V. p. 169. texte exact, V. II Cor. I, 3, etc
n'écrivirent ces paroles, au moins luy en mandaient le sens, l'onzième janvier.
11 arive souvent à nostre honte que la nécessité nous contraint de faire ce que la raison ne nous avoil pu persuader. On en voit la preuve au roy de Maroque pressé des afaires de son Etat, qui luy donnoient une juste aprehension dune guerre civile au prochain printemps ; [elles] le firent résoudre à se contenter des ofres qu'on luy faisoit de France, qui étoient cent mille francs, que F. Rodolphe, capucin, avoit proposées; et consentit de plus qu'on traitât cet acommodement à Mazagan. quoyque cette ville soit à l'Espagne.
Ce changement étonna iS: réjouit tout ensemble ces bons Pères, pource qu'ils ne s'y atlendoient pas & que cela rendoit le traité plus facile & plus prompt. Aussi en donnerent-ils avis, afiu que Ion prît icy les moyens nécessaires pour avancer ce négoce, crainte d'un autre changement. Le péril manifeste du salut de tant d'âmes rendoit leur zèle agissant, à ce qu'on ne laissât échaper une ocasion qui se presentoit delle-mème ».V que l'on avoit recherchée.
Les soufrances acabloient les esprits foibles par une longueur importune >k leur faisoient prendre des resolutions oposées à leur salut. On ne croiroit pas aisément les peines que prenoient ces bons rehgieux à les retenir en l'état de pouvoir rendre à Dieu ce dont ils
luy étoient redevables comme chrestiens Ce qu'ils faisoient
n'étoient pas remèdes pour leur guerison parfaite (le mal étoit presque invétéré en plusieurs), mais seulement quelques lenitifs, pour relever un peu les espérances abafues de ces pauvres captifs, les asseurant de jour en jour qu'on ne tarderoit pas. >k qu'enfin ce qu'ils attendoient depuis un si long temps étoit sur le point de paroître à leur contentement, puis qu'on y travailloit sans relâche.
Si le travail de ces Pères n'avoit pas autant deficace pour ces âmes conmie ils eussent désiré, en revanche ceux qui étoient dans leur même prison leur donnèrent un grand sujet d'alegresse. Leur persévérance dans une resolution véritable de vivre & de mourir
HISTOIRE TiF. LA 'MISSION DES PP. CAPUCINS AV MAROC I Gy
avec une conformité entière à la volonté divine étoit comme la recompense de tant de soins & le repos à leurs fatigues.
Depuis deux ans la famine fil le degat dans le royaume de Maroque. la terre qui y est peu fertile & le trafic qui y avoit cessé l'y entretinrent tout ce temps. Plus de sept mille familles entières quittèrent la ville pour fuir celte sanglante persécution. Elle fit mourir des Mores i^ des Juifs sans nombre, et. ce qui est plus déplorable, elle contraignit les femmes qui avoient de la réputation à la honte de leur prostitution, qui voulurent résister à sa violence, pour un morceau de pain.
La nécessité publique de ce pauvre royaume, jointe à l'expérience qu'avoient ces Pères de la foiblcsse de plusieurs François & Espagnols, leur donnoit de justes craintes que ce malheur ne s'achevât en la perte de tant d'âmes.
