‹ Les sources italiennes de la "Deffense et illustration de la langue françoise" de Joachim du BellayChapitre 38 sur 62 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

l'influen'Ce de l'italie sur les apologistes de la langue française. — la « deffence et illustration » de joachim du bellay (l).

Je n'ai pas à faire l'histoire des progrès du vulgaire français au xvi" siècle^^ de ses luttes avec le latin, de ses conquêtes lentement assurées dans les différents domaines de la production littéraire et scientifique : elle a été magistralement exposée par M. Ferdinand Brunot dans son Histoire de la langue française (2). Je renvoie le lecteur à cet ouvrage. Il nous suffira de rappeler que, pendant tout le cours du xvi'' siècle, on rencontre, dans des écrits de tout genre, des revendi-

(i) Au cours de cette étude je renverrai constamment à l'excellente édition de la Dejfcncc et Illnstnilioii, publiée par M. Henri Chamard (Paris, Fontemoing, 1904).

(2) Ct. Brunot, Hisfcirc de la lungiie française des origines à igoo, tome II, le xvi' siècle (1906J, livre I.

cations en laveur de la langue vulgaire (i). Les écrivains proclament qu'elle est capable de rivaliser avec le latin, de le supplanter ; ils ont à cœur de l'enrichir, de r « illustrer » comme ils disent ; ils demandent qu'on lui fasse une place de plus en plus large aux dépens des langues mortes.

Depuis Claude de Seyssel, qui adresse en 1509 au roi Louis XII la préface de sa traduction de Justin, ces revendications se succèdent ininterrompues jus-

(i) AL Henri Ch.uiiard cii a dresse une liste abond.mle dans sa belle édition de ki Deffcnce et Illustration de Joachini du Bellay (Paris, Foiitcinoiiig, 1904, p. 7-15)- Il faut la compléter par les nombreuses indications données par AL Ferdinand Brunot dans son Hiitoir(- ilr Ai liiiisriir française. On pourrait y )t)indre encore quelques déclarations intéressantes :

Pelletier du Mans, dans son Dialogue de l'ortografe e prononciacion françvesc... (éd. 1S50, F. 75) dont quelques expressions rappellent la Deffence de du Bellay, et qui insiste surtout sur l'utilité de rédif^er les sciences en frani;ais.

Jacques Tahureau, dans ses Dialo^nrs (rééd. de (Ainscience, 1871, p. 165 et suiv. , ouvrage qui tut publié seulement en 1565 mais qui a été composé dès 1554.

Ciuillaume Postel, dans La Rcpahliquc des 7"»/('.s- (Poitiers, 1560, début de la deuxième partie). Postel espère et prétend démontrer que le gouvernement du monde doit appartenir ;i « la race gallique » dans un avenir prochain; c'est pourquoi il a .'i civur de magnifier la langue française, et pourquoi il Sî promet qu'un ouvrage écrit en rrani;ais a des chances très particulières de parvenir a l'immortalité.

C.oustau, Le Peonir, trad. française par Lanteaume de Kinnieu (Lyon, 1560, préface). L'ouvrage est une collection d'épigrammes dont chacun est accompagné d'une narration philosophique. Il avait d'abord paru en latin. Le traducteur commença par mettre seulement en français les cpigramnics : il partageait alors, dit-il, l'opinion de ceux qui s'opposaient à ce que (Licéron mit la philosophie en latin ; il estimait que le fr.-inçais n'était pas capable de si grands problèmes. Dans son édition de 1560, il a changé d'avis : il traduit les narrations philosophiques et il veut qu'on écrive de tout sujet en français.

Jean Bodin, Les six livres de la Kéj>nl'li<ine (i'aris, 1576, préface). Bodin explique les raisons qui l'ont décidé à écrire en langue vulgaire un ouvrage aussi important que le sien.

