‹ Les Sources et la croyance en DieuChapitre 37 sur 50 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

l'idée de dieu et la vie SOCIALE

Le fait social ne s'explique, quant à son existence même, que par l'idée d'un Créateur et d'un ordonnateur.

Le lien social, qui est l'autorité, nu trouve de justification suffisante et d'appui que dans « la droite raison du Dieu suprême », ainsi que s'exprimait Cicéron.

Ces deux affirmations en appellent une troisième.

Le fait social n'est qu'un point de départ. Le lien social n'est qu'un moyen. Il faut un but, pour justifier cet effort gigantesque qui pousse les sociétés dans leurs chemins.

Ce troisième aspect de la vie en société nous met en face d'un dernier problème. La finalité sociale s'expliquet-elle ; la finalité sociale peut-elle se réaliser, en dehors de la notion d'un Dieu?

Nous avons touché déjà à cette idée de finalité sociale, puisque nous avons parlé du progrès; mais le progrès, nous l'avons envisagé alors comme un fait, en tant qu'il rentre dans le déterminisme des choses ; qu'il est une « phase de la nature », ainsi que disait Spencer. Nous avons maintenant à le juger eu tant qu'il se propo nous.

Car si nous avons dit que nos volontés particulières ne

beuvenl prétendre aune efficacité bien profonde à l'égard

pies phénomènes sociaux, toujours est-il que, consciem-

t ou non, c'est notre action qui crée ces phénomènes.

L'histoire, ce sont les hommes qui la font. Le fait social s'impose à nous ; mais en môme temps il se propose ; il se fait voir et il invite ; il est à la fois plus grand que] nous et dépendant de nous.

Or, personne oserai t-t-il accepter que cette action sociale ait le droit de se diriger à sa guise ; de prendre un but quelconque, soit bien, soit mal? Tous conviennent; que le progrès est un but qui a une valeur par lui-mêma et s'impose. L'humanité, volontairement en recul, serait dans le cas de l'homme qui prendrait son parti de sa, déchéance matérielle et morale; elle serait méprisable et! se mépriserait en effet.

Mais si Faction sociale vers le bien est une chose qui s'impose à nous, de par le consentement de tous les hommes, on doit pouvoir en fournir les motifs. Nous avons repoussé l'impératif arbitraire en morale : nous! n'allons pas le recevoir ici. Nous voulons bien qu'on nous dise : Faites; mais nous voulons savoir pourquoi,] et, d'autre part, pour obtenir notre concours, il faut que; les motifs proposés se trouvent assez puissants pour noni seulement justifier, mais promouvoir l'action en tenant compte de ce que nous éprouvons et de ce que nous sommes.

Tout cela se peut-il sans Dieu? — Non. C'est la dernière démonstration que nous avons à faire, et notre dernier effort d'attention.

« Il n'y a qu une sagesse, a écrit Heraclite, c'est de connaître la pensée capable de gouverner tout en tout, m Celte pensée, capable de diriger par son influence toute! les choses humaines, n'est-ce pas l'idée du bien? Si c'éiait vile, nous serions sûrs déjà de voir surgir à sa suite l'idée de Dieu, puisque nous avons vu que le bien,

I sa conception la plus générale, n'est antre que la volontéqui, en fondant l'essence des choses, leur a donné leur loi.

1 faut préciser, et dire de quel bien nous parlons, dans la question présente.

Quand il s'agit de l'homme individuel, le bien qu'on lui propose, c'est de. développer ses facultés et ses ressources; d établir, en lui-même, chaque chose à son rang : l'esprit d'abord, la chair ensuite ; puis d'agir au dehors conformément à sa raison.

Quand il s'agit de la société, nous pourrons sans nu doute lui proposer un bien semblable. Car la société, ainsi que le remarquait Pascal, est comme un homme unique « qui subsiste toujours et apprend continuellement ».Son travail est donc tout semblable à celui qu'on demande à chaque homme. Elle doit utiliser ses ressources, développer son savoir, perfectionner ses mœurs, établir l'harmonie entre tous ses membres, élever l'éde sa vie par une meilleure organisation intérieure et une meilleure utilisation de la terre.

Seulement, si le travail est le même, qu'il s'agisse de l'humanité ou de l'homme, les conditions doivent être les mêmes aussi, pour qu'on puisse imposer à l'un ou à l'autre un effort aussi douloureux, une lutte quotidienne si intense.

Car il est douloureux, l'effort vers le progrès ! L'humanité à sa poursuite ressemble au coureur haletant qui se j :ipite, l'esprit et le corps tendus comme un ressort.

