MEMOIRE SLR LE MAROC
cousin du roy de Marocque ' révolté de son obéissance. Le frère cludict Roy y est maintenant reffugic ', craignant la cruauté et barbarie de celui qui tient, il y a trois ans, un de ses autres frères prisonnier à Maroque\ Cette ville est capitalle du royaume qui porte son nom ; elle a une assez bonne rivière qui desgorge dans 1 Océan *, mais ne lui sert de rien au tratricq. d'autant rpie les Espagnol/ en ont occupé 1 amboucheurc ' ; ceux de Toutouan et de Saalé y portent les marcluuuliscs qu'ils acbcpleni des Clireslicns.
Argillc ou Arzilleesl une petite ville située sur le bord de la mer Oceane, quelque i5. ou 20. lieues dehors le Destroit, au pied du cap Spartel ; ses murailles sont basses et fort ruinées et ne paroissent que connue vieilles niazures ; elle est néanmoins assez peuplée et abondante en l)led, qui fait que les navires y abordent. Les liabitans sont aussi Maures, ont quelques doubles cbalouppes pour la pesclie et mesme se meslent depuis peu de piralcr surmei-, atlacquan les vaisseaux marcbandz hu-squ'ilz les connoissent foibles. C'estcelle ville que Dom Sebastien, roy de Portugal, tcnoit assiégée, lors qu'il donna la malheureuse bataille oii il se perdit avec son armée '^.
La villede Saalé, qu'on appelle leNouveau-Saalé, est située sur le bord de 1 Océan. quel(|ue ciricjuante lieues du Destroit. à l'entrée
1. Cousin du roy de Marocque, Moulay .Vbd il-Malck ben ech-Choikh ; ce prince était mort de la peste sans laisser d'héritier en 1627.
2. Ce frère de Moulay .VI)d el-Malek ben ZidAn était Moulay \hmed . Ce prince, après s'être réfugié à Fez, tenta de se faire proclamer (5 novembre 1627). Mais il se rendit odieux et fut emprisonné le 1 2 août 1 C28. Après une longue captivité il s'évada en 1606, déguisé en femme, etcberclia à prendre sa revanche contre les habilanls de Fez, avec l'aide dos tribus arabes. Cf. Fi.-OtFRÀx I , pp. 3gi-3g7, !\oi ; i" Série, .Vngleterre, Relation de Cholmley, 1671 ; et infra. Doc. CI, p. 58G.
3. Il s'agit ici de Moulay el-()iialid (pii s'était enfui, ;i l'avènement do Moulay .Vbd i;l-Malck, auprès de Fl-.Vyachi. l'ris ensuite
par le Chérlf, il fut retenu prisonnier jusqu'à la mort do celui-ci à qui il succéda. Cf. /'" Série, Angleterre, Rapport de J . Ilarrison, 25 juillet iG3i et El-Oufhàni, pp. /io5-.'i07.
'1. L'oued Sbou.
ô. .Mlusion à la prise d'El-Mamora en i6ii. On sait que ce repaire de pirates se trouvait à l'embouchure de l'oued Sbou
appelée par les indigènes : I\]-lliilk \\>-\
le goulet.
6. Contrairenieul à l'assertion de l'auteur, la ville d' Vrzila ne fut pas assiégée par D. Sébastien ; celte place appartenait au royaume de Portugal ; elle fut évacui'o en i58g. Cf. El-Oufràni, pp. 263-264 et Ltiz DE Menfzes, Ilist. de Portuy. restaurado. t. I, p. 37.
