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Les lettres du P. Joseph au cardinal Italie

HlSTOIÎlE DE LA MISSION' DES I'l>. CAPUCINS AL: MAIiOC I /| I

Le cardinal Lldovisi" au P. J

OSEPll

On a été très intéressé, à la Propafjunde. par les nouvelles de la mission des capucins au Maroc. — On espère que les musulmans en retireront quelque profit.

Rome, 2'S janvier 1626.

On a leu on la Sacrée Congrégation pour l'étendue de la foy la relation des Missions que V. R. a envoyée au Secrétaire de ladite Congrégation, laquelle a été fort agréable ^; a excité aux Seigneurs Cardinaux dicelle une vive espérance que cette Mission produira de grands biens dans son progrès, par la diligence tJi le soin qu'EUe' en prendra, principalement à présent quelle est libérée de la charge de Provincial, »k quelle aura un égard particulier de n'envoyer point de missionnaires qui ne soient choisis tS: personnes qui ayent le vray esprit apostolique, avec la simplicité i\: la prudence que Jesus-Christ Nostre Seigneur recherche en semblables ouvriers. La Sacrée Congrégation attendra de temps en temps d'aprendre de bonnes nouvelles de la conversion de plusieurs âmes, t-V ce qui succédera des missions de Constantinople iN: de Maroque, (|iir la Congrégation a grandement à cœur, ayant conceu par les avis des deux capucins esclaves à Maroque qu'il y a grande espérance de profit en ces Mahometans, encor qu'ils soient fermes en leur fausse créance.

Nostre Seigneur vous donne sa saincte grâce, «k me recommande à V. R.

De Home, le 28 janvier 1626.

Signé: Le cardinal Ludovisio.

François Ingoly, secrétaire.

I. Le canlinal Louis l.udovisi (l,")75- de Bologne en i(i3 i , il l'ut nomme canlin: 18 novembre 1682), neveu du pape Gré- et préfet de la Propagande, goirc XV ( Alexandre Lndovisi); archevêque a Elle, le P. .Joseph.

ilxi 1625-1629

Par cette lettre on est asseuré que le R. P. Joseph travailloit à même temps aux Missions d'Orient, de l'Asie & de l'Afrique, & que la Congrégation aprouvoit ses travaux, puis que s'etoit par ses ordres.

Mais, pour reprendre nosti'e histoire, dans la morale, comme dans la nature, les contraires s'entresuivent, par une vicissitude continue. Après que ces bons Pères eurent presque passé deux

années dans leur captivité, sans entendre des nouvelles de France

ils rcceurent des lettres du sieur commandeur de Razilly. C'est chose inutile d'exprimer la joye qui dilata les cœurs de tous les Français, quand ils virent la fin de leur attente, >k que de plus ils aprlrent que les afaires dont la France étoit travaillée retardoient, non pas la sollicitation de leur liberté, mais l'efet. Le peu de commerce que nous avions en ce pays empescha leur conlentement: car ces lettres ne furent rendues qu'en cette année, quoy qu'elles eussent été écrites dès l'an passé, une en juillet, l'autre en décembre.

Je n'ay Ireuvé de ces lettres sinon le témoignage d'une générosité excellente, que je dois publier à la gloire d'un si brave chevalier. Il asseure qu'il ne perd aucun moment sans solliciter l'affaire pour laquelle il est retourné, & qu'il ne cessera jusques à l'avoir achevée, que si par malheur elle ne luy réussit pas, il est résolu de retourner à Maroque se rendre prisonnier du lloy, pour acheter la liberté de tant de gentllhommes & de ceux de son équipage, comme un autre S. Paulin, par son esclavage.

Il ne faut pas douter que tout ce monde ne receùt cette resolution généreuse pour une preuve certaine d'une amitié sincère ; ce qui servit à fortifier leur patience, pour attendre le succès, aussi bien que la somme d'argent qu'il leur envoya pour leurs nécessités.

En ce temps le roy de Maroque eut avis dune trahison que des François ménageoient contre son Etat. Les autheurs furent arestés & condamnés. Sainct-Amour qui en étoit un, eut la teste trenchée le 25. juin de cette année. On n'en dit positivement la cause, sinon que c'étoit pour les afaires d'un certain Sainct-Mandriés, qui avoit aussi été exécuté le 1/4. avril', tV qu'ils avolent traité avec

I. Sur les circonstances de la mort de Sagarra, p. k~'i^ et supra, Introduction, Saint-Mandricr, Cf. Cespedes, p. 5o6; notice biographique.

HISTOIRE DE LA MISSION" DES I>P. CAPtCINS AU MAUOC 1^.3

l'Espagnol la yievle de la Barbarie. Et cetuy-cy acusa Sainct- Amour d'avoir amené monsieur le Commandeur en ses côtés-là, pour surprendre Safy ' .

