‹ Les sources italiennes de la "Deffense et illustration de la langue françoise" de Joachim du BellayChapitre 39 sur 62 · SPEROXE SPERONI ET SON DIALOGUE DES LANGUES · texte numérisé non relu

SPEROXE SPERONI ET SON DIALOGUE DES LANGUES

Sperone Speroni est un personnage assez oublié aujourd'hui, mais qui a joui d'une grande célébrité en son temps. 11 est vrai que la réputation semble lui être venue surtout plus tard, après l'époque où Joachim Du Bellay écrivit la Deffence. Le^Dialoi^ncs ne lui ont pas été recommandés, semble-t-il, par le nom de leur auteur, mais par leur contenu propre ; et cela nous permet de ne pas nous attarder à la biogragraphie de Sperone Speroni (i).

Il était né en 1500. Son père était professeur à Padoue. 11 reçut une forte culture classique, et suivit notamment à Bologne les cours du célèbre Pomponazzi. Très jeune encore, il protessa la logique dans

(i) Pour la biographie, on doit toujours se reporter ,'i celle que nous devons à Marco Forcelliiii, et qui figure dans l'édition des Opnc de Speroni donnée à Venise en 1740. (>f. également le père Nicéroii, Xlêwciirs pour servir à l'Histoire de la Répiil'Iii/i{r des Lettres, t. XXXIX, p. 42. Sur les Dialogues, qui nous occupent ici tout particulièrement, on pourra consulter: H. Bottari, I)ei Dialoghi di S. Speroni (C^esena, 1878/ Sur Speroni critique littéraire : Zamhoni, Virgilio e VHneide seeoiido i rritici de! eincjueeeiito (Messina, 1895). La tragédie intitulée Caiiace est, de .toutes les œuvres de Speroni, celle qui a eu le plus de retentissement au x\'i° siècle, mais elle ne nous intéresse pas ici. On pourra consulter à son sujet les différentes histoires de la littérature italienne.

sa ville natale ; puis en 1528, à la mort de son père, il renonça définitivement à sa chaire. D'après son biographe, ses affaires domestiques motivèrent cette résolution. Il paraît dès lors avoir mené l'existence d'un bourgeois aisé et très curieux de questions littéraires. Occupé parfois par des procès, chargé de missions par ses concitoyens, il ne perdait pas de vue ses chères, études. Il ne s'en faisait pas un métier, il ne se souciait pas de pubher ses œuvres, et toutes celles qu'on ne l'obligea pas à laisser imprimer ne parurent pas de son vivant. Xous le trouvons à l'Académie degli Infiammati de Padoue, qu'il préside en 1542 (i). Son éloquence semble avoir été fort goûtée. Il entretenait une correspondance abondante qui taisait honneur à ses amis. Des copies de ses écrits circulaient de main en main. Il avait composé dans sa jeunesse des dialogues moraux qu'on appréciait. Il faisait des vers, et il était l'auteur d'une tragédie, la Canacc, qu'on connaissait fort bien autour de lui, puisque, trois ans même avant qu'elle ne fût imprimée, on écrivit un Jugement sur la Canace. Il lisait en érudit YOrlando fitrioso, la Divine Comédie, VEnéide, et il préparait des commentaires sur ces divers ouvrages.

Cette manière de traiter les œuvres italiennes comme les œuvres latines et grecques, et de leur appliquer la même méthode de critique, n'était sans doute pas absolument nouvelle ; elle n'était pourtant pas

(l) Cf. FONTANINI, cd. de 1755, t. I, p. 115.