Louis le Roy, dit Regius, dans l.i l'ieissitiide (P.iris, 1S77, f. 25 v" et 112 r"). Le Roy reprend sans originalité les idées de Jo.ichim Du ik'llay. à une époque où il était devenu parfaitement superllu de les exprimer.

qu'à la fin du siècle. D'abord elles sont très clairsemées. Elles se font plus fréquentes à partir de 1530, après la publication du Champ fleiiryà^ Geoffroy Torv (i)29) qui semble donner l'impulsion. Autour de 1550, à l'époque où Joachim Du Bellay publie sa Deffence et Illustration (^i 549) elles se multiplient d'une ÎTTaniere'cbnsitîéràbîfc^': on les trouve partout. On peut dire d'une façon générale que, dans la première partie du siècle, elles ont perdu beaucoup de leur intérêt ; sans doute, quand elles se placent sur le terrain des sciences, elles peuvent avoir leur raison d'être ; mais le plus souvent ce ne sont que des redites dépourvues d'originalité et sans à propos.

Ces défenseurs de la langue française ont été littéralement hantés par l'exemple de l'Italie. \'enus un siècle plus tôt, alors que l'humanisme régnait encore à peu près sans conteste dans la péninsule et que l'imprimerie n'avait pas encore répandu les œuvres de Dante, de Pétrarque et de Boccace, ils n'auraient pas trouvé en lui ce secours puissant. Désormais, au contraire, le triomphe du vulgaire italien était un fait qui s'affirmait chaque jour d'une manière plus éclatante. Pourquoi n'eût-on pas espéré le même succès pour le vulgaire français ? Il fallait imiter les Italiens. Sans doute la France n'avait pas de grands modèles littéraires : il fallait donc lui en donner.

Dans beaucoup des déclarations que nous pourrions citer, on retrouve cette préoccupation de l'Italie. L'un des plus anciens avocats de cette cause, ce Jean Lemaire de Belges, dont les œuvres paraissent à

Pelletier du Mans marquer le point de départ de notre langue, intitule son opuscule : La aviconic des deux laiii^ages. Vous êtes tenté de croire qu'il s'agit du français et du latin ? Il n'en est rien. Les deux langages dont parle Lemaire sont le français et le toscan. Son but est de montrer que le vulgaire français n'est pas inférieur au vulgaire toscan. S'il arrive à nous convaincre, pourquoi n'attendrions-nous pas, nous aussi, toutes les belles œuvres dont s'enorgueil-WAi^r les Italiens ? ^ '

D'autres recommandent aux écrivains français de marcher hardiment sur les traces des grands Italiens. Quand Joachim Du Bellay conseille de traduire les ouvrages de philosophie en français, il s'autorise de « l'exemple des Italiens, qui l'ont quasi toute convertie en leur vulgaire, principalement la platonique (i). » Quand il recherche les genres littéraires qui peuvent illustrer notre langue, il cite le sonnet au même titre que les genres antiques, et comme maîtres du sonnet il indique « Pétrarque et quelques modernes Italiens (2). » A côté des auteurs grecs et romains, il aime à citer les Italiens (3). Dans sa courte Deffeiice, le nom de Pétrarque revient quatre fois sous sa plume. Il loue encore Luigi Alamanni, « Sanna/ar, gentilhomme napolitain », dont les églogues lui paraissent admirables. L'exemple de l'Arioste surtout semble enller ses espérances, et au poète qui voudra

(5) 11. in, p. 195 et II, XI, p. ?i6.

suivre toutes ses instructions il déclare avec une emphase enthousiaste : « Ce sera toy véritablement qui feras hausser la teste à ton pauvre langaige, et d'un brave sourcil s'égaler aux superbes langues greque et latine, comme a faict de nostre tens en son vulgaire un Arioste Italien, que j'oseroy' (n'estoit la saincteté des vieulx poèmes) comparer à un Homère et Virgile. Comme luy donq', qui a bien voulu emprunter de nostre lailgue les noms et l'hystoire de son poëme, choysi moy quelque un de ces beaux vieulx romans françoys, comme un Laucclot, un Tristan, ou autres : et en fay renaître au monde un admirable //wJé? et laborieuse Enéide (^i). »

Pelletier du Mans, un autre défenseur énergique de la langue française qui combat aux côtés de Du Bellay, nous assure qu'il a une sérieuse culture italienne : « J'è ù le Pétrarque, le Bocace e l'Arioste si familiers, e avec cela, me suis aprochè si près de ceus qui parloét l'Italien : qu'il ne sauroèt être que je n'an usse apris quelque chose (2). » Lui aussi, comme Du Bellay et quelques années auparavant, dans la Préface de son Art poétique, avait proposé comme modèles aux écrivains français, à côté de Cicéron et de César, Pétrarque, Boccace, Dante, Sannazar. Ces modernes prouvaient qu'on pouvait rivaliser avec les grands hommes de l'antiquité. Ils devaient en outre stimuler notre émulation. Quelques lignes plus loin. Pelletier, remerciant François I" de ce qu'il a déjà fait pour

