‹ Les sources italiennes de la "Deffense et illustration de la langue françoise" de Joachim du BellayChapitre 52 sur 62 · II, III · texte numérisé non relu

II, III

(3) II, m.

(4) On lit chez Du Bellay (I, vu, p. loo) : « Virgile immita si bien Homère, Hésiode et Thëocrit, que depuis ou a dict de luy, que de ces troys il a surmonté l'un, égalé l'autre, et aproché si près de l'autre, que si la félicité des argumens qu'ilz ont traitez eust esté pareille, la palme seroit bien douteuse. » La source de ce passage a échappé aux diligentes recherches de M. Chamard. On peut rapprocher la phrase suivante de Ricci (éd. de i)4), fol. 25 r"j : « Cum viderct Vergilius quantam

Mais ces humanistes écrivaient le plus souvent pour de purs humanistes. Ricci, Calcagnini, ennemis irréductibles de toute langue vulgaire, formulaient des préceptes pour ceux qui continuaient la tradition latine, qui imitaient Cicéron et \'irgile dans leur langue. Il n'était pas question pour eux de doter le vulgaire italien des genres antiques. Ils auraient vu là une profanation. La langue toscane, si on voulait absolument continuer à l'écrire, devait se limiter aux genres que la tradition lui assignait, des genres à formes fixes comme le sonnet, la ballade, la canzone. Entre ces deux courants extrêmes, celui de la pure tradition vulgaire et celui de la pure tradition classique, un courant intermédiaire s'était formé et avait grandi : il était représenté par des hommes très cultivés^ souvent érudits qui, partisans résolus de la langue vulgaire, voulaient l'illustrer en y acclimatant les genres littéraires des anciens. Ceux-là n'ont cessé de conseiller l'imitation de l'antiquité, de transporter dans les œuvres en langue vulgaire les préceptes que les purs humanistes destinaient aux œuvres latines. Trissino, Claudio Tolomei, Alamanni, d'autres encore, s'imprègnent des modèles grecs et latins ; ils

iinivcrsa Gr;t.'cia ex tribus prxcUiris scriptorilnis, Thcocrito, Hcsit)do, .itque Homcro, •îloriaiii conscqucrctur, niiiiimc coiituiitus si coriim quemvis in suo gcnere tantum x-quassct, oninia uiius in se experiri est ausus : quod quidcni inijens oiuis ita validis hunieris siistinuit, ut qiio Cirxci suuni sinijuli, ac pcr se quisquc, hic solus tria illa scribendi gênera t'ortiter, ac sunima cum oinnium laude in Latiuni provcxcrit. » Certainement cette phrase n'est pas la source de Du BeUay. Elle présente cependant cet intérêt de nous montrer une idée très analogue à celle de Du Bellav dans un ouvrage contemporain, qu'il a pu lire, et qui appartient à une série de traités .sur l'imitation.

DE LA DEFFEXCE DE DU BELLAY Jf

s'assimilent les leçons des théoriciens des littératures anciennes, pour acclimater les anciennes formes dans la littérature italienne. Comme les partisans des' modernes, imitateurs, pour ce qui concerne la langue, des Dante, des Pétrarque et des Boccace, pour le fond leurs modèles sont exactement ceux des humanistes.

Déjà la plupart des genres anciens avaient été transplantés dans ce sol nouveau. La tragédie avait reparu avec la 5"i7/)/;o«/j/v deTrissino (15 15). L'élégie amoureuse devait sa résurrection à l'Arioste et à Luigi Alamanni (autour de 1520) et dans le même temps ces mêmes auteurs avaient rapproché le « capitolo » de la satire(i 5 17-1530). Trissino et Alamanni avaient encore tenté de renouveler les grands genres, l'ode pindarique et l'épopée. Bernardo Tasso avait composé des odes à la manière d'Horace. On avait imaginé le vers libre à l'imitation de l'hexamètre. Claudio Tolomei, dans ses Revoie dclla niio-va poesia (1539), avait cherché à constituer un système de versification italienne sur le type de la versification des anciens.