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encore banale. Par ses travaux d'érudition, comme par ses œuvres en langue vulgaire, Thumaniste Speroni, l'ancien professeur de l'Université de Padoue, se classait résolument parmi les modernes. En 1547, à la suite d'une traduction de Cicéron, Ludovico Dolce déclare qu'il a imité la langue de Speroni, parce que Speroni lui semble avoir écrit en italien mieux que tout autre, bien qu'il ne se soit pas astreint à suivre scrupuleusement la manière et le vocabulaire de Boccace. Salviati a dit de lui qu'il fut « uomo non pur solennissimo in isciencia, ma délia nostra prosa hnissimo dettatore ». Les critiques italiens s'accordent en général à reconnaître que sa forme ne manque pas d'élégance, qu'on ne trouve pas en général chez lui la prolixité verbeuse et la mollesse qui sont des défauts trop fréquents au xn'I"" siècle.

En dépit de ces qualités, l'influence de Speroni risquait de rester limitée à un petit cercle de familiers. Ses travaux lui assuraient peut-être un grand prestige dans son milieu; ils ne pouvaient pas avoir d'action au dehors puisqu'ils restaient inédits. Les circonstances en firent connaître quelques-uns. Un de ses amis, Alessandro Piccolomini. avant plagié deux de ses Dialogues, pour en revendiquer la paternité, Speroni permit sans doute de les publier avec quelques autres (1542). Quatre ans plus tard, un indiscret fit imprimer une copie fautive de la Caiiace : Speroni eut encore la main forcée ; pour défendre sa réputation, il dut publier un texte plus correct (1546), et quelques années plus tard (à [partir de i5)()), la Camicc provoquera beau-

coup de bruit autour de son nom, car elle soulèvera d'interminables polémiques. Une autre fois encore ([561), Francesco Sansovino, malgré sa défense, publia deux discours de Speroni dans un recueil de morceaux oratoires, et les protestations de l'auteur restèrent sans effet. Ainsi sa réputation s'étendit. Dans deux séjours à Rome (1560-64 et 1573-78), il se rencontra avec des savants illustres. Des princes l'accueillirent avec honneur. Il mourut, entouré de respect, à l'iîge de quatre-vingt-huit ans (1588) (i). Les Dialogues avaient contribué à cette notoriété en dépit de l'indifférence que leur auteur ne cessa de leur témoigner. La publication en fut faite par un de ses amis, Daniel Barbaro, qui s'exprime ainsi en tête de la première édition dans une épître dédicatoire au prince de Salerne : « \"oyant que ces dialogues de jour en jour perdaient peu à peu leur beauté native à mesure qu'ils passaient de manuscrit en manuscrit, que pour ce motif on les lisait dans des textes incorrects, que (chose plus grave) d'autres s'appropriaient ces enfants que leur père semblait négliger et rejeter, mu de compassion et d'un légitime dépit, sans rechercher le consentement de Messer Speroni, j'ai entrepris de les faire lire dans un texte aussi correct que possible, et de leur rendre leur « état civil ». Je craignais que l'auteur ne vit comme une ombre d'offense dans une publi-

(i) Un fait caractéristique montre combien la réputation de Speroni s'était étendu vers Lt fin de sa vie. On voit par une lettre d'un de ses amis, qu'en juillet 1582, Ronsard envoyai Speroni un volume de vers, désireux d'en savoir son sentiment (cf. les Opcre de Speroni, éd. 1740, t. V, p. 571).

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cation qui étiiit faite sans aveu : c'est pourquoi j'ai fait usage du nom de Votre Seigneurie, afin que sa douceur et son autorité pussent apaiser et calmer la douleur et l'amertume qu'il en pourrait ressentir (i). » Le motif véritable qui poussait Barharo à faire cette publication, c'était le désir de revendiquer pour Speroni la paternité de deux Dialogues récemment plagiés par Piccolomini, et il est assez vraisemblable que Speroni ne s'opposa pas à l'entreprise. Il déclara pourtant plus tard que tout s'était fait sans lui, que la première édition défigurait son texte, et que jamais il ne revit aucune des éditions qui se succédèrent. Elles allaient cependant se gâtant de plus en plus. En 1 574, un des amis de Speroni, Alvise Mocenigo, l'engageait à corriger son œuvre. Il n'en fit rien. Après sa mort seulement, ses héritiers assumèrent cette tâche, et aux dix Dialogues de 1542 ils en ajoutèrent huit autres jusqu'alors inédits (1596). La collection n'était pas encore complète : elle ne le tut qu'un siècle et demi plus tard, dans l'édition des œuvres de Speroni que publia Marco Eorcellini, en 1740.