(2) Dialogue de l'ortografe, p. 51.

le réveil des lettres dans son pays et pour la langue française, écrit encore : « A voir la fleur où elle est de présent, il faut croire pour seur que si on procède tousjours si bien, nous la voirrons de hriet en bonne maturité, de sorte qu elle suppeditera la langue Italienne et Espagnole, d'autant que les François en religion et bonnes meurs surpassent les autres nations. »

Une question patriotique est donc en jeu. L'amourpropre national défend de rester en arrière. La langue française ne doit pas se montirer inférieure à la langue italienne. Du Bellay souffre de cette constatation que « les étrangers ne prisent nostre langue comme nous faisons les leur (i). » Dans un sujet tout littéraire comme le sien, il ne lui semble aucunement déplacé d'insérer une longue comparaison entre la France et l'Italie, qui, tout naturellement, reste à l'avantage de la France, et oii il est montré entre autres choses que « la France, soit en repos, en guerre, est de long intervale à préférer à l'Italie, serve maintenant et mercenaire de ceux aux quelz elle souloit commander (2) », et dont la conclusion pourrait se résumer ainsi : puisque nous ne sommes inférieurs à personne, puisque nous sommes même supérieurs à tant d'autres, pourquoi ne nous fions-nous pas à nos propres forces ? Pourquoi ne nous assurons-nous pas une supériorité de plus en cultivant notre langue ? Un peu plus tard, il disait plus nettement encore :

(i) II, XI. p. 509.

(2) II, XII. p. ?22.

« Certes, j'ay grand honte, quand je voy le peu d'estime que font les Italiens de nostre poésie en comparaison de la leur : et ne le trouve beaucoup étrange, quand je considère que voluntiers ceulx qui écrivent en la langue toscane, sont tous personnaiges de grand' érudition : voire jusques aux cardinaux mesmes, et autres seigneurs de renom qui daignent bien prendre la peine d'enrichir leur vulgaire par infinité de beaux ecriz : usant en cela de la dilection, et discrétion familière à ceulx qui légèrement n'exposent leurs conceptions au publique jugement des hommes (i). » C'est toujours le même souci d'amour-propre national, et la même attention à tirer parti des exemples que nous donnent les Italiens. Il semblait même à quelques-uns que les destinées de la puissance politique de la France et les destinées de sa langue étaient en quelque sorte liées ensemble. Dès 1509, Claude de Seyssel voyait dans l'enrichissement de la langue un moyen pour le roi de fortifier l'unité de ses états. Un demi-siècle plus tard, Guillaume Postel (2), avec son imagination de visionnaire, voyait déjà le sceptre de l'univers entre les mains du roi très-chrestien. Dès lors, pensent-ils, la langue française se sera assuré la succession de la langue latine ; elle sera appelée à jouer dans le monde^ le rôle joué jadis par le latin. C'est travailler pour la gloire universelle de la France maitresse du monde, que d'enri-

(i) Préface delà seconde édition de YOliir. Passage déjà cité par M. Chamard dans son Joachim Du Bellay, p. loo.

(2) Dans I.a République des Turcs, éd. de 1560, 2" partie, pp. 5 et suiv.

ô LES SOURCES ITALIENNES

chir sa langue, et, du même coup, écrire en français, c'est acquérir pour ses propres œuvres les titres les plus incontestables à l'immortalité.

Dans ces' temps heureux, qu'il espère voir de son vivant, la langue parlée par la race gallique aura sa revanche complète sur les langues de la péninsule. L'italien sera définitivement dépassé. Je ne prétends pas du tout que les chimères de Guillaume Postel aient été tort accréditées de son temps, mais il n'est pas jusqu'aux déformations individuelles des idées qui puissent nous renseigner parfois sur la pensée d'une époque. Les exagérations d'un Postel nous laissent deviner combien le sentiment patriotique, exacerbé par des rivalités nationales et par des guerres continuelles, incitait les hommes du xvi'^ siècle à travailler leur langue, à tâcher de dépasser l'Italie. C'est ainsi que l'exemple de l'Italie encourageait les Français en leur montrant ce qu'il était possible de faire, et les stimulait en aiguillonnant leur amour-propre.