Que d'efforts accomplis par les peuples pour sortir i barbarie, développer leurs institutions, affermir leurs conquêtes, vaincre les résistances des événements - brutalités de la nature! Le progrès est une œuvre ense, une escalade gigantesque. S'il était démontré qu'il n'i si qu'uni' course à la chimère, unevanité coûteuse et triste, oserions-nous encore le prêcher; pourrions-nous même le désirer sérieusement?

Or réfléchiss !Z-y, el vous verrez qu'en écartant l'idée de Dieu vous écarli zdu ne' me coup tout ce qui peut don-

ner aux objets de la poursuite humaine une valeur qui en vaille l'effort.

Car, sans Dieu, qu'en advient-il de nous au point de vue de notre situation dans ce monde? Nous y somme! jetés, disions-nous, comme dans une mécanique aveugle! indifférente à nos efforts, puisqu'elle ne sait rien; qui ni nous supporte qu'un jour sur la terre, non seulement comme individus ; mais comme humanité. Et pendant ci jour qu'elle nous laisse, nous ne sommes jamais garanti! contre des hasards qui sont toujours à redouter, quand on dépend d'une puissance formidable et sans âme.

Or, dans ces conditions, pense-t-on que le progrès puisse être envisagé comme nous sollicitant encore avec une autorité suffisante ou comme offrant des garanties à ceux dont il réclame le concours?

Matérialistes ou panthéistes, que direz-vous, si je vous demande au nom de quoi vous imposez à l'humanité une recherche que vous n'avez pas pu justifier, alors qu'il s'agissait des hommes?

Quand nous avons demandé pourquoi l'effort individuel, nous avons dû répondre : Néant, en dehors de l'idée divine. Néant, parce qu'il n'y a personne qui le réclame, et que par conséquent c'est l'arbitraire, à moins que ce ne soit mon plaisir; néant parce qu'il n'y a personne qui le sanctionne, et que par conséquent c'est un leurre, étant donné que sanction et obligation sont deux idées corrélatives. Néant et par-dessus le marché vanité; car que sea cet effort à qui passe si vite, si vite qu'il n'a pas le temps de voir les fruits de son travail, et que, dès que la maisoB est construite et que les maçons se retirent, le fossoyeur arrive et dit : La mort est là.

Mais comment croire à l'humanité, si nous ne croyoJ pas à l'homme? L'humanité, c'est la collection des individus. L'humanité, c'est vous, c'est moi, c'est le vivant d"aujourd'hui et celui de demain, et si nous ne sommes chacun que néant: si notre effort est inutile; si le bien n'est qu'une illusion, dans la mesure où il n'est pas profit; s'il n'y a personne, quand nous tombons demain, pour

LA UNALITÊ SOCIALE 529

nous ramasser sur la route et nous faire aboutir, à quoi bon? A quoi bon prêcher cet effort à notre humanité collective ?

Peu de chose suffit à qui vit peu de temps. L'instinct suffit à ceux qui voient que l'idée du devoir est sans base Peu de travail et beaucoup de patience, c'est ce qui conviendrait à l'homme fugitif sur la terre, abandonné du bien et livré à tous les hasards.

Si l'oiseau qui s'efforce à construire son nid savait qu'un coup de vent va venir bientôt briser la branche et emporter et le nid, et la couvée, et lui-même, construirait-il encore? Si le castor qui bâtit ses digues habitées savait qu'une lame doit venir dans l'instant enlever son Ouvrage, garderait-il encore son ardeur?

Qu'il se trouve garanti contre l'accident de hasard, pensez-vous que l'animal agirait, s'il pouvait se dire en tout cas : Ma couvée dure une saison ; mon terrier ne m'abrite qu'une heure ; ma ruche sera ravagée demain par l'apiculteur ; ma fourmilière saute sous la charrue au premier automne, et tout ce qui m'agite et fait bondir mon cœur d'espoir, d'amour, de joie, de tristesse, d'horreur ou de désespoir, tout cela n'est qu'une petite fièvre ni naît, s'exaspère et puis tombe, sans que le vivant ui la souffre en puisse fixer nulle part le souvenir? Pauvre petit animal affairé ! la nature te trompe; elle veut ton effort et te donne l'oubli.

Mais l'homme, n'est-il pas fou d'agir si son cas est le nt'ine ; s'il est fragile à faire pitié; s'il est menacé à ouïe heure d'une mort éternelle; si la nature peut le eter au néant au moindre mouvement de sa masse ; si le roid des espaces menace notre planète et la prend à jour ixe «omme l'hiver l'oiseau et comme le tombeau notre liair. et si, d'ailleurs, les espaces étant vides, personne l'est là pour réclamer ni pour sanctionner nos efforts?

