‹ Les sources italiennes de la "Deffense et illustration de la langue françoise" de Joachim du BellayChapitre 53 sur 62 · CHAPITRE M · texte numérisé non relu

CHAPITRE M

LES THÉORIES ORTHOGRAPHiaUES DE MEIGRET ET LA TENTATIVE DE TRISSINO

Ce n'était pas assez de détendre la langue française par des arguments, et de préparer un programme poétique destiné à l'illustrer; il fallait encore l'étudier en elle-même pour faire l'inventaire de ses richesses, la régler, en taciliter l'étude. \'ers le milieu du x\i^ siècle, on en a senti très fortement le besoin.

Déjà sans doute on s'était occupé de grammaire française, mais dans un esprit diftérent de celui qui va désormais animer les grammairiens. Le but était ordinairement d'enseigner la langue aux étrangers, de faciliter les rapports entre les Français et leurs voisins. Certains grammairiens se proposent désormais un but nouveau : ils travaillent pour les brançais et poiu' la langue française. Ils \eulent qu'on la parle correctement, et pour cela ils s'elîorcent de déterminer le bon usage. Ils espèrent l'entourer d'une grande considération s'ils prouvent qu'elle est soumise à des règles, et qu'on peut constituer une grammaire du fVançais aussi bien qu'une grannnaire du latin et du grec :

après cela, les gens qui l'accusent de barbarie seront réduits au silence. Ils souhaitent encore de la fixer, d'arrêter cet écoulement incessant dont tout le monde se plaint. Ils se promettent enfin qu'elle sera plus facile à étudier et que par suite les bons écrivains pourront se multiplier. D'un mot, leur objet est de donner plus de dignité à la langue, de l'élever au rang de langue littéraire et savante.

On est encore préoccupé par la question de l'orthographe. Là non plus, il n'y a pas encore de règle ; l'orthographe est abandonnée à la fantaisie individuelle ; et puis la mode a imposé de plus en plus la multiplication des lettres parasites destinées à rappeler l'étymologie des mots ; enfin le système des signes n'est pas adapté au système des sons qu'il doit représenter. Quelques hommes ont voulu, d'une volonté ferme, doter la langue d'une orthographe rationnelle, c'est-à-dire substituer à ce désordre l'unité et la simplicité. Ils savaient que par là ils en faciliteraient l'étude non seulement aux étrangers, mais aussi aux Français, comme le déclare Meigret, et Pelletier ajoute qu'il a l'espoir d'immortaliser par ce mo5'en le souvenir de la langue de son temps. Leur but était donc tout à fait le même que celui des grammairiens.

Ces deux questions, constitution d'une grammaire française régulière et réforme de l'orthographe, semblent commencer à préoccuper les esprits à peu près dans le temps où Du Bellay compose sa Deffence. C'est en 1542 que Louis Meigret publie son Traicté louchant le commun usage de l'escritiire françoise...

ail quel est dehatiii des faillies et ahiis en la vraxc et ancienne puissance des letres ; et M. Brunot estime (i), avec Livet, que l'ouvrage qui a vraiment fondé la grammaire française, c'est le Tretté de la graniinerefrançoe::e de ce même Meigret, qui parut en 1550. Inutile de dire que Du Bellay n'est pour rien dans ce double mouvement. Il manquait totalement de compétence en ces matières. Mais il a très bien compris sans aucun doute que ces deux entreprises travaillaient au même but que la sienne, qu'elles étaient le complément naturel de sa Deffence. Il a fait quelques observations grammaticales en passant, et il a loué nettement la tentative orthographique de Meigret de manière à montrer qu'il s'v associait. Parlant de la rime pour l'œil opposée à la rime pour l'oreille, il écrit : il doit suffire au poète « que les deux dernières syllabes soient unisones, ce qui arriveroit en la plus grand'part tant en voix qu'en écriture, si l'orthographe françoyse n'eust point été dépravée par les praticiens. Ht pour ce que Loys Megret, non moins amplement que doctement, a traité cette partie. Lecteur, je te renvoyé à son livre (2). »

Ainsi, nous continuons à retrouver chez nous les mêmes initiatives qu'en Italie. Le parallélisme se poursuit. Y a-t-il ici encore autre chose à signaler qu'un parallélisme ? Peut-on penser que l'exemple de l'Italie nous a été profitable ?