Mais l'Italie a fait plus encore : elle a préparé les armes dont ils devaient faire usage dans le combat. Les défenseurs du vulgaire italien ont servi de guides aux défenseurs du vulgaire français, et c'est sur ce point qu'il convient d'insister.

Quand on examine les plaidoyers écrits dans les deux langues, on est frappé de retrouver de part et d'autre les mêmes arguments. Il faut reconnaître toutefois qu'il n'y a là aucune preuve d'influence. La cause était la même des deux côtés ; et les circons-

tances étaient assez semblables pour suggérer aux avocats des défenses analogues. Pour prouver l'influence des théoriciens italiens, il nous faut, sur quelques points, saisir l'infiltration de leurs idées dans les écrits des théoriciens français.

De tous les plaidoyers composés au x\'i^ siècle en faveur de la langue française, le plus développé, le plus célèbre, celui qui a été le plus fréquemment lu au xvi'^ siècle, c'est la Dejfence et Illustrât ion de Joachim Du Bellay. Je ne discute pas ici la question très controversée de savoir si les idées qu'elle apportait étaient neuves pour le milieu dans lequel elle voulait les répandre ; mais elle a soulevé une polémique importante lors de son apparition, et, dans la suite, la renommée de son auteur et le succès de la Pléiade lui ont assuré une large diffusion. Or cette Deffence et Illustration de Joachim Du Bellay est très certainem.ent inspirée en grande partie par l'exemple de l'Italie.

On y trouve partout des détails qui prouvent que les œuvres des théoriciens italiens n'étaient pas inconnus à Du Bellay. Il ouvre son opuscule en exprimant le regret que la nature n'ait pas donné aux hommes un langage unique : « Si la nature (dont quelque personnaige de grand' renommée non sans rayson a douté si on la devait appeler mère ou marâtre) eust donné aux hommes un commun vouloir et consentement, outre les innumerahles commoditez qui en feussent procedées, l'inconstance humaine n'eust eu besoing de se forger tant de manières de

parler (i). » C'est également l'idée qu'on rencontre dans les premières lignes des Prose de Bembo : « Se

la natura, délie mondane cose producittice,^ ^t de. ^ sùoi doni sopra esse dispensatrice, si come ha la voce ' à gli Kuomini et la'dispositipne a parlar data; cosi anchora data loro havesse pécessità di parlar d'una maniera mèdesima in tutti ; ella senza dubhio di molta fatica scemati n'havrebbe et alleviati, che ci soprasta. Conciosia cosa chè a quclli, che ad altre ragioni et ad altre genti passar ccrcano, che sono sempre et in ogni parte molti^, non convenerebbe, che per intendere essi gli al tri, e per essere da loro intesi, con lungo studio nuove lingue apprendessero. ^i

Du Bellay veut montrer que tout homme doit écrire dans sa langue maternelle, que même les savants doivent renoncer au latin. Il rappelle à ce sujet l'exemple de Bembo : « Maintz bons esprits de notre tens, combien qu'ilz eussent ja acquis un bruyt non vulgaire entre les Latins, se sont neantmoins convertiz à leur langue maternelle, mesmes Italiens qui ont beaucoup plus grande raison d'adorer la langue latine que nous n'avons. Je me contenteray de nommer ce docte cardinal Pierre Bembe, duquel je doute si onques homme immita plus curieusement Ciceron, si ce n'est paravanture un Christoiie Longueil. Toutesfois par ce qu'il a écrit en italien, tant en vers comme en prose, il a illustré et sa langue et son nom trop plus qu'il/, n'estoient au paravant (2). »

(2) 11, XII, p. 328.

Cette conversion du cicéronien Bembo était sans cesse rappelée par les partisans du vulgaire italien. Elle avait (on le conçoit) frappé ses compatriotes. Au début des Prose, Bembo lui-même s'était fait reprocher par Strozzi ce que cet irréductible partisan des latiniseurs appelait sa défection. Beaucoup d'autres après lui ont mentionné le même fait, quelquefois pour le blâmer, plus souvent pour le louer et le proposer en exemple à la manière de Du Bellay.

