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pensées des premiers hommes, en regard du monde

Il ne semble pas que les premiers hommes — autant que des documents postérieurs nous permettent de p '-nétrer leurs idées — se soient posé nettement le problème de l'origine du monde dans son ensemble. Le Cosmos est une conception abstraite, peu faite, ce semble, pour leurscerveaux. Mais ils constataient, comme nous tous, desj existences et des activités qui réclamaient, de leur part, une explication suffisante.

Gomment jeter seulement un regard autour de soi sans qu'aussitôt ce problème surgisse : D'où vient tout cela? Quelle est la source des créations et des actions multiples de la nature? La barbarie, aussi bien que la civilisation, est tenue de donner ici une réponse ; car l'esprit d© l'homme n'a de repos que lorsqu'il a pu enfermer dans un système, ne fût-ce que le plus grossier et le plus enfantin, les phénomènes qu'il observe.

Or, la première réponse de l'humanité abandonna elle-même semble avoir été tantôt de diviniser les agents naturels, tels que le feu, l'eau, le tonnerre, les astres; tantôt de supposer chacun d'eux non plus divin en luimême, mais régi par une divinité qu'on en distinguait plus ou moins; tantôt enfin à combiner vaguement l'un et l'autre système dans des notions imprécises, capables de prendre, tour à tour, les formes les plus opposées.

Et ces antiques conceptions ne sont pas trop difficiles à comprendre.

Tout d'abord, il semble que les hommes primitifs ne distinguaient pas très nettement, dans leur esprit, La degrés des êtres. Volontiers, ils confondaient les vivanb avec les non-vivants ; les êtres raisonnables avec les irraisonnables. A tout être doué de sensation, comme l'animal ils prêtaient la pensée; le végétal leur paraissait sentir tout être doué d'un mouvement en apparence indépen dant, comme le soleil qui monte à l'horizon et s'y incline comme le vent qui soufile sans cause visible; comme 1<

LA NÉCESSITÉ D'EXPLIQUER LE JilONDE 35

tonnerre « qui se précipite du ciel en hurlant », selon l'expression des Hindous, tout cela leur paraissait vivre. Et en effet, pour nous-mêmes, la spontanéité du mouvement n'est-elle pas une des caractéristiques de la vie? Nos premières locomotives parurent aux peuplades sauvages des animaux fantastiques; nos vaisseaux à voiles, d'immenses dragons aux vastes ailes. C'est de cette confusion que semblent nées une foule de superstitions antiques.

De là, en effet, les animaux déifiés, l'instinct ingénieux et muet assimilé à une intelligence mystérieuse, les phénomènes bruyants et terribles à des puissances redoutables et irritées. Les arbres eux-mêmes, vivant silencieusement, laissant couler les générations sous leur ombre, gémissant sous le vent, agitant leurs bras dans l'orage, soupirant sous la cognée, orientant leur feuillage vers la lumière pour respirer, poussant leurs racines vers les terres riches pour se nourrir, dans les fentes des rochers pour se cramponner, leur paraissaient animés d'une conscience sourde et d'autant plus mystérieuse. La forêt, alors, devenait pour eux comme un peuple, silencieux témoin de leur vie, et ils s'imprégnaient religieusement de l'horreur sacrée de ces nefs sombres, distillant un repos qui ressemble à la mort.

Et que tout cela ne semble pas de pure fantaisie. N'avons-nous pas, aujourd'hui même, la plus grande peine à accepter l'idée de la matérialité pure, de l'activité morte, si je puis ainsi dire, et, par conséquent, de l'indifférente nature? Est-ce qu'invinciblement l'eau qui coule à nos pieds entre des cailloux ne nous semble pas vivre? Est-ce que le veut qui gémit, comme disent les poètes, ne nous rend pas tristes, comme s'il était en effet un gémissement, et quand nous regardons vaguement la grande nature, est-ce que, d'instinct, nous ne lui prêtons pas nos sentiments? Si nous sommes tristes et qu'elle ruisselle de lumière,n'y voyons-nous pas une ironie; ou si, au contraire, elle est sombre, une fraternité dans le deuil? Tout le romantisme est sorti de ce sentiment bien humain qui prête une obscure conscience à la nature. Tous les poètes

l'ont chanté, toutes les âmes tendres ont adressé des appels à la fraternité des choses, et ont cru entendre une réponse en harmonie ou en contradiction avec leurs sentiments.

Oui, chaque atome de matière Par un esprit est habité ; Tout sent, et la nature entière IVest que douleur et volupté.

Quand je lis ces vers de Lamartine, je comprends mieux les cultes naturalistes, et je me rends compte du sentiment de l'Australien adressant des prières au fusil de l'Européen, pour qu'il l'épargne, et l'entourant de fleurs pour le fléchir. Il n'y a, en somme, qu'une différence de degré, entre ce sauvage et ce poète.

Ajoutez à cette première cause d'illusion l'apparence d'une volonté précise, bienveillante ou hostile, dans les agents de la nature dontdépend la vie humaine, apparence qui fait attribuer les effets agréables ou douloureux des phénomènes naturels à la bonté ou à la méchanceté, à la douceur ou à la colère. Vous n'ôterez pas de l'idée de l'homme primitif que le feu est bon quand il réchauffe ses membres, cuit ses aliments, transforme les métaux pour son usage, et qu'au contraire il est méchant, cruel, fantasque quand il dévore les moissons ou se met au service des ennemis pour incendier les villes. Ajoutez encore le spectacle de la lutte terrible des éléments entre eux, qui se présente à leurs yeux comme un drame où les actions se croisent et s'enchevêtrent ; où les acteurs s'insinuent ou combattent, tour à tour vainqueurs ou vaincus. L'éclipsé de soleil n'est-elle pas aujourd'hui encore, pour le Noir, le résultat d'une attaque violente de la part d'un obscur dragon?