36') COMMEJJCEMENT DE I 63 I
d'une rivière (|iii va quelques liuict ou neuf lieues en terre' et passe le long d'une petite ville distante de Saalé deux petites lieues: cette petite ville est foiblc et a bien peu d'hahitans. lesquels obéissent au Roy et à ceux de Saalé à cause du voisinage et du Iraflicq. Ils n'y veulent laisser entrer aucun Chrestien et sont Maures fort zélés. C'est en cette ville où est le sépulcre menioiable du grand Jacob Almansor qui conquist les Espagnes, comme aussi de quelques autres roys de Maroques'. Elle se nomme SchcUes'. Et pour dire ce qui est de Saalé, c'est, àmonadvis'ct au jugement de plusieurs, la plus belle et agréable demeure de toute la coste d'AlTrique, l'air y estant tempéré, la terre bonne par excellence et les eaues douces à commodité. Il y a ville et cliasteau avec un port pour tenir ôo. vaisseaux de deux ou trois cents tonneaux; le cliasteau est fort d'assiette et nouvellement fortifié de fossés et ravelins, y ayant dans iceluy un gouverneur et quelque trois centz hommes, Maurisques chassés d'Espagne : la ville peut avoir mil ou douze cents hommes de combat et est aussi peuplée de Maurisques chassés d'Espagne, qui ont leur gouverneur autre que celuy du chasteau', les ungs et les autres reconnoissant le Roy et disant qu'ils luy gardent sa ville et forteresse, mais ils ne lui obéissent en rien et ne lui paient aucuns dcbvoirs\ Ils sont grandement enrichis du butin qu'ils ont fait sur la mer, où ils ont dej)uis dix ans pris et pillé plus de mil vaisseaux chrestiens de toutes nations, faisant les hommes esclaves et les traictant comme chiens, à la honte et confusion de la Chrestienté dont le moindre prince, voire la moindre ville maritime, peut ruisner ces forbans infidelles, par le moien de trois ou quatre bons vaisseaux de guerre qui les tiendroient assiégez dans leur port, comme monsieur de Razilly a faict ces deux années passées'; en sorte qu'après leur avoir pris et bruslé
1. On ne connaissait alors que le cours du mémoire avait vu Salé.
inférieur de l'oued Bou Regrag. Enréalité 3. Sur les gouverneurs de Salé-lc-î<euf et
ce cours d'eau s'enfonce au cœur du Maroc, de la Kasha,c(. Introduction critique, p. ig4.
et, sous le nom de oued Grou, il prend G. Cf. Ibidem.
naissance au Ari Haïan. 7. Allusion aux deux voyages consécutifs
2. Allusion aux tombes des princes de la accomplis parle chevalier de Razilly en iynastic des Béni Mcrin. 1629 et i63o. Ce passage est un de ceux
3. Schelles, Cliella. qui établissent que le mémoire est du com-
4. Cette expression établit t^ue l'auteur mencement de i63i. Cf. p. 358, note i.
MEMOlKi; Slll LE MAltOC
dix na\ires et harassé les autres (jui ne |)(uiv(iieiil entrer dans leuiport, il les a contraincts à demander la])aix au vn\ de Franec, rendre tous les esclaves françois et promettre n'en prendre plus à l'advenir, avec quantité d'autres articles de paix fuit advenlageux pour le trafficq, y aiant mesmeeslabli un consul françois avec exercice libre de la religion catholicque, apostolicque et romaine' en sa maison.
J'oubliois à dire qu'entre la ville et cliasteau de Salé il y a un grand enclos de murailles qui contient deux lieues et enclost la ville et le chasteau, les vii^nes. les prez. jardins et terres labourables, et en outre une vieille mousquée cpii a eneores (juclques 200. pilliers debout et en avoit autrefois 4oo., avec une grande tour quarrée qui est encores entière, haute et large, en sorte qu'elle peut porter du canon qui commanderoit par tout l'enclos. Deux hommes à cheval peuvent monter de front jusqu'au hault de la tour".
Meze ^ est une ville située proche la mer Oceane. 5. ou G. lieues de S'^-Croix : elle est ceinctc de vieilles murailles et n'est forte que d'hommes qui obéissent à un sancton', lequel les gouverne paisiblement, comme aussi tous les Alarbes ou Maures des environs, plus de Go. lieues à la ronde. Le trafficq y est fort bon, d'autant que le sancton y tient main forte ^ de façon qu'après avoir eu son passeport, les marchand/ peuvent aller librement à terre et y porter leurs marchandises, voire y estaler dans des tentes, et ce sans aucun péril d'csclavitude, car ledict sancton ne veut et ne permet qu on face esclaves autres que les Espagnolz et ceux qui en font aussi
1. L'auteur fait allusion àriindcsarliclos sur tout le pays au sud du Deren (Haut de la trêve du 3 septembre (V. p. 2g4) et .\tlas). Il s'était prononcé contre Moulay au consul P. Mazel que Razilly institua en /idàn dès 163/1 Çi" Série, Pays-Bas, t. III, vertu dudit article (V. p. 3ï8). Journal de Ftuyl, à la datedu 29 mars iGai).