On reconnaît ici les tentatives que la Pléiade va faire chez nous ; on retrouve aussi les grandes lignes du programme poétique de la Dcffcnce et illustration : « Ly donques et rely premièrement (ô Poète futur) fueillete de main nocturne et journelle les exemplaires grecz et latins : puis me laisse toutes ces vieilles poésies francoyses aux Jeuz Floraux de Thoulouze et au Puy de Rouan : comme rondeaux, ballades, vyrelaiz, chantz royaulx, chansons, et autres telles episseries, qui corrumpent le goust de nostre

langue et ne servent si non à porter temoingnaige ^t; notre ignorance (i). » La guerre est déclarée aux genres traditionels de la littérature vulgaire ; il faut leur substituer les genres anciens, imiter les classiques afin de donner satisfaction aux doctes. Et Du Bellay énumère l'épigramme, l'élégie, l'ode « au son de la lyre greque et romaine », l'épître, la satire, le sonnet, l'églogue, la comédie, la tragédie, l'épopée, l'histoire d'apparat ornée de « belles concions » indiquant pour chaque genre les modèles à suivre.

La seule diftérence notable qu'il taille signaler entre le plan de Du Bellay et celui des Italiens classicistes (classicheggianti, comme disent les historiens de la littérature italienne), c'est que Du Bellay rompt entièrement avec la tradition nationale tandis que les Italiens lui réservent une place. Ils préconisent les genres antiques, les prêtèrent manifestement, mais ils ne rejettent pas pour cela sans appel les genres vulgaires. Le sonnet est trop tort de l'autorité de Pétrarque pour qu'ils songent à le bannir. En Erance, aucun genre national n'est autorisé par un auteur aussi universellement admiré. La poésie marotique ne se recommande que de Marot, et Marot est encore tout moderne; il vient à peine de mourir (i 544) ; son œuvre est justement dans cette période où les œuvres retentissantes provoquent, en même temps que de vives admirations, des réactions passionnées. Voilà pourquoi Du Bellay, l'un des promoteurs de la réaction

(i) II, IV, p. 201.

antimarotique, ne garde aucun ménagement. Voilà aussi pourquoi il commet cette étrange inconséquence, en même temps qu'il rejette en bloc les genres à formes fixes, d'admettre et de recommander le sonnet, genre à formes fixes lui aussi. C'est que le sonnet est autorisé par de grands modèles. Il plaira aux savants qui jugent par autorité. C'est donc un genre propre à ennoblir une littérature encore sans lustre. Le débat n'est pas entre les genres à formes fixes et les autres ; il est entre les genres nobles et les genres bas. Il faut relever la littérature vulgaire de son discrédit, faire en sorte qu'elle puisse plaire aux hommes cultivés dont le nombre croît de jour en jour, c'est-à-dire aux hommes versés dans les lettres grecques, latines et italiennes.

Aussi Du Bellay est-il encore tout à fiiit en communauté de vues avec les classicistes italiens, lorsqu'il veut que la poésie soit avant tout savante. Il aurait pu écrire en tête de son manifeste : « Odi pfofanum vulgus ». Dans l'ode, il recommande au poète futur qu'il « n'y ait vers, ou n'aparoisse quelque vestige de rare et antique érudition... Sur toutes choses, ajoutet-il, prens garde que ce genre de poëme soit eloingné du vulgaire (i). » Il veut que son poète soit « doué d'une excellente félicité de nature », sans doute ; mais par-dessus tout il recommande qu'il soit « instruict de tous bons ars et sciences, principalement naturelles et mathématiques, versé en tous genres

(i) n, IV, p. 209.

yo LES SOURCES ITALIENNES

de bons aucteurs grecz et latins, non ignorant des parties et offices de la vie humaine (i). » Les Italiens pensaient donner plus de dignité à leur littérature ■en la rendant érudite. Du Bellay partagea sans réserve leur opinion sur ce point. Il a déclaré que la supériorité de l'Italie sur la France au point de vue littéraire venait de ce que, au-delà des monts, les gens qui se mêlaient d'écrire étaient tous « personnaiges de grand' érudition », tandis que chez nous les ignorants seuls y mettaient la main. Xous avons cons- ■ taté tout à l'heure que l'une des phrases les plus énergiques par lesquelles il impose au poète la nécessité d'un travail assidu, est prise d'un auteur italien, de Sperone Speroni : « Qui veut voler par les mains et bouches des hommes, doit longuement demeurer en sa chambre : et qui désire vivre en la mémoire de la postérité, doit comme mort en soy mesmes suer et trembler maintesfois, et autant que noz poëtes courtizans boyvent, mangent et dorment à leur ayse, endurer de faim, de soif et de longues vigiles (2). » Je crois donc que sur la poétique de Du Bellay, comme sur sa défense de la langue vulgaire, l'exemple de l'Italie a exercé une influence décisive. Sans doute nous n'arrivons ici qu'à des résultats vraisemblables; nous n'avons pas de certitudes. Comme tout à l'heure nous apercevons en Italie et en j-rance deux courants très semblables, et connue tout à l'heure aussi, le courant italien précédant le courant h'ançais et i^ré-

(i)II. V, p. 253.