Ajoutez, enfin, l'action du sentiment et de la passion qui, ainsi que je l'insinuais en parlant des Romantiques, tend à aiguiser et à porter au paroxysme nos instincts anthropomorphistes. La passion anime tout ce qu'elle touche ; elle prête un cœur à tout ce qu'elle voit; elle amollit de ses soupirs l'objet le plus grossier et le plus inerte; elle se trouve tellement à l'étroit dans une poitrine d'homme

qu'elle veut se déverser à tout prix , et qu'elle déborde jusque sur la nature invisible.

Saint François d'Assise, aux approches de la Passion de Jésus, le cœur tout alangui d'amour, au souvenir des souffrances du Maître, s'en allait, dit-on, dans la forêt pour chercher des compagnons de douleur, et, rencontrant de petits filets d'eau qui suintaient doucement dans les roches, il s'écriait : Ah ! rochers, que vous me plaisez donc ! vous êtes donc émus jusqu'aux larmes !... Voilà le cœur humain pris sur le fait. Et cette tendance a beau être combattue de plus en plus par les notions positives de la science, elle n'en est pas moins universelle. Si l'on songe, dès lors, à ce que devait être l'état d'esprit de l'humanité primitive, esclave de l'imagination et des sens, livrée tout entière au besoin, en proie à des dangers perpétuels, sous la menace des cataclysmes qui bouleversaient alors le monde, sous la dent des monstres qui pullulaient en liberté, sans expérience et sans pouvoir en face de la nature fantasque ou irritée, Tonne s'étonnera plus qu'elle ait vécu, selon la remarque d'Auguste Comte, dans une sorte d'hallucination permanente ; qu'elle ait participé à cette terreur qui s'empare des animaux quand le tonnerre gronde dans les montagnes; que chez eux lacrainte, l'admiration, le respect, la reconnaissance se soient égarés et prodigués follement, et que toute la nature leur soit apparue comme une immense société vivante, où l'homme est un desplus petits, et où le moindre oubli oulamoindre colère des puissances cosmiques le menace de mort.

Voilà ce que nous constatons en étudiant les pensées religieuses des premiers peuples. Une analyse complète nous y ferait trouver le germe de plusieurs motifs de croyance religieuse; mais je n'en retiens qu'un : c'est le sentiment obscur encore et déshonoré par mille superstitions, mais cependant tenace et universel, d'une causalité supérieure expliquant la marche du monde et le remplissant de son action.

On a dit que les dieux de l'antiquité n'étaient pas autre chose qu'un essai d'explication et comme une scienceanticipéo de la nature. Cette proposition est fausse dans son exclusivisme, nous le démontrerons tout à l'heure ; mais disons d'abord qu'elle constate une chose vraie. Les dieux répondent, en effet, à un besoin d'explication immédiate de la nature. Et en ce sens et dans cette mesure, on a parfaitement raison de dire que les religions ne sont que la science naissante.

« Connaître l'origine et la fin de tout, disait déjà Confucius, tel est le travail offert à l'activité de l'esprit. ».

Ce travail ne pouvait se faire que selon les lois de l'intelligence humaine. Or, l'intelligence regarde avant d'abstraire; elle croit à des explications vivantes et quasi humaines dans leur formule avant de s'élever jusqu'à de savantes abstractions.

La métaphore, avant d'être jugée et classée comme telle, a dû représenter une sorte de théorie ébauchée ; la présence du masculin et du féminin clans le langage en est l'indice. Toute proposition se présente, aux yeux de l'homme primitif, comme le récit d'une aventure où le verbe représente l'action, le sujet et le complément les auteurs.

Aussi l'hypothèse des dieux naturalistes était-elle, poulies premiers hommes, l'explication la plus plausible. La foudre lancée par Jupiter était chose plus claire et moins étonnante que nos fluides; l'idée de force qui, pour nous, est au fond de tout ; l'idée de phénomène naturel ellemême, ce sont là des idées fort abstraites, très postérieures certainement à celle de volontés manifestées par les phénomènes. Ce que devaient penser naturellement les premiers hommes, c'est ceci : Du vent? donc quelqu'un qui souffle. Un soleil qui suit tous les jours la même route? donc, quelqu'un qui le mène. Et ce vent, et ce soleil, et le balancement des océans, et la pluie des automnes, et tout ce que je vois, et tout ce que j'entends, tout cela est plus grand que tout ce à quoi je puis résister : il y a donc pour souffler, pour mener le soleil — à moins que le soleil ne soit vivant lui-même! — pour balancer les vagues — à moins que les vagues ne sachent elles-mêmes

leur chemin ! — il y a donc, pour mener tout ce train du monde, des êtres plus grands et plus forts que moi. Et confondant ensemble ou tantôt distinguant les effets qui f émerveillent et leur cause cachée qu'il ignore, il déifie d'un coup et l'œuvre et l'artisan, et l'effet et la cause.

Voilà, de fait, ce qui se passa; toutes les théogonies et la plupart des mythologies n'ont pas d'autre source. Il suffit de lire Hésiode, et une foule de passages d'Homère pour se rendre compte que tous leurs récits fabuleux sont le résultat d'une contemplation naïve et ignorante de la nature, puis de combinaisons qui ne sont, au vrai, qu'une science traditionnelle et rudirnentaire, poétiquement exprimée.

Seulement, il est temps de le dire, ou plutôt de le répéter; car nous l'avons insinué déjà, et nous devrons le redire encore, tout cela ne se passe qu'à la surface de la conscience humaine. Au fond, il y a autre chose, et, à vrai dire, c'est fort heureux ; car s'il n'y avait que cela, notre thèse, en ce qui regarde le témoignage de l'humanité, serait bien compromise.

Que prouve, en effet, ce que nous venons de dire ? Simplement qu'il y a dans l'homme un instinct inné qui, en face d'un phénomène, nous fait invinciblement rechercher une cause proportionnée qui l'explique. De là à Dieu, au vrai Dieu, cause universelle et transcendante, il y a Elu chemin. Et s'il n'y avait que cela dans les religions antiques, je comprendrais sur ce point le raisonnement fles athées. Ils auraientbeau jeu à nous dire : Les dieux ont précédé la science dans l'explication de ce monde : il est juste que la science les remplace à son tour, et qu'elle leur dise adieu « après les avoir remerciés de leurs services provisoires ».

