‹ Les sources italiennes de la "Deffense et illustration de la langue françoise" de Joachim du BellayChapitre 51 sur 62 · NOUVELLE · texte numérisé non relu

NOUVELLE

Donc toute la défense de la langue française, chez Du Bellay, dérive d'une manière très directe, d'un courant de plaidovers en faveur de la lani^ue vulgaire de l'Italie. Il n'a fait que prendre les théories des avocats italiens pour les fiiire servir à sa cause. Je ne saurais être aussi affirmatif pour ce qui concerne l'autre partie du manifeste, celle où il expose sa méthode pour illustrer la langue. Et pourtant là encore l'influence d'ouvrages qui étaient alors répandus en Italie, de courants d'idées qu'on y aperçoit, me semble incontestable.

Le système qu'on avait emplové pendant tout le règne de François E", et que Thomas Sibilet venait encore de préconiser tout récemment dans son Arl t>oi'li(/iit', c'était la traduction. Du Bellav tient à afiirmer tout d'abord qu'il renonce à ce procédé : excellente pour vulgariser les sciences et la philosophie, la traduction est insuffisante pour doter notre langue d'o-'uvres oratoires et poétiques. Lui que nous

venons de saisir en flagrant délit de traduction, il déclare qu'il ne faut plus traduire : « Quand à l'eloquution, partie certes la plus difficile, et sans la quelle toutes autres choses restent comme inutiles et semblables à un gla3've encores couvert de sa gayne, eloquution (dy je) par la quelle principalement un orateur est jugé plus excellent, et un genre de dire meilleur que l'autre : comme celle dont est apellée la mesme éloquence : et dont la vertu gist aux motz propres, usitez et non aliènes du commun usaige de parler, aux methaphores, alegories, comparaisons, similitudes, énergies, et tant d'autres figures et ornemens, sans les quelz tout oraison et poëme sont nudz, manques et débiles : je ne croyray jamais qu'on puisse bien apprendre tout cela des traducteurs, pour ce qu'il est impossible de le rendre avecques la mesme grâce dont l'autheur en a usé : d'autant que chacune langue a je ne scay quoy propre seulement à elle, dont si vous efforcez exprimer le nait en une autre langue, observant la loy de traduvre, qui est n'espacier point hors des limites de l'aucteur, vostre diction sera contrainte, froide, et de mauvaise grâce. Et qu'ainsi soit, qu'on me lyse un Demosthene et Homère latins, un Ciceron et Vergile francoys, pour voir s'ilz vous engendreront telles affections, voyre ainsi qu'un Prothée vous transformeront en diverses sortes, comme vous sentez, lysant ces aucteurs en leurs langues. Il vous semblera passer de l'ardente montaigne d'Aethne sur le froid sommet de Caucase. Et ce que je dy des langues latine et greque, se doit réciproquement

dire de tous les vulgaires dont j'allegueray seulement un Pétrarque, du quel j'ose bien dire, que si Homère et Mrgile renaissans avoini- entrepris de le traduvre, ilz ne le pouroint rendre avecques la mesme grâce et naytveté qu'il est en son vulgaire toscan (i). »

Cette idée-là était déjà indiquée chez Speroni. Elle y était avec moins de développement, mais très nette. Lazzaro vient de déclarer que la lecture d'Homère, de Virgile, de Démosthène et de Cicéron (ce sont les quatre mêmes noms que chez Du Bellay) est sur lui toute puissante, qu'il n'est point de tristesses dont elle ne le console et qu'aucun plaisir n'est comparable à ceux qu'elle lui procure. Fort bien, répond le Courtisan : Boccace a sur moi exactement le même effet, il me transforme à volonté, il gouverne mes sentiments à sa guise. Ces merveilleux effets ne sont donc pas le privilège des langues anciennes ; ils sont dus au tond, non pas à la forme. A quoi Bembo réplique : « Ce n'est pas cela, ains la faconde est seule ou principale ocasion de taire en nous ces merveilleux effetz. Qu'il soit vray, lisez Virgille en langue vulgaire, Homère en latin et Boccace en françois, vous verrez qu'ilz ne teront pas ces miracles. Le seigneur Lazare dit vray doncques quand il met es langues la propriété de telz effetz, non pas qu'il preuve par ceste sienne raison qu'on ne doive aprcndre autre langue que la latine et la grecque, car si nostre langue n'est pour le présent douée de si

DE LA DEFFE\'CE DE DU BELLAY yi

nobles personnages, si n est-il pas impossible qu'elle n'en ait quelquefois de peu moins excellentz que Virgile et Homère (ij. »

Mais si le germe de cette idée était chez Speroni, Du Bellay l'a développé. Il a insisté beaucoup plus que son modèle italien. La raison en est qu'il avait une théorie nouvelle à faire prévaloir : la théorie de l'imitation.