Ce soupçon rendit le Roy soigneux de faire épier les actions des François, de sorte que tout ce qu'on leur envoyoit étoit visité. Cette déflance, qui est mère de la seurelé, servit utilement à vérifier l'innocence du chevalier de Razilly. Car le Roy lisant dans ces lettres susdites la peine assidue qu'il prenoit pour avancer les moyens du traitté de paix entre les deux Couronnes, les difficultés puissantes qui ne se pouvoient pas si tôt vaincre, & surtout la franchise de ce chevalier & sa résolution couiageuse, il perdit aussitôt la mauvaise impression de ce rapport. >S: conceut une haute opinion de sa probité, & prolesta qu'à son retour il luy donneroit advis de tout ce que Sainct Mandriés avoit fait contre luy. Après une calomnie si extrême, il laissa cette satisfaction aux Chrestiens de mourir avec constance iS; refusa en mourant d'adorer .Mahomet.

Dans la dépesche de monsieur le Chevalier, le Roy treuva ces deux lettres précédentes du R. P. Joseph, qui, comme vous avés leu, animoit ces deux religieux aux soufrances, avec des paroles de feu 1.V des tendresses de père, & les asseuroit de la part qu'il prenoit en leur alhclions, le soin qu'il employoit pour avancer leur délivrance, & comme on s'empressoit à treuver les moyens asseurés d'un accommodement des deux royaumes; ce qui satisfit le Roy & l'adoucit de sorte qu'il fit rendre à ces Pères leurs dépesches, avec tout ce qu'on leur envoyoit. Ils receurent alors les pouvoirs que le S. Père leur accordoit à la requeste du R. P. Joseph, avec plusieurs indulgences, qui sont les riches trésors de l'Eglise, pour les enrichir ik les distribuer aux chresticns esclaves, & la bénédiction apostoHque; ce que lisant, à l'exemple de leur père S. François, ils se mirent à genoux, afin de la recevoir avec plus de respect.

Comme un feu attire l'autre, tant de braizes firent sortir les llainmes des cœurs de ces nouveaux apostres, que les eaux de leurs allictions ne pouvoient éteindre, que les murs d'une prison ne pouvoient retenir. Ils en envoyèrent l'image au naïf dans une lettre

I. On peut supposer, d'apn's celte Saiiil-Mandrier, était venu avec Razilly en phrase, que Saint-Amour, beau-frère de ilia^.

iVi iGa5-Tna9

au H. P. Joseph, pour réponce aux siennes & luy rendre compte fidel du talent qu'il leur avoit commis & de l'état où se trouvoit lors cette nouvelle entreprise.

Ce seroit grossir cette histoire à l'excès, qui transcriroit toutes leurs lettres, je pense qu'il sutTit d en extraire ce qui peut servir à nostie dessein. Ils asseurerent d'estre en une santé parfaite, ce qui n'est pas une petite merveille, car ils manquoient de nourriture, le Roy ayant retranché un peu de viande qu'il leur avoit ordonné, qu'à grand peine pouvoient-ils avoir, & les réduisit au poinct du reste des captifs, ausquels il ôta le pain, tant à cause de son mécontentement, qu'à raison de la famine qui fut extrême cette année dans Maroque ; de sorte que la peste se joignant à la famine, au desespoir & à d'autres misères, que Ion doit croire en des captifs chresfiens, entre les ennemis publics de leur profession, il mourut plus de six cens esclaves clirestiens. Ce qui devoit faire mourir ces bons Pères étoit l'infection de tant de cadavres, qu'il sembloit que cette prison fût changée en un charnier, oii les corps étoient entassés en si grand noinl)re. Toutesfois Dieu les conserva sains parmy ces puanteurs, >N: leur donna assés de force pour rendre aux Chrestiens qui resloient l'assistance spirituelle qui leur estoit nécessaire dans ces extrémités, & en eussent fait davantage, si la liberté d'aller par tout chercher les ocasions pour l'employ de leur zèle leur eût été permise.

Si les morts causoicnt de la peine, ceux qui restoient sembloient n'avoir de vie que pour croître 1 aihction de ces Pères, ou plustùt pour la rendre plus sensible, par une nouvelle invention : car ces pauvres captifs pour la pluspart étoient si languissans qu'ils ne pouvoienl marcher sans aide, & ne sortoient de leurs cachots que pour chercher du pain. Ceux qui le pouvoient cherchoient les restes des autres, qui n'avoient assés de force pour manger. Lisant ce narré pitoyable, je me suis souvenu d'une plainte pareille qu'avoit fait un Prophète', en la considération des misères futures de son peuple, qui devoit gémir & demander du pain. Il devoit donner ton! ce qu d avoit de plus précieux pour avoir de quoy manger, tant la faim le devoit presser.