Mais ce raisonnement ne tient pas devant le témoignage de l'histoire, lorsqu'on l'interroge avec indépendance au lieu de n'y puiser que pour le service d'un système.

Nous l'avons déjà dit, en effet, le naturalisme tel que jaous venons de le constater n'a jamais été l'expression totale de L'idée divine dans le monde.

Bien que l'idée de l'univers dans son ensemble, et, pour expliquer cet univers, d'une cause universelle rendant compte du tout comme chaque cause particulière rend compte de chaque phénomène, bien que cette idée, disje, fût probablement au-dessus de la pensée réfléchie des premiers hommes, et qu'elle ne pût par conséquent prendre corps dans une formule arrêtée et scientifique, ils en avaient certainement l'instinct ; c'est elle, au fond, qui était à la base de toutes leurs créations divines, et l'on peut affirmer hardiment que les premiers hommes ne déifièrent la nature que parce qu'ils avaient au préalable, ou en tout cas parallèlement, l'idée de Dieu.

Et en effet, n'est-il pas évident que si tout le rôle de la divinité eût été, dans la pensée des hommes, de fournir une explication particulière à tel ou tel phénomène, on s'en fût tenu aux génies de l'orage, aux divinités solaires, aux naïades, dryades, sources, échos, etc., et que ces divinités particulières, on les eût cantonnées chacune dans son domaine et dans son rôle? Or, cela n'est pas. Nous avons constaté, dans l'idée divine à ces époques, une envergure autrement large et une sorte d'élasticité indéfinie qui permettait à chaque divinité quelque peu importante d'envahir le ciel, d'y jouer ie rôle de divinité suprême, et de répondre exactement, fût-ce au prix d'une contradiction flagrante, à ce qu'est pour nous le vrai Dieu.

Il y a dans ce dernier fait, ainsi que dans des paroles très catégoriques des anciens documents, la preuve que les hommes d'alors ne voyaient pas dans leurs divinités uniquement l'équivalent de ce que nous appelons aujourd'hui les forces de la nature, et qu'ils sentaient la nécessité de rattacher tout le train du monde et le monde luimême à une cause première qui fût à l'égard du tout ce que chaque divinité particulière est à chaque phénomène, ce que Neptune est à la mer, ou ce qu'Éole est aux vents*.

1. On peut dire, il est vrai, que cet aspect supérieur de l'idée divine était fourni par d'autres motifs tirés de la conscience et non plus de la nature. Alors, la preuve de Dieu n'y perdrait rien, et la

D'ailleurs, répétons-le encore, tout cela n'était pas clair dans leur esprit; la vérité y avait au fond plus de place qu'il ne semblerait à une critique superficielle; mais elle était en mal d'erreur, de sorte que, dans leurs écrits, tout se rencontre. A certaines heures, dans quelques inlelligences plus hautes ou plus attentives à écouter au dedans d'elles-mêmes, le Dieu de la conscience reprend ! dessus et son nom jaillit en strophes inspirées, comme une gerbe de lumière. « Zeus est le premier; Zeus le foudroyant est le dernier; Zeus est le sommet; Zeus est le milieu. Tout est né de Zeus. Zeus est le souffle de tout ce qui respire. Zeus est roi ; Zeus commande à la foudre. Zeus est le maître de toutes choses. »

Vous trouvez de ces sublimes élans dans les chants orphiques.

« Celui qui est au-dessus des dieux fut seul Dieu,» vous diront encore les Védas.

Tournez la page, le chantre inspiré marchande avec son dieu. Il lui demande ses faveurs, et en échange il lui offre un quartier de bœuf ou de mouton pour qu'il se gorge, ou lUi soma pour s'enivrer.

C'est que la conscience entrouverte s'est refermée; l'éclair de lame s'est éteint; les yeux de chair demeurent Éeuls à regarder le monde, et alors l'homme ne voit plus jue ces forces brutes, dont il a besoin pour sa vie et qui lui semblent maintenant régies par des volontés capricieuses.

Comme dans une nuit d'orage on voit, dans de subites ueurs, tout l'horizon, toute l'harmonie des objets qu'il enserre s'étaler devant vous, et, tout de suite après, la nuit noire, qui donne aux objets voisins des formes fantastipies et troublantes : ainsi chez les peuples enfants. Mais, m dépit de cette dégradation, l'idée première n'a pas perdu ouïe son influence. Qu'on s'en rende compte ou non, le véritable objet du culte, ce n'est pas le soleil, l'orage, le eu, les sources : c'est la Cause, la cause vaguement aper-

•T.leur du témoignage que nous recherchons ici serait simplement lc-placée.

eue, mal située, clans l'ignorance de la vraie perspective des choses.

Et dès lors, on peut voir en quoi consistait à ce point de vue Terreur des conceptions primitives. Elle consistait dans l'ignorance des causes prochaines (]>•> phénomènes! dans l'attribution indue à la divinité elle-même, agissant directement, immédiatement, d'effets dont elle n'était en réalité que la cause générale et lointain".

Les Romains disaient : Jupiter pleut, Jupiter tonne dans les nuages, et ils avaient raison en un sens; car Jupiter — disons Dieu — est réellement, à titre de cause première, responsable de Forage comme de tout le reste: on peut le lui attribuer sans erreur. Mais là où Terreur se glisse, c'est dans la suppression inconsciente de- agents secondaires, purements naturels, où se canalise en quelque sorte Taction divine.

Jupiter pleut ; mais ce n'est pas une raison pour que la pluie ne soit pas le résultat d'une évaporation et d'une condensation atmosphériques. Jupiter tonne; mais cela ne supprime pas l'électricité, pas plus que l'électricité à son tour ne remplace Dieu.

Le tort des hommes était d'oublier le mécanisme en faveur du mécanicien, le pinceau et la toile en faveur du peintre.