Ce fut avec juste raison, d'autant qu'au commencement de cette année, le 9. de mars, le roy de Maroque fit représenter une tragédie en sa présence aussi triste qu'aucune qui se soit passée en ce pays-là. Je n'en ay pu rien découvrir de particulier. Le R. P. Pierre écrit seulement qu'il n'a osé en exprimer les actes, qui eussent sans doute atendri les cœurs, & que la prudence ne luv permet autre chose, sinon asseurer que plus de trente Cliresticns furent séquestrés, afin de renier la foy ; que de deux religieux, l'un françois de l'ordre S. Dominique', l'iil tout couvert de playcs & en rechapa glorieux par miracle (il éloit jeune); l'autre, espagnol, qu'on nommoit le P. Jean Coiral', prestre de l'ordre S. Augustin, fut constant à répandre son sang pour le nom de Nostre Seigneur & mourut après
1. Probablement le Krère Pierre Morcl cliérif. Juan dol Corral, ayant écrit de Merde Rouen. V. infra, pp. 38o et 38l. rakcch à ses supérieurs pour témoigner de
2. Jean Coiral. le P. Juan dol Corral, son repentir, obtint de rentrer dans l'ordre né à Soria (Espagne), religieux de l'ordre des Augustins. Cf. Mémorial de esta Santa des Augustins. .Vvant quitté les Augustins, Provincia île San Dietjo, f. 45 v" ; Fk. Fkanil s'embarqua pour l'Italie, mais le navire cisco dp. S. Ji'as del Puerto, M(ssio« /u'stosur lequel il se trouvait fut pris par les Bar- rial de Marruecos, lib. II, cap. xxii ; Castelbaresques et le capitaine corsaire l'odrit i.axos, Apostolado Serajico, pp. 25i-25."); comme esclave à Moulay Abd el-Malck ben Godard, pp. .'198-A99 et infra. Doc. L, ^idAn, au moment de l'avriiement de ce pp. 38o-38i,
i68 ifiaô-ifiag
plusieurs blessures . Tous les autres Chrestiens, épouvantés de l'horreur des cruautés présentes, protestèrent de paroles qu'ils étoient Mores, à la reserve d'un nommé le capitaine Paul Imbert, de Sainct-Gilles en Poictou ', lequel resta ferme en sa créance, cjuoyqu'il receût trois coups d'épée. Je conjecture qu'il éloit de l'équipage de monsieur le Commandeur".
Il est vray que, parmy l'affliction incroyable que receurent ces deux véritables serviteurs de Dieu, lorsqu'ils entendirent la clieute de tant dames toutes à la fois, il pleut à sa bonté les consoler, en ce que ces pauvres âmes abatucs se relevèrent par la lecture des lettres qu'ils leur écrivirent; de sorte qu'excités d'un nouveau feu, ces pauvres navrés restèrent trois jours entiers dans le champ de bataille, s'ofrant avec courage à la mort pour 1 expiation de la faute commise, desavouant lâchement de bouche celuy qu'ils adoroient dans leurs cœurs.
Cela se passa sur les Chrestiens de la Cezenne ou grande prison, si proche de la petite, dans laquelle étoient enfermés les deux Pères capucins, qu'ils entendoient aisément les cris lamentables de ces innocentes victimes, sans leur pouvoir donner autre secours que celuy de leurs larmes ik de leurs oraisons continuelles.
Enfin nostre bon Dieu, qui mortifie & vivifie les siens selon qu'il luy plaist, retira ces Chrestiens del'ocasion par un efet de son amoureuse miséricorde. Il permit que pour cette fois ils fussent ramenés dans la prison, afin de se préparer par un renouvellement de vie à mieux résister aux futurs assauts qu'ils n'avoienl fait aux passés.
Un mois après, le 2 d'avril, le Roy se trouvant en meilleure
1. Aiijourd'liui Sainl-Gilles-sur-Vie, avant la date (octobre 162/I) à hiquoUe Isaac petit port à 3^ kilomètres au nord des de Razilly y vint lui-même pour la seconde Sables-d'Olonne. — Sur Paul Imbert, cf. fois. On verra plus loin Relation de. Thomas infra. Doc. XLIII, p. 324 et Doc. CXXIX. Le Gendre, p. 708) que Paul Imbert était Relation de Thomas Le Gendre, p. 708 et allé à Tombouctou avec son maître le caïd note 2. Ammar. Or c'est le iS mars 1618 que ce
2. Cette conjecture du P. François dernier, envoyé au Soudan par Moulay d'.\ngers semble peu fondée. Le capitaine Zidàn fit son entrée à Tombouctou. Cf. Es- Paul Imbert devait se trouver au Maroc Sadi, Tarikh es-Soudan, pp. SSg-S^o.
HISTOIRE nF LA MISSION DES PP. CAPUCINS AU MAROC I fif)
humeur contre son ordinaire (car il étoit cruel comme un autre Néron), il envoya queiir les deux Pores capucins a^ec leurs compagnons esclaves, c'est-à-dire ceux de la petite Cczenne. Avant receu cet ordre, ils creurent qu'on leur en vouloit autant faire qu'aux premiers. C'est pourquoy le R. P. Pierre, avec sa ferveur ordinaire, animé de son zèle apostolique, s'excita, comme un éléphant à la veue de son sanir. >^ les encouragea tous par un discours qu'il lira de S. Paul, qui sentoit desja le martyre.