Le succès avait été si vit au début que les Aides,

(l) " Vcdcndo ndunquc ch'i dcui Di.ilogi ou;ni ginrnu aiul.iwuu) pin lielhi loro iiat'ui bcllezza pcrdL-iido, qiuinto più di niaiio in niano transcritti, et per t;ilc ciigionc scorrctti si Icgjjcvano, et quuUo clic li pcggio, da altri crano usiirpati, conic parti) dal proprio padrc iicglotto et rifiutato, ho voluto. niDsso da conipassioncvole et giiisto sdegno, altramentc non ricercando il consentiniento di Messer Sperone, fargli Icggere più castigati elle tusse possibile, et riconoscergli per tigliuoli di chi sono. iù perché nii pareva pure non so elle ombra d'oHensione iiuiur iiello aninio dcll' auttore, publicandogli senza la parola sua, lio voluto usare il nome di \'. S. cou la dolcezza et dignità delquale \o mitigasse et acquetasse ogni acerbit.i et dolore, che li pt)tesse in alcuna parte vcnire. »

chaque année, donnaient une nouvelle édition : nous en connaissons de 1542, 1543, 1544; il y en a deux de 1546. Dès 1546, à Lyon, on imprima une traduction française de deux dialogues (i). Claude Gruget traduisit les huit autres peu de temps après, et sa traduction parut à Paris en 1 5 5 1 (2). Muret composa en l'honneur de Speroni une ode latine. Le livre jouissait donc d'une certaine réputation quand Du Bellay l'a connu. Voici dans quels termes Gruget, désireux d'allécher son lecteur, en expose le contenu : « 11 m'a semblé bon, toucher entre autres choses, et brèvement, le contenu des dix dialogues, desquelz je n'en ay traduit que huit, car quant au second, et quatreiesme, qui sont celuy de la Dignité des femmes, et celuy de la Cure familière, que plus proprement selon les Grecs, nous nommerons economye, et selon nous, soing de mesnage, ilz ont esté par cy devant traduitz, sans que j'aye peu sçavoir par qui, et imprimez à Lyon... Le premier dialogue traite d'Amour et Jalousie, avec telle grâce et de si bon esprit, que je ne doute point (lecteur) que tu n'en raportes avecques le plaisir, beaucoup de fruit. Le second est de la Dignité des Femmes, le seul tiltre déclare assez dequoy il traite. Le tiers est un discours pour le temps des

(i) Dr lu nue familière Avec aucuns préceptes de mariage, C-v/nnV/;; de Plutarque, Aussi un Dialogue de la dignité des feunues, traduict des Dialogues de AI. Speron, Italien. A Lyon, par Jean de Tournes, 1546. — Cet opuscule est rare : on le trouve à la Bibliothèque nationale, R. 26961.

(2) Sur Claude Gruget, cf. outre les Bibliothèques françaises de La Croix du Maine et du Verdier, la Bibliothèque de l'abbé Gouget^ t. XII, p. 25. Du Verdier loue Gruget pour son « langage naïf et nullement affecté », et pour le désir qu'il a manifesté d'enrichir la langue française par ses traductions.