2. I.a tour do Hassan, construite sous El .\yachi avait recherché son alliance (/'■'' Yakoub cl-Mansour (ii84-iigy) sur les Série, .Angleterre, A/c'moirs t/e J. //arrison, mêmes plans que les minarets de la Koutou- iC3o). Sa zaouïa était à Iligb dans le Tazebia et de la Giralda de Séville. rouait. Cf. p. 191, note 3.
3. Sur Meze(Massa),V. ci-dessus, p. 30 1 . 5 Surl'extensionducommerceeuropéen note 2. La distance indiqué-e est un peu dans le Sous pendant la domination de Sidi trop faible. .\li et sur le mécontentement qu'en éprou-
4. Le marabout Sidi Ali bcn Mobam- vait le Cbérif, V. i''' Série, Angleterre, med ben Ahmed ben Moussa. Sur les dlffé- années i635-i637, passim.
rentes appellations de ce santon, V. infra, 6. Sur la sécurité dont jouissait le com-
p. 573, note 3. — Son influence s'exerçait mercedansleSous,V. /6iticmetiVi/ra, p. 5.'|5
30G COMMENCEMENT IJE 1 63 1
Teroudan est une autre belle ville, quelque douze lieues en terre ferme ' ; il \ a encores des moulins à sucre et aljondance de cannes pour en faire, mais ils n'en ont l'invention^; elle est aussi en l'obéissance du sancton de Meze qui l'a achaptée d'un autre sancton aoo. ducats seulement. Ce santon de Meze est si puissant que luy seul pourroit chasser le Roy de son royaume ; mais ses parans et amys ne lui veulent permettre de s'esloigner d'eux. Meze est distante de Teroudan d'environ douze lieues.
Il y a encor une autre ville à dix lieues de Mougadou, tenue par un autre sancton.
Voylà sommairement les places que tiennent les Maures en celte coste de Barbarie depuis le Destroit jusques au royaume de Gago ou au Cap Verd.
Le roy d'Espagne y en a aussi quelques unes qui sont :
Septe^ à l'emboucheure du Destroit.
Tangel, procbe du Destroit, ville forte et grandement munie de canon.
La Rascbe est à l'emboucheure d'une rivière, est fort bien bastie et peuplée de quelques 3oo. familles d'Espagnolz.
La Mamore est aussi à l'entrée d'une rivière, sur le haut d'une montaigne fort roide du coslé de la mer, mais presque égale du costé delà terre. Il y a Soo. hommes de garnison et quelque 120. pièces de canon.
Mazagan est une autre ville sur le bord de la mer, forte et bien peuplée d'Espagnolz; les navires vont anchrer soubz la forteresse ; elle est distante de Maroques environ 35. lieues.
Je ne sçache qu'il y aye d'autres villes habitées en toutte cette terre du roy de Maroque, combien qu'il y en aye grand nombre de ruinées et désertées, tant dans la grande terre comme le lona; des costes où j'enay veu particulièrement deux, dont lune s appelloit anciennement Anafée*, et maintenant « la Ville aux Fourmis », d'aulant
1. L'auteur a parlé plus liaut de Tarou- 2. Mois ih n'en ont l'invention. Il faut
dant, sans désigner celte ville par son nom probablement entendre : ce ne sont pas les
(V. p. 36o et note 7). La dislance de la indigènes qui ont introduit les sucreries au
côte, c'est-à-dire de Massa, comme on le voit Maroc,
quelques lignes plus bas, est trop faible. On 3. Seple. Ceala.
compte 65 kilomètres de Taroudant à Massa. It- Anafée, Anfa, ancien nom de Casa
MÉMOIRE suit LE MAROC 36'
que les fourmis ont laiit molesté les habitans qu'ils les ont con- Iraiiicts de la quitter : elle eslencores la ])luspart entière, avec grande quantité de tours, et de loing fort s(;inhlable à la ville de Tours. L'autre se nommoit aneiennemenl Tite', et maintenant » la \'ille aux Lions », qui en ont chassé les liabitans.