Ils introduisaient dans la série des phénomènes Celui qui en occupe le sommet. Ils plaçaient la personne là oj il fallait voir l'influence. Ils agissaient comme celui qui prêterait un cerveau à Thorloge parce qu'elle marque l'heure, ne sachant pas que l'intelligence dépens* e dans la construction de cette machine ne s'y incarne qu'à titre instrumental, et que le sujet de cette intelligence esi ailleurs.

On n'est pas sans remarquer que ce genre d'erreui û'i st qu'une erreur relative. Celui qui prête l'intelligence à l'horloge en remarquant qu'elle fait un travail intelligent est plus proche du vrai que celui qui nierait Thorlo-. ger. Le sauvage qui, en voyant une locomotive, disait C'est un monstre vivant! était plus proche du vrai qu< celui qui dirait : La locomotive s'est construite et mis<

3n marche toute seule. De même, celui qui dit : Le nuage ïst Dieu ; la foudre est Dieu ; celui-là est plus proche du rèai que celui qui dit : Il n'y a pas de Dieu.

Je ne sais si j'exprime bien, au jugement du lecteur, la façe-n dont l'humanité primitive semble avoir envisagé Idée divine : tout cela paraîtra sans doute à plus d'un illogique, obscur et terriblement vague. Mais n'a-t-on pas remarqué que tout ce qui touche aux origines a ce araclère? Les doctrines primitives ressemblent à ces étoffes aux couleurs changeantes qui prennent les nuances es plus diverses selon l'angle sous lequel on les regarde. C'est ce qui explique comment les systèmes les plus opposés, en ce qui touche la formation des doctrines religieuses, ont pu se faire jour et se soutenir. C'est aussi, sans nul doute, ce qui permet à l'idée divine d'évoluer, au cours du temps, dans les sens les plus différents, suivant le degré de culture et la tournure d'esprit des individus et des races.

L'Egypte et la Perse développent le naturalisme mitigé que'je viens de décrire et s'y immobilisent. L'Inde rêveuse s'élève par élans jusqu'à l'unité divine; mais pour retomber bientôt dans une sorte de monisme panthéistique avec le brahmanisme etle bouddhisme. Chez les Germains, les Romains, et par-dessus tout chez les Grecs, les dieux prennent de plus en plus forme humaine, et c'est à la fois un progrés et une décadence : un progrès, parce que ces peuples sortent par là du naturalisme pour reconnaître le caractère moral et personnel de la divinité; une d dence, parce qu'en devenant plus familière l'idée divin.' Unit par s'abaisser, par se confondre, en s'en rapprochant toujours plus, avec les réalités de la vie humaine, et c'esl ainsi que la religion — la religion officielle du moins — finit par n'être plus, à Rome, qu'une politique; en Grèce, qu'une sorte de culte de la beauté.

Onle voit doue, l'élan spontané de l'intelligencehumaine va vers Dieu ; mais sans pouvoir en fixer la notion d'une

manière précise ; sans pouvoir dégager cette notion des mille nuances d'erreurs produites parla barbarie, l'ignorance scientifique et les folies, surtout, d'une imagination excessive et sans contrepoids.

Heureusement, au-dessus de cette activité d'esprit purement instinctive et sans règle, la raison réfléchie devait, un jour, manifester sa lumière ; lumière vacillante, elle aussi, et qui ne serait pas exempte d'éclipsés; mais qui devait éclairer le chemin des grandes intelligences, en attendant le resplendissement universel de la vérité.

C'est sur le territoire privilégié de la Grèce que ce que j'appelle la raison réfléchie ou, si l'on veut, la philosophie a pris naissance. Ce peuple, si petit géographiquement, politiquement opprimé plus que tout autre, a dominé et domine encore le monde par l'esprit.

Il est vrai qu'au début de sa vie intellectuelle, et jusqu'à Socrate, qui vit s'opérer, en même temps que la fusion des races helléniques, la fusion des doctrines, au début, dis-je, les idées grecques sur le sujet qui est le nôtre étaient passablement divergentes. La science s'y développait dans des écoles distinctes, sans grandes communications entre elles, et le caractère limité des points de vue où se plaçaient ces diverses écoles explique assez leurs contradictions réelles ou apparentes.

Mais il y a une chose certaine et qui s'applique à tout l'ensemble du mouvement scientifique à son début, c'est que, pour la pensée religieuse, le passage de l'instinct infaillible, mais obscur, à la pensée réfléchie ne put se faire sans provoquer une crise.

Il en sera toujours ainsi.

Toutes les fois qu'une renaissance philosophique ou scientifique ouvre des horizons nouveaux, l'intelligence humaine se trouble; les traditions sont ébranlées; on se demande si, oui ou non, les idées sur lesquelles on avait vécu jusqu'alors sont bien solides, et tandis que les conservateurs quand même refusent d'avancer, les hommes nouveaux, suivant leurs tendances intellectuelles ou morales, se divisent en deux camps : ceux pour qui le progrès consiste à répudier d'un coup le passé de la race, ce qu'ils appellent dédaigneusement les superstitions du peuple, et ceux qui jugent plus sage de s'y appuyer,

iu LES SOURCES DE LA CROYANCE EN blEU

quitte à partir do là pour s'avancer, eux aussi, dans yoies nouvelles que le progrès est venu ouvrir.

C'est ce qui se passa en Grèce à l'époque qui ne occupe.

Toute une école de philosophes versa dans fathéisn sous prétexte que la nature pouvait s'expliquer sans dieux; que les phénomènes qu'ils étaient censés ré dépendaient en réalité de la matière et des lois de matière. Ils ne surent pas voir, semblables en cela beaucoup de nos contemporains, qu'il y avait autre cho dans l'idée de Dieu, qu'une explication des phénomèi particuliers de la nature. Ou bien, si leurs habitue d'esprit ou la politique leur firent épargner les dieux, imaginèrent un étrange compromis : ils enlevèrent à < derniers, pour satisfaire la science nouvelle, leur rôle causes naturelles, et ils en firent de simples eiï'ets, c'e à-dire que la nature, qui était jadis expliquée par dieux, les déborda, et devint la source commune hommes et dieux puisaient leur être.

