V. p. i/i6 et note i. i8. 3. lô
De Castkies. m. — II
Commandeur pour traiter l'accommodement des deux Couronnes en ce temps. Outre les asseurances qu'ils avoient du passé, que le roy de Maroque le desiroit ardemment, tous les jours ils découvroient de nouveaux sujets pour les confirmer dans cette créance. On leur donna avis que le Uoy avoit demandé à son interprète s'il avoit les lettres qui luy étoient venues de France. Il en asseura Sa Majesté, qui luy en fit réitérer la teneur tSc aprit que ce chevalier faisoit de très-humbles excuses à Sa Majesté de n'avoir pu efectuer sa parole au temps prefix, & que son roy luy avoit donné de l'employ dans les guerres civiles de ses Estais pour son service, & qu'il nétoit pas en état de jîouvoir si tôt obtenir son congé; qu'à ce défaut il envoyoit ofrir à Sa Majesté quatre mille pièces de huit, qui étoient là cent mille livres monnoye de France, pour tous les François captifs dans son royaume, et le suplioit très-humblement de vouloir estre content de celte somme, à cause de la nécessité 011 étoit lors la France pour tant de guerres qui obligeoient à une dépense presque infinie. Le Roy demanda ce que son père avoit résolu de faire ' ; l'interprète répliqua qu'il avoit eu ordre d'écrire à un marchand de Mazagan avec qui F. Rodolphe, capucin, avoit traité pour faire les ofres, en termes qui n'acceptoient ny refusoient ce présent, afin de reconnoître si ce qu'on promettoit eût pu satisfaire. Le même receut ordre de réitérer une réponse pareille en ce sens, & ajouter que celte somme n'étoit sufisanle pour le dédommagement de la moindre des perles que les François luy avoient causé ; mais le désir qu a Sa Majesté de faire une bonne paix avec la France luy faisoit sinon oublier lout-à-fail, beaucoup moins considérer ses inlerests. Nous verrons cy-après l'événement de cette entremise.
Cette histoire seroit défectueuse si je ne declarois comme ces bons Pères dispensoient le temps en cette prison, leur forme de vivre, & comme ils y étoient pourvcus. J'ay réservé ce narré à la fin de celle année, afin de n'interrompre la suite de l'histoire, &. qu'en celle année ils virent plus de fruicl de leur patience.
Ils dressèrent une chapelle en lieu commode, où ils presentoient l'auguste sacrifice du corps &: du sang de Jésus, quand ils pouvoienl
I. La lettre de Razilly était adressée à dant la maladie de ce dernier. V. ci-dessous, Moulay Zidàii ; elle arriva au Maroc pen- p. i^5.
Histoire de la mission des pp. capucins au maroc i63
recouvrer du vin, preehoient, instruisoient les captifs, administroient les saincts sacrements, i'aisoient souvent des processions autour de la Cezenne, par le dedans, donnoient le pain & l'eau bénite les dimanches. Ils disoient les oITices à certaines heures du jour réglées, chantoient vespres, où les esclaves se trouvoient, à quoy plusieurs leur aidoient, se levoient la nuict pour dire matines ensemble, comme les autres heures, employoient chaque jour à l'oraison mentale, une après les matines, & l'autre au soir après les litanies de la Vierge, que le R. P. Pierre chantoit, où les captifs assistoient. Ils n'oubLioient pas les disciplines acoutumées en leur Ordre. Bref ils vivoientlà avec une régularité aussi exacte en toutes les observances que dans les convents fermés.
La charité, qui est comme un feu, se dilate à mesure qu'elle rencontre de la matière propre à nourrir ses flammes. Celle de ces Pères étoit toujours agissante. La pluspart de ces pauvres captifs fût mille fois morte de faim sans le soin continuel qu'ils en prcnoient. Il y avoit des esclaves françois de Marseille, qui vivoient hors la Cezenne, pource qu ils avoient donné caution, ainsi éloicntils plus accommodés & avoient plus de moyens pour pourvoir à leurs besoins, soit par leurs amis, par leurs travaux & industries. Les Pères s'adressoient souvent à eux afin d'en tirer des libéralités, que puis après ils ménagcoient et dispensoient entre les esclaves, selon les besoins. Il y avoit aussi des marchands qui leur donnoient quelques aumosnes. Et, comme s'ils eussent ignoré que c'eût été pour eux, ou qu'ils n'eussent pas senti leurs nécessités, ou qu ils les eussent oubUées, ils partageoient aux plus pressés, sans considération des personnes, ny des qualités, comme asseurent ceux qui ont été sur les lieux, qui l'ont apris des esclaves. Maisencor étoitce fort peu pour une si grande multitude.