Ah! vous n'avez guère d'imagination, disions-nous aurefois à ceux qui nous prêchaient la religion de L'homme. Je voyez-vous pas, disions-nous, que votre dieu s'en va;

qu'il s'effrite comme une vieille idole et tombe miette âj miette dans le tombeau ? Vous êtes les premiers à noua dire: L'homme n'est rien ; la vie humaine n'est rien ; laj vie universelle n'est rien : une moisissure sur une petite! planète; un épisode des grands combats cosmiques ; une! pulsation de la grande horloge du temps. Et vous nouai dites ensuite: C'est l'homme qui est Dieu, et c'est lui" qu'il faut glorifier par nos œuvres !

La question est ici la même. Si la vie sociale tout entière n'est qu'un accident de la planète, une « moisissure )) qui se développe et retombe à la vie inorganique] après un certain temps, qu'est-ce que vos rêves de pro-4 grès et que demandez-vous aux hommes ? De s'efforcer pour ce qui meurt si vite? De tomber sur la route au bénéfice du néant? Faire un geste héroïque et prodi, I son sang avec ses sueurs, ainsi qu'un don Quichotte,: douloureux pour cette Dulcinée trompeuse qui s'appelle la vie, est-ce sagesse?

Les fourmis se précipitent, dit-on, dans les passages difficiles et meurent volontairement afin que leurs compagnes leur passent sur le corps. C'est parce qu'elles: ont senti au-delà l'attirance d'un but pour leur colonie errante. Mais si, en fait de but, l'humanité réfléchie ne voit que le trou du néant où le flot de l'histoire la précipite, alors, que lui demandez-vous?

Cette perspective embrouillardée que vous appelez avenir des hommes, et qui, par le recul, emprunte un1 faux air d'infini, mon esprit la perce bien vite; je m'y transporte, et, n'y trouvant que le vide, j'en reviens disant: A quoi bon ? L'espace est vaste; les temps sont infinis; nos institutions, nos progrès, notre tout, c'est' un atome qui vibre et retombe. Taisons-nous!

Ce que je souhaiterais, quant à moi, dans l'hypothèsfci où l'athéisme serait le vrai, et où par conséquent l'ordre moral entier croulerait, enseveli dans la ruine de Dieu* avilissant notre présent et fermant à jamais l'avenir, — ce que je souhaiterais, c'est que tout cela prît fin, comme n'ayant plus de raison d'être ; c'est que bientôt et le plus tôt possible, l'écliptique s'inclinât un peu dans un de ces

LA PWÀLITÈ sociale 531

!rarPrurmfnts con;m<> a °'o:i ^^ **** *» ™*™>

et que la planète se refroidît, et qu'elle nous enveloppa g un beau manteau de neige, pour faire fi, ire ce bruitque «mes; pour imposer l'immobilité à ce néant qui s agile comme s'il ne devait pas mourir. '

Oh! je n'ignore pas que ce point de vue élevé d'où

e^auTm " Ch°SeS n'CStpaS àIà P°rtée de «4«e .< neau parmi ceux qui vivent d'ordinaire dans I'ineons-

lence et la fascination de l'action immédiate. I ' nstm t mus pousse malgré nous, et la soif de vie que la nature im.se eu nous nous aiguillonne et nous aveug e Ceux

n.l veu perdre, Jupiter les jette en démence, dit un

é„ vnr1 es' ;CeUt qU'el!e V6Ut fe,'re ^ Ia ™l»re les leusse par les épaules en leur bouchant les yeux. Mais si

( est la démence, si c'est l'aveuglement, si c'est î-.£o„

e la vie qui nous pousse, dans cette course haletante

JÏZZ 1" °dn,dit1êtr? le ,1ut de rhomme- « <££•£

ek sent le I loutc(elaest vain, inutile, caduc; que ela sent le cadavre, et que c'est l'Ecclésiaste qui a rai- « . Vanité ! et vanité ! Tout n'est que vanité et Joursui e

Pour guérir cette vanité et rendre à notre effort social i raison <l être, que faut-il?