Cela se conçoit. Les procédés anthropomorphiquessel lesquels les dieux de la nature étaient nés leur avaientl attribuer un caractère de personnalité trop étroit pc ,iu'on y pùlfaire trouver place aux attributs qu'eût exi{. leur rôle, dans une science élargie. Une conception de nature plus profonde; le sentiment naissant de la soli< rite des phénomènes naturels et de leurs séquences u formes, faisait attribuer à la chose une importance qui trouvait ravie à la personne La déconsidération des di nités en tant qu'explication scientifique devenait par naturelle; le symbolisme si évident d'Hésiode et de PI récyde serait chargé de leur signifier discrètement k congé, en attendant que le panthéisme vitaliste de l'éo ionienne et plus tard un matérialisme nettement déf prennent la place.

Il ne faut donc pas trop s'étonner de trouver dans écrits de cette époque de transition des phrases corn] celle de Pindare : « Autre est la race humaine, autre la race divine ; mais une même mère les a enfantées t< tes les deux. » Anaximène de Milet et Heraclite d'Ephi

parlaient de même. Pour eux, c'était l'air, c'était le feu, qui étaient le principe de toutes choses, et ils y comprenaient les dieux. Quant à l'ensemble de l'univers, ils le disaient éternel, et se croyaient parla dispensés de lui trouver une cause.

« Ce monde, disait Heraclite, aucun des dieux ni des hommes ne l'a fait : il était et il sera un feu éternel embrasé et éteint tour à tour »(Frag. 27).

D'ailleurs, ce phénomène étrange de l'enveloppement Ii s dieux par l'idée nouvellement acquise de la nature, ce n'est pas uniquement en Grèce qu'on peut le constater. On trouve dans les Védas la trace de cette transition que les âmes religieuses de l'Inde ne supportaient qu'avec tristesse. ^ Mrs oreilles s'évanouissent; mes yeux s'évanouissent, et aussi la lumière qui habite mon cœur. Que dirai-je? que penserai-je? D'où vient cette création, et si elle est l'œuvre d'un créateur ou non, celui qui contemple du haut du firmament, celui-là le sait. Peut-être luimême ne le sait-il pas! »

11 y a dans cette dernière phrase si profonde la marque d'un état d'esprit douloureux, qui n'arrive pas, ayant quitté déjà en partie les ténèbres idolàtriques, à rencontrer la vraie lumière. Et cela devait finir par le panthéisme, où l'Inde versa pour n'en plus sortir.

Les Grecs, du moins, seraient plus heureux. Tandis que leurs premiers savants, du moins quelques-uns d'entre eux, abandonnaient l'idée divine, le peuple la gardait à son cœur; il l'épurait même, dans une certaine mesure, en faisant de plus en plus monter de grade, si je puis ainsi dire, sa divinité principale, Zeus, jusqu'à Rencontrer presque le Dieu de la conscience et de la raison. Et en même temps, les plus sages des philosophes, Thaïes, Anaximandre et plus d'un autre, sans pouvoir Relever encore jusqu'à Dieu comme savants, continuaient à l'adorer comme hommes. Pour la religion, ils étaient peuple. Ils distinguaient seulement mieux, ce semble, le Dieu suprême de ces divinités naturalistes que venait de

remplacer la science. Il n'y avait plus qu'à élargir assez cette science, à la dégager peu à peu de l'obsession du sensible pour que la Cause première y pût entrer.

Pythagore s'y était essayé; mais il s'était embrouillé dans ses nombres.

Anaxagore avait fait un pas immense; mais dans un ordre d'idées différent, ainsi que nous le verrons plus tard.

Quant à Thaïes et à ses émules, ceux qu'Aristote appelle les physiciens, les philosophes de la nature, ils étaient tout entiers, comme savants, à l'analyse de la matière. On dirait d'un enfant qui, apercevant pour la première fois une statue, se demanderait tout d'abord non pas quel en est le sujet, ou quel en est le statuaire ; mais de quoi elle est faite: est-ce de l'airain? est-ce du bois? est-ce du marbre? Ainsi les hommes se posenl cette question : De quoi toutes choses sont-elles faites^

Est-ce l'eau, qui est le fond commun de toute la nature, et faut-il concevoir celle-ci comme un œuf immense ai] sein duquel la création se développerait comme un germe I C'était là une idée extrêmement ancienne, et où Ton reconnaît la tendance que je signalais de tout assimiler aux vivants.

Ou bien ne serait-ce pas l'air qui serait, pour toutes choses, le principe de vie, comme il semble l'être poui nous? Et la terre serait-elle, selon l'expression d'Anaximène, comme une feuille d'arbre flottant dans l'air?

Ou serait-ce le feu, dont la chaleur nous vivifie au dedans, dont l'activité au dehors semble être une source perpétuelle de changements et de créations nouvelles?

Ou bien serait-ce à la fois tous ces principes, ou hier les atomes, oubien l'éther.ou bien l'espace lui-même, ou je ne sais quel vague infini?...

Tels sont les problèmes dans lesquels s'absorbe cette science naissante. C'est à peine s'il est question d'une cause active; ou bien alors on la cherche, comme Empédocle, dans F Amour et la Haine, qui attirent ou repoussenl les éléments et président à leurs assemblages; ou biei dons des génies qui sont censés remplir le monde, a

rjui, à cepointde vue, ramène la science à la mythologie. Et nulle part, on ne s'élève encore à l'idée d'une cause motrice universelle, actionnant le monde et lui donnant, dans son ensemble, une suffisante explication.

Le jour n'était pas loin, toutefois, où, après avoir progressé pas à pas, pedetentim, selon le mot de saint Thomas d'Aquin, les philosophes arriveraient à la connaissance d'une Cause première. Alors, mais alors seulement, la raison et l'instinct feraient leurs fiançailles ; la science dirait à l'humanité ce qu'elle pensait vaguement sans savoir l'exprimer; elle donnerait des yeux à la conscience aveugle des hommes ; elle serait l'interprète clairvoyant du sentiment obscur et universel.