enfantemens, par lequel l'honneur des dames est grandement conservé. Le 4'' est économique, son nom l'interprète assez. Le cinqiesme est d'usure, et par iceluy Speron monstre son bon esprit : car il fait que la pire chose du monde semble bonne. Le sixiesme est de Jupiter et Discorde, dedans lequel il se trouve de grans traitz de philosophie naturelle et •morale. Le septiesme est des langues : ou se peut recueillir de grant fruit, comme l'a bien sceu faire l'un de nos excellente François, en parlant de Thon- , neur de nostre langue. Aussi a la vérité Speron confesse, la langue italienne procéder de nous, ou du moins la meilleure chose qu'ils ayent. Le huitiesme est de rhétorique, que je conseille estre vcu de tout homme studieux, m'assurant que s'il est bien considéré, on le trouvera digne de pris, pour le labeur qui y est et poiu' le profit qui s'en peut tirer, qui n'est point si petit, que les doctes mesnies n'y trouvent à repaistre. ^'ray est que le sujet mérite bien estre plus amplement dilaté, et continué davantage, comme on peut voir par la lecture d'iceluv : parquov s'il se trouvoit quelqu'un digne de tel fardeau, il teroit beaucoup pour son honneur, et plus pour nous, s'il vouloit parachever ce que l'autheur a délaissé à faire, ou pour le moins qui ne s'est trouvé en lumière. Les neuf et dixiesme sont deux petitz dialogues, traitans de propos amoureux, fort agréables, et plaisans, et qui néanmoins ne sont point sans fleurs ni sans fruit. »

Remarquons l'attention toute particulière que Cru-

get accorde aux dialogues intitulés Des langues et De la rhétorique. Ceux-là touchent, en effet, à des ques^tions qui, en France, sont tout à fait à l'ordre du jour. Le premier défend la langue vulgaire contre les latiniseurs ; le second se propose d'appliquer aux langues modernes l'art de la rhétorique ancienne. Ces deux-là ont intéressé particulièrement Du Bellay comme ils ont intéressé ses contemporains. Du Dialogue de la rhétorique il me semble se souvenir en quelques endroits : ainsi, quand il compare les archaïsmes à des ft pierres précieuses » que l'auteur peut quelquefois « usurper et quasi comme enchâsser », n'a-t-il pas dans l'esprit cette phrase de Speroni : « In fra lequali [parole] (quasi stelle per lo sereno di meza notte) rilucevano alcune poche, parte antiche, ma di vecchiezza non dispiacevole, buopo, un quanco, sovente : parte vaghe, e leggiadre molto, lequali quasi gemme belle a gli occhi di ciascheduno, solamente da gentili e alti ingegni sono adoprate (i)... » Mais ce ne sont là que des réminiscences vagues. Au contraire, il a largement mis à contribution le Dialogue des langues.

En réalité, ce n'est pas un dialogue, ce sont deux dialogues de même sujet, qui se succèdent l'un à l'autre, reliés entre eux par un fil très léger.

Le premier est une discussion entre Bembo, un courtisan, et un professeur de langues anciennes nommé Lazzaro. La simple énumération des personnages suffit à faire pressentir que l'ouvrage appartient

(i) FoL 148 r".

au même courant que les Prose et que le Corîcgiano. Dans tous les trois, en effet, nous retrouvons beaucoup d'idées communes. L'infiuence de Bemho sur Speroni n'est pas douteuse.

Lazzaro Buonamico vient d'être nommé professeur de latin à l'Université de Padoue. Il reçoit les félicitations de Bembo pour sa nouvelle dignité, et son enthousiasme pour ses chères études lui dicte des propos tels que ceux-ci : « J'espère faire en sorte que plusieurs hommes, de quelques estatz et nations qu'ils soient, laissans les autres estudes à part, s'adonneront à ccste seulement, comme à celle qui les peult vrayemcnt honorer (i). » Ou encore : « j'aymeroie mieux sçavoir parler come taisoit Ciceron que d'estre le pape Clément (2). »

Il ne tarit pas de sarcasmes pour cette pauvre langue toscane qui a la ridicule prétention de se substituer au latin-: « Il me semble quand j'y pren garde, que la tuscane est au regard de la latine, ce que la lye est au respect du vin : car le vulgaire n'est autre chose que la latine gastée et corrompue, ou de la longueur du temps, ou par la force des estrangers, ou par nostre pusilanimité. Au moyen dequo}' ceux qui préposent l'estude de la langue vulgaire a la latine, ou ilz sont sans jugement et ne peuvent discerner le bon d'avecques le mauvais, ou estans privez d'entendement sont indignes du meilleur. Parquoy il en avient ainsi qu'à aucunes complexions humaines, lesquelles débiles de

(1) Trad. Grugct, fol. 137 V.