Or, combien qu'il y ave si peu de villes, ce n'est pas que la terre ne soit bien habitée : mais cette nation qu'on appelle Alarbes, ou pour tnirux dire Arabes, demeure dans des lentes, changeant dhabilalion (jiiand ds \euleiil. Va- sniilgens qui vi\enl de peu, faineans. larrons et perfides, qui ont quantité de beslail et de volailles, mais principalement de chameaux et chevaux, sin'lesijuels ilz sont si addroielzque lonles peut dire les plus habdlcs du monde à courir et se manier sur un cheval : et. quand ilz vont à la guerre, ilz portent sur cheval pour lô. jours de vivres pour euixet jîour le cheval, n'ayant autre discipline militaire, sinon que chacun suit son chef d'adouar, qui est à dire village, car leurs habitations sont distinguées paradouars, et ordinairement tous les Arabes d'un adouar sont de mesme race ou famille.
Les villes qui restent pour le jourd'huy en toute cette coste des royaumes de Fe/ et de Maroqric sont celles-cy, par ordre dans le Destroiet :
Ouran, habité et gardé par les Espagnolz qui } font guerre continuelle.
Septc ou Sicutte. par les Espagnolz, à sept lieues d'Espagne.
Tanger, par les Espagnols.
Toutouan, par les Maures qui n'obéissent point au roy de Maroque.
Argile, par les Maures qui n'obéissent au Roy.
La Rasche, par les Espagnolz, est à l\. lieues d'Argile.
La Mamorc, par les Espagnolz, est à i g. lieues de La Rache.
Blanca; le surnom de « Villeaux Fourmis M, y emiuenle, de Mazagan aunnodos léguas
en arabe : Medineten-Nemel, n'est plus con- y que en los siglos arrasados muestra aver
nu dans le pays. V. infru, p. GOy, note 2. sido populosa, ya en sus sobervios edificios,
I. Sur cette ville, V. /'■' Série. l'rancc, t. circuito grande de murallas, bovedas,
II, p. SgS. Gespedes la décrit ainsi « Es Tite puertas, baluartes, temples, colunas, arcos,
mas que gran vestigio do una anliquissiraa lermas... (p. 5o6). Lesurnomde « Villeauit
ciudad edificada en esta costa, en sitio llano Lions )) n'est plus connu dans le pays.
368 COMMENCEMENT DE lC3l
Le Vieil-Saalé obéist au roy de Maroqiie et est à j^. lieues de Mamore.
Le Nouveau-Saalé à une demie lieue du Vieil, comme une République.
Anafée ou « ^ illeaux Fourmis » est déserte, ù u). lieues de Sale.
Azamoie obéist au Roy et est à lo. lieues d'Anafée.
Mazagan, au roy d'Espagne et est à 2. lieues dWzamore.
Tile, déserte, et est à 3. lieues de Ma/agan.
Saphy obéist au Roy et esta i5. lieues de Tile.
Mongador obéist au Roy et est à i(i. lieues de Sapliy.
S'^ Croix obéist au Roy et est à 3o. lieues de Mongador.
Mezze obéist au Sancton et est à 7. lieues de S''' Croix.
Bibliothè(jue Nationale. — T'' Je Colbeii, Ms. ^83, (f. ^52-/i58 — Copie du xvii' siècle.
Ibidem. — FomU français . .W.ç. Ujl'il. ff. i// v"-290 v°. — Copie du wn"" siècle.
Ibidem. — Fond.'! français. Ms. 16167 , ff. 321-336 r°. — Copie du xvn'' siècle.
Bibliothèque de l'.irsenal. — Ms. i767. t. I. ff. 108-111. — Copie du xvu' siècle.
Ibidem. — Ms. !i7'i2.ff'. 2W i'°-555. — Copie du xmi' siècle.