‹ Les sources italiennes de la "Deffense et illustration de la langue françoise" de Joachim du BellayChapitre 29 sur 62 · INTRODUCTION XXXV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXXV

vivante image de l'éloquence de nos trois plus grands écrivains toscans ? Bien sûr, des Lombards, des habitants de Brescia, de Trévise, jugeront qu'il est vain et peu à propos de marquer les accents dans le parler quotidien et dans la causerie familiale, et d'avoir à la bouche des mots toscans. A ceux-là je ne prétends imposer aucune règle. Mais aux plus nobles personnes, aux plus distinguées, aux plus intelligentes, je n'hésite pas à dire que, sinon dans la conversation familière, au moins pour les lettres et pour les compositionsde tout genre en prose et en vers, c'est une pratique qui assure la faveur et qui orne merveilleusement le stvle, que de tenir à sa disposition les tours les plus heureux de l'éloquence vulgaire, qui sont très doux et très plaisants aux oreilles des Italiens de toute région. Donc, jeunes gens, suivons nos deux poètes et la prose de Boccace (i)..- «

Et si l'on veut connaître maintenant le plan de son ouvrage, on n'a qu'à tourner une page : « Voici comment j'ai distribué la grammaire de mes trois auteurs : d'abord, pour Dante Alighieri, vous trouverez ses verbes, puis ses adverbes, ses interjections, ses pronoms..., ses prépositions, ses conjonctions..., ses noms hétéroclites, les figures de style qui sont propres à Dante (2)... » Voilà la matière du premier livre. Dans les deux suivants, on conservera le même ordre, mais le deuxième sera consacré à Pétrarque, le

(i) Éd. citée, fol. S v"-6.

(2) Ed. citce, fol. 7 v".

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troisième à Boccace. Voilà bien les « trois fontaines » du beau langage où les écrivains vulgaires doivent venir puiser. Les listes de mots autorisés par les grands auteurs s'allongent ainsi d'un bout à l'autre de l'ouvrage. Ils sont classés par ordre alphabétique, et pour chacun, Liburnio cite les vers de son poète auquel il se réfère, ou tout au moins indique par une référence le passage où on pourra le trouver. C'est déjà une méthode très scientifique. Et ce que Liburnio fait ici surtout pour le lexique et pour la morphologie, d'autres le feront pour la morphologie et pour la syntaxe. Ils chercheront à déterminer l'usage de Dante, de Pétrarque et de Boccace.

Enfin, encore dans le même temps, toujours dans le but de régulariser la langue et d'en simplifier l'étude, on songea à réformer Torthographe italienne. Dès 1)1), paraît-il, ou euNiron, la question fut débattue dans l'Académie de Sienne et cette assemblée semble avoir conçu un plan de réforme très net et tout à fait rationnel. Le principe de l'orthographe phonétique était posé sans timidité, et les conséquences en étaient rigoureusement déduites. Mais on ne tenta rien pour les faire passer dans la pratique. C^laudio Tolomei qui, dans son ]\)lilo (i), nous parle longuement de ce projet, déclare que l'Académie n'a pas voulu bouleverser les habitudes reçues, que le système orthographique était désormais consacré par Tusage et par j'outorité des grands écrivains classiques, et

(i) Cf. Il Polilo, du J'olomci, public sous le nom d'Adri.iiio i'i-.uici (Venise, i5îi).

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que le mieux était de s'y tenir, en dépit de ses défauts manifestes.

L'ortliograplie restait donc indécise et encombrée de signes étymologiques. Mais un homme hardi entreprit d'y mettre ordre. C'est ce Giangiorgio Trissino que nous avons déjà dû nommer plusieurs fois, et qu'il faut citer sans cesse quand on étudie l'histoire de la langue italienne au début du xvi'^ siècle. La courte lettre qu'il écrivit sur ce sujet au pape Clément VII (i) donna le signal d'un important débat littéraire sur lequel nous aurons occasion de revenir. Disons seulement que si Trissino n'obtint pas gain de cause, son effort ne fut pas perdu. Il avait été jusqu'à proposer l'adoption de signes empruntés à l'alphabet grec. Une pareille innovation déroutait trop les lecteurs. Mais il avait attiré l'attention sur le problème. On s'arrêta à une réforme plus timide, incomplète, qui rapprocha pourtant Técriture de la prononciation.

C'est ainsi que de toutes parts, et de bien des manières à la fois, on s'efforçait de perfectionner la langue. Et tout de suite on passait aux applications. On voulait immédiatement que ses progrès fussent marqués par des progrès dans la littérature- Enrichir la langue, pour Du Bellay, c'est à la fois développer ses moyens d'expression et multiplier les œuvres qui l'illustrent. Les deux points de vue se distinguent à peine. De même, en Ita-lie, en même temps qu'on

(i) Publiée à Rome en 1^24, cliez Lodovico dci^li Arrighi.

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