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Si Dieu existe, nous disait-on encore, il s'appelle l'A] solu, c'est-à-dire qu'étant infini il doit avoir sa vie soi, et n'entretenir avec le dehors aucune relation néce* saire, d'où il suivrait que tous les rôles que nous h attribuons à l'égard de ses créatures en altéreraient notion et aboutiraient à la détruire.
Même confusion, toujours. Dieu a sa vie tout en soi sans nul doute. Ptien ne peut lui venir du dehors qi n'appartienne déjà à son essence ; rien ne peut sortir lui qui cesse de lui appartenir. îl est le propriétaire l'être ; nul n'y peut participer que par lui ; mais cett possession par emprunt n'altère point la possession pre mière.
Dieu garde tout à soi, même ce qu'il communique comment ses relations le feraient-elles déchoir? Elles n< rinclinent point vers des réalités étrangères; elles incli nent ces réalités empruntées vers la source où elles puii sent incessamment tout leur être. Notre Absolu n"a don< rien qui puisse en altérer la notion. Les relations qu'oi lui attribue, toujours de par l'infirmité du langage, soi des relations de nous à lui, et non de lui à nous ; elles laissent à sa plénitude, à son indépendance, à son idéal perfection. Aucune ride ne ternit, même sous un choc léger, cet océan de l'être; aucun flux n'en fait osciller surface ni n'en trouble la stabilité.
Qu'enfin Dieu soit le parfait, et que de lui, comme t( il ne puisse émaner que des œuvres parfaites, c'est choî absolument certaine; mais qu'il faut bien entendre. Di( ne peut pas faire le mal; mais il peut faire un bien d'< quelque mal résulte. Il suffira qu'il puisse trouver, dai sa sagesse, le moyen d'orienter ultérieurement vers bien et d'absorber en lui le mal provisoire ou relatif qi aura résulté de son action première.
Un exemple facile peut illustrer la chose. Créer l'agne< n'était point mal; créer le lion pas davantage. Mett< l'un et l'autre en présence: un mal survient, à savoir mort de l'agneau. Reste à savoir si de la mort en qnei
POURQUOI DIEU NE SÈRAIT-IT PAS? SlO
tion, vue à son rang dans le fonctionnement général du inonde, il ne peut résulter un bien plus grand que cette mort n'est triste, et c'est à la sagesse divine d'y pourvoir.
Quoi qu'il en soit d'ailleurs de son succès, au point de vue de l'argument présent qui est et veut rester un argument métaphysique, la réponse est des plus faciles.
Non seulement le Parfait peut agir de façon à ce qu'il y ait de l'imperfection dans son œuvre; mais il ne peut agir qu'ainsi; car pour exclure l'imparfait et le mal qui en est l'inévitable conséquence, il faudrait que le Parfait pût se communiquer tel qu'il est, et le parfait comme tel. n'est pas communiquable.
Dieu est Parfait parce qu'il est infini ; or l'infini ne peut pas se créer un double.
Tout ce qu'il pourra produire sera nécessairement limité à un genre, à une espèce, et pourra encore, quoique bon, participer plus ou moins de ce genre ou de cette espèce. Or, de la variété des choses et de leurs degrés différents, dès qu'elles sont en rapport, le mal doit résulter dans une mesure ou dans une autre. Le soleil ne peut se lever sur la mer sans en dissocier la substance et l'emporter dans les nuages. Le bœuf ne peut promener dans les prés sa masse tranquille et pacifique qu'en foulant l'herbe et en détruisant des milliers de vies. A moins de construire un monde figé, une cristallisation morte, le Créateur ne pouvait fuir le mal. il a préféré l'employer, et s'il n'y a rien là qui puisse accuser sa sagesse, encore lien moins y a-t-il rien qui répugne à son essence. Que celle-ci soit parfaite, c'est une raison de plus pour que l'univers ne puisse lui ressembler.
