‹ Les sources inédites de l'histoire du Maroc de 1530 à 1845Chapitre 160 sur 362 · lUIX-NOVEMBRE T 63o · texte numérisé non relu

lUIX-NOVEMBRE T 63o

le succès des nouvelles qu'on luy avoit apportées. Mais, nen voyant point les efTeis, ny la moindre apparence de pouvoir rien conclure de ce qu il desiroil avec le roy de Marroc (l'esprit duquel estoit préoccupé de pensées bien différentes) , il se disposa tout-à- fait pour s'en retourner en France. Neantmoins, avant que ce faire, il voulut escrire tant au gouverneur d'Azaffy qu'aux esclaves détenus à Marroc,

Par les lettres escrites au Gouverneur, il se plaignoit du peu de fruit qu'il retiroit de son long & pénible voyage, & du peu de satisfaction qu'il remportoit d'un séjour de deux mois employés à la rade d'Azaffy, sous espérance de conclurre une paix honorable au roy de Marroc & avantageuse à tous ses subjels. Il luy remonstroit en oulre que l'alliance & confédération des roys de France ayant esté tousjours recherchée par les plus grands princes de la terre, il ne pouvoit s'estonner assés du sujet qui avoit meu le roy de Marroc d'en tenir si peu de compte; qu'il ne pouvoit toutesfois se persuader que ledit roy son maistre s oublias! jusqu'à ce point que de mespriser les sincères intentions de Sa Majesté Très-Chrestienne, ou qu il eust à desdain son amitié, de laquelle tant d'autres potentats se sentoient favorisés &; protégés, avec non moins de contentement que de profit pour leurs peuples ; qu il croioit plustost que les oreilles du Roy auroienl esté prévenues par quelque autre mauvais conseil totalement contraire au bien de son Estât, lequel, estant enfin recognu, luy laisseroit en l'âme le regret d'avoir perdu une si belle occasion, qui meritoit mieux d'estre embrassée que négligée. Sur la fin de la lettre, il remercioit le Gouverneur susdict de la peine qu'il avoit prise cy-devant pour faire réussir ceste negotiation, le priant au reste de luy continuer l'affection qu'il avoit tesmoignée jusqu'à présent, soit en procurant que les esclaves fussent traités avec plus de douceur & courtoisie, soit en donnant advis au Roy son maistre de tout ce qui sestoit passé en la conduite de ceste affaire ' .

A ceste lettre le sieur de Razilly voulut (poui'la rendre plus agréable

I. CpUelcUrcde. Razilh. dontlecontcmi Clirvalier, on restant deux mois en rarl(^ de

dut être transmis par le gouverneur de SaG Safi. Ce fut donc par duplicité qu'il prit le

à Moulay Abd el-Malck, établit que le Ché- change dans la lettre qu'il adressa à Louis

rif était parfaitement au courant de la très XIII le i novembre i63o. V. infra. Doc.

grande patience dont avait fait preuve le XLV'"*, pp. 352-354-

RELVTION" DITE DE .IKAN AintWn "MISTAPH^ .327

& persuadante) joindre un présent de douze pièces fines de luile de Cambray, que le Gouverneur récent volontiers, sans faire pourtant autre responce que verbale, ayant donné cliarge à un de ses domestiques de remercier en son nom ledit sieur chevalier de Ra/illy 6: lasseurer de ses parts quil avoit beaucoup de regret de ne l'avoir peu servir plus utilement, & qu'en toutes occasions il seroit bien aise de luy pouvoir rendre quelque tesmoignage de sa bonne volonté ; enfin qu'il auroit souvenance de ce qu'il luy recommandoit par escrit & tacheroit de faire entendre fidèlement au Roy les particularités & circonstances de ceste negotiation, incontinent que ledit roy son maistre auroit quitté le soin de ses nopces pour reprendre le train de la police & administration des affaires du royaume, lesquelles il semljloit avoir mis tout à lait en oubli pour donner toute l'attention de son esprit aux dances, festins & resjouissances qui ont accoustumé de suivre les solennités d'un royal mariage'.