Cette théorie (2) vient principalement de Quintilien et d'Horace, cela est acquis. Trois ou quatre des phrases par lesquelles il l'exprime sont traduites textuellement du premier, et l'on retrouve çà et là quelques réminiscences du second. Pourtant il n'est pas inutile de rappeler que les humanistes du XYi*-' siècle, spécialement les humanistes italiens, ont souvent abordé cette question de l'imitation, qu'ils l'ont mise en quelque sorte à l'ordre du jour. Bembo et J.-F. Pic de la Mirandole avaient échangé sur ce sujet deux lettres qui durent être fort lues alors, comme tous les écrits de ces illustres personnages.' Plus près de l'époque de Du Bellay, il convient de signaler un important ouvrage de Bartolomeo Ricci, De imitatione libri très, qui fut publié à Venise, chez les Aides, en 1541, et de nouveau en 1545, c'est-à-dire dans le même temps et dans les mêmes ateliers que les Dialogues de Speroni. Dans les œuvres de Calcagnini, imprimées en 1544, je relève (p. 269) un Traité de riiiiitafion adressé à G.-B. Cinzio Giraldi. A l'occasion

(i) Trad. Gruget, foL 142 r".

(2) I, VII et VIII, — II, III.

de ce traité, le grand Giraldi, Lelio Gregorio, écrit à son parent Cinzio une lettre où il fait connaître son avis sur la matière (i).

Peut-être le mouvement d'idées que révèlent ces ouvrages et d'autres encore, a-t-il eu son influence sur la conception de Du Bellay. Tous étaient pleins de souvenirs anciens empruntés à Quintilien et à Horace : ils l'invitaient à puiser chez ces auteurs. D'ailleurs ils insistent sur beaucoup des idées que nous rencontrons dans la /J)é'/f('//r(' et illusiratioii. Yoïc'i comment Ricci exprime ce qu'on a appelé chez Du Bellay la théorie de Tinnutrition : « sic hivc apte, sic belle, sic recte, quidquid vult, in alienamfaciem transfert, atque convertit, ut qui\; prima fuerit nulla sentitur, ac quemadmodum apes, quce flosculos, herbulas, ac quidquid imbiberint roris, in suum novum corpus ita conhciunt, ut nihil horum existât ex pristina aut forma aut materia, sic hivc nobis aliénas virtutes, atque sententias ita suo studio, suaque arte conficit, atque condit suaviter, ut pristinit forma' nihil agnoscatur, nostrumque id fiât maxime, quod ea nobis apte compararit, atque construxerit (2). »

Ricci insistait longuement et à diverses reprises

(l ) Dans le inciiic temps un jurisconsulte, |.icohus Oniplialius, dédia au cardinal Jean J)u Bellay, cousin de notre poète, un trait-é intitulé De clocutionn iinitntioiir tic apparafu liber tiuiis. La première édition que je connaisse de cet ouvraj^e date de 'S5 5 ^ j'ignore s'il y en a en quelque autre antérieure à celle-ci. Notons encore que dans les ix-uvres de Speroni {Opcrc 1740, t. I), on trouve un traité 7>//' hiiitaihmc : inédit jusqu'en 1740, il n'.x pas pu être connu de Du Bellay, mais lui aussi prouve combien cette questit)n de rimitatit)n préoccupait alors tout le mqnde.

(2; l'id. de 1545. p. 60,

sur cette idée que la littérature des Romains est entièrement imitée des Grecs, et il se recommandait sans cesse de leur exemple pour autoriser ses principes. On sait quelle place importante Du Bellay, de son côté, fait à cet argument (i). Lui et ses contemporains (Pelletier, Sibilet) ont pu lire chez Ricci et chez d'autres de longues dissertations sur une question qui paraît les préoccuper (2), celle de savoir si dans. la formation du poète et de l'orateur, l'art a plus de part que la nature ou inversement. C'est le problème central, celui-là, dans ces traités de l'imitation, et il est inutile de dire que chez ces partisans déterminés des classiques, chez Bembo, chez Celio Calcagnini, chez Giraldi, comme chez Ricci une place très importante est faite à l'art. Les conseils que donne Du Bellay (3), de choisir pour modèle un auteur qui mérite d'être imité, de bien se connaître soi-même et de mesurer ses propres forces afin de ne pas violenter sa nature, sont longuement développés chez Ricci : ils occupent presque tout le premier livre où, examinant successivement tous les genres littéraires, il détermine dans chacun d'eux les modèles les plus parfaits (4).

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