C'est au ve siècle avant Jésus-Christ, dans la capitale de l'Attique, avec Socrate, que naquit vraiment la philosophie. Jusque-là, l'intelligence s'était exercée; mais sans se connaître elle-même ; sans avoir pris possession de soi ; sans pouvoir par conséquent assurer sa marche. Elle ôlait comme l'enfant dont la vie intérieure n'est pour ainsi dire qu'un rêve. Rêve sublime, il est vrai, pour la Grèce antique! Il en était sorti les plus merveilleux des poèmes ; mais l'âge mûr devait venir, et c'est en Socrate d'abord, puis, par-dessus Platon, qui se laissera trop influencer, ce semble, par Tespritdesvieilles races, en Aristote, que se réalisera cet épanouissement sublime.

Socrate révèle à l'intelligence ses propres lois, lui indique le but deses efforts, luiapprendà démêler ses notions, à distinguer l'universel, objet de la science, du singulier, objet du sens ; à former des définitions précises sur lesquelles la science pourra s'appuyer, comme une pyramide sur sa base. En même temps, il arme l'intelligence

humaine contre les efforts du sophisme, tout comme il la met en état de découvrir la vérité.

Ce n'es! pas encore à lui que reviendra l'honneur <1< démontrer Dieu comme cause du monde ; mais, sans lui, cette démonstration ne fut pas née encore ; c'est de son influence qu'elle sortira, et ce sont ses disciples qui en fourniront la formule.

Platon, en effet, devait ébaucher largement la théorie des causes, d'où sortirait naturellement la Cause première, et Aristote, par l'effort d'un génie qui n'eut peutêtre jamais d'égal, devait la fixera tout jamais.

Je ne veux pas faire passer le lecteur par toute la série* de raisonnements qui conduisirent le Stagyrite jusqu'à la Cause première. Qu'il me suffise de dire que c'est par une analyse savante du mouvement qu'il aboutit à cette conclusion suprême. Toutes ces activités de la nature, qu'on attribuait jadis directement à des dieux, il en cherche la source, et il prouve avec une rigueur absolue qu'on ne la saurait trouver finalement que dans un premier moteur immobile, indivisible, éternel et parfait.

C'était, on le voit, une admirable conquête.

A vrai dire, Aristote fait leur part aux traditions antiques en supposant, au sommet du ciel, pour mouvoir les sphères auxquelles, pensait-il, étaient fixés les astres. des intelligences, ou génies, qui fournissaient, à l'aida de ce premier mouvement du ciel, auquel ils présidaient, tout le mouvement qui se dépense dans les actions de la nature inférieure. Mais le chrétien ne saurait médire de cette conception : pendant de longs siècles, elle fut en honneur auprès des docteurs catholiques. A la place des intelligences d'Aristote, ils mettaient ce qu'ils appelaient les anges des sphères, ceux-ci étant bien réellement pour eux des moteurs intermédiaires transmettant à la création inférieure les volontés de Dieu. On conçoit sans nulle peine que cette notion, en dépit de

ce qu'elle semble emprunter au naturalisme antique, no fait, en réalité, nul tort à l'idée divine.

Mais, pour d'autres motifs, nous sommes obligés de constater que la conception du Dieu d'Aristote est loin d'être parfaite. Bien que son étude du mouvement le conduise à Dieu, il semble qu'il ait hésité quand il s'est agi de faire de ce Dieu l'auteur responsable de ce monde. Il semble qu'il se soit laissé prendre à l'illusion d'un panthéisme mitigé qui lui fit considérer Dieu et le monde, non pas certes comme confondus, ni à l'inverse comme indépendants l'un de l'autre, mais comme également nécessaires, ainsi qu'il les supposait également éternels. Tons les deux représentaient, ce semble, dans sa pensée, le premier par son immobile perfection, le second par son évolution éternelle, l'épanouissement naturel et nécessaire de l'Être, celui-ci condensant, dans un cas, l'infinie perfection dans une simplicité ineffable; se révélant, dans l'autre, en floraisons multiples et sans cesse renouvelées.

Dans cette pensée, on ne peut pas dire qu'Aristote ait considéré ce monde comme une création véritable. Et c'est là, en effet, le grand mot qui manque dans le livre de la philosophie antique.

Pour trouver ce mot, qui est la pierre de touche des doctrines, il faut aller non plus chez les peuplades livrées à l'instinct ; non plus chez les philosophes de la Grèce ou les prêtres d'Egypte: il faut aller chez un petit peuple qui n'était rien moins que philosophe et qui cependant a possédé, sur le sujet qui nousoccupe, la vérité qui échappait à la philosophie : le peuple juif.

" Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre, n Comprend-on la clarté souveraine qui sort de ces premières paroles du livre hébreu? Dans la plupart des cosmogonies antiques, on disait : Au commencement était le Chaos, et ceux-là mêmes qui s'élevaient, comme les philosophes dont je viens de parler, à la notion d'une divinité souveraine, ne se faisaientqu'une idée imparfaite de l'origine toute première des choses. Ils voyaient le monde sortir de Dieu par une émanation nécessaire, ou