La lettre escrite aux esclaves conlenoit le motif du partement des vaisseaux françois des cosles d'Affrique pour s'en retourner en France, avec le desplaisir extrême que tesmoignoit avoir ledit sieur de Razilly, ne pouvant ceste fois remettre en lil)erté les esclaves susdicls: qu'il avoit désiré ceste délivrance avec une trèsgrande passion, 6[ que cesie seule considération l'avoit retenu à la rade d'Azaffy près de deux mois', non sans beaucoup de dangers, & contre toutes les raisons & expériences de la marine. Et, puisque le mauvais temps le conlraignoit de desloger sans avoir l'accomplissement de ses souhaits, il les exhortoità la patience ik à la constance: à la patience, afin de souffrir, sans murmurer contre les décrets du Ciel, les incommodités de leuresclavage ; à la constance, afin (pie. par le moven de ceste vertu, ils demeurassent fermes & résolus en la religion catholique, sans que la crainte des tourments ou la douceur des promesses esbranlassent aucunement leur foy & leur fissent faire banqueroute à leur croyance. Il les exhortoit en outre de mettre leui' [)rincipale confiance en Dieu & de chercher

I. Sur 11' mariage de Moulay .\bcl cl- l)or. I,. jip, .'i8'^-388. Malckavcc iino fillo de la tribu de*; ChebAna a. Kxactetneiit, tlopuis lo .3i aoi'it. flalf de

et sur les orgies et les cruautés auxquelles l'arrivée de lla^illy devant SalUV. ci-dessus.

leCliérir se livra à celle occasion, V. infra, p. 3 iG), jusqu'au i i ocl.. date de son départ.

SaS .iLiN->ovEMBnE i63n

le remède de leurs afflictions dans 1 assiduité des prières, où ils pourroient trouver beaucoup de consolation pour y destremper le fiel de leurs amertumes. Pour toute conclusion, il leur donnoit des asseurances de son brief retour & leur promettoit de moyenner de gré ou par force leur délivrance.

Cecy estant fait, et le parlement des vaisseaux ne pouvant estre différé davantage, le sieur de Razilly assembla le Conseil, où d'un commun consentement fust délibéré de quitter les costes d'Affrique, un plus long séjour ne pouvant estre de là en avant que trop bazardeux & préjudiciable. La resolution estant prise, on trouva bon de la rédiger par escrit, ce qui fust fait de la sorte :

Procès-vehbal de la delibehatiox a bord de « LA Licorne »

Rade do Safi, 12 octobre i63o.

Ccjourd'liuy 12. jour du mois d'octobre i63o, le cbevalier de Razilly, premier capitaine de ladmirauté de France, chef d'escadre &c., en présence des Révérends Pères capucins à ce appelles, a fait assembler le conseil de marine, afin d'adviser conjoinctement avec monsieur Du Challard, vice-admiral de la ilolte susdicte, ensemble les officiers d'icelle, à ce qui seroit nécessaire pour le service du Roy ou accomplissement des ordres prescrits par monseigneur le cardinal de Richelieu. Où il a esté représenté qu'il y avoit jà long temps que la (lotte susdicte estoit arrivée es costes d'Affrique & rade de la ville d'Azaffy, d où il avoit esté escrit plusieurs fois au roy de Marroc, auquel mesme avoit esté envoyée la depesche de Sa Majesté Très-Chres tienne, sans toutesfols avoir receu responce depuis deux mois & demy ' en ça qui s'estoient inutilement escoulés. Pour ces considérations susdicles ik pour ce que d ailleurs les excessives tourmentes (causées par les vents qui maistrisent ordinairement ces costes dès le commencement d'octobre & feste de sainct François) rendent la demeure que les vaisseaux y font pleine de danger & de bazard, il a esté résolu d'un commun accord audit

I. Il y avait en réalité deux mois à Pallot une lettre pour le Cliérif et une peine (i5 aoùt-iî octobre) que IJazilly pour le gouverneur de ce port. \. supra, avait fait porter à Safi par le capitaine pp. 3io-3i3.

RELATION" DITE DE JEAN AHMXNT) AH'STAPHA •^9.Çf

consfil que, le vont d'avalsiirvciianl. les \ aisseaux levoronl lesancres pour seslever à la mer. »k, faisant la route à la traverse de France, tacheront de gagner en toute seureté leur rendés-Aous, qui sera à La Rochelle ou à Brouage.

Fait à la rade d "AzalTy le jour >S: an que dessus.

Signés : le chevalier de Razilly & Du Challard.

Et le mesme jour desdits mois & an, le \-ent d'aA'al estant survenu, avons (suivant l'advis & resolution ey-dessus mentionnée) mis les voiles au vent pour faire nostrc route en France & afin d'éviter la [lerte des vaisseaux. Lesquelles choses nous avons jugé à propos pour le service du Roy & accomplissement des ordres de mondit seigneur le Cardinal &c.