Comme Du Bellay, Gelli avait recommandé aux modernes de faire des mots nouveaux en les empruntant du latin, et comme Du Bellay encore, pour donner ce conseil, il s'était autorisé de l'exemple donné par les Romains eux-mêmes qui avaient pris des termes aux Grecs.

On pourrait encore signaler quelques expressions significatives qui se rencontrent à la fois chez les auteurs italiens et chez Du Bellay ; celle-ci par exemple : « Les anciens usoint des langues qu'ilz avoint succées avecques le laict de la nourice(i). « Je la retrouve chez Bembo (2), chez Gelli, et ailleurs encore. Elle fait partie du bric-à-brac traditionnel.

Il est plus intéressant d'insister sur quelques réminiscences de l'antiquité, qui sont exploitées à peu près de la même manière par Du Bellay et par les Italiens en- faveur de leur thèse. Je ne parle pas de l'admiration d'Alexandre pour Homère ni du cri que lui arrachait la vue du tombeau d'Achille : « O bienheureux

(i) I, II, p. 155.

(2) Prose, vers le début du premier livre.

adolescent, qui as trouvé un tel huccinateur de tes louanges (i) ! » Ces souvenirs de Cicéron qui se retrouvent chez plusieurs des Italiens que nous avons nommés, sont encore chez beaucoup d'autres auteurs du temps. Ils ne constituent même pas un commencement de preuve par conséquent. Mais voici qui est plus intéressant : les Italiens aiment à rappeler l'exemple de Cicéron qui, malgré l'opposition de ses contemporains, osa exprimer en latin la philosophie grecque. Du Bellay le rappelle également, et il commente avec complaisance le début du De Finihus, où Cicéron expose les raisons qui l'ont décidé à agir ainsi (2). Il écrit encore : « Caton l'x^isné (je dy celuy Caton, dont la grave sentence a été tant de foys approuvée du sénat et peuple romain) dist à Posthumie Albin, s'excusant de ce que luy, homme romain, avoit écrit une hystoire en grec : Il est vray qu'il t'eust taillu pardonner, si par le décret des Amphyctioniens tu eusses été contraint d'écrire en grec : se moquant de l'ambicieuse curiosité de celuy qui aymoit mieulx écrire en une langue étrangère qu'en la sienne. Horace dit que Romule en songe l'amonnesta, lors qu'il faisoit des vers grecz, de ne porter du bovs en la forest. Ce que font ordinairement ceux qui écrivent en grec et en latin (3). » Ces deux traits, employés par leurs auteurs au service de la langue latine, avaient servi à détendre la langue

(i) II, V, p. 242.

(2) I, xir, p. 159.

(5) II, XII, p. 326.

italienne avant d'être utilisés par Du Bellay au profit du français. Je relève le premier chez Gelli, le second chez Bembo.

Dans aucun de ces rapprochements nous ne saisissons un emprunt direct. Nous n'en pouvons donc pas tirer de conclusions bien précises. Je suis tenté de croire que Du Bellay avait lu les Prose, dont l'auteur jouissait alors en Italie et hors d'Italie d'une si grande réputation. Il est très possible aussi qu'il ait connu les RagioiiaiiieiiU de Gelli, publiés peu de temps avant la Dcffencc (1546), précisément à la même époque que ces recueils de Giolito qui sont si largement mis à contribution dans VOJivc. Mais il est fort possible encore qu'il n'ait lu ni l'un ni l'autre de ces deux ouvrages, et que ces rencontres s'expliquent par la lecture d'un troisième ouvrage qui a échappé à mes recherches et qui appartenait au même groupe littéraire que ces deux-là. La seule chose que ces détails rendent tout à fait vraisemblable, c'est que Du Bellay a connu, d'une manière ou d'une autre, les idées des défenseurs du vulgaire italien.

Mais à côté de cet ouvrage ou de ces ouvrages que Du Bellay a probablement lus et qui ne lui ont laissé que des réminiscences, il en est un, toujours du même groupe, qu'il a étudié de très près, avec le dessein de l'exploiter, et qu'il a très largement exploité. Il en a traduit des fragments entiers qui ont passé textuellement dans son opuscule à lui. Plusieurs chapitres de la Dcffencc en sont ainsi tirés. C'est un des Dialogues de Sperone Speroni.

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