Ainsi disposés, ils partirent de la prison avec une joye incro\ahle. Tous les Chrestiens >k les Mores qui les virent passer jugèrent qu'en efet ils aloient à la boucherie. Mais Dieu en disposa autrement, car le Rn\ les receut avec un si gracieux accueil qu'ils en furent ravis d'étoiinement. Us le saluèrent tous avec le respect deu à la majesté d'un grand monarque. Ce prince à l'abord leur donna liberté de parler. Il interroga le II. P. Pierre s'ils avoient receu des nouvelles de France & si on ne vieudroit point traiter de leur délivrance, comme on avoit promis. Et après plusieurs témoignages du désir qu'il avoit du retour de ^I. de Razilly ou de quelcpi'autrc ambassadeur de cette qualité, pour terminer le diferenl qui étoit entre les deux couronnes, ils confirmèrent au Rov le sujet du retardement dudit sieur, comme il étoit employé dans l'armée que le Roy avoit contre l'Espagne ik l'iVngleterre. Ce mot d'Espagne luy toucha le cœur d'aise, d'entendre que le roy de France faisoit la guerre à son ennemy. 11' ajousta que, la paix faite, il' ne manqueroit de demander congé pour achever ce traité tk effecluer la parole qu'il avoit donnée au feu roy Molezidan son père, & qu'ils en avoient receu lettres depuis peu de jours.
Entre plusieurs questions que ce prince proposa au R. P. Pierre, fut si sa loy permettoit de tuer un roy tyran. Le Père répondit quéloignée de ce conseil damnable, par un sentiment contraire, elle conseilloit de leur rendre respect & obéissance, non seulement par cérémonie ou civilité, mais par devoir ik obligation de conscience, & recommandoit de faire des prières pour eux. Ce prince
I. //. c'est-Ji-diro : l'un fins Pères. ■>.. II. c'fst à-diro : Razillv.
lyo iGaB-iOag
témoigna prendre plaisir à ces réponses, & le présent qu'il leur fit servit de preuve à la satisfaction qu'il en avoit receu.
Car s estant enquis de leur traitement, après avoir sceu d'eux l'extrême besoin qu'ils enduroient avec celte comjjagnée, il se fit aporter une boële pleine de ducats, d'où il tira jusques à cent, puis dit au Père qu'il ouvrît sa main, les voulant mettre dedans. Ce que le Père refusa, disant qu'il ne luy étoit permis, de cjuoy ce prince fut étonné ; mais un renégat luy dit que ces religieux ne manyoient jamais d'argent & fuyoient les femmes, ce qui accreut son étonnement, & avoua cjue les siens n'étoient pas de même.
Alors le R. P. Pierre, qui atlendoit une occasion pour parler de la religion, prit la parole & dit qu'aussi n'étoient-ils pas religieux ; qu il n y avdit qu une seule & vraye religion, qui étoit la Chrestienne, Catholique, Apostolique & Romaine. Le Roy repartit qu'il desiroit faire venir un de ses rabbins pour disputer de la foy avec eux. Le Pcre répondit que cela luy seroit une faveur singulière & qu'd n avoit point de désirs plus pressans que d'en venir là, en la présence de Sa Majesté, pour luy faire connoistre la vérité de la foy chrestienne, & s'offrit d'entrer dans le feu pour maintenir sa créance, qu'il assemblât les plus sçavans de son royaume, & Sa Majesté en verroit la glorieuse issue, avantageuse à la religion qu'ils professoient'. Cetteferventc proposition estdans les mémoires^ d un homme d honneur, qui lavoit aprise sur les lieux des esclaves enfermés avec les Pères". Le Roy ne refusa point ces offres, il témoigna de les agréer, asseuranl qu'il y aviseroil : & cependant luy fit étendre un côté de son manteau, dans lequel il jetta son présent, pour aider à vivre attendant leur rachapt ; commanda qu'on le remenàt en prison'. Quand à la dispute, le Roy en fut diverty par ceux de son Conseil. Ainsi ces Pères furent privés de l'espérance qu'ils avoicnt conceue de faire ou d'endurer quelque chose pour la gloire de Dieu & le salut de ses infidelles. Pour l'argent, ils le déposèrent entre les mains de quelqu'un, qui le garda, & en achetoit ce que le R. P. Michel luy ordonnoit, selon
1. Qu'ils professoient : cntondez : que les sont une des sources du récit.
PP. capucins professoient. 3. Sur cette comparution des PP. capu-
2. Ces mémoires ainsi que ceux cités cins devant Moulay Abdel-Malck, cf. infra, plusieurs fois par le P. François d'Angers Doc. L, p. 38o.
le besoin de fous leurs compagnons en gênerai, & en particulier de ceux qui étoient en plus grande nécessité.