(1) Hisloirr de lu longue fiaitçaiw da origines ii njuii, t. II, p. 145.

(2) II, VII, p. 257.

DE LA DEFFEXCE DE DU BELLAY ô)

Pour la question orthographique, l'influence italienne est certaine. En Italie, nous avons vu déjà que le problème fut posé avec fracas par Trissino dans un manifeste très court mais très énergique, sa Lettre au pape CJcmcut . Trissino ne demandait pas une orthographe rigoureusement phonétique ; il voulait seulement remédier à quelques abus orthographiques qui lui paraissaient particulièrement graves. Il distinguait ri et ru consonnes de l'I et TU voyelles, et les marquait par les signes J et V ; il signalait la difierence entre l'O bref et l'O long, entre l'E bref et l'E long, et, pour suppléer aux deux signes qui faisaient défaut dans l'alphabet latin, il emplovait des lettres grecques : l'epsilon et l'oméga ; enfin il écrivait le Z doux par un dzêta, de manière à le distinguer du Z dur. Bien qu'il aperçût d'autres défouts qui méritaient d'être corrigés, il déclarait se tenir à ceux-là, afin de ne pas eff'rayer et troubler ses lecteurs par des innovations trop nombreuses.

Sur les cinq modifications qu'il proposait, il n'obtint gain de cause que pour deux : les signes J et V, pour distinguer l'I et l'U consonnes, s'imposèrent aux imprimeurs. Les caractères grecs déroutaient trop le lecteur : ils furent rejetés. Mais sa lettre eut d'autres eff'ets : elle déchaîna (i) une ardente polémique. Coup sur coup, on vit paraître une série d'écrits pour et contre sa théorie, citons : de MarteUi,

(i) On trouvera tous ces pamphlets réimprimés à la suite des Œuvres de Trissino, au tome II de l'édition de 1729 : Tiitte Ir opère di Gio-van Gioigio Trissino... (^Verona).

Riposlû alla cpistoJa de! Trissiiio dcUe lettcrc niiovamciite aggiiifitc alla Jingua volgair Fiorentina ; d'Agnolo Firenzuola, le Discacciaiiicuto dcJlc iiuovc Jcilcrc ; de Niccolô Liburnio, un Dialogo sopra le letîere del Trissifio, publié à la suite de ses Tre font a ne (^i^ ; d'Oreadino, un Opnsciihuii in quo agit iilnin: adjeclio novarnni literanini Italien' linguiv aliqnain iitilitatem pepererit ; et surtout de Claudio Tolomei, le dialogue intitulé : De le letlere nuovaniente agginnte, libro di Adriano Franci da Siena inlitolato il Polito (2). Tous ces écrits ont envisagé sous tous leurs aspects et discuté avec passion les idées deTrissino; ils ont pu aller beaucoup plus loin que lui quelquefois; l'un d'entre eux principalement, celui de Tolomei, a su dégager les principes essentiels de l'orthographe phonétique.

S'il n'ont pas fait triompher un système rigoureusement rationnel, que personne ne semblait souhaiter, ils ont préparé une notable simplification et une rapide unification (3).

Cette fois encore, il nous finit insister sur les dates : la lettre au pape (dément parut en 1524; en i)29, Trissino donna toute une collection d'ouvrages en faveur de la langue italienne, réunis en un volume, où elle fut publiée pour la seconde lois, accompagnée des Diil'hi granniialieali, qui la développaient et la préci-

(1) lid. citée, fol. 104 v"-ilo V".

(2) Epiitolii (Ici Trlssiiui dr !r Irttrrr initn\iiiiriih' nci;iiiiilr ne Ai liiti^ita ila lia 11(1.

