‹ Les sources italiennes de la "Deffense et illustration de la langue françoise" de Joachim du BellayChapitre 40 sur 62 · LA DÉFENSE DE LA LAXGUE CHEZ DU BELLAY ET LE DL\LOGUE DE SPEROXI · texte numérisé non relu

LA DÉFENSE DE LA LAXGUE CHEZ DU BELLAY ET LE DL\LOGUE DE SPEROXI

C'est exactement la même conception que nous retrouvons chez Du Bellay. Lui aussi s'oppose à ce que les hommes du wi" siècle écrivent en latin ou en grec, mais il reconnaît parfaitement la nécessité d'étudier les langues anciennes. Il « confesse et soutient celuy ne pouvoir faire œuvre excellent en son vulgaire, qui soit ignorant de ces deux langues et qui n'entende la latine pour le moins (i). » La question des dialectes ne pouvait pas se poser en France comme en Italie. Depuis longtemps elle était résolue. La suprématie politique de l'Ile-de-France ne permettait à aucun parler provincial de rivaliser avec le parler de Paris. Au plus pourra-t-on se demander dans quelle mesure il convient de donner droit de cité à des termes dialectaux ; personne ne pouvait songer à constituer une langue commune en conflit avec la langue française, x^u-delà des Alpes, on pouvait opposer l'un à l'autre les termes de langue toscane et de

fi) II, II.

langue italienne ; chez nous, il n y avait plus u opposition possible : le nom de la province dominante tendait de plus en plus à s'étendre au pays tout entier. Du Bellay n'aura donc que bien peu de chose à retirer du différend élevé entre le Courtisan et Bembo. En revanche, il puisera très largement dans les répliques de Bembo à Lazzaro, de Peretto à Lascaris. Celles-là présentent la défense du vulgaire italien contre le latin, et la défense du vulgaire français peut s'inspirer des mêmes principes, î'"") Ce n'est pas Rabelais, comme on l'a cru, qui lui a '~' tourni la théorie de l'origine des langues qui sert de fondement à tout son manifeste. Il Ta traduite textuellement de Speroni. Les langues, nous dit-il, ne sont pas naturelles ; elles ne se développent pas d'ellesmêmes. Elles naissent de la « lantasie des hommes » désireux de se communiquer les uns aux autres leurs conceptions, et c'est à la « fantasie des hommes » qu'elles doivent tous leurs progrès. \o\Và l'idée qui emplit le premier chapitre de la Deffour. C'était celle avec laquelle Speroni imposait silence aux adversaires du vulgaire italien. Du Bellay s'en fait une arme non moins redoutable contre les adversaires du français. On a souvent signalé l'extrême désordre de son plaidoyer. Il nous faut y introduire un peu de méthode si nous voulons l'analyser et mesurer sa dette envers Speroni. Dans le chaos des arguments qu'on y trouve, certains, dispersés dans divers chapitres, présentent l'apologie du français comme langue littéraire ; d'autres, ramassés dans le dixième chapitre du pre-

mier livre, le défendent comme langue scientifique. Les premiers s'inspirent surtout du premier des deux dialogues de Speroni ; les seconds, du second dialogue.

L'apologie du français comme langue littéraire répond à cinq critiques principales qu'on a coutume de lui adresser. Toutes les cinq étaient déjà relevées et réfutées chez Speroni.

La première, la principale peut-être, c'est le reproche vD de barbarie. Nous comprenons difficilement (il faut l'avouer) la valeur d'un argument comme celui-ci : la langue vulgaire est une langue parlée par des populations que les Grecs et les Romains qualifiaient de barbares; ce sont les barbares qui l'ont façonnée : nous ne devons donc pas en faire usage. Il faut bien croire cependant qu'il frappait les hommes du xvi'^ siècle, volontiers assujettis par l'autorité des anciens, car c'est un de ceux sur lesquels les écrits du temps reviennent le plus fréquemment. Lazzaro commençait son réquisitoire par celui-là : « La langue vulgaire monstre en sa face avoir pris son origine et son accroissement des estrangers et de ceulx principalement qui firent plus d'ennuy aux Romains. C'est asçavoir des François, et des Prouvençaux : desquels non seulement nous sont dérivez les noms, verbes et adverbes, mais encore l'art oratoire et poétique. O superbe langage, nommez le comme vous voudrez, pourveu que ne le nommiez italien : car il est venu d'outre mer et de delà les Alpes, qui séparent l'Italie de la France!... Depuis le déclin de l'em-