La condition de 1" homme est étrange, qui rend les roys sujets à des ibiblesses, aussi bien que les moindres : en voicy une bien sensible. Ce prince étoit fort yvrongne', &, dans son yvresse, il commettoit des cruautés de foute sorte, dont il étoit déplaisant après le mal passé. Une nuict, en ce honteux étal, il sortit de son palais, suivi de quelques renégats, compagnons ordinaires de ses dél)auches, il s'en alla à Ihostel de l'un de ses parents, & l'ayant fait appellcr, il le tua de sang-froid, le laissa ainsi étendu mort sur le seuil de la poI■te^ puis se rendit à la prison des Pères, les fit appeller pour leur en faire autant, comme il est à croire; mais le concierge, voyant le Roy en si mauvais état, craignant plus son propre péril que celuy des bons religieux, ne répondit point. tS: le Roy, contre son humeur ordinaiic, qui le rendoit opiniâtre à tout ce qu'il entreprenoit, changea d'opinion en un instant & s'en retourna sans répliquer. Ce fut un ciel de la divine Providence, qui ne permit pas que ces bons Pères mourussent encor, leur présence étant nécessaire pour le maintien des esclaves.
La bonne odeur de leur vie n'étoit pas seulement ressentie des Chrestiens, mais, comme d'un baume précieux, elles étenditjusques entre ces Barbares, qui, en leurs plus grandes aflictions & autres nécessités, se faisoient recommandei- à leurs prières, la mère inesme de celuy qui succéda à Al)delmclech ; vray est qu'elle avoit connoissance de nostre religion, étant l'une des Morisques chassées d'Espagne ^
Sans faire de reflection sur la honte i!v; le blâme que meritoit ce prince pour ses débauches excessives (aussi n'est-ce pas mon dessein), je dire que c'étoit grand dommage qu'il fût sujet à ce défaut. Il avoit une haute estime de Louys le Juste, tant pour sa pieté que pour sa valeur, & par inclination il le prefeioit à tous les monarques de l'Europe. Aussi éloit-il vaillant, généreux &
I. (( Ce prince faisait abus des liqueurs Moul.nv el-Oualid, le successeur de Moulav
fermcnlécs. » El-Oufkàni, p. 4o5. .Midel-Malek, est montionnéecgalemeulpar
•X. Sur ce meurtre, cf. p. 382. .lolui Harrisou. V. /'''Série, .\npleterre,
3. Cette origine morisque de la mi're de Hclation t/c .Inlui llarriann, !.') juillet iG3i.
redouté par loule la côte de Barbarie. 11 Icnoit lors la campagne pour empêcher les soulèvements & les révoltes des mutins.
Le cinquième may, un vaisseau de Maiseille partit du port'. Ce fut la première ocasion qui se présenta après ces bonnes & mauvaises avanlures. Les Pères s'en seivirent pour donner les avis nécessaires au R. P. Joseph, afin de l'obliger à redoubler ses soins, pour voir enfin l'efet achevé de la négociation commencée, l'asseurant de la bonne volonté du Roy par les efets susdits, & que Dieu leur avoit envoyé ce secours" par une espèce de miracle, étant tous à l'extrémité.
Il est vrav que cet aide leur servit à tous, non pas pour remédier à la misère, puisque ce n'en fut qu une étendue; toutesfois ces pauvres captifs en receurent quelque respit, pour attendre avec moins d'inquiétude ik plus de tianquillilé d'estre redimés de cette vexation. Et à vray dire, il étoit bien à craindre qu'après ce calme, car l'accident de la nuicl ne lavoit qu'interrompu, le Roy n'excitât en efet un furieux orage (on sçait assés qu'une patience irritée se change en fureur) si l'année se passoit sans que l'on efectuàt une chose tant de fois promise & si longtemps attendue.