Nos vaisseaux donc, ayanslevé lesancres le i a. du mois d'octobre, furent accompagnés d'un vent si favorable que le dernier jour d'octobre monsieur de Razilly se trouva à la veue de Belle-Isle, située es costes de la Bretagne, à six lieues du rivage, & esloignée de Ilennebont ik de Kimperlé environ dix lieues.

Sur le soir du mesme jour survint une tempeste qui dura bien /l8 heures, après lesquelles, la mer s'cstant rappaisée, nos gens recogneurent pleinement l'isle susdicte, près de laquelle ils découvrirent une patacbc de S. Sebastien armée en guerre, qui donnoit la chasse à (|uelques navires marcliands, lesquels par bonheur se sauvèrent sons le pavillon de Sa Majesté.

Ledit sieurde Razillv, après s'estre un peu rafraichy à Belle-Isle, eu pailit le >.■'). (le no\ ('iid)r('. \ le mesme )()nrallii mouiller l'ancre en la rade de l'isle de Ré, d oii il deslogea h^ 20. du mesme mois pour gaigner lirouage, suyvanl le commandemeul qu'il eu avoit de Sa Majesté & l'ordre; receu de monseigneur le Cardinal, afin de rendre lidellemeiit compte de sa navigation, en laquelle il avoit employé cinc| mois, sçavoir despuis h- ao. de juui [usepiau :>.h. de nnvemhi'c.

Voila succinctement, Amy Lecteui'. le récit véritable de ce voyage, suyvaut le meninii-e de monsieur de Razilly cpii m'a esté

,Srio .ujiN-NovKMBRr: i 6.S0

mis en main, liien que non pas avec l'ordre que je luv ay donné pour ta satisfaction particulière. Je t'asseure que la nature des choses, la vérité des occurrences, ny les circonstances des traictés qui s'en sont ensuyvis n'ont receu par mon moyen aucune sorte d'altération. Les paroles seules y ont acquis tant soit peu de changement, m'estant elTorcé de te les présenter avec autant de politesse que mon esprit et le subjet l'ont peu permettre. J'ay retranché de cette narration beaucoup de missives, afin qu'au lieu d'un voyage, tu n'eusses point occasion de prendre ce livre pour un recueil de lettres. Tu ne le doibs estimer pourtant moins entier, pour ce que, si j'ai osté aux lettres leur- forme, je ne t'ay pas au moins desrobé leur matière. En un mot, tu y rencontreras la mesme cstolTe sans fard ^; sans déguisement, n'y ayant que la phrase & la liaison de la pièce ijui soient un peu différentes de l'original. A quoy je n'eusse nullement touché, si je n eusse creu en mesme temps le faiic plaisir tS: contenter la curiosité, passant la lime par dessus un ouvrage qui. pour avoir esté conceu au milieu des flots (s'il faut ainsi parler) pour servir seulement de journal, n'avoit peu atteindre la perfection requise, celuy sous la sage conduite duquel ce voyage a esté entrepris s'estaul voulu monstrer plus soigneux de bien faire que de parler avec élégance'.

Or, d'autant que les autres voyages donnés au public par les autheurs d'iceux, outre les exploits et avantures des entrepreneurs, comprenant encore les descriptions des lieux, tant en gênerai qu'en particulier, les plus remarquables singularités qu'on y découvre, les façons de faire des habitans »S: leur religion, les commodités & incommodités du pays, et que neantmoins il n'y a rien de semblable en celui-cy, j'ay pensé qu'en siqîpleant à ce défaut par mon propre labeur, je pourrois obliger les esprits curieux qu'un louable desirdesçavoirce qu'il y a de beau & de remarquable hors de leur patrie incite à mettre quelque heure de loysir en la lecture des livres. Geste raison seule ma donné la volonté de joindre à la [)recedenlc narration un traicté sommaire »S; raccourcv des roiaumes de Fez iN;

I. Celti' phnisr inili(|iic cl.iircmoiit que telle qu'elle fut publiée, a du moins été comla licliUlou. si elle n'a pas été rédigée parle posée avec son journal et ses documents, elievalier de Itaïillj- « au milieu des llots)). Cf. supra, p. 3o^, note i.