Avec ces soins ils en préservèrent plusieurs qui eussent renoncé leur créance. C'est pourquoy ils s'y engageoienl d'autant plus volontiers qu'ils sçavoient que le salut de leur prochain y étoit comme ataché. Ces charitables religieux se privoient volontiers de leurs soulagements, afin de sacrifier leur interest à l'exemple du
Sauveur, pour aider à leurs frères Aussi ces pauvres Pères
étoient contents, pour tout mets, d'herbes cuites avec du sel & de l'eau, fort peu de pain ; ôc ont ainsi passé presque tous leurs repas
l^j!^ i025-ifi2()
depuis que le roy de Maroque eut retranché le peu de viande qu'il leur donnoit au commencemenl.
Ainsi firent ces hommes apostoliques ; ils joignirent leurs soins charitables avec leur vie exemplaire pouratirer au service de Dieu plusieurs âmes entre ces captifs, qui vivoient avec dérèglement, méprisant leurs remontrances, changeant par une très-mauvaise habitude la douceur de leurs conseils en venin. Ils se moquoient de ces bons Pères, leur laisoient la moue des lèvres, & hochoient contre eux la teste, & commirent au préjudice du respect qui leur étoit deu, de l'obligation qu'ils leur avoient, plusieurs insolences indignes de François & de Chrestiens, que je n'oserois publier, tant elles sont pleines de honte. Il me semble entendre S. Ignace, qui disoit de ceux qui le conduisoient au suplice à Rome, que plus il tàchoit à leur faire du bien, de tant plus ils le maltraitoient. Plus ces Pères obligeoient ces esclaves, leur insolence croissoil, 6c ariva jusques à l'excès de fraper le R. P. Pierre. La douceur de leurs remontrances, aussi bien que leurs services, avoit été jusques alors inutile.
Et Dieu, qui seul peut changer les cceurs, qui les laisse endurcir pour les rendre maniables, tk, comme le potier qui a la puissance de faire d'une même argile des vaisseaux destinés à des usages honnestes, ou des vaisseaux préparés pour des services honteux, fit une merveille digne de son pouvoir aussi bien que de sa bonté. Ces espris farouches s'adoucirent, & comme les Corinthiens à
5. Paul, il leur fit porter les marques de 1 apostolat de ces missionnaires.
Car reconnoissant enfin la vertu de ces excellents religieux, ils changèrent de mœurs, changement qui commença par une confession générale, À: le progrès fut d'une pieté exemplaire, de sorte qu'aucuns d'entr'eux achevèrent heureusement leur vie dans cette captivité & rendirent leurs âmes à Dieu purifiées dans leurs larmes
6. les maux de leur esclavage, entre les bras de ces charitables Pères. Ainsi possederent-ils leurs âmes, & celles du prochain, par la patience, & en bien faisant, surmontant le mal par le bien, selon le
HISTOIRE DE LA MISSION DES PP. CAPUCINS AU MAROC l65
conseil apostolique. Par ces moyens, ils ont maintenu les autres & empesché quils n'abandonnassent leur foy.
Après tout, le zèle ardent de ces Pères, comme le feu, ne disoit jamais que ce fût assés, ils ne faisoient pas tout le profit qu'ils eussent souhaité, & qu'efectivement ils eussent fait, si la liberté de sortir leur eût été permise, étant renfermés dans une prison séparée, avec tous ceux de l'équipage de monsieur le Chevalier', & n'avoient de communication avec les autres esclaves, quoyqu'ils en fussent proches, resserrés dans la prison commune. Il leur étoit besoin d'une permission pour y entrer, & ne la pouvoient avoir que pour de l'argent, que les esclaves fournissoient. Ainsi ils n'v entroient que rarement, »k quand cela arivoit. ils y prechoient en public, consoloient les particuliers, & confessoient ceux qu'ils trouvoient disposés, & tâchoient en ce peu de temps qu'on leur permettoit faire beaucoup de besoigne.
Les généreux sentimens que ces deux braves champions du Crucifié avoient entre les différentes ataques de tant de maux & de si longue durée, avec lesquels ils saluèrent le R. P. Joseph comme pour les etrennes de ce nouvel an, m'en font commencer le narré & de leurs avantures par ces paroles du grand S. Paul, le modèle acomply de tous les missionaires : Que Dieu soit à jamais beny, qu'il soit adoré & loué de toutes les puissances de nostre ame. Nous luy devons cet hommage pour plusieurs raisons : car, outre qu'il est Père de Nostre Seigneur Jesus-Christ. il est le Père des miséricordes & le Dieu de toute consolation, qui nous guérit d'une main, s'il nous blesse de l'autre, & ne nous envoyé point de tribulations, qu'il lie nous donne de nouvelles forces pour les suporter^ S'ils
I. Il résulte de ce passage qu'il v avait 2. Cotte date est placée en marge dans
à Morrakech deux [)risons d'esclaves chré- l'édition princeps.
tiens, d'où était venue l'expression de '6. Allusion faite de mémoire et sans
« petite cezenne » appliquée à l'une d'elles. référencée un passage de saint Paul. Pour le