XXXII INTRODUCTION
il ne faut pas oublier que le Cortcgùiiio était composé depuis longtemps déjà.
En réalité, entre les partisans de la langue commune et les partisans de l'ancien toscan, le désaccord était moins grand qu'il ne semblait. Ils s'appuyaient sur des principes opposés ; mais, dans la pratique, ils aboutissaient à des résultats qui n'étaient pas très différents. Les imitateurs de Pétrarque et de Boccace reconnaissaient assez volontiers qu'il fallait leur laisser leurs archaïsmes, lorsque ces archaïsmes étaient choquants pour des oreilles modernes. Voici un aveu bien significatif de Niccolô Liburnio, par exemple : « lo non niego nelle tre Cantiche di Dante et nel Decamerone del Certaldese alcune antiche dittioni trovarsi, lequai non piacerebbemi al tempo nostro usare. Notabile certamente è di Quintiliano l'ammonitione, dovedice esser cosa da rider, voler più presto adoperar il sermone, cui gli huomini delT età già preterita usarono, che quello col quale al présente fitvellano (ij. » C'est l'avis d'un des plus fervents partisans de l'ancienne langue. En retour, bien que Baldassar Castiglione fût Lombard, bien qu'il se prononçât énergiquement pour la langue « courtisane », dans la pratique il s'éloignait peu du dialecte toscan. Le professeur Cian (2), dont l'avis fait autorité, déclare que, manifestement, « dans le CorUjiniio
(1) Le Tre Foiilaiic (1526), introduction (cd. de Venise, 1554, fol. 8 V).
(2) Il Corlegiiino del coule Baldcmi- (Ai<:tii;lioiie, :u\\\oX.no e illustrato Ja Vittorio Cian (Firenze, 1894). p. 61.
INTRODUCTION XXXIÎI
les archaïsmes toscans ne sont pas rares. » Il ajoute qu'on les trouve plutôt dans la morphologie que dans le vocabulaire. Baldassar Castiglione, d'ailleurs, recommande très particulièrement l'imitation des trois grands écrivains de l'Italie au courtisan qui cherche à perfectionner sa langue. Trissino, qui lui aussi est un Lombard, n'agit pas autrement dans son CasteJlano. Dante est son modèle, et il réédite le De viil^ari eloqnio pour le bien montrer. Il veut donc qu'on imite Dante. En dernière analyse, toute sa thèse se ramène à ceci : comme Dante l'a déclaré lui-même, la langue de la 'Divine Comédie ne doit pas s'appeler langue toscane, mais langue italienne, et par suite quand nous imiterons Dante, nous devrons dire que nous écrivons non en toscan, mais en italien.
Si on laisse de côté les questions de prononciation, tout ce grand débat de principes aboutissait à peu près à une querelle de mots. Il est vrai qu'elle dissimulait des rivalités d'amour-propre, et c'est ce qui la fit durer : les Toscans étaient jaloux de leur hégémonie littéraire, et les autres Italiens s"-entètaient à ne pas leur accorder une suprématie intellectuelle. Il faut ajouter encore que les deux théories représentaient à tout le moins deux tendances : d'un côté se rangeaient les puristes, qui prétendaient se tenir le plus possible à la tradition ; de l'autre, les novateurs qui réclamaient plus de liberté et voulaient avoir leurs coudées franches. Mais en somme, qu'on appelât leur langue toscane ou qu'on l'appelât italienne, on était d'accord pour accepter l'autorité de Pétrarque,
XXXIV IXTRODUCTIOX
de Dimte et de Boccace: voilà l'essentiel. Les modèles de la langue nouvelle n'étaient plus discutés. Elle allait pouvoir se développer d'autant plus rapidement, et conserver cette unité relative qui est peut-être nécessaire pour 'fixer une littérature classique. Les grammairiens savaient à quelles sources ils devaient puiser les règles de la langue.
Ils se multiplièrent rapidement. Le signal fut donné par la grammaire de Giantrancesco Fortunio qui parut en 1516 : Le rcgoJe i^ranuiiaiicaU. Son succès fut si grand qu'on en cite quinze éditions en moins de quarante ans. Beaucoup d'autres l'imitèrent. En 1529, dans son Castellano, Giangiorgio Trissino nomme sept auteurs de grammaires vulgaires déjà connus, et la liste pourrait être allongée, car il exclut de son énumération ceux qui sont natifs de la Toscane. Il aurait pu encore v joindre son propre nom, vu que, cette même année 1529, il publiait une Graiiiinafichclta qui n'est pas un des moins rccommandahles ouvrages du genre.
Si l'on veut saisir toute l'influence des trois grands modèles sur l'eflbrt qui fut alors tenté pour enrichir et pour fixer la langue, il suflit d'ouvrir les Tir Foiilaiic de Xiccolo Libiu'nio que nous citions tout à l'heure. Voici comment, dans sa préface, il indique l'objet de son ouvrage : « Aux jeunes gens de bonne éducation et de bon esprit, aux honnêtes et vertueuses femmes d'Italie, quel don puis-je oflrir qui soit plus approprié à leurs besoins,... qui soit plus digne d'eux, que l'entière, et, pour ainsi dire, la