La nature en ces pauvres captifs, afoiblie de tant de peines, ne put plus résister, elle succomba enfin aux mauvaises humeurs amassées de si longtemps, qui, fortifiées de la corruption de l'air, firent une révolte entre elles. En un mot la maladie se mit dans ce petit troupeau, qui augmenta leurs autres incommodités. Il en mourut quatre, entre lesquels étoit le sieur d'Aunay, de Paris; & une partie de ceux qui restèrent fut aussi malade, ce qui servoit de nouvel exercice à la charité 6: à la patience de ces Pères. Mais le pis est que les esclaves de la grande Cezenne n'avoient pas moins besoin de leur secours que ceux-cy, & n'en pouvoient recevoir, n'étant permis aux Pères de les visiter, sinon rarement, & encor avec de l'argent. Aussi étoient-ils tellement désespérés qu'il n y avoit aucune raison capable de les remettre. C'étoit pitié de connoître en dettail leurs misères. Ces Pères ne les osoient exprimer dans leurs lettres, ci-ainte qu'on ne les crût exaggerées.
I. Du pnri, du port do Safi. venait do leur donner Moulav Abdel-Mulck.
t. Il s'agit du secours en argent que V. supra, p. l'jo.
HISTOIUE DE LA MISSION DES PP. CAPLCINS AU MAKOC I ^3
Au commencement du mois d'aousl, en la saison plus échaufée de 1 an, la colère du loy de Maroque commença d'être émeue, portant avec grande impatience le retardement qu'on causoit à sa satisfaction. Il résolut de faire Mores tous les Chresliens captifs ou de les faire mourir. Voilà enfin l'heure funeste de leur attente : je laisse à penser si cette nouvelle fut agréable à ces deux véritables serviteurs de Dieu & à ceux qui avoient juré de mourir avec eux pour le soutien de la cause de Dieu en leur crovance, >k combien elle alligea ceux qui cherchoient toutes les (jcasions pour sortir de leur misérable captivité. ÎNeanmoins, les uns & les autres furent trompés, ce dessein ne réussit pas pour lors, le Roy étant contraint de retourner promptement à son armée & presque au même temps qu'il eut conceu cette resolution. Ces ehangemensles faisoient toujours tenir en cette attente, n'y ayant de loy en ce pays que la volonté du prince. Jamais aucun des siens, pour favori qu'il soit, n'a assés de hardiesse pour luy contredire.
En ce temps un Chrestien. désespéré de se voir si longtemps captif, proposa de faire enfin banqueroute à Dieu par celle de sa créance, pensant treuver plus de plaisir & d'utilité en la secte de Mahomet qu'en la vraye religion, dans laquelle il avoit été élevé. Dieu, qui veille au salut des âmes, t.V qui n'en soufre la perle sans regret >S: tâche de les ramener dans le droit chemin de la pénitence, permit que cette lâcheté fût connue du R. P. Pierre. Comme il étoit prudent, il se servit d'une grande adresse pour anéantir le dessem pernicieux de ce misérable. Mais, au lieu de tirer avantage des sainctes inventions de ce bon Père, comme laraignée convertit tout ce quelle mange en venin, il se laissa de sorte posséder à la rage qu'il chercha le moyen de le faire mourir: « Ta demeure est au milieu de la tromperie, ils ont parfraude refusé de meconnoître'. » C'est le leproche de Dieu aux mauvais, comme étoit celuy duquel nous parlons. Ce que j'avoue de plus étrange fut qu'il inventa des impostures exécrables contre luy afin de pouvoir achever son malheureux projet avec plus de liberté.
L'exécution de ce mauvais {)rojet luy étoit d autant plus aisée I. JùnJmic. IX, 6.
qu'étoit grande sa fnalIr;o, aidée de ce qu'en ce païs il n'y a point de justice pour examiner avec forme la vérité & la séparer du mensonge. Le prernifîi' qui se pleint gagne sa cause, & ainsi l'acusé est condamné sans autre preuve, coupable ou non. Dieu, qui est protecteur fiflel de l'innorent, conserva celle de ce lion Père, que l'on pretiii<loit injuslenient (jpiimer, en celuy qui s'engageoit si avant dans les intérêts de sa gloire, par un elfil illustre du ressort de sa puissance, comme i}i\ ouvrage digne de sa droite. Sur ce point que ce mauvais homme devoil donner l'éclat à sa ('(juspiralion, iJieu ouvrit les yeux de son âme à ce qu'à la faveur de sa lumière il reconnût sa faute, & à môme frappa son cœur de regret de l'avoir jamais conceue, & ce coup fit sortir des larmes de ses yeux.
