nom de conquête; on a absous la perfidie quand elle portait le nom de traité; on a joué dans les cirques avec la vie de l'homme et dans des bacchanales de tout genre avec sa vertu.
On a tout essayé dans le mal, et tout a scandaleuselient réussi, de sorte que la vie sociale, si naturelle à l'homme, a pu être présentée par certains, et avec apparence, comme sa suprême dépravation.
I Nous en sommes encon; là dans une mesure qui (fraierait l'observateur, s'il n'était entendu qu'on n'y Bgarde point, ou en gros, ou par comparaison avec des poques plus barbares.
, Après des milliers d'années de vie sociale, l'humanité l'en a pas < ncore achevé l'apprentissage. Les pouvoirs l)usent toujours, et les peuples regimbent toujours. Les
nations dites civilisées sont toujours aux prises on nu naeantes. La chasse à l'homme n'a pas pris fin. La majeui partie des ressources humaines s'emploie à préparer h guerre ou à la poursuivre. Les institutions laissent pla( aune dose d'injustice qui stupéfie. L'esclavage, qui nous paraît mort, persiste chez les civilisés eux-mêmes, sou? des formes variées que déguisent de soi-disant contrats. La misèresévit, non pas seulement parie fait de la parcimonie de la terre, mais par le fait de l'égoïsme des forts et des riches. La corruption fait rage; elle a ses institutions à elle, et sa littérature menace à certains moment d'envahir toute littérature.
Bref, du commencement des siècles à la fin, et d'un bout à l'autre du monde, le désordre revendique dans lé vie sociale une part telle que l'attribution à un Dieu de cet organisme malsain et de cette évolution morbi< semble être du tout impossible.
L'antiquité s'en était aperçue, et avait trouvé un si] gulier remède.
Quand ils jetaient un regard d'ensemble sur la soch humaine, ses écrivains sentaient un trouble vague s'( parer de leurs esprits, et ils n'arrivaient à le guérir, ei qui croyaient au ciel et qui lui attribuaient tout ce in vail, qu'en supposant au-dessus de lui, enveloppant dieux mômes, une sorte de fatalité vague dont l'unive salité des choses dépendait. C'est ainsi seulement qu'il croyaient à certains moments pouvoir se garantir di blasphème.
Nous qui ne sommes point fatalistes; nous qui voy( de plus haut et plus en large, grâce à nos connaissan< agrandies ; nous qui d'ailleurs pouvons embrasser regard une plus longue suite de siècles, étant venus pli tard; nous qui enfin, gâtés par l'Evangile et par sa c( ception du Père céleste, gâtés aussi par quelques progrès accomplis et par des espérances nouvelles, sommes plus difficiles qu'on ne pouvait l'être sous Périclès ou les Pharaons, est-il bien étonnant que nous soyons cl qués par l'injustice des siècles et par les désordres sociau:
Si nous en sommes choqués, tant mieux ! Ceux que le mal ne choque point sont misérables, comme ceux qui n'admirent pas le bien sont dépravés. Je n'aurais que mépris ou dédain pour le cœur bas ou le sot optimiste qui regarderait l'histoire sans frémir, et je garde quelque indulgence pour le philosophe égaré qui s'est laissé aller à dire: « Si un Dieu a créé le monde, je ne voudrais pas ce Dieu. »
En réprouvant le blasphème, faisons pourtant honneur à l'Evangile de la sévérité qui s'y oublie. S'il la suggère à nos esprits, l'Evangile, sans doute, a de quoi y répondre. Ne faisons point appel à ses révélations : ce serait sortir du plan où. la nature de nos recherches toutes philosophiques nous enferme ; mais prenons-en ce que la raison peut atteindre et que nous avons maintenant à lui demander.
Le tableau des misères sociales, tel que nous l'avons esquissé, comporte un double élément. Il y aie mal social proprement dit, composé des laideurs, des souffrances, des ruines, des lenteurs, des convulsions, des horreurs collectives, et il y a les effets individuels de toutes ces choses qui ne se peuvent évidemment produire sans se traduire aussitôt chez les personnes en calamités plus ou moins ressenties, plus ou moins passagères ou irréparables.
Cette distinction est capitale, et c'est pour l'avoir oubliée ou n'en savoir pas tirer les conséquences, que beaucoup succombent au scandale et refusent de voir Dieu dans les évolutions du monde. Car il est clair qu'à un malheur individuel ilfaut un remède individuel; à un mal collectif, un remède collectif. Si vous intervertissez les facteurs, ou négligez l'un d'eux, il est fatal que tou ou partie des maux envisagés vous paraissent sans remède.
Examinons d'abord le cas du mal social.
En quoi consiste-t-il?
Il consiste en ceci qu'à tel moment de l'histoire, ou à tous ses moments, nous constatons des désordres des tares et des souffrances qui tiennent au mauvaii fonctionnement des institutions sociales. Mais pour savoi: si ce mal est irrémissible, il faudrait décider si le bien social est fait pour être réalisé tout d'un bloc; si nous avons le droit de l'exiger à tel ou tel moment, parmi ceux qui tombent sous notre expérience , et cela sous peine d'accuser Dieu ou de lui refuser d'être.
Cette décision est grave ! Il serait d'autant plus téméraire de lui donner crédit que nous avons aujourd'hui toute raison de ne pas nous laisser prendre aux apparences. Nous connaissons une loi dont beaucoup veulent
LE FAIT SOCfAL
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