pire de Rome jusques à huy il n'est venu en Italie aucune nation si barbare ne tant privée d'humanité comme les Hunz, les Gotz, les Vuandelz et autres qui en guise de trophées n'y ayent laissé quelque nom ou quelque verbe des plus excellentz qu'ilz eussent (i). » L'argument vaut contre le Irançais autant ou plus encore que contre l'italien. Du Bellay devra donc v répondre. Mais la réplique de Bembo à Lazzaro n'est pour lui d'aucune utilité : Bembo proteste que, barbare en effet par ses origines, la langue vulgaire de l'Italie s'est épurée, ennoblie par quatre à cinq siècles de séjour en Italie, au pays des latins. Le français n'a pas de pareils titres de noblesse. Du Bellav est donc obligé de chercher autre chose, de s'en remettre à son inspiration. Elle n'est pas heureuse : nous avons été qualifiés de barbares, dit Du Bellay, par les Romains et par les Grecs, c'est-à-dire par des ennemis de la race gauloise (les Romains) et par des hommes qui n'avaient aucun privilège pour nous juger (les Grecs). Le verdict rendu contre nous est donc sans valeur. Au contraire, nos mœurs sont polies et nous ne le cédons à personne en bonnes manières. Donc nous ne devons pas mépriser notre langue, il tant en user. La réplique est très faible. Son excuse est que l'argument ne Tétait pas moins.

La seconde critique relevée par Du Bellav est beaucoup plus sérieuse. On prétend que la langue est trop pauvre : elle n'a pas les ressources nécessaires pour

(i) Trati. (iriiget, fol. 142 v".

exprimer les idées et les sentiments des artistes (i). Cette fois nous sommes au fort de la question. Mais puisque Du Bellay a posé en principe que la volonté des hommes peut tout sur la langue, une pareille objection ne l'arrêtera pas. Cultivons notre langue, dit-il; vite elle suffira à nos besoins. C'est Speroni qui lui a dicté cette réponse. Comme il avait fourni le principe, il a fourni aussi la conséquence. Il avait stimulé le courage de ses compatriotes par l'exemple des anciens que Du Bellay rapporte en ces termes : « Qui voudroit dire que la (langue) greque et (la langue) romaine eussent tousjours été en l'excellence qu'on les a vues du tens d'Homère et de Demosthene, de Virgile et de Ciceron ? Et si ces aucteurs eussent jugé que jamais, pour quelque diligence et culture qu'on y eust peu faire, elles n'eussent sceu produyre plus grand truict, se feussent ilz tant eforccz de les mettre au point ou nous les voyons maintenant (2)? » Chez Speroni il a trouvé à plusieurs reprises répétés les quatre grands noms qui reviennent sous sa plume : Homère, Demosthene, Virgile et Cicéron. Surtout, c'est de Speroni qu'il a traduit mot à mot la Ionique comparaison qui emplit presque le troisième chapitre de la Deffence .-Notre vulgaire ressemble à une pousse encore jeune ; sa nature est de porter des fleurs et des fruits, mais elle n'a pas encore été cultivée, arrosée, greffée; les Romains et les Grecs ont soigné les leurs comme de bons jardiniers : de là « ces fleurs et ces

(i) I, III, p. 66.

(2) Ibid., p. 67.

fruictz colorez de cete grande éloquence », avec ces nombres et cette liaison si artificielle. Imitons leur exemple, nous ne manquerons pas de récolter une moisson aussi riche. Il n'y pas là seulement une comparaison longuement suivie dont l'éloquence a été justement louéC;, il y a surtout un argument essentiel : éloquence et argument, tout revient de droit à Speroni.