RELATION niTE DE JEAN ARMAND MUSTAPHA

de Marroc (principales portions de 1 Afrique) le plus méthodiquement qu'il me sera possible ; espérant qu'il ne fournira pas peu de lumière, tant pour l'intelligence de ce voyage dernier que les François y ont fait, comme de ceux qu'on prétend y faire à l'advenir. Ceux qui sont sçavans en la géographie, s'ils n y peuvent rien apprendre de nouveau, à tout le moins y trouveront-ils de quoy fortifier iS: affermir leur mémoire, on relisant les noms des lieux desquels ils ont dcsja cognoissance ; À: les autres y rencontreront par avanture quelque remarque pour leur instruction ou pour leur contentement.

Geste pièce doit quelque chose aux observations d'Armand Mustapha, Turc de nation, cpii pour avoir veu & hanté longtemps parmy les Mores, ik pour estre encore plein de vie, faisant profession de la religion catholique ik enseignant dans ceste ville de Paris les langues estrangeres, peut, comme tesmoing oculaire, rendre raison d'une partie de ce qui s'y trouvera couché par esci'it. Je ne nieray pas toutesfois que les liArcs ».V les autheurs, tant anciens que modernes, n'aienl contribué d'a\antage à ce mesme dessein, ainsi que tout homme d'entendement pourra voir, s'il veut prendre la peine de jetter les yeux sur ce petit ouvrage \ le lire avec attention. Venons donc maintenant au point, ik. sans nous amuser à faire de longues préfaces, commençons de traiter ce que nous avons entrepris.

Quittant La MaiTiore (après avoir fait quatre lieues de chemin le long de la cosie), on rencontre la ville de iSalé', retenant encore le nom ancien Sala, que Ptolemée & Pline luy donnent. Elle est à

I. Il n<^ somblepas (|ii'.\rman(l Mustapha I'. Dax, llisl. de Barbarie ettlcses corsaires,

ait connu (lu .Maroc autre chose que la ville pp. I'j8-i8i de l'cd. princeps. Il a paru

(le Sal('' ; c'est p(jurquoi on a jug('' itnilile de inutile de donner des extraits de ce dernier

reproduire la description g(jographiquc des ouvrage rpii, pour le Maroc, n'est pas une

autres parties du Maroc que l'ouvrage donne source originale.

d'après les auteurs du temps. Cette descrip- 2. Salé-lc- Vieil. La distance r(^elle(le l'jl-

tion de Salé se retrouve en partie dans \i- Mamora à Sali!-le-\ieil est de v.7 kilomètres.

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l'emboucheure du fleuve Buragrag (nommé dans le mesme Ptolemée Sala), ayant à l'opposite, de l'autre costé de la rivière, la cité de Rabat, de laquelle elle peut estre esloignée d'un quart de lieue. Il Y a encore en ce mesme endroit sur la rivière de Buragrag (que Mercator appelle Rabata) une autre ville nommée Sela ou Sella ', mais elle est loin de la mer environ demie lieue.

Quant à la ville de Salé, de laquelle il a esté fait mention cy-dessus, il faut quelle soit fort ancienne, puisque Ptolemée & Pline parlent d'icelle. jNeantmoins. ayant esté ruinée par l'injure du temps ».V; longueur des années, Abdelrezzac ', fils d Abdala, roy de Fez et Marroc, la fist rebastir et y apporta la meilleure partie de ses trésors, suivant la maxime des Mahomctans, qui font magazin d'or & d'argent en ce monde, croyans qu'il doive leur servir en l'autre. Maintenant \ ceste ville ne recognoist les roys de Marroc que par forme d'acquit, depuis que les Andalous ou Mores de Grenade, chassés il n'y a pas trop longtemps d'Espagne' s'en sont rendus maistres. Le roy Abdelrezzac leur avoit permis de s'y habituer, mais eux ingrats, après tant de bien receu, se sont soustraits peu à peu de l'obéissance qu ils dévoient à leur prince légitime, & au milieu de la monarchie ont jette les fondements d'une petite republique". Pour cest effet ils ont establi leur Divan, qui est comme la maison de ville destinée pour tenir le conseil & faire les assemblées toutes et quantes fois que l'occasion le requiert. Les chefs de ce conseil sont les personnes les plus qualifiées de la ville, c'est à sçavoir

I. Sella, ChcUa. Celle ville appelée par qu'il soil possible, en l'absence de toute

Marmol Mcnçala est la plus ancienne des date, de rétablir quel est le souverain du

cités fondées à l'embouchure de l'oued Bou Maroc qu'il appelle Abdelrezzac. Il scmbli'

Hegrag ; elle fut abandonnée en Ii54, au d'après les faits rapportés qu'il s'agisse de

temps de la dynastie des Edricidcs, pour Moulay Abd el-.\lakk bon Zidàn. Cf. D.vn,

l'omplucement de Salé. Chella retrouva un éd. 1687, p. 17.5.

moment de prospérité sous la dynastie des 3. L'auteurcorameticiuneerreurdanssa

Boni Ml rin qui la choisiront comme le lieu description : tout ce qui suit se rapporte non

de leur sépulture. Cf. Godard, p. /i5 ; à Salé-le-\ ieil mais à Salé-le-Neuf (Rbat).