Il est vrai qu'il y a la question de degré. On peut trouver que la quantité de bien manifestée dans le monde trop faible, et que la dose du mal y est trop élevée. Mais nielle audace, encore une fois, dans un jugement semblable ! Celui qui Je porte ignore tout de ce qui pourrait le notiv t : el les faits, puisque, perdu dans un coin de la ■orée et de l'espace, ii ne peut embrasser leur travail : p(
le droit, puisque l'outrecuidance de sa faible raison ne -aurait se hausser à ce point d'oser tracer des règles à L'usage de l'activité créatrice.
Les raisons de l'Infini lui appartiennent ; personne n'entre dans ses conseils, et tout ce qu'il est permis de concéder sans faire injure à la raison humaine en lui prêtant un orgueil insensé, c'est qu'à ses yeux le problème du mal est un mystère.
Je le concède volontiers, et ce mystère je ne prétends pas le résoudre avec les quelques mots que je viens de lui consacrer, pas plus d'ailleurs que je ne prétends résoudre toutes les difficultés que soulèvent et l'existence d'un Infini, et l'existence du fini sous son ombre, et les relations transcendantes qui relient l'une à l'autre deux ordres de réalités si foncièrement distincts.
De toutes parts, à propos de ces objets, les nuées s'amoncellent et la nuit épaissit ses ombres. Parler de Dieu, c'est broyer du mystère. Mais le monde sans Dieu n'en serait-il pas un? La vie humaine sans Dieu n'en serait-elle pas une gerbe? Nous avons fui vers Dieu pour éviter le néant et la nuit : allons-nous maintenant fuir Dieu par excès de lumière en lui et de richesse d'existence ?
Si quelque chose éclate, dans toutes ces discussions épineuses, c'est la partialité extrême des adversaires de Dieu; c'est leur exigence chatouilleuse d'une part, et leur indulgence de l'autre; leur crainte insurmontable du mystère, quand il s'applique à la notion de Dieu où il devrait pourtant paraître si simple, et les entassements qu'ils en tolèrent, quand il s'agit de leurs rêves négateurs. J'ai noté cette tendance, et j'ose croire que le lecteur saura l'apprécier avec justice.
Prenons notre parti de ne pas comprendre l'Ineffable ; I mais affirmons pourtant qu'il est, parce que sans lui rien ne peut être et rien ne peut se comprendre.
L'infini d'une part, et d'autre part la synthèse du fini et de l'infini sont des mystères qu'il ne faut pas
songer à pénétrer; mais l'existence du fini que nous touchons, sans celle de l'infini qui en est la source, ce n'est plus du mystère, c'est de l'absurdité, et entre ces deux choses, l'homme de sens à vite fait de choisir.
Il se dira : Dieu est ! c'est l'évidence qui m'impose cette affirmation ; je ne puis la repousser sans mentir à ma raison dans ses principes les plus élevés; à ma vie et à celle de toutes choses dans leurs nécessités les plus profondes.
Il se dira en second lieu : Dieu est mystère ; mais après tout, comment ne le serait-il pas? Pourrions-nous concevoir les conditions de l'Infini ; la façon dont il peut subsister; la façon dont il peut produire, porter et ramener à soi toutes choses? Tout cela m'est caché ; tout ce que j'en puis atteindre, c'est la nécessité de ces affirmations transcendantes. Les attributs que je prête à Dieu ne sont au fond que l'expression de sa nécessité même. Si j'aperçois de loin quelque chose qui s'agite comme des bras, et que je m'écrie à cause de cela: C'est un homme ! il ne faut pas que je dise ensuite : Il est manchot. Ainsi xai-je reconnu que Dieu est parce qu'il est nécessaire qu'il y ait un Être premier, un Moteur immobile, une Cause des causes, une Raison source de vérité, une Volonté source du bien, une Puissance intelligente et sainte qui puisse sanctionner le devoir ; un Idéal vivant où l'idéal humain trouve ses garanties et sa raison d'être : puis-je dire après cela que Dieu ne soit ni puissant, ni intelligent, ni bon, ni juste, ni conscient de lui-même, ni vivant * ?