(3) Pour plus de détails sur l.i question ortlio<;rapliique, ci. l'iiitércssant ouvra<;;c de Marsolin, (HdJU'ioririo '/V/s.w'jni, cli. XllI.

saient. Il voulait montrer qu'il conservait ses positions en dépit des nombreuses attaques dont il avait été l'objet. Le fort du débat se place entre ces deux publications, entre 1524 et 1529 par conséquent (i). Or c'est en 1529 que GeoftVoy Tory publie son Champfleury, et, dans cet ouvrage, GeoftVoy Tory, qui connaît l'Italie (il a fait deux voyages au delà des Alpes), demande l'adoption des signes J et V pour représenter l'I et l'U consonnes. Meigret donnera, seulement quelques années plus tard, son Traite sur l'orthographe, mais il a dit quelque part que, dès 1 530 environ, ses idées sur la matière étaient arrêtées.

Quelques expressions de Meigret semblent bien être des réminiscences de Trissino et prouver par conséquent qu'il a lu cet auteur. Il écrit, par exemple : « Pour autant qu'il est impossible de bien escrire selon les voix de la prononciation, que premièrement nous ne cognoissions les puissances des letres, et à quelles voix elles servent : tout ainsi que ce n'est pas assez à ung peinctre d'avoir le vif présent s'il ne cognoist les coleurs propres pour faire le pourtrait

(i) L;i première tdition du Pdito (rétiitiou du Rome) ne porte pas de date. Tout ce qu'on peut assurer, c'est qu'elle est antérieure à 1531. date de la deuxième édition. Fontanini fixe la publication à i)50, mais Apostolo Zeno l'estime antérieure à 1528. (Cf. Fontanini, Bibliolcai iicll. clo(iucn:^a iiiiVuiua, éd. I7)3, t. L p. 30).

A la fin de l'exemplaire que j'ai entre les mains, exemplaire de la troisième édition probablement (Bibliothèque \Lizarine, iV 11.420"), je lis la phrase suivante : « Composta da l'authore nel. M. D. XXIX. d'Aprile, et stampata poi in Roma da Antonio Blado Asolano nel. ^LD.XXXIIII. di Marzo. » Cette indication est imprimée. Si elle mérite foi, elle contredit l'hypothèse d'Apostolo Zeno et favorise celle de Fontanini. Quoi qu'il en soit, pour l'étude qui nous occupe, il nous est indii.érent de savoir si le Polilo a paru en 1528 ou en 1550.

88 LES SOURCEE ITALIENNES

perfect : il est nécessaire pour rendre nostre entreprinse pertecte de les rechercher par le menu(i)... » La même image se retrouve au début de la poétique de Trissino, poétique qui parut précisément en 1529 dans le même volume que les Traites sur l'orthoi^rapl.v, et qui, comme eux, travaille à l'enrichissement de la langue vulgaire : « Faciendosi questa cotai imita;àone con parole, rime e armonia, si corne la imita;?ione del dipintore si ta con disegno, e con colori, lia huono, inanzi chè ad essa imitazione si vegna, trattare di quello, con che essa imitazione si ta, cioè de le parole e de le rime (2). »

Ledébut du traité de Meigret a beaucoup d"anaK)gies avec le début des Diihhi ^ra))iiuahcaU, l'ouvrage principal de Trissino sur la question orthographique. \'oici deux passages dont le rapprochement est significatif : « Les hommes, dit Meigret, diversement et selon les contrées, s'a^'dent des voix par ung commun artifice et usage, pour faire entendre plus aisément leurs tantaisies, les ungs aux aultres. Et pour lesquelles d'avantage ilz ont inventé pour une plus grande aisance des notes, que nous appelions letres : tant pour advertir les absens, que retreschir leur mémoire, et pour aussi la laisser perpétuelle d'eulx et des choses, que bon leur semblcroi: laire entendre à leui' postérité. )> 'IVissino avait dit de même : « Questo considei'ando liugegno umano..., e vedendo che il parlare, il quale era stato da la natiu'a a ruonio con-

(i; 1, à 1.1 lin.