Castellasos, Hist. de Marruecos, p. log ; V. supra, Inlrod. crit., p. 193, note !i.

BuDGETT -Meakin, Thc Lonil of Ihe Moors. !i. L'auteur fait allusion à la dernière

pp. 176-177 ; Marmol t. II, f. 77 ; Abd el- expulsion des Moriscos qui avait eu lieu en

Halim, Roudh el-Kartas. 1610.

1. I.cs connaissances historiques d'.\r- 5. Sur l'origine de la République de

m;nid Mustapha sont trop peu précises pour Salé, \ . Introduction critique, p. 187.

RELATION DITE DE JEAN ARMAND MUSTAPHA

le Marabout, qui esl le chef de leur loy, le Moula, qui est comme son vicaire. l'Admirai de la ville, le Gouverneur du fort, cl le Clieik, qui est comme le prestre de leur loy. Sans ceux-là il ne se peut conduire ou expédier la moindre alfaire qui se présente.

Ces rebelles de Salé, craignans un jour d'eslre chastiés par leur prince, ont fait fortifier la ville de telle sorte qu'il sera bien malaise d'ores-en-avant au roy de Marroc de la remettre sous son obéissance. Le havre d'icelle a esté d'autres fois comme une esclicUe de marchands anglois, flamands, hollandois & autres. Depuis que les navires sont dans ledit havre, ils demeurent sur le fer ' en loulc asseurance : mais l'entrée d'iceluy. estant tout parsemé de sable 1^; de quantité de petits escueils, elle ne peut estre que fort malaisée. Aussi l'orage y est parfois si grand que les vaisseaux sont contraints huict, voire quinze jouis, avant (juc pou^oir rencontrer la commodité du passage.

Il y a une forte tour pour défendre lentrée du havre, nommée Felcacre, que les Andalous ont fait bastir, 6c l'ont garnie de bonnes pièces de fonte qu'ils ont eues des Hollandois.

La forteresse oii demeure l'alcaïde (c'est-à-dire le gouverneur) est aussi très-bien pourveue. C estoit au temps passé le serrail, oîi les rois de Marroc tenoient huict cens concubines, sous la garde des eunuques, nommés en leur langue abd khassi^

Ija chapelle où le marabout fait sa résidence est à un demy quart de lieue de la ville, sur le bord de la mer. Ce marabout jouist du territoire qui est tout à 1 entour. du revenu duquel il s'entretient avec quinze ou seize religieux, qui ordinairement luy tiennent compagnie.

Joignant la cha])elle dudil marabout, se void un bastion nommé Haytan, gardé par quelques soldats «S: muiiy de quelques pièces d'artillerie.

Non loing de ces lieux, on trouve un beau parc entouré de murailles qui occupent trois lieues de circuit. Abdelrezzac avoit eu dessein d'en faire un païadis terrestre pour y finir le reste de ses

1. Sur le fer, c'est-à-dire: sur leurs an- Iré. — Les eunuques sont rares dans les se crcs. V, Jal, Glossaire nautique. rails chériCcns dont le service et la garde

- - sont presque toujours assurés par des fcm-

2. Abd kUssi ^o^ J.C. Esclave cl.i- „^^ y ,„y^„ ^ ^^^^ „^^^ ^

33'| JUIN-NOVEMBUE 1 63o

jours en lepos ik tranquillité : mais aiant esté adverti que la sultane Hayque avoit esté veue se jouant avec trop de privauté à un eunuque, il en conceut un tel dépit qu'il commanda sur l'heure qu'on discontinuas! le travail commencé, au lieu duquel il se misl en teste de l'aire bastir une superbe mosquée dans Marroc. Ce qu'il exécuta peu après.

On peut encore voir dans ladicte ville de Salé les ruines d'un très-beau palais, qu'on croit avoir esté le lieu de la sepullui'c des rois de Marroc & des princes de leur sang. C'a esté sans doute un somptueux bastiment, comme on le peut juger par les colomnes de marbre qu'on en lire tous les jours.