1 faut entrer par une porte ou par une autre dans les Pl'ons traditionnelles, d'après lesqueUes le progrès ma,,, , ,:,lme toutes choses, par. d'un princip/pS u-.en bnnde. et doit aboutir après sa courbe 1 unité d un terme parfait, "é sortie de Dieu et s'efforçant de le repron elle, afin de pouvoir un jour le retrouver: telle ule notion que les traditions religieuses et nlii ' 'ques des peuples consacrenl P

,■"; »'"»»"'■'■■".'■ vr..!,. -II., fournirai. à nos éludes ~ement qui aura.l toute la valeur d'une syne^arl ordre social représente l'ordre humam dans

son plein épanouissement ; d'autre pari, Tordre humait ainsi qu'on Ta rappelé tant de fois, est le point de concentration le plus élevé des forces cosmiques, en même temps qu'un représentant de l'esprit, de sorte qu'il résume en soi, esthétiquement et substantiellement, tous les aspects variés des choses, et s'il est vrai que la société humaine marche à Dieu, s'eflbrçant de l'étreindre, selon; l'expression de saint Paul : « Si forte attrectent eum, » ce serait donc tout l'univers montant à lui, comme le parfum d'une plaine en (leurs, c'est toute la terre avec la richesse de ses sucs et la variété de ses arômes.

Or, que l'humanité en masse l'ait ainsi compris, c'est ce qu'il est impossible de méconnaître.

Pour Hérodote, par exemple, le triomphe de la liberté hellénique sur le despotisme de l'Asie est une preuve de la présence d'une pensée divine clans l'histoire, l'indical tion d'une marche en avant qui doit aboutir à l'épa* nouissement d'un plan concerté au bénéfice de la race humaine.

On voit par cet exemple seul, — et l'on pourrait les multiplier sans mesure — de quel genre pouvaient êtrl les vues historiques des anciens relativement à notre problème.

L'antiquité jugeait sur peu d'espace, n'ayant pas les moyens que l'histoire universelle nous offre aujourd'hui; mais dans son horizon restreint elle savait fixer cependant des repères. Quelques coordonnées de la courbe des siècles ont suffi pour que ses génies en veuillent déterminer la forme,, et pour leur démontrer que c'est Dieu, à moins que ce ne soit rien, qui doit en être d'une façon ou d'une autre le suprême aboutissement.

Les philosophes jugèrent de même. Certains aspects de la question leur demeuraient obscurs; mais ils n'en indiquaient pas moins les lignes générales, et tout au moins les plus puissants d'entre eux sentaient bien que, sans Dieu, sur ce point comme partout, nulle explication n'est possible.

Voici par exemple Aristote déclarant que l'univers el la société, comme la morale, reposent sur la même loi et que cette loi est divine. C'est la même raison suprême qui conduit tout vers la même fin, qui est le Bien, et le métier de l'homme, créature raisonnable, c'est-à-dire capable de connaître le bien, est de coopérer au bien librement, comme la nature y coopère d'un mouvement aveugle. L'univers est moral par son but; l'homme est moral par l'effort réfléchi vers ce but; la société est morale par l'orientation des efforts communs vers ce même but. Le genre humain tout entier est la société du bien. Chaque société particulière doit y concourir pour sa part, comme chaque homme, comme chaque chose.

Cette conception grandiose repose de toutes parts, on le voit, sur l'idée de Dieu; car c'est lui, d'après le même philosophe, qui est le Bien auquel aspirent les êtres; c'est lui qui est la Raison qui les guide ; c'est lui qui est à la base et au sommet de l'ascension ; l'alpha et l'oméga de l'alphabet universel.

D'une façon moins abstraite, mais d'autant plus frappante, les prophètes d'Israël ont exprimé l'idée de la perfectibilité du genre humain sous le gouvernement de Dieu. Le Messie leur apparaît comme celui qui doit inaugurer le règne de la justice sur la terre. Il doit en renouveler la face en y faisant régner Jéhovah, et après qu'il aura passé, tout finira dans une apothéose de son œuvre et le triomphe du bien divin.

Ils en concluent naturellement qu'il faut préparer les

voies au Messie, en préparant le bien social; puis se livrer

i lui, pour qu'il en multiplie par nous l'influence, et c'est

u nom de Jéhovah, sous sa garde, instruits par la loi

u'il nous donne, réconfortés par les espérances qu'il

>ermet, que devra s'accomplir cette marche en avant des

>euples. « Que tous les peuples marchent, chacun au nom

ui dieu, s'écrie le prophète Michée ; nous marcherons,

ous, au m m de l'Eternel, notre Dieu, toujours et à per-

létuité '. >)

i. Michée, IV, 1.