(2) Le Sri ilivislciii dilhi />iuiiiii, ilivisioiir /'liiiiii, au dcbiit.

cesso, per dichiarire i concetti de la mente sua, non posseva essi concetti, se non a quelli, che erano présent!, manifestare; perô col mezo de Farte... trovô le lettere, per le quali detti concetti non solamente a li présent!, ma ancora a quelli, che sono per qualunque distanzia, o di luogo, o di tempo lontani, si ponno mostrare(i). »

Et Meigret poursuit ainsi : « La letre doncques est la moindre partie de la voix composée. Et fault entendre que les simples voix ont esté anciennement appellées Eleraens, à la semblance de ceux du monde : car elles composent les vocables, tout ainsi que font ces autres, tous les corps composez. Consequemment doncques il fault inférer que tout ainsi que les voix composent en la prononciation ung vocable, qu'aussi les letres qui sont leurs notes feront le semblable en l'escriture... » Et Trissino : « Ottima, e raggionevole cosa mi pare... comminciare secondo l'ordine de la natura da i principi primi, cioè da gli elementi, overo da le note di essi, che sono le lettere. Perciô che si corne gli elementi sono le prime, et indivisibili parti de le voci articulate, cosi le lettere, che rappresentano essi, sono le prime, et indivisibili parti de le parole, che si scrivono (2). »

Avec Meigret il ne saurait être question de traductions textuelles du genre de celles que nous relevions tout à l'heure chez Du Bellay. D'abord, il y a peutêtre longtemps qu'il a lu les ouvrages de Trissino

i) Oprn\ 1750, t. IL p. 20).

(2) Ibid., p. 20).

quand il prend la plume ; peut-être ne les a-t-il pas revus depuis une dizaine dannées ; de plus, c'est un esprit trop vigoureux et trop personnel poar user ordinairement d'un pareil procédé : il refond les idées qu'il adopte. Aussi les rapprochements qui précèdent ne sauraient être décisifs. Ils le sont d'autant moins, que toutes ces idées avaient été exprimées par Priscien, qui a servi de modèle à nos deux auteurs. Il n'en faut pas moins noter que Trissino et Meigret tout l'un et l'autre le même usage de Priscien, qu'ils exploitent. l'un et l'autre ses idées en vue de leur thèse commune, et cette coïncidence est de nature à fortifier l'hypothèse que l'examen des dates nous suggérait. Meigret a très probablement connu quelque chose du combat qui venait de se livrer en Italie sur la question orthographique.

Or, au cours de ce combat, on avait tornuilé très nettement quelques-unes des théories de Meigret, celles, mêmes que nous sommes surpris de trouver si vigoureusement dégagées dans ses ouvrages. C'est d'abord et surtout son principe essentiel, le principe de l'orthographe phonétique : les signes doivent être la représentation aussi exacte qu'il est possible des paroles, il ne doit pas \- avoir de lettres parasites ; aucune d'entre elles ne doit être amphibologique. On sait avec quelle ténacité Meigret n'a cessé de répéter ce principe, dans sls divers ouvi-ages. Trissino, lui aussi, avait dit cela à plusieurs reprises : « je prétends, avait-il dit dans ses I)iihl'i\ijrûin niai inili, qu'il est manifeste que, conuue les mots expriment et repré-

sentent les concepts de l'homme, les lettres expriment et représentent les mots ; et de même qu'une langue est jugée d'autant meilleure que ses mots ont plus de propriété et sont plus aptes à rendre et à signifier les concepts humains, une écriture est d'autant plus prisée que ses lettres sont plus distinctes, plus capables de noter et de représenter ces mots : et les lettres sont d'autant plus parfaites qu'elles expriment avec plus de netteté la prononciation des mots, s'il est vrai qu'une peinture est d'autant plus parfaite qu'elle représente son modèle plus au naturel (i). » On voit par là qu'un bon alphabet est celui qui présente une lettre distincte pour chacun des sons de la voix humaine, en sorte qu'il n'y ait aucun son qui soit privé de caractère, ou lettre, pour le représenter.