I. On lit en margn cette référence : ïhré. [©prjvoi Lamentations]!, ii.

HISTOIUli DE LA MISSION DES PP. C.\PUC1NS AU MAROC l/jO

En efet les gentilhommes de monsieur le Chevalier vendirent peu aprè-s ce qui leur resta, enfin jus([ues à ne se reserver que ce dont ils ne se pou voient absoluinenl priver pour n'eslre nuds ; et puis ils furent contraints de faire comme les autres. Je laisse à penser, entre tant de miscres, quels repas délicieux faisoient ces pauvres Pères. Certes cela est digne d'admnat ion ([ ne celuy qui donne la pâture aux animaux et aux poussins des corbeaux (yix 1 invocpient. ne leur manqua jamais.

La misère étoit lors universelle dans la Barbarie, aussi bien pour les naturels du pays que pour les étrangers, ce qui les jettoit dans un accablement extrême, sans aucune consolation présente, ny espoir de future. La faim, la soif, la nudité, les batures. les chaines, les maladies, enfin toules sortes de misères jusques à la mort éloient leurs viandes. Les François y pâtissoienl plus qu'on ne sçauroit penser : leur nombre aussi bien que celuy de leurs peines pasoit au double celuy des autres nalions ensemble qui y étoient captifs. Pour ces Pères, ils étoient plus alligés de voir tant souffrir de misères, sans les aider en les consolant, parce qu'ils n'avoient point de remède à ces maux, & ils étoient si resserrés que dificilement on leur permettoit de sortir une lois en trois mois pour les visiter un jour.

Dieu donna sa bénédiction sur la fidélité de leur besoigne, par la conversion de plusieurs hérétiques en celte année ; ils en ébranlèrent encor plusieurs, qu'il eût été besoin de voir souvent, afin de les fortifier en leur nouveau dessein & aider à croître leur connoissance.

Le Uoy en ce temps-là étoit vers Safy pour remédier à la rébellion de quelques-uns de ses sujets. Cette afaire, ({uoy que fâcheuse, ne luy ola pas le souvenir de monsieur le Commandeur, il témoignoit souvent cstre fort jiiqué de son retardement. La peine qu'il prenoit à remettre ses rebelles dans leur devoir ne luy faisoit point penser à celle que le roy de France avoit de renger les siens, c'étoit une preuve de son desii'. Ce tjul luy donnoit sujet d'une plus grande plainte étoit de n'avoir rcreu aucune lettre d(! sa part pour luy en De Castkies. lit. — lo

i/ifi 1625-1629

l'aire agréer le sujet. De là on jugeoit que son retour luy eût été agréable, & l'eût reccu avec satisfaction, aussi bien que ses sujets, qui en ténioignoient publiquement de 1 impatience, pressés de leur interest. Le commerce y étoit perdu depuis la prise des François, il n'y avoit pas même un seul marchand dans la ville de Maroque, tk dans cette côte, il restoit seulement à Safy un Anglois '.

Cette raison qui regarde l'interest du pays leur faisoit souhaiter le retour de monsieur le Chevalier pour traiter l'alliance des deux Etats, et les François en avoient d autres qui les obligeoient à la solliciter: sans parler de la charité chrestienne, qui eût rendu considerahle au roy de France la perte d'un grand nombre de ses sujets, pour les mauvais services que ses ambassadeurs avoient rendu en ce pays là. son propre interest le devoit exciter à donner remède à ces malheurs, qui coûtèrent à ces côtes en deux ans seulement plus de deux millions, tant il y avoit de vaisseaux pris, brûlés, échoués, sans parler du principal, qui est la perte de plus de deux mille hommes de mer, qui furent faits captifs par les Mores ou Turcs, desquels la moitié mourut d'ennuy, de faim, de peste, ou par la violence du fer, du feu tk^ d'autres tourmens, & n'en restoit de vivans qu'environ douze cens esclaves françois.

Et à la vérité ce n'étoient là que rozes, si ce dont les menaces éclatoient lors eût réussi, ce qui étoit extrêmement à craindre. Car le desespoir des pilotes fut réduit à ce point, que, se voyant ainsi abandonnés à la mercy de ces Barbares, ik que leurs desastres ne touchoient les cœurs en France, plusieurs prirent resolution d'instruire les ennemis & leur donner les moyens de faire des maux incroyables à leur chère patiie, dans 1 espoir de quelque soulagement, comme la faim a contraint les hommes de s'entre-manger,

I. On voit que l'arrestation de Razilly et chands ». \. ci-dessous. Relation de Le

de son escorte, arrestation motivée par le Gendre p. 78^. Le commerce resta très

non-règlement de l'affaire Castelane, avait précaire pendant près de quarante ans

eu comme grave conséquence l'exode du (i625-i665), et les seules places avec les-

Maroc de tous les commerçants chrétiens. quelles on put faire quelque trafic étaient

Les négociants français durent s'estimer celles qui s'étaient soustraites à l'autorité

heureux de n'être pas incarcérés; Moulay chérifienne comme Agadir, Salé et Tétouan.