Et l'on sent encore Tinfluence de Speroni dans les autres objections que Du Bellay relève pour les réfuter. Quand il répond à ceux qui « estiment la langue barbare et irreguliere, incapable de cete élégance et copie qui est en la greque et romaine : d'autant (disent ilz) qu'elle n'a ses declinationS;, ses piez et ses nombres, comme ces deux autres langues (i), » il reprend manifestement les mots de Lazzaro : « la langue ne le peut soufrir, estant barbare comme elle est, et incapable de nombres et de décoration... Ne voyez vous cestre pauvre langue manquer en déclinaison de nom, les verbes sans conjugaisons et sans participes, et pour conclusion sans aucune bonne propriété (2) ? » Et plus loin (3) Lazzaro reprend longuement et âprement la langue vulgaire de ne connaître ni spondées ni dactvles, et prétend que faute de pieds elle est privée de tout rvthme. Du Jk'llay lui réplique que « nostre langue n'est tant irreguliere qu'on voudroit bien dire : vcu qu'elle se décline, si

(i) 1, IX, p. 109.

(2) 'l'rad. Ciruget, fol. 142 r".

non par les noms^ pronoms et participes, pour le moins par les verbes, en tous leur tens, modes et personnes (i). » Dans ce siècle de pédantisme, la complexité grammaticale est un titre de noblesse dont il ne veut pas laisser frustrer le français. Avec Bembo, il s'efforcera de montrer en outre que nous avons des procédés spéciaux pour «recompenser » les « piedz » et les « nombres » qui nous font défaut (2).

Vient ensuite la question de l'harmonie de la langue sur laquelle Du Bellay s'attarde moins longuement que Speroni. La phrase où il a persifflé les « mynoises ou extortionneres prononciatians des autres langues » et que le Qidntil Horatiau a louée comme d'un « bon François « semble bien lui appartenir en propre : « Il est bien vray que nous usons du prescript de Nature, qui pour parler nous a seulement donné la langue. Nous ne vomissons pas notz paroles de l'estommac, comme les yvroingnes : nous ne les étranglons pas de la gorge, comme les grenoilles : nous ne les

(1) I, IK, p. III.

(2) I, IX, p. 113, — n, VII et via; Speroni, trad. Gruget, t'oL 147 r°.

L'expression « en faire des piedz ou des mains », que Du Bellay emploie en cet endroit (p. 114), est prise directement à Speroni : « Le rime sono più tosto come catena al sonetto, et alla canzone, che piedi o mani di versi loro (fol. 117 r^). » Il n'y a donc pas lieu d'accepter la correction de « mains » en « mètres » proposée par M. Chamard. Lazzaro, qui prononce ces paroles, veuf faire entendre que la rime ne saurait en aucune façon remplacer la métrique ancienne, et que la versitication des langues vulgaires est méprisable. Du Bellav fait un usage différent des mêmes mots : lorsqu'il dit que nos ancêtres auraient pu « allonger une svllabe... accourcir l'autre, et en faire des piedz ou des mains », conformément à sa théorie qui accorde à la volonté humaine tout pouToir sur le développement des langues, il veut exprimer cette idée que nos ancêtres pouvaient modifier à leur gré le français.