Tolomei est peut-être encore plus ferme dans ses formules. Il est très timide dans la pratique, si timide que ses théories restent sans résultat et qu'il n'entait

(i) « Dico adunque, che manifesta cosa c, che si conie le parole sono dimostratrici c rappresentatrici de i concetti de ruomo, cosi le lettere sono dimostratrici e rappresentatrici di esse parole ; et si corne quella lingua è stimata migliore, che ha le parole più proprie, et più atte ad esprimere et dichiarire i concetti umani, cosi di quella scrittura si fa più stima, che ha le lettere più distinte et più abili a dinotare et rappresentare esse parole ; et tanto hanno quelle lettere più di perfezione, quanto che più distintamente et meglio la pronunzia de le parole referiscono, si come quella pmtura è più perfetta, che più naturalmente rappresenta la cosa dipinta. Di qui si conosce, che quelloè il buonoAlfabeto, del quale ogni lettera è accommodata a ciascuno elemento de la voce umana ; di maniera che non fia elemento alcuno, che non abbia il suo proprio carattere, overo lettera, che lo rappresenti. >, {Opcie, 1729, t. H, p. 206).

Meigret dit de même : « Toute pourtraicture pour estre louable, doit estre faicte telle, qu'en la voyant ou cognoisse le vif, et qu'en voyant le vif, on la cognoisse ». (Traictè touchant le commun usage de l'escritnre françoise, chap. i.)

presque rien passer dans son orthographe. Sur ce point là, Meigret, qui a un tempérament de révolutionnaire, ne subira aucunement son influence. Il rappelle beaucoup plus Trissino à ce point de vue. Mais si Tolomei n'agit pas, s'il craint de troubler ses compatriotes en réformant l'usage, en revanche il raisonne juste : il voit très bien les défauts de l'orthographe reçue, et les signale mieux que personne. Trissino ne demandait que l'addition de cinq lettres à l'alphabet; Tolomei estime que pour être logique, il faudrait en ajouter treize qui font défaut et en supprimer cinq qui sont superflues. A défaut de l'autre, il a la hardiesse du cabinet. C'est celle qui conduit la pensée jusqu'aux dernières conséquences impliquées dans les principes, et voilà pourquoi la lecture de Tolomei a pu être très particulièrement importante pour Meigret.

A chaque instant, on v entend des déclarations telles que celles-ci : « Il ne me semble pas qu'on puisse tornuiler un précepte plus clair et plus bref, que l'obligation d'écrire comme l'on parle, et de faire en sorte que l'écriture soit l'image aussi exacte que possible ([un'i.ssinia) des mots. » (i)Il regrette vivement qu'il n'en soit pas ainsi en italien, et s'indigne qu'il ne suflise pas de connaître les signes pour lire correctement. « C'est à la lecture de nous donner l'intelligence du texte, ce n'est pas à l'intelligence du texte de

(i) " Ni: nii par clie si posssi dar più nctt.i Lt più ispcJiui rc<;ola, clic'l doversi scrivcrc, corne si parla, et far clic li scritti siano purissinia ininiaginc de le suc parole. » (0/>nr, 1729, t. II, 2° partie, p. 55).

nous rendre la lecture possible. Nous sommes obligés, comme dit le proverbe, de mettre la charrue avant les bœufs. Supposez qu'un Allemand ou qu'un Anglais, qui serait ignorant de notre langue et qui connaîtrait ce vieil alphabet, voulût lire Dante ou Boccace, comment s'y prendrait-il ? La connaissance des lettres devrait suffire pour qu'il fût capable de lire. Et pourtant, faute de comprendre, il serait encore dans l'impossibilité de lire. Donc une orthographe ne remplit pas son offi.ce quand elle ne sait pas se passer de secours étranger, quand elle ne représente pas clairement le son de nos mots, quand il nous tant l'aider de notre intelligence et de notre savoir, et l'étayer comme une maison qui ne tient plus et qui tombe en i'uine(i). »