Zidàu les autorisa à revenir en I-"rance pour Les relations oUicielles se bornèrent à des

régler leurs comptes avec « leurs mar- négociations pour le rachat des esclaves.

i\; la mère de se nourrir de la chair de son enfant. Pour preuve que leurs menaces ne finiroient pas avec leurs paroles, efectivement ils les menèrent aux Terres-Neufves, sur les grands bancs, où ils firent des ravages si étranges que du Havie de Grâce seul ils amenèrent ou coulèrent à fond plus de quarante vaisseaux qui alloient au poisson, & ce dans l'espace de deux ans' ; il en fut aussi pris des autres villes maritimes, dont le nombre n'étoit pas aisé à dire. Les cotes du Ponant étoient dégarnies de matelots, les renégats y étoient communs, dont les jeunes servoientà des mauvais usages, desquels je dis avec l'Apostre que ces crimes abominables qu'ils commettent en cachette ne se peuvent exprimer sans rougir^.

Comme la profession d une même règle avoit rendu ces deux excellents religieux frères, l'uniformité de leur zèle les avoit fait compagnons de travaux & de soufrances, c'est pourquoy je ne les sépare point. Et, sans mentir, il ne seroit pas juste que je divisasse ce que Dieu avoit si fortement uny par les plus serrés liens que peut |)roduire une charité sans feinte. Néanmoins pour cette fois je dire du H. P. Pierre une chose qui le regarde seul. On lira sa conversion du tout extraordinaire dans la vie du R. P. Joseph, lors qu'étant Provincial, il faisoit sa visite au couvent d'Alençon en l'année i6i3. D'où vient cju'il ne se faut pas étonner si, après une

I . Les pêcheurs de Terre-Neuve étaient croisière en vue des côtes anglaises écrivait particulièrement éprouvés par les pirates de le 26 aoi'it lOaô à Buckingham que les pi- Salé qui venaient chaque année dans les rates salétins étaient favorisés par les ilibuseaux anglaises et françaises guetter leur dé- tiers hollandais et que les pêcheurs de part ou leur retour. Dans un Mémoire pour Terre-\euvc devraient s'unir et naviguer de faciliter le commerce de France avec les es- conserve pour se protéger. V. /'« Série, trnnijers rédigé en 1626, on lit ce paragra- Angleterre, à la date indiquée ; au 12 dcphe : « Envoyer six vaisseaux de guerre cembre 1626 et au 3o septembre i635. mouiller l'ancre en Salle proche de lîarba- [^'amiral anglais William Rainsborough fut rie depuis le moys de mav jusques au com- envoyé' en i G37 contre Salé pour bloquer mencement de septembre. Geste garde en les pirates et les empêcher de courir sus ce lieu de Salle servira plus pour la pesche aux pêcheurs de Terre-Neuve. V. Ibidem, que de les envoyer sur les bans, et ce faisant Mémoire de Giles Prim, décembre 1036; la pesche sera seure. » Arch. des Aff. Etr., Lettre de W. Rninsbonmgh. 19 mai i()37 ; France, Mém. et Doc. vol. y8.3. f. 20.?. — Lettre de Lnnd à Cnnway. i-j juillet 1687. Francis Stewart qui avait été chargé d'une 2. On lit en marge : Ephes. 5. 12.

vocation qui tient Ijoaucoup du miracle, comme l'on verra, il marche si heureusement selon le dessein de Dieu qui l'a appelle. C'est que la lumière divine luy faisoit voir l'exemple de Jésus, qui est le premier aposlre & le souverain prestre de sa confession. J'ay rencontré dans une de ses lettres, qu'il écrivit celte année au R. P. Joseph, un éfort de son ressentiment.

En ce temps-lù, il se treuva entre les esclaves le fils de monsieur Edeline. conseiller au Chastelet. dont ces Pères donnèrent avis, afin qu'on envoyât de quoy le soulager entre les extrêmes misères de sa captivité.

Le l\. P. Joseph étoit à la Cour, qui travailloit eficacement à ses missions, tant à celle de Constantinople pour son établissement qu'à celle de Maroque pour la liberté de ses enfans 6.: des autres Chresticns esclaves. Voicy ce qu'il leur écrivit le 2g. novembre de cette année.

Lettre du P. Joseph aux Capucins captifs au Ma

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