(2) Ibid., fol. i}9 r".

vigueur naturelle, et n'ayans povoir de faire sang de la viande dequov se nourrit le corps, la convertissent en flegmes qui rendent l'homme sans vigueur, et le font conforme à la qualité de l'humeur. A ceste cause on devroit faire loy sur tous : quant aux non sçavans de ne parler latin pour ne diminuer la réputation de ceste divine langue, et les lettrez ne parler aux ignorans (sinon contraintz par nécessité) en langue maternelle comme entr'eulx font : à tin que ce commun non sçavant, par l'exemple et auctorité des grandz personnages, ne print argument de taire cas de son ordure, ains reduisist son ignorance en bonne art (i). »

Lazzaro est donc bien le latiniseur traditionnel. En face de lui, le Courtisan, à la manière de Balthasar Castiglione, plaide pour la langue du bon usage, pour cette langue courtisane (corti^iana), mélange de tous les dialectes, qui se parle dans les cours, et entre les personnes de bonne éducation. Représentant de l'opinion moyenne, le Bembo de Speroni, comme l'auteur des Prose, se déclare partisan d'une langue à la fois littéraire et vivante, du toscan qu'ont illustré les Pétrarque et les Boccace.

Sous prétexte de louer la langue latine qu'il doit enseigner, Lazzaro entame une diatribe en règle contre le vulgaire italien. Il l'attaque pour quatre motifs principaux :

I" Parce que, barbare par son origine, privé de nombres, de déclinaisons, de règles, de toute gram-

(i) Tr.id. Gruget, foL 158 v".

maire, il est incapable d'exprimer les conceptions de l'esprit ; c'est une « indistinta confusione di tutte le barbarie del mondo », et « il est meilleur ignorer les lettres vulgaires que les sçavoir » ;

2° Parce qu'il est sans harmonie : « c'est une musique de tabourins, ou plustost de harquebuses et fauconneaux qui estourdit le cerveau, et le brouille... » ;

3" Parce que son développement a marqué la décadence politique de l'Italie ;

4" Parce qu'il n'a ni svUabes longues, ni syllabes brèves, ni pieds, ni métrique qui vaille.

Les partisans du « vulgaire » répondent tant bien que mal à ces accusations. Bembo, le porte-parole de Speroni, se contente de laver la langue italienne du reproche de barbarie et d'irrégularité : « Je confesse notre langue maternelle estre un certain rassemblement non confuz, ains reiglé de plusieurs et diverses voix, noms et verbes, et autres parties d'oraison lesquelles au commancement furent semées en Italie par estranges et diverses nations, et puis par la douce et artificielle dilligence de noz prédécesseurs, ramassées en un son, une forme et une ordre tellement composées, qu'ilz en forgèrent ceste langue, qui maintenant nous est propre et non d'autruy. Imitant en cela nostre mère Nature, laquelle avec les quatre elementz fort divers entr'eulx, pour Iclm' qualité et leur assiete' nous a faiz et formez, plus perfetz et plus nobles que ne sont les elementx mesmes(i). » Il reconnaît

(i; Tr.ui. Grugct, fol. 145 r".

au reste que les reproches de Lazzaro sont en partie fondés ; mais, à son avis, les défauts de la langue vulgaire viennent, non d'une irrrémédiable impuissance, comme le prétend Lazzaro, mais d'une inexpérience passagère. Elle est encore dans sa première jeunesse : il faut l'enrichir, la façonner. Ce n'est encore qu'un « tendre surgeon » ; quand on l'aura cultivé, arrosé, enté, il portera des fruits aussi beaux que le latin. Et Bembo pose ces deux principes essentiels : que toutes les langues sont égales entre elles, différentes seulement par le génie des hommes qui les parlent et dont elles sont l'image ; et qu'il est nécessaire de s'adapter à son temps, de parler la langue de son siècle, de changer d'idiome à mesure que la nature substitue les vulgaires aux vulgaires. Ce seront les principes mêmes de Du Bellay.