i. L'homme a le droit de faire Dieu à son image dans la mesure où l'ui-même est fait à l'image de Dieu. Chaque être a son espèce par une pertaine participation de l'être identique à l'essence divine. Dieu est en he sens transcendant 1 'exemplaire de toutes choses, ainsi que l'affirment 'es docteurs chrétiens, et nous pouvons conclure de nous à lui. Non jju'il ait avec nous une ressemblance d'espèce ni même de genre : Dieu Bi'cst dans aucun genre, pas même le genre substance, et c'est en quoi lîpinoza, qui se crut radical contre l'anthropomorphisme, ne le fut j)oint assez; mais Dieu est le principe où la nature de chaque être, aussi liien que son existence même, trouve son origine, et il faut donc que, [l'une certaine façon, il lui ressemble, en ce qu'il contient suréminem-
Seulement, ces termes, je conçois qu'appliqués à Tinfini ils doivent changer de sens et se transfigurer assez pour perdre leurs limites. « Toute détermination est une négation, » a écrit Spinoza. C'est vrai; mais à moins toutefois que la négation dont on parle ne soit la négation de toute limite, et que la détermination qu'on pose ne consiste à regarder Dieu comme l'être subsistant lui-même, et par conséquent comme sans bords.
Et j'en retiens que, appliqués à Dieu, ces mots: bon, juste, intelligent, puissant, vivant ou être, doivent, en gardant leur valeur, perdre leur caractère restrictif, et, revêtus d'infinité, se mettre à la hauteur de ce qu'ils désignent.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que les philosophes spiritualistes ont écrit qu'à Dieu, en toute rigueur d'expression, aucun mot du langage humain ne s'applique1. Nous balbutions et ne prétendons pas autre chose. Mais l'adversaire aussi balbutie, et il balbutie mal, puisqu'il prétend nier là où il faudrait poser la souveraine affirmation du silence.
ment, réduit à l'unité et dans sa forme d'absolu, tout ce que les créatures ne possèdent que par lui.
C'est ce que le Chinois panthéiste avait compris quand il disait de son Absolu céleste : « L'Homme imite la Terre; la Terre le Ciel; le Ciel Tao; Tao sa propre nature. »
i. Le pscudo Denys l'Aréopagite a été jusqu'à dire, et du consente ment de S. Thomas d'Aquin, qu'il y a plus de vérité, quant à la valeur même des mots, à nier que Dieu soit bon, sage, juste, qu'à affirmer qu'il le soit. A son sujet, dit-il, toute négation est plausible et tout< affirmation insensée. C'est que, dit le grand théologien qui le com mente, les choses mêmes que veulent désigner nos louanges appartiennent bien vraiment à Dieu ; mais la façon dont elles les signifient s'a> dresse à leur réalisation temporelle, et celle-ci implique des limites qu'i1 serait impie d'attribuer à Celui qui est. I. pars. q. XIII, a. 3, ad IIra art. 5. corp. ; art. XII, ad. Im).
Les Hindous avaient dit déjà de l'Absolu divin : « On ne peut l'atteindre ni par la parole, ni par la pensée, ni par la vie ; celui-là seul peut l'atteindre qui dit : Il est ! Il est ! C'est ainsi qu'on peut l'apercevoir dans son essence. » (Oupanichad Kathaka.) Les docteurs catholiques sont plus audacieux. Ils concèdent qu'il est plus vrai en un sens^ de dire de Dieu: 11 n'est pas, que de dire : Il est; car les formes d'être qu'on lui pourrait normalement attribuer par un emploi non rectifié du mot être ne sont pas de celles qui lui conviennent.
Taisons-nous ! taisons-nous ! quand il s'agit de Dieu ; mais que notre silence soit une adoration, une prosternation de notre esprit abîmé devant des perfections trop hautes pour que les mots, même lancés par la main du génie, puissent jamais les atteindre;trop éblouissantes pour que le rayon projeté par l'esprit puisse ne point pâlir; trop inaccessibles à l'effort pour que l'échafaudage dressé de nos systèmes aboutisse au fronton du temple, là où le triangle mystique écrit son signe indéchiffrable ; où la parole créée ne monte plus; où la main du géant n'atteint plus; où les oiseaux du ciel passent encore; mais pour trouver leur vie dans les fentes des pierres éternelles, et non pour juger l'appareil, analyser les formes et mesurer les proportions.