C'est la formule nécessaire de tout progrès humai mais cette formule suffit. Car, avec Dieu, nous avons motif pour promouvoir le bien, sachant qu'une volo créatrice, manifestée à demi dans un monde ébauc réclame notre concours raisonnable pour achever œuvre. Nous avons aussi une garantie contre leshasar qui pourraient rendre vaines nos tentatives, étant n rés que par Dieu, c'est le Bien qui sera définitivement le maître, puisque la société, comme l'univers, comme I conscience humaine, c'est ce « royaume de Dieu » dont nous parlait le Christ, royaume où les puissances du n'ont qu'une influence temporaire. Nous avons i l'assurance que la fin répondra pleinement à l'effort, puisque,par Dieu, la société des âmes immortelles recueillera les fruits de sou labeur, et que, la planète refroidie et roulant dans l'espace inerte, elle sera de par lui non pas le tombeau d'une chose morte ; mais la relique pâle enchâssée dans l'azur de l'espace et contemplée pieusement de loin, comme le tombeau du Christ enchâssé dans l'immense Basilique orientale reçoit de loin le salut des cœurs chrétiens.

En Dieu, tout se restaure ; sans Dieu, tout se confond. Nous en avons cette première raison que sans l'idée de Dieu l'idée même d'un progrès à imposer aux hommes ne se justifie pas.

J'ai à fournir la seconde, à savoir que sans Dieu le progrès fût-il même justifiable ne saurait s'obtenir. C'est ■ que les plus hautes autoritésde tous les siècles ont affirmé,et je crains qu'il ne me soit que trop facile de le m ouïr p.

Alin de savoir s'il est possible à l'athéisme de promouvoir le vrai progrès, ou si, pour celui-ci, l'idée de Diet a contraire indispensable, il faut d'abord s'entendre sur ce qu'on appelle le progrès.

Si le progrès n'est pour vous qu'une augmentation de Iritesse des chemins de fer, un éclairage meilleur de nos s, une amélioration dans la nourriture, le vêtement, le luxe et les commodités de tout genre; ou bien même seulement un développement supérieur des armées, des manufactures, du commerce, des colonies, des sciences de la matière et de leurs applications à la vie du corps: je conviendrai sans peine qu'on en peut jouir largement san- appel à l'idée divine. Encore faudrait-il voir si, par un contre-coup inattendu, une décadence morale ne devrait pas amener la ruine matérielle. Mais quoi qu'il en soit, le progrès ne doit pas être compris de cette façon étroit»1 et basse.

L'homme est un être intelligent et un être moral : le ; . quant à lui, c'est donc un mouvement tendant à

i! t en luicesdeux choses.

Plusde hauteur dans les intelligences, plus de noblesse lans les caractèFes, plus d'énergie dans le travail, plus de désintéressement dans les relations sociales, plus de feertus eiviques et de dévouement à son pays, plus de iustice et d'humanité dans les relations de peuple à peuen un mot l'ascension de la chair à l'esprit, de la Inatière à l'intelligence, de la brutalité native à l'héne du devoir humain : voilà le progrès, et c'est pourquoi 1rs grandes époques, celles que tout le inonde appelle des ô] <jin s d'épanouissement et de pu sont celles

Où l'ascension humaine dont je parle l'ut le plue évidente, où l'intelligence l'ut ;'i son rang, la vertu sociale è rang, et la matière, aussi, florissante, mais à son r.

c'est-à-dire au dernier. C'est le siècle de Périclès ; c'< le siècle do saint Louis ; c'est le siècle de la premièJ Renaissance ; c'est le xvne siècle français : voilà | grandes, les belles époques, parce que leur dévelop] ment, sans être exempt de grandes misères dans le détaf fut dans l'ensemble harmonieux et hautement humain.

Or, veut-on que nous regardions aux conditions d doit requérir, pour se développer, le progrès envisagé la sorte ?

Nous pourrions nous en dispenser, car la question trouve résolue d'avance par des principes dès longtem] établis par nous,

11 tombe sous le sens, en effet, que le progrès compris à notre manière, et ainsi qu'il le faut, est avant tout une question morale. Or, la morale sans Dieu, nou: vons qu'en penser : elle est inefficace autant qu'elle est sans base. Non pas — et je l'ai dit bien des fois — qu'on ne puisse trouver de nobles âmes qui aient le malheur de ne point croire en Dieu; mais dansl'ensemble, — etleprogrès est une œuvre d'ensemble — les croyances supérieures mesurent exactement l'étiage de la moralité des peuples.

Et la raison en est très simple. C'est que la morale sans Dieu, fût-elle même une théorie acceptable, ce n'est qu'une théorie, et la théorie pure a peu de prise sur l'esprit vacillant, imaginatif et livré à l'instinct qui se manifeste au sein des foules.

Il y a des hommes qui sont des philosophes; il n'y a pas de peuples qui le soient. Ne leur parler que du bien abstrait, du bien social à promouvoir et de Tordre àréaliser, c'est à coup sûr élever leur pensée, et ils en sont capables; mais c'est aussi la laisser suspendue en l'air, et ce n'est pas en l'air que le courant de leur vie creuson lit.