Là-dessus une discussion s'engage entre lui et le Courtisan. Maintenant que Lazzaro semble vaincu, au moment de tirer les conclusions, le désaccord éclate entre les vainqueurs. Plus logique que Bembo, le Courtisan prétend déduire de ces prémisses toutes les conséquences qu'elles comportent : il demande qu'on écrive comme l'on parle, comme parlent les gens bien élevés. On débat sur la valeur respective des différents dialectes. Le Courtisan veut leur faire une place à tous et donner satisfaction à tous les amourspropres. Bembo n'admet que le toscan ; il affirme surtout qu'il ne faut pas se contenter d'écrire comme l'on parle, que le naturel ne suffit pas : pour parvenir à la gloire, il faut y joindre l'art, l'étude assidue

d'une langue qui a été enrichie par le travail des grands écrivains, et qui, quoique vulgaire, ne livre tous ses secrets qu'aux laborieux.

Un Écolier, qui avait gardé le silence depuis le début de cette scène, intervient alors à la demande d'un des interlocuteurs. La modestie qui convient à son âge l'empêchera d'exprimer un avis personnel ; il se contentera de rapporter un entretien que, en sa présence, deux maîtres illustres, Jean Lascaris et Peretto, ont eu sur ce sujet des langues. Là s'engage le second dialogue : les deux rôles sont tenus par l'Écolier qui parle tour à tour pour Peretto et pour Lascaris ; La/- 2aro, Bembo, et le Courtisan, presque jusqu'au btnit y assistent comme personnages muets.

Le débat n'est plus sur la valeur respective des différents dialectes italiens ; il revient à la question capitale, à la querelle du latin et du vulgaire. Mais, cette fois, le problème sera moins général : au lieu de discourir des qualités et des défauts des deux langues rivales, on demandera s'il est à propos d'écrire en vulgaire des ouvrages de science et de philosophie.

L'helléniste Lascaris affirme qu'on ne doit lire Aristote qu'en grec. La langue grecque lui parait douée de qualités particulières qui la rendent spécialement apte à l'expression des idées abstraites ; elle « est si convenable aux sciences, qu'il semble que non pas l'humaine providence, mais la mesme Nature l'ayt formée, pour les myeux faire entendre. » Traduire Aristote, c'est donc le gâter, le rendre inintelligible.

Peretto, partisan des langues modernes, proteste

contre toutes les affirmations de son interlocuteur. Il lit les philosophes dans des traductions. Plus énergiquement encore que Bembo tout à l'heure, il affirme l'égalité des langues, il prétend que tous les langages sont capables d'exprimer toutes les idées des hommes, qu'on peut philosopher en italien par conséquent. Et, puisque la chose est possible, il en souhaite de tous ses vœux la réalisation. D'abord, la philosophie deviendra accessible à tous et répandra sur tous ses bienfaits. Ensuite, elle pourra foire des progrès beaucoup plus rapides : la nécessité d'apprendre les langues, en effet, nous empêche de nous adonner à l'étude des choses ; elle mange le plus clair de notre temps ; elle est la cause profonde de notre ignorance. Et le rêve de Peretto serait de voir traduire en vulgaire les oeuvres de tous les philosophes et de tous les savants de l'antiquité ; après quoi l'on n'emploierait plus que la langue vulgaire dans les livres de science. Pour l'instant, il reconnaît l'impossibilité de se passer du latin et du grec, parce que le latin et le grec sont encore les deux clefs nécessaires pour ouvrir les portes de toute bonne doctrine ; mais il espère que cet état de choses ne durera pas, et il cherche à susciter des traducteurs. Avec une force singulière, par la bouche de Peretto, Speroni a exprimé la nécessité de rompre avec le préjugé traditionnel, et d'étudier directement les choses : « A la vérité nous despensons misérablement noz jours, noz mois, et noz ans en l'estude de ces deux langues, non pas pour la grandeur du sujet ; mais pource seulement que nostre esprit contre sa