découpons pas dedans le palat, comme les oyzeaux : nous ne les sifflons pas des lèvres, comme les serpens. » Je ne retrouve rien de pareil dans son modèle. En revanche, le souvenir de Speroni se marque par le rappel d'une anecdote mythologique, l'anecdote de Marsyas et de Minerve : « Aussi avons nous cest avantaige de ne tordre point la bouche en cent mille sortes, comme les singes, vovre comme beaucoup mal se souvenans de Minerve, qui jouant quelquefois de la fluste, et voyant en un mvroir la detormitc de ses lèvres, la jeta bien loing, malheureuse rencontre au presumptueux Marsve, qui depuis en feut ecorché. Quov donques (dira quelqu'un), veux tu à l'exemple de ce Marsye, qui osa comparer sa fluste rustique à la douce lyre d'Apolon, égaler ta langue à la grecque et latine (i)? » C'est Lazzaro qui avait rappelé à Du Bellay la table bien connue d'Ovide et qui avait comparé les contorsions des lèvres de Minerve aux contorsions que nécessite la prononciation de certains sons; mais tandis que Lazzaro en taisait usage pour critiquer le vulgaire, Du Bellay s'en sert pour donner la supériorité au vulgaire français sur tous les autres : « Celuy qui n'a le temps, disait Lazarro, ou le pouvoir de sonner les lutz et violons de la latine, se doit plustost tenir oysif que mettre la main aux tabours et cloches communes ; prenant l'exemple de Pallas, laquelle pour ne se contrefaire la tace en jouant de la Huste qu'elle avoit inventée, la getta au loing et luy

fut plus louable l'eslongner de soy, ne daignant l'approcher de sa bouche qu'il ne fut profitable à Marsias la recueillir, et sonner, car il en perdit la peau (r). »,^„^-^ Reste l'argument de fait : la langue a beau n'être pas barbare, être capable d'enrichissements, avoir des conjugaisons régulières, du nombre, de l'harmonie, elle ne produit aucune œuvre qui vaille. « Quelque opiniâtre répliquera encores : Ta langue tarde trop à recevoir ceste perfection (2). » On s'étonne que Du Bellay ait pu écrire une pareille phrase en 1 549, alors que les œuvres de Marot, de Rabelais, de Calvin et d'autres encore jouissaient de la vogue que l'on sait. On s'étonnera plus encore de penser qu'il l'a traduite de Speroni, et que Speroni l'appliquait à la langue italienne. Et d'ailleurs, comme l'objection, la réplique est entièrement empruntée par Du Bellay au Dialogue des langues. Une fois encore son principe fondamental le sauve : du moment que la volonté des hommes peut tout en matière de langue, ne désespérons pas de l'avenir. Et il ajoute qu'une loi de nature assure une longue durée aux fruits lentement et péniblement mûris, que les lenteurs de la langue moderne sont par suite des promesses pour l'avenir. Et il assaisonne cette argumentation d'une petite leçon de philosophie de l'histoire : nous ne devons pas désespérer de nos contemporains; la nature n'a pas réservé toutes ses faveurs pour l'antiquité ; Dieu « a donné pour loy inviolable à toute chose créée de ne durer perpetuelle-

(i) Trad. Gruget, fol. 148 r".

(2) I, IX, p. 122.

ment, mais passer sans tin d'un état en l'autre, étant la fin et corruption de l'un, le commencement et génération de l'autre (i). » Cette phrase encore vient de Speroni. Du Bellay y joint sans doute quelques considérations personnelles sur l'invention de l'imprimerie et sur celle de l'artillerie, mais il ne fait que développer le thème fourni par son modèle.

Partout donc nous retrouvons la même influence. Nous la sentirons encore bien davantage dans le chapitre où Du Bellay défend le français comme langue scientifique et philosophique (2). A l'exception de quelques phrases de transition, on peut dire qu'il est ''entièrement traduit de l'italien. Il est constitué de neuf à dix fragments de Speroni aboutés les uns aux autres, et, pour la plupart, à peine modifiés. C'est une mosaïque où l'on retrouve la majeure partie de l'entretien de Peretto et de Lascaris. Toutes les idées qui nous ont frappé tout à l'heure, ont attiré l'attention de Du Bellay. Il a senti combien il était important de traduire les livres de science en langue vulgaire. Il a tenu à affirmer que comme l'italien, le français était capable de traiter les sujets les plus graves et les plus précis : qu'il aurait le mérite de communiquer à un grand nombre d'hommes les bienfaits du savoir : qu'il déchargerait les savants de la nécessité de se livrer à d'interminables études philologiques et leur permettrait ainsi de s'adonner au développement des sciences : que toutes les objections dirigées contre ce projet pro-

Page 1