Il faut que les réalités morales s'incarnent et forment un système vivant; car notre vie ne voisine qu'avec la vie. Il faut qu'à travers l'idéal, pour qu'il ne soit point un mirage, nous puissions voir briller un esprit, et à travers le devoir une volonté qui le recommande ou l'impose.

Il faut quelqu'un, au lieu du vague quelque chose que la notion abstraite du bien nous représente.

Si c'est un Dieu qui veut le bien moral, ma conscience trouve à qui parler. Je sens quel'univers n'est plus vide; c'est une maison sublime où la famille des êtresraisonnables évolue sous le gouvernement d'un Père. Penché sur rhomme,du haut de son ciel habité, allumant les constellations comme un regard multiple de ses yeux; incendiant le soleil comme un foyer d'amour où chacun va puiser la force ; pénétrant par son influence toute la vie de nos âmes comme il fomente la vie de notre corps ; se montrant dans notre conscience par l'idée du bien comme il se montre aux yeux par la lumière ; se mêlant par sa providence à tout le fonctionnement des choses; répondant de tout ce que les événements occasionnent, et même de ce qu'on appelle hasard, et préparant, pour notre après la vie, le jugement exact qui doit sérier nos existences, les classer dans leur ordre, non plus selon es conventions banales et les caprices du sort; mais selon ce qu'elles valent au vrai, ce qu'elles pèsent dans a balance dubien — étant cela, Dieu a le droit de parler, avec l'espoir d'être entendu. Sa voix n'est plus l'appel muet d'une idéalité morte, quelque chose comme l'appel d'un astre, sublime et froid au fond de son azur immoule: elle retentit, chose vivante, au fond de la conscience des vivants, et les foules extasiées, trouvant satisfaction jour l'instinct autant que pour la raison pure dans cette notion vivante et transcendante tout ensemble d'un Dieu, pourront aimer le bien, cl non seulement l'approuver ; le faire sinon toujours, du moins dans une mesure utile, suffisante malgré tout pour aider lentement au progrès.

El s'il était possible que le Père céleste lui-même, incarnation du bien, fût incarné à son tour el marchai au milieu de nous sous la figure d'uu être qui fût notre idéal humain, ce serait mieux encore. Ce serait le Christ, et l'idée de Dieu deviendrai! alors la religion. Et n'est-ce pas ce qu'on a toujours dit, que la religion, et elle seule, sait s'adresser aux masses, parce qu'elle s'a-

dresse aux insiincts profonds, au lieu de n'int'resseï que la raison pure.

Mais, en tout cas, si l'idée de Dieu reste en l'air, n'at tendez pas qu'elle ail jamais sur lesfoules une action biS profonde. Quelque belles maximes, quelque beaux livres quelque beaux discours de congrès, ou de distribution* de prix, ou de réunions académiques qu'elle suggère pratiquement et socialement parlant, elle restera un idéfl et il me semble que l'observation des faits contemporain devrait fournir, à qui sait voir, quelque confirmation d( nos dires.

Notre expérience sur ce point n'est encore, et fort heB reusement, que partielle; car l'influence de l'idée clriB tienne, incarnation la plus haute de toutes de l'idt Dieu, n'a point encore péri parmi nous; mais dans la mesure où elle nous fuit, ne voit-on pas que le relâchemen des mœurs nous inquiète?

Les appétits ne sont-ils pas en train de s'exaspérer' Même en ce temps d'altruisme et de solidarité, Tégoïsm ne tend-il pas à devenir de plus en plus le seul maître d( la moralité sociale ?

Egoïsme émietté ou égoïsmes groupés, se constituai en grappes, afin de pomper plus de sève, je n'y vois, quan* à moi, aucune différence, et si c'était cela que les morales dites indépendantes déclarent nous apporter, elle.' pourraient bien prétendre à fournir une matière au progrès, en proposant des moyens plus parfaits à la fraternité des hommes; mais le moyen ne crée pas à lui seuils chose; un instrument n'est pas un ouvrier, et je ne voie pas que nous affranchir de l'idée de Dieu ce soif autre chose pour nous, dans l'ensemble, que nous affranchirai devoir, de la fidélité aux autres et à nous-mêmes, du dévouement et du support mutuel, qui sont les bases iv bien social.

Depuis que ce qu'on a appelé l'idéalisme, c'est-à-dire.

an vrai, le divin, est en baisse au milieu de nous, noue

avons vu nos institutions se corrompre, nos mœurs s'en-

-ur des pentes qui ne conduiraient que trop vite

vers les bas-fonds.