naturelle inclination fait tourner nostre estude vers les paroles. Par ainsi cest esprit désireux de s'arester en la congnoissance des choses, pour se rendre pertet, ne se contente point d'estre adonné à autre chose tellement qu'en nous amusant à dresser nostre langue, la vertu de nostre esprit demeure \aine(i)... là ou n'avons qu'une seule voye de raison, en quelque langue que ce soit, pour nous conduire à vérité, en la laissant à gauche, nous prenons le chemin, lequel par effet nous eslongne d'autant plus de nostre hut, comme il semble à autruv que nous en sommes voisins. Aussi nous est-il bien avis que nous sçachons assez de quelque science, quand sans congnoissant sa nature, nous pouvons dire en quelle sorte elle estoit nommée par Ciceron, Pline, Lucrèce, et Virgile, pour les autheurs latins, et pour les Grecs, Platon, Aristote, Demosthene, et Eschines : sur les simples paroles desquelz, les hommes du jourd'huy dressent le fondement de leurs artz et sciences : tellement qu'en disant ces motz, hmgae grecque, ou langue latine, il semble que l'on die langue divine. Et que la vulgaire soit une langue inhumaine, et du tout privée des discours des intelligences, non pour autre cause par aventure, que, pour ce que nous l'aprenons sans travail, et des enfance, et que les autres par grand labeur nous sont faites familières, comme langues que nous jugeons plus convenables aux doctrines, que ne sont les paroles de l'fuicaristie, et du batesiue, avec leurs deux

(i) Speroni, foL 164 v".

sacrementz. Et est ceste foie opinion si fort imprimée en l'esprit des hommes^ qu'il en est beaucoup en ceste erreur, de penser que pour devenir philosophes il leur sufist de sçavoir lire et escrire en grec, sans plus, comme si l'esprit d'Aristote estoit (en guyse d'un esprit familier dans un cristal) enfermé dans l'alphabet grec, et qu'il fust contraint d'entrer avec les lettres en l'esprit des hommes, pour les faire philosophes (i). »

La conclusion de tout cela est qu'il faut cesser complètement d'écrire en latin. Dans un morceau d'allure un peu oratoire, mais très terme, Speroni affirme l'impossibilité d'égaler les anciens en leur langue. Pour lutter à armes égales avec eux, il nous faut user de notre langue maternelle. Le Courtisan veut aller audelà : vite il se hâte de décréter que l'étude des langues anciennes et modernes est superflue, et qu'il suffit d'écrire comme l'on parle. Mais Speroni l'arrête : manifestement, ce n'est pas le Courtisan, mais Bembo et Peretto qui présentent sa manière de voir. Bien que ses personnages conservent chacun leur opinion, et qu'il n'ait pas eu la ridicule naïveté de les mettre d'accord après une demi-heure de discussion, ses intentions sont évidentes. Il veut que ses contemporains continuent à apprendre très sérieusement les langues anciennes pour avoir accès aux sciences et pour rester en contact direct avec les grands modèles littéraires, mais il espère qu'ils pourront un jour s'en passer

(i) Speroni, foL 167 r°.

et déjà ils ne doivent plus s'en servir que pour lire. Il ne leur t.iut écrire qu'en vulgaire. Le vulgaire, d'ailleurs, devra être étudié tout comme une langue morte, de manière à devenir de plus en plus riche, souple, réglé, capable de satisfaire à tous les besoins de l'esprit. Quand il s'agira de sujets philosophiques et scientifiques, sans doute on pourra se montrer moins scrupuleux ; mais pour l'éloquence et la poésie, il faudra s'en tenir strictement au pur toscan de Pétrarque et de Boccace, s'imprégner de leurs œuvres afin de les imiter constamment.

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