(2) II, III, p. 198.

sentant des caractères analoijues, semble lui avoir donné naissance. Mais tandis que tout à Theure nous saisissions, dans le Dialogue de Speroni sur les langues, le passage de l'un à l'autre, cette fois l'intermédiaire nous échappe. Il est très possible qu'on le découvre quelque jour.

Étant donné la méthode de travail que l'étude de Speroni vient de nous révéler dans la Dcffciur, étant donné que ïOlive tout entière est servilement imitée de poètes italiens, je me sens tout disposé à croire que la poétique de la Dcffciice est elle aussi copiée en bonne partie de quelque auteur italien, et que de longs fragments des chapitres m, iv, \', xi et xii du second livre sont empruntés tout comme ceux que nous citions il n'y a qu'un instant.

Il est encore parfaitement possible, d'ailleurs, que Du Bellay se soit montré plus discret, et qu'il n'ait pas usurpé les mots mêmes de son modèle, mais seulement ses idées. Dans ce cas il serait beaucoup plus malaisé de déterminer l'intermédiaire ou les intermédiaires que nous cherchons. Peut-être était-ce quelque personnage obscur, qui n'occupe aucune place dans l'école des classicistes italiens bien qu'il ait partagé leurs idées ; peut-être était-ce un homme qui n'a rien écrit, mais que Du Bellay a rencontré et qui lui a seulement, dans des conversations, fait connaître les projets et les espérances de la jeune école. On a pensé (i) que Luigi Alamanni avait pu servir de trait

(i) Cf. le livre si érudit de M. Henri Hauvettk, Luit^i Aluiiumni, Paris, 1905, pp. 437-46^.

d'union entre les deux renaissances de la poétique ancienne. Alamanni est un écrivain de second ou de troisième ordre et sa place comme poète est assez mince; mais, comme théoricien, il est l'un des représentants principaux du mouvement classiciste italien. Exilé de Florence pour avoir été mêlé à une conspiration, il a passé en France la meilleure part de sa vie : il y a publié ses œuvres. Très considéré à la cour de François P"", il était en mesure d'exercer une influence chez nous. Du Bellav le nomme une fois dans sa Deffence ; Ronsard l'imite dans ses Odes pindariques. Cette hypothèse n'est donc pas sans fondement. On ne peut pourtant pas dire qu'elle soit démontrée; les faits qu'on peut alléguer en sa faveur ne me semblent même pas suffire à lui conférer un haut degré de probabilité. Alamanni a pu être l'intermédiaire que nous cherchons, mais il n'est pas sûr du tout qu'il l'ait été.

La seule chose qui soit tout à fait vraisemblable, c'est que cet intermédiaire existe, qu'il y a eu communication entre les deux courants. Non seulement le rapprochement des dates invite à le penser, mais quelques faits, très singuliers à première vue, paraissent s'expliquer assez bien dans cette hypothèse :

I" La place faite par Du Bellay au genre italien du sonnet parmi les genres anciens, semble indiquer qu'il adopte un progrannue de poétique antique élaboré par un Italien ;

2" Il propose aux hrançais de faire des vers blancs blancs, et levers blanc nVst pas encore représenté dans

DE LA DEFFENCE DE DU BELLAY 8l

la littérature française : il existe au contraire en Italie, et, très cultivé par les classicistes, il semble être une imitation de l'hexamètre antique ;

3° Nous constations tout à l'heure que c'est chez Alamanni, chez im Italien classiciste, que Ronsard a pris le modèle de son Ode piudariquc, et Ronsard travaillait déjà activement à ses Odes pindariqiies puisque le privilège de l'imprimeur, daté du lo janvier I )49, est antérieur à la publication de la Dejfeiice;

4° pour beaucoup de genres, à côté d'auteurs anciens, Du Bellay propose comme modèle un auteur italien.

Mais, par-dessus tout, les emprunts à Speroni que nous venons de constater appuient cette hvpothèse. Plus encore que les imitations de YOlive, ils nous apprennent qu'en écrivant la Deffeiice et en précisant le programme de la Pléiade, Du Bellav avait les yeux tournés vers l'Italie, qu'il s'inspirait de l'Italie. S'il en est ainsi, et si d'autre part nous constatons que l'imitation régulière et savante qui doit être le précepte fondamental de la poétique nouvelle était déjà très en foveur chez quelques Italiens, n'avons-nous pas tout lieu de croire que Du Bellay a tiré profit de leurs idées ?

Page 1