LA FINALITÉ SOCIALE 53î>

Dans les sphères supérieures, le goût de l'agiotage se irépand, et le goût du travail est en Laisse. Un luxe scandaleux, subtil jusqu'au sybaritisme, traite la chair en idole à laquelle rien n'est refusé.

Dans les familles d'une certaine classe, de plus en plus

élargie, l'égoïsme homicide s'emploie à limiter la vie, ne

voyant pas, ou ne voulant pas voir que cette grève du

est plus ruineuse pour nous que les famines et que

pestes.

La défiance universelle ruine les relations de famille ; la vénalité s'installe partout : dans la politique, dans l'administration, dans les lettres, dans la justice, jusque dans les relations mondaines. Et du haut en bas de l'échelle sociale, nous assistons ainsi au déchaînement ippétits, des rêves insensés et des spéculations hon- : -es.

Quelle voix autorisée va nous parler de devoir ? Il n'y en avait qu'une, celle de la religion : non seulement on ne veut plus d'elle; mais on expulse aussi son Dieu. Alors, on s'expose à entendre des paroles comme celles que prononçait il y a peu de temps un orateur socialiste : « Le misérable refuse de promener ses haillons sous un ciel désert. » Je le crois bien ! 11 en a toujours été ainsi.

« Riez tant que vous le voudrez des poulets sacrés, riait Lacordaire ; mais sachez que quand il n'y eut plus de poulets sacrés, il n'y eut plus de Scipions ni de Rome. » L'expression n'est pas tout à fait exacte. Ce ne -ont pas les poulets sacrés qui importaient vraiment: it ce qu'ils incarnaient : l'idée d'un Dieu présidant à la vie humaine et nous servant de lien social. Car, en dehors de cela, on constate partout qu'en dépit instincts qui la servent l'idée du bien survit; mais s'évapore, comme une eau qui s'élève en nuages irisés au lieu de courir au moulin et de lui fournir la force. L'individu quelle délaisse se corrompt ; la famille suit, et alors In racine est gâtée ; l'arbre végi tque temps

et toml

- de Dieu, pas de nation : lellc esl la lui qu'on peul hardiment formuler, appuyé sur l'histoire ainsi

que sur la psychologie de l'homme et de la fou

C'est l'idée <]<' Dieu «jni fail l'unité de l'histoire et (M\ en mesure l'étiage.

Les peuples ont prospéré, dans l'ensemble, dans la mesure où le sentiment de Dieu y a vécu ; ils ont pfl quand, Dieu parti", l'égoïsme soit des pouvoirs despM tiques, soit des loules corrompues s'est substitué à l'effcM vers le bien. « L'anarchie ou la tyrannie, a écrit up grand sociologue 'Jlaller), le déchaînement de tous vices, la dissolution de tout lien social, voilà l'avenir < l'athéisme. » C'est aussi son passé.

Depuis Coniucius,Zoroastre, Abraham, les républiqu grecques et romaines jusqu'à la France chrétienne jusqu'à la déchristianisation française, tout le mouv ment social en fait foi.

Et n'est-ce point là d'ailleurs ce que tout le monde! compris, puisque ceux mêmes qui prétendent se dégagM des « superstitions » en reconnaissent si souvent la puis sance sociale et à cause de cela la respectent. Les anciens stoïciens et les épicuriens eux-mêmes n'y ont pas échappé ; la fatalité et le hasard étaient pour eux ; mais de leur consentement, les dieux restaient au peuple. Tous les grands manieurs d'hommes ont voulu que Dieu fût servi, sachant qu'il les servait eux-mêmes. Toute société, sauf les moments de crise, se crée, en même temps qu'un gouvernement intérieur et des sauvegardai extérieures, un système idéal qui lui serve de lien et d'appui.

N'est-ce pas pour cela que les formes religieuses évoluent toujours plus ou moins avec les formes de gouvej nement et les institutions sociales ?

En monarchie ou en république ; en aristocratie ou en démocratie; sous le règne de la paix ou aux époques guerrières, la religion prend toujours quelque peu la couleur des choses et la couleur des temps : c'est qu'elle soutient la vie, et que, la soutenant, elle en reçoit l'empreinte, comme le sol qui supporte un rocher fléchit légèrement, épousant par là même ses contours

LA FINALITÉ SOCIALE <) r î

S'il m'était permis, pour finir, dejeter un coup d'œil sur notre cas, qui tend de1 plus en plus à devenir le cas universel, j'entends le cas d'une société démocratique, j'aimerais à montrer que toutes nos conclusions relatives à la nécessité de Dieu comme lien social s'appliquent éminemment et s'imposeraient avec une rigueur toute nouvelle.