par une inconsciente filiation; ou bien ils ne voyaient en Dieu qu'une sorte de mécanicien sublime, actionnant une machine qu'il n'aurait point construite, ou, si l'on veut, construisant la machine ; mais avec des éléments préexistants, sans que jamais l'on dise d'où viennent ces éléments eux-mêmes. Jamais la création proprement dite ; jamais l'être substitué au néantpar une cause totale de tout l'être ; jamais la transcendance divine à l'égard de tous ses effets; jamais, pour Dieu, l'indépendance souveraine, la liberté de faire ou de ne faire pas, de faire une chose ou d'en faire une autre; jamais la distinction complète, radicale, nettement tranchée entre ce qui est Dieu et ce qui n'estpas Dieu. Seule la Bible nous initie à cette conception décisive ; là seulement est nettement posé et tranché d'un mot le capital problème. Mais alors, plus de tergiversations: la pensée monte d'emblée et sans obstacles jusqu'aux vrais rapports de la divinité avec le monde. Pas de cosmogonies fantastiques ; pas de Ténèbres et de Chaos ; pas de rêves morbides ou de pénibles hésitations; mais une phrase de catéchisme, c'est-à-dire une phrase aussi claire que haute, faite pour devenir ce qu'elle est devenue, l'expression de la conscience des peuples et de l'évidence. C'est vraiment le fiât lux de l'esprit humain, et quand on sort de l'étude compliquée des doctrines païennes, des religions de l'instinct, ou des systèmes d'une philosophie sortant à peine du berceau, on éprouve une impression semblable à celle qu 'éveille en nous la Création de Michel-Ange : le Tout-Puissant écartant d'un geste les ténèbres et mettant en place le soleil.

C'est là d'ailleurs — je le remarque en passant — la grande originalité de la Bible, au point de vue des origines du monde. Sans cette notion, le récit de la Genèse ressemblerait singulièrement à certains autres ; ceux de l'Egypte, de la Chaldée pourraient en être rapprochés sans trop pâlir. Mais cette phrase solennelle et simple : « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre, » voilà le trait de lumière qui jamais au regard de l'homme n'avait brillé.

Et la conséquence en est grande.

Si l'on ne conçoit pas Dieu comme créateur, on ne connaît point Dieu. Si Ton ne conçoit pas Dieu comme créateur, on ignorera à jamais ses vrais rapports avec le monde.

Celui-là seul qui crée épuise l'idée de puissance, et par conséquent l'idée divine.

Celui-là seul qui crée peut prétendre ensuite à l'exercice entier de la puissance. La nature, si vous la supposez dans une mesure quelconque indépendante de Dieu dans son être, n'a pas de raison pour lui être entièrement soumise dans son cours. Il reste une place pour une force des choses indépendante et rebelle. C'est le Destin ; c'est la Fatalité, le Fatum, cette plaie de la pensée antique, ce ver rongeur des plus sublimes philosophies. Même celles de Platon, d'Aristote, de Cicéron en portent la trace. Il n'y a que la tradition biblique qui ait conservé dans le monde, qui ait porté dans ses mainscomme un flambeau, pour la transmettre au Christianisme, l'idée claire et parfaitement pure de la création par un seul Dieu.

Cette tradition biblique, je viens de dire qu'elle s'est perpétuée dans le christianisme. Remarquons cependant qu'elle nous est communeavec l'islamisme, avec le judaïsme et même, en dépit de lui, avec le rationalisme déiste. « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre », dit le Juif. « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre », répète avec lui le chrétien. Et l'homme de la religion naturelle parle de même, et l'islamisme, adoptant cette formule, entend l'inclure dans ce cri qui est pour ainsi dire son unique prière : « Dieu est Dieu; il n'y a d'autre Dieu que Dieu. » C'est le fond du Koran,c'en est le tout, comme c'est le tout de la religion juive, et c'est Abraham, qui est le père de cette lignée immense. Tout homme qui croit au Dieu unique et créateur est son fils par l'esprit, et le tiers du globe peut ainsi se dire béni en lui.

Quoi qu'il en soit, et pour ne parler que de nous, chrétiens,cette idée de Dieu est celle dont nous vivons depuis

dix-neuf siècles. Nous en avons vécu tranquillemen dani la plus grande partie de cette vaste période; en vivons encore dans la lutte.

J'ai à dire maintenant, pour achever notre brève historique, quel est le motif de ces luttes, et qu'estest venu troubler, à la surface du moins, la tranq du monde à regard de la notion de Dieu.

On a dit souvent que l'histoire roule en cercle, et que ses phases successives se reproduisent périodiquement dans des conditions toujours différentes, à la vérité, mais analogues, Nous en avons une preuve nouvelle dans l'histoire que nous traçons de la notion de Dieu cause première.

Vers la fin du xviie siècle, une crise semblable à celle que nous constations en Grèce commença à se produire en Europe, et sous l'empire des mêmes causes.

Un progrès immense se dessinait alors dans le domaine des sciences de la nature. Bien des individualités puissantes y avaient travaillé dans le passé ; mais le moment était venu, grâce à un concours admirable de circonstances et de génies, où la science allait marcher à pas de géants dans ses conquêtes.

C'est l'époque des Descartes et des Newton, des Huygens vt des Leibnitz ; c'est l'heure des grandes découvertes et des méthodes fécondes. Chercheurs illustres, chercheurs heureux, chacun apporte une pierre nouvelle à l'édifice, une idée nouvelle pour la construction. Tout change de face, dans le monde des intelligences. « Il semble qu'on vient de découvrir la nature, » que les vieux Grecs n'avaient fait qu'entrevoir autrefois. Et sous l'empire de ce sentiment de rénovation, de renaissance, on se jette à corps perdu dans la réalité sensible, comme l'adolescent s'élance dans la vie en conquérant sa liberté.

Alors, qu'arrive-t-il ? Deux choses : d'abord, que, sous l'influence de cette étude exclusive des phénomènes de la nature, un vent de matérialisme se met à souffler dans la >cience. Or le matérialisme exclut naturellement toute réalité transcendante. Il arrive ensuite que l'attention accordée aux causes prochaines des phénomènes fait

oublier la Cause première, ou mieux encore la fait nier,

On n'est pas sans avoir remarqué que le savant de profession est souvent un homme d'une espèce assez extraordinaire. Son regard est très aiguisé, très subtil; mai* il subit souvent dans son intelligence le phénomène que subissent ses yeux quand il manie trop longtemps le microscope : il devient myope. Une voit plus ce quetoul le monde voit; il ne marche plus que sur des pointes d'aiguilles, et la grande route du genre humain au boul de laquelle se dresse, radieuse, l'image de Dieu, il ne ls connaît plus.