Quoyque je n'aye produit (|ij'ijri exemple qui touche seulement le l'i. I*. Pierre, si est-ce que mes mémoires disent en gênerai qu'en d'autres occasions tous deux ensemhle ont soudert des maux extrêmes par la malice des hommes & l'invention du diable.
Ainsi afermis, ils ne craignoient pas les orages (pji cho(pjoient leurs interests. mais leur [)lus sensible déplaisir éloit le péril eminent de l'apostasie des Chresticins, & entr'aulres <les François, descpjcls quantité, mesrnc de 1 équipage de M. le Commandeur, se rendirent enfin Mores, à la moindre semonce ipj on Ir-iir en (it de i;i part du Itoy. Voilà qu'il l(!ur ariva ce qu'ils craignoient tant; c est le peu d'assurance qu'il y a aux paroles des hommes; c'est la faiblesse de leur esjirit tSc jusques où va l'excès de leur amour-propre. Je ne puis mieux donner à connoislrele zèle, à ce propos, decesexcellen» religieux que jjar eux-mêmes. Et, si j'^ m; le |)roduis pas autantde fois que) en rene(jntre les éclats, au moins je le dorme à reprises, à mesure que les nouveaux sujets m y engagent.
J'ai rencontré une lettre du aO d'aoust de celte année, qu II [le l'i !', Pierre] écrivoit à monsieur le Chevalier, dans laquelle il prédit sa mort prochaine en termes exprès, l'asseuranl que l'hyvcr suivant ne passera pas qu'il ne meure avec ses compagnons, & dit que si quelqu'un rechape, cpie ce sera par une fort spécial*; providence de Dieu, comme de vray il est arrivé, & semble que Dieu n'en
HISTOIIIK Di: LA MISSIOA- DES I>P. CAPl CI>S Al MAltOC I -,(
ail conservé ce peu, sinon pour faire connoîlre la vertu exceUenlede ces nouveaux aposlrcs d'Afrique.
I.e rov de Maroque, lassé de tant de remises \ de promesses saiisefet, quinavoil même receu iellrcsny du Hoy, ny de monsieur le Chevalier, sinon celle qui ariva pendant la maladie mortelle du ]\o\ son père', ik lacpiellc par malheur fut inutile à cause de celte mort, iS: qu à son avènement à la couronne il eut des afairesqui luv en emprcherenl le souveiiir: de sorte que ce jeune prince, plein d honneur A; de courage, creut <pie les espérances dcscpjeiles ces hons l'eres l'avoientenlrelenu si longtemps choquoient lun «Se l'autre, et dans ce sentiment il protesta à l'un de ses mignons qu'il en vouloil voir une fin. faisant tous les Chre^tiens Mores.
Il est certain qu'il n y eût pas eu grand peine en plu.sieurs, lesquels y avaient de la disposition, lassés d'attendre une liherté imaginaire, croyant la rendre veritahie par ce moyen. Beaucoup d'entre eux, picqués contre ces pauvres Pères, nienassoient de les perdre en les envelojiani dedans leur propre ruine.
Mais ces deux esprits généreux s'afermissoieni dans les épreuves. Leur patience a plus paru dans les rencontres qui l'ont voulu ahatre, A; l'ingratitude a fait redouhler leurs services; plus ils ont reconnu de foihiesse dans la vertu, il> ont d'avantage travaillé pour la fortifier, ils ont vaincu la malice fiar leur fermdi' : \ iciir- soin^ cii ont éludé les artifico.
Ils ne les épargnèrent pas pour surprendre les lettres que quelques ca|>tifs ('crivoieiil pour se déclarer Mores. \ empèchoient par leurs amis que le Ho\ n en eût la cofmois.sance. Ce qui en efet leur réussit avec grand heur plusieurs fois. Dieu henissant leur dessein qui n a\oil pour ohjet d'autre principe sinon lâchante. Ce qu'ils eussent loujf)urs continué, si le Roy. de son mouvement, ne se fût avisé de mander les captifs l'un aprfcs l'autre; ce qui fit résoudre ces hons Père» à lever les veux \ les mains au ciel, par continuelles «.V; ferventes oraisons, pour recommander à Dieu la nécessité qui étoit
I V. {>. iCi cl iiulo I.