L'état démocratique repose sur deux principes : égalité des citoyens devant la loi, et participation de tous les citoyens au gouvernement par le suffrage. Or, chacun de ces principes requiert, pour se faire accepter d'une part, et. de l'autre, une fois accepté, pour n'être pas mortel à la soeiété qui s'y range, des conditions qui mettent en évidence plus que jamais la nécessité sociale de l'idée divine.

Le fondement logique de l'égalité devant la loi, c'est la raternité humaine; or, dites si la fraternité a jamais été reconnue autrement que comme une conséquence de la )aternité céleste.

La fraternité humaine, la nature ne l'enseigne guère: lie enseigne la lutte, dans tous les cas où l'égoïsme aurait i souffrir de la paix. Et cela signifie— l'histoire d'ailleurs enseigne — qu'à moins d'un principe supérieur et d'une nl< Tvention plus haute que la nature, la fraternité ne égnera point, et que l'égalité fera place à la domination es plus forts.

C'est le christianisme qui a vaincu sur ce point la îature. Avant lui, c'est dans les sociétés les plus civilises que l'inégalité a été le plus criante. Les plus grands- >hilosophes la systématisaient, comme ils le font encore ujourd'hui quand ils se dégagent tout à fait des influences hrétiennes;les institutions de tout rang en portaient la aarque évidente, et les exceptions qu'on pourrait fournir yanl un caractère nettement religieux ne sauraient Dfîrmer notre thèse.

C'est bien du christianisme que sont nées nos démoraties;il ;i fallu longtemps pour que la misère native ermîl à ses principes de se faire jour; mais ceux-ci taient là, creusant dans l'àme humaine, comme l'eau-

forte dans la planche du graveur, le dessin d'un ordre social que jamais, dans l'oubli de Dieu, ou simplement, comme jadis, dans une conception insuffisante de son rôle, l'humanité ne verrait naître.

Le christianisme dit que les hommes sont enfants ô% Dieu et qu'ils marchent vers lui, égaux devant son creur, égaux devant ses jugements et ses sanctions. Il dit que c'est de lui, Dieu, qu'émane l'autorité sociale, et cet absolutisme divin est la garantie la plus sûre contre tout autre absolutisme.

La participation de tous au pouvoir, sur quoi reposer t-elle, sinon sur le sentiment de la dignité humaine, de la valeur absolue de la personne, de son autonomie et dei sa liberté, et qui a prêché tout cela davantage que ceuxi qui prêchaient Dieu, faisant de lui la source immédiate! de l'éclosion de chaque âme, lei répondant de chaque vie,i le champion de tous les droits, le vengeur de tous les' opprimés et le juge courroucé des injustes?

Et s'il s'agit maintenant de pratiquer ces choses: égalité des citoyens devant la loi, participation de tous au pouvoir, ne voit-on pas les dangers formidables qui sont aux portes, à moins que de solides garcle-fous ne soient posés au bord des abîmes d'anarchie dans lesquels tom*berait à coup sûr une société engagée dans ces voies sans une préparation suffisante?

La participation au pouvoir est une conséquence normale de la valeur et de la dignité humaines; mais il faut que cette dignité soit éprouvée, et que cette valeur soit réelle.

L'égalité devant la loi ressort de notre égalité foncière^: mais il faut que celle-ci ne soit point contrariée par l'infériorité morale des masses, lesquelles, pouvant s'élever à tout, pourraient en même temps tout corrompre, si elles n'étaient tout d'abord instruites et formées au bien;

La dignité personnelle qui ne serait qu'orgueil, et l'égalité fausse qui ne peut mettre en avant que d'insolentes prétentions engendrent les démocraties anarchiques, brouillonnes et bientôt corrompues.

LA FINALITÉ SOCIALE o\3

Pour que ce régime soit viable et ne mène point à la uine, il faut que ceux qui aspirent à partager des droits ouverains acceptent le fardeau des vertus souveraines, uisqu'ils en doivent exercer les devoirs.

Tous les grands politiques Tout reconnu : le régime

icratique et le régime républicain qui en est la forme

i plus normale, sont ceux qui exigent le plus de vertus

iviques; donc ceux qui exigent le plus de moralité, et

ajoute quant à moi, nVappuyant sur les démonstrations

faites, ceux qui exigent le plus Dieu, puisque c'est

ai, Dieu, je ne me lasserai pas de le redire, qui est le

Dndement de toute moralité, la source de toute vertu, et

ar là le seul lien social qui ne se brise point, le seul qui

uisse traîner au sommet de sa montagne le funiculaire

rdeux auquel les destinées de la France et celles de

ju^ les peuples modernes se trouvent aujourd'hui con-

ées.

Page 1