De 1 autre costé de la ville y a un Ajrl chasteau qui la commande, nommé Caretane', & une lour appelée Ladallan^. Au pied d'icelle habitent des Arabes, en un lien dit Raval ou Rabat''. Ces Arabes sont ordinairement en mauvaise intelligence avec leurs voisins, pource qu'estant fidèles à leur roy, ils refusent de prester obéissance aux rebelles de Salé. A la vérité l'empereur de Marroc qui règne à présent a fait ses efforts pour recouvrer Salé, mais les armées qu ila envoyées pour cestefPect n'ont pas beaucoup avancé ; de sorte que, voiant la force inutile, il s'est voulu servir des Ai'abes de Rabat, lesquels par finesse cuiderent surprendre la ville ces années passées. Car, tandisque les Grenadins esloient occupés dans les mosquées à célébrer leur Kayran ' en mémoire du sacrifice d' Abraham, les Arabes, prenans l'occasion au poil, entrèrent en troupe dans Salé, cuidans facilement s'en rendre les maistres. Or il faut remai quer que ny les femmes ny ceux qui ont quelque ulcère sur leui- corps n'assistent point à ces solennités & ne vont point au monsalla" (qui est le lieu destiné pour les prières). Les femmes n'y vont point, pour ne servir aux hommes d'un subjet de tenta-

1. Carelane. Mot défiguré parunetrans- 4- Kayran ; il faut restituer : Beiram, la criplion défectueuse et qu'il est difficile de Pàque musulmane.

restituer. :: ' >

2. Ladaltan. Probablement: El Hassan, 3. Monsalla. mosalla J.^ , enclos gé-

3. Les Espagnols désignaient souvent la néralement en dehors de la ville, dans leville de Rbat parles noms de: flouai, £rrauaZ. quel la prière se fait en plein air, aux De là une tendance 5 regarder Rbat comme jours de grandes solennités où la mosquée

un faubourg (en espagnol ; Arrabal) de Salé. serait insuffisante pour contenir les fi- I.p ['. Dan reproduit cette erreur. V. Da.n. dèles.

RELATION DITE DE JEAN ARMAND MUSTAPHA

tion <5c n'empesclicr Icffct de leurs prières : d autant (|iu' c'est une maxime parmy ceux de ccste nation que. si à un tel jour un liomme avoit regardé le visage de quelle femme que ce fust au temps de l'oraison, il screndroitàlinstant criminel & indigne d'estre exaucé en ses demandes. Quant aux autres, ils croient que la saleté »&les immondicités de leurs corps apporteroient quelque pollution aux lieux sacrés. Voila pourquoy ils aiment mieux se tenir cliés eux, pour ne point profaner par leur présence ce qu'ils estiment plein de saincteté.

Les Arabes doncques de Habat estans deuement informés de toutes ces façons de faire (à l'iieure que ceux de Salé cstoient dans le monsalla comme nous avons dit) se mirent en debvoir d'entrer dans les maisons des babitans, jugeans probablement que, n'y ayant alors que des femmes seules, ils n'y trouveroient pas grande résistance. >S: que. sans beaucoup de peine, ils se pourroient saisir des armes tant oircnsives que défensives, & tenir bon là dedans jusques à l'arrivée du secours tpie le roy de Marroc leur dt'voit envoyer. Toutesfois, ceste entreprise réussit mal. Car. soit qu'on se doutast de quelque traliison. ou bien que ce fust la coustuinc en telles occasions, on avoit fermé les maisons. De façon que, pour y entrer et exécuter leur dessein, les Arabes furent contraints d'user de violence en enfonçant les portes. Le bruit qu'ils faisoient obligea les femmes à prendre les armes pour la defence de leurs vies et de leurs biens. Et, cependant qu'elles faisoient courageusement résistance, un Grenadin, qu'une fistule lacbrimale ' dont il estoit incommodé en 1 une de ses jambes avoit retenu dans son logis, cust soupçon de ce qui estoit arrivé. Voila pourquoy, mettant la teste à la fenestre. il se mit à crier par trois fois : Alla lieber". & autres paroles accoustumées en semblables accidens, lesquelles ont parmy les Mores autant d'efficace que le son des cloclies ou le tocsin parmy les Cbrestiens. Ces paroles (recueillies par les voisins de celuy qui les profera le premier) ayans couru de main en main, arrivèrent jusques aux oreilles de ceux qui estoient occupés à la de-

I. Il semble difficile d'admettre que Jean cette grossière erreur. .\rmand Mustapha qualifié « chirurgien de ^

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