‹ Les sources inédites de l'histoire du Maroc de 1530 à 1845Chapitre 55 sur 362 · LXXXVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

LXXXVI INTRODUCTION

âme de voyageur, presque d'explorateur. Un projet de lettre ' au cardinal de La Valette nous révèle cet étal d'esprit.

Monseigneur,

Je ne sçaurais m'emppscher de vous escrirc, quand ce ne seroit que pour datter ma lettre de Ceuta. Après avoir vcu les palais des rois de Grenade et la demeure des Abencerrages, j'av voulu voir le pais de Rodomont et d'Agramant et connoistre la terre d'où sortirent tous ces grands hommes rhe furo al tempo rite passaro i Mori (VAJrir.a il mar.

Si vos inclinations ne sont changées, je sçay, Monseigneur, que vous ne desaprouverez pas cette curiosité et que, dans la félicité où vous estes, il y aura quelques heures où vous envierez la condition d'un bannv et d'un misérable. .\u cas que j'obtienne un passeport que j'espore de Tetouan, et que les .\larbes qui courent cette campagne ne rompent pas mon dessein, j'auray le plaisir de voir dans quelques jours une ville toute pleine de turbans, un peuple qui ne jure que par Alha, et des .\frlquaines qui n'ont rien de barbare que le nom, et lesquelles, malgré le soleil qui les brusle, sont plus belles et plus iirillantes que luv. C'est un pays. Monseigneur, où il n'y a point de sottes, de froides ni de cruelles; elles sont toutes amoureuses, pleines de feu et d'esprit, et — ce que quelqu'un v estimera davantage — elles ne vont jamais à confesse.

Par le contentement que j aurav de voir touttes ces choses, vous pouvez juger. Monseigneur, que ce n'est pas toujours la fortune qui rend les hommes heureux et qu'il n'y en a point de si mauvaise qui n'ave quelques bons endroits, pourveu qu'on les sçache trouver... 11 me semble qu'en m'ostant la France on m'a donné le reste de la terre, et que je ne me dois non plus plaindre du destin qui m'en a chassé, que les léthargiques, de ceux qui les pincent et qui les frappent pour les resveiller. .\u lieu que je passois ma vie entre dix ou douze personnes, en cinq ou six rues et deux ou trois maisons, changeant maintenant de lieu à toute heure, je vois des montagnes, des déserts cl des précipices, des fleurs et des fruits que je n'avois jamais ouy nommer, des peuples différents et des rivières et des mers qui m'estoyent inconnues. Je change tous les jours de villes, toutes les semaines de royaumes ; je passe en un moment d'Europe en Afrique et j'irois plus aisément à la source du Nil que je n'eusse esté autresfois à celle de Rongis -.

Mais les projets ambitieux de Voiture ne se réalisèrent pas : il n'alla pas à Tétouan, soit qu'il redoutât les bandes d'El-Ayaclii qui

I. Dans sa lettre à .Vngt'liqiio Paiilrl du tcxic. Pour les lettres de Voiture, rf. édi-

7 août i633, Voilure dit qu'il a failli tien prlnccps, Paris, i65o. « faire une folio » en adressant au Cardinal 2. Village à unelicuc de Sceaux, dont les

delà Valetli' la leltre dont il r(|iroduil le eauxélaientamcnccsà Parispar uuaqucduc

INTRODUCTION LWXVII

baltaient l'estrade dans l'Aiidjera. soit qu'il n'ait jamais eu la forme intention de s'aventurer au delà du préside espagnol de Ceuta. Avant de quitter la terre africaine, il adressa à» la lionne » plusieurs lionceaux, mais ces jeunes fauves étaient des figurines en cire rouge. Le « poulet >> qui accompagnait cet envoi est tout rempli du badinage un peu bouffon qui fait le thème des précédentes lettres. Mais combien plus ridicules encore nous a|)paraissent les signatures par lesquelles ce « roi de l'esprit » terminait ses lettres : « Voiture l'Africain 1) et « Léonard, gouverneur des lyons du roy de Marroques» !

Antoine C.\biron. — Marin el commerçant, Antoine Cabiron était originaire de Montpellier'. Il fut envoyé au Maroc en ifiaS par un néiiociaiit de Lvon nommé Pierre Orsel '. et s'y lia avec Abraham van Libergen représentant d'une maison de Rouen'' et grand chasseur comme lui. On trouve dans la relation de Thomas Le Gendre le récit d une chasse que les deux amis firent dans les environs de Safi et où ils tuèrent quatorze lions et sangliers'.

Sa connaissance des choses du Maroc le fit choisir en i635 pour une mission diplomatique à remplir dans ce pays. A cette époque, les bonnes relations entre la France et le Maroc s'altérèrent à la suite d'un iiicidenl créé par la fourberie du juif Pallache, incident sur lequel on ne l'ul bien renseigné en France que par une lettre de .lulien Du Puy à Du Chalard \ Louis XIII ayant résolu d'envoyer un agent à Moulay el-Oualid pour se plaindre de la conduite de David Pallache ei obtenir le châtiment de ce juif, désigna pour cette mission Antoine (labiron. ('e dernier devait en outre remettre au Cliérif un duplicata de la ratification du traité de paix de i63i, pour remplacer celui gardé par Pallache, et demander la mise en liberté des Français capturés depuis le dit traité, ainsi que la restitution de leurs biens \

Le Gendre. 4. V. Ibidem.

2. V. /"■' Série, Pays-Bas, Lettre des 5. Sur ccl incident et ses conséquencrs, États-Généraux à Moulay Zidùn. i3 mai V. infra, p. 89^, Introduction critique, 1625. II est du reste bien établi par la Les Relations de la France avec le Maroc de relation de Cabiron (V. p. .'iDo) que ce der- i6.3i à iG35. Cf. supra, p. lxxmi. Notice nier était venu au Maroc et y avait résidé sur P. .Mazet.

plusieurs années avant sa mission de i63i. Ti. V. infra. p. k'^f\, lielalion liW. Cabi-

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