Le célèbre Euler avait remarqué ce défaut; il en accusait particulièrement les chimistes, les physiciens et les physiologistes. « Il leur arrive souvent, disait-il, d'incliner au matérialisme; ils ne croient plus qu'à ce qui peu! se palper, se retourner dans les doigts comme un échantillon de quartz ou de carbone. Toutcequi ne se voit pas. ne se touche pas, ne compte pas pour eux; ils n'en veulent rien entendre. »

Un grand savant contemporain ne me disait-il pas à moi-même, en répétant, je crois, Dubois-Reymond : « Il ne peut y avoir, dans la nature, une pensée ; car i] lui faudrait un cerveau. »

Passavant avait observé de même qu'une étude exclusive de la nature conduit aisément au naturalisme et ai déterminisme. Il en donnait cette raison que la naturt étudiée seule ramène sans cesse l'esprit à la loi de nécessité. Aussi, de grands naturalistes sentaient-ils le besoiil de sortir par instants de leurs laboratoires et de se repo ser dans des études plus humaines. Cuvier fréquentai assidûment les classiques. Le géologue Werner faisait d la philologie comparée. Humphry-Davy, parlant desajeu nesse scientifique, disait : « Quand j'avais entendu, no: sans dégoût, dans les salles d'anatomie, quelque mate rialiste s'efforcer d'expliquer commentla matière arriva graduellement à l'irritabilité, à la sensibilité, pour s'éle ver enfin jusqu'à la dignité de la nature intelligente, aloi il suffisait d'une promenade dans la campagne, dans k

forêts, le long d'un ruisseau, pour reporter mon âme de la nature à Dieu. Je ne voyais plus alors dans les forces de la matière que des instruments dans la main de Dieu '. »

Le physicien Tyndal n'eut pas recours, sans doute, à ces remèdes. On trouve encore dans ses œuvres la trace du défi stupéfiant qu'il lançait, en pleine Académie royale de Londres, à son confrère le Dr Martineau. « J'exigerais de lui, disait-il, qu'il me donnât de cette activité divine une représentation précise. S'il ne le peut pas, sa cause est perdue; car rien n'existe qui ne puisse être représenté. » Ne croirait-on pas entendre Leucippe ou Démocrite! — Et le pauvre grand homme insistait! « Je voudrais bien savoir, ajoutait-il, comment il (Dieu) est fait. A-t-il des bras, des jambes ? S'il n'en a pas, qu'on m'explique clairement comment un être qui n'a ni bras ni jambes peut si bien bâtir. »

Faisons, si l'on veut, la part de la plaisanterie dans ce passage ; mais le fond est sérieux, et c'est un bel exemple de ce que peut devenir l'esprit philosophique ou le simple bon sens par l'usage exclusif, c'est-à-dire l'abus de la méthode expérimentale. Un regard d'une acuité et d'une sûreté admirables, quand il s'agit de la matière, se trouve tout à coup impuissant et troublé en face de l'esprit. La lampe du mineur, constamment dirigée sur les parois de sa caverne, peut lui faire oublier les astres.

Or, c'était une tendance répandue, à l'époque dont je parle, que de faire de cette quasi cécité la loi du regard humain.

La méthode expérimentale commençait à établir sa suprématie, et les merveilles qu'elle produisait étaient telles qu'on pouvait se demander si vraiment il pouvait, y avoir un salut intellectuel en dehors d'elle. Quoi d'éton nant à ce que Dieu invisible et transcendant ait trouvé alors des détracteurs? Il leur eût fallu une cause première qu'on pût voir derrière les étoiles avec une lunette, ou, puisqu'on dit qu'elle est partout, qu'elle est en tout, qu'on

i. Les Derniers jours d'un naturaliste.

pûl distiller dans un alambic ou analyser dans un creuset. Si du moins on pouvait la soumettre au calcul, la faire venir au bout d'une différentielle! Mais non! Dieu n'est' pas de cette nature-là; il est objet de l'entendement pur et d'un jugement sain porté sur les choses que tout le monde observe. Voilà pourquoi un bon nombre de savants modernes a cessé de le voir.

L'autre cause, non pas plus profonde, mais plus avouée, c'est qu'on a cru trouver, comme on l'avait cru déjà du temps des premiers savants de la Grèce, de quoi remplacer Dieu.

Vous cherchez, disait le philosophe du temps, l'explication des phénomènes de la nature, et vous parlez de Dieu? Moi, je n'ai pas besoin de cette hypothèse. Les phénomènes de la nature, nous sommes en train de les expliquer par la chaleur, par l'électricité, par le magnétisme, et toutes ces choses à leur tour par l'ondulation universelle et l'attraction. Qu'avons-nous affaire de votre Dieu?

Voici, par exemple, le phénomène de la pluie. Vous avez là une mare d'eau: le soleil donne dessus.il la vaporise; la vapeur s'élève, et si un courant d'air froid vient à passer, elle forme un nuage et se résout en pluie. C'est tout simple ! Où est ici la place de Dieu?

Or, il en est de même de tout le reste. Il n'y a rien, dans l'univers, qui ne s'explique d'une façon analogue à celle-là, et, par conséquent, Dieu est une superfétation, à moins que vous ne prouviez qu'il y a dans la nature des faits qui ne dépendent d'aucune cause connue ou connaissable : ceux-là seuls pourraient nous faire conclure à Dieu.

« L'existence et la nature d'un être, écrit Renan, ne se prouvent que par ses actes particuliers, individuels, volontaires. Et si la divinité avait voulu être perçue par le sens scientifique, nous découvririons, dans le gouvernement général du monde, des actions portant le cachet de ce qui est libre et voulu. La météorologie devrait être

ans cesse dérangée par les prières des hommes. »

Nous retrouvons ici la conception de l'homme primi-

if. Nous la décrivions il y a peu de pages, et nous

'excusions chez l'homme primitif; mais chez un membre

le l'Institut de France, je demanderais volontiers au lec-

eur : Que vous en semble? Je ne sais si c'est la fréquen-

ation assidue des anciennes religions qui a impressionné

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