Et ces déclarations sont accompagnées d'analyses très précises, où sont notées exactement les insuffisances de l'orthographe italienne. Aucune lecture n'était plus propre à aiguiser le sens critique de Meigret sur ce sujet. Tolomei distingue deux vices principaux : le défitut, et la superfluité (difetto e superfluità) (2). Meigret reprendra les mêmes mots, et se

(i) 11 E'I saperli leggere ci ha ;ui esser cagione che noi l'intendiamo, non l'intenderli h.i a far che noi gli sappiano leggere, et che ci bisogni (corne dice il proverhio) mettere il carro innanzi a'buoi : che se uno, il quale de la Alemagna o d'Inghilterra fosse, et nulla de la nostra Toscana lingua intendessc, sapendo questo vecchio alfabeto, volesse leggere Dante o il Boccaccio, corne farebbe egli r Certo conoscendo le lettere, doverebbe ancora saper leggere. Non di meno, perché non intenderebbe, gli avvenirebbe ancora, che non potria leggere. Non fa dunque l'officio suo quella scrittura, che per le stessa non si manifesta, et che non représenta distintamente le voci nostre, ma besogna ajutarla con l'intelletto et cou la dottrina, et sostenerla corne casa debole et ruinosa >i. {Opcre, 1729, t. II, 2' partie, p. 34).

(2) Ihid., p. 28.

contenteni seulement d'ajouter un troisième vice aux deux de Tolomei : « Une escriture peult estre corrompue en tro^'s manières qui sont : diminution, ou superfluité, ou usurpation d'une letre pour autre. » (Chap. XIII.)

Les réfractaires objectaient, entre autres choses, que les lettres superflues étaient souvent utiles pour rappeler Tétvmologie des mots, et il ne faut pas oublier que l'argument semblait de poids à une époque où tout ce qui rattachait la langue à ses origines latines paraissait la grandir, la laver du reproche de barbarie. On sait avec quelle fermeté Meigret s'est élevé contre cette idée. Nous de\'ons aux Latins toute la reconnaissance qu'on voudra pour les mots qu'ils nous ont tournis, et il n'est pas question de la leur marchander; mais toute l'obligation que nous leur avons ne doit pas gâter notre orthographe : « Il n'est point de bien faict si grand qui te puisse obliger à mal taire, n\' taire chose sotte, et digne de reprehension(i). » Là encore il avait pu protiter de l'exemple de Tolomei. A propos de l'H initiale de Invicslo, de hahcrc, et de mots semblables, 'Lolomei déclare que, si les Latins l'écrivaient c'est qu'ils le prononçaient, mais que, puisque les 'Loscans ne le prononcent plus, ils n'ont plus à l'écrire. « La raison qui contraignait les latins ne nous contraint donc plus... Le souci de marquer l'étvmologie huine n'est pas ime rais(,)n suflîsante pour nous taire introduire une lettre

( I ) Ihid.. p. 25.

inutile parmi les autres (i). » On pourrait prolonger ce parallélisme. En voilà assez pour montrer, non certes que Meigret a voulu imiter quelqu'un, mais qu'il a pu profiter du travail de ses devanciers italiens. Quand on lit ses traités après quelques écrits contemporains, quand on les replace dans leur milieu, on s'étonne de constater combien ils rendent un son particulier, combien ils se distinguent dans la masse de ces ouvrages de second plan. On trouve chez Meigret une fermeté de pensée, une vigueur de déduction qui sont tout à fait rares alors. Le mérite lui en reste tout entier puisque ses idées sont exprimées dans une forme bien sienne, puisqu'il les a repensées, retondues dans son cerveau. Il est pourtant intéressant de savoir qu'elles ont été préparées, et préparées par des hommes qui étaient alors les éducateurs de la France, qui nous offraient des modèles dans tous les genres.

En même temps que Meigret, Pelletier du Mans s'occupait de la question orthographique, et, bien qu'il combattît sur quelques points les idées de Meigret, il était, lui aussi, partisan d'une réforme. Il a exposé ses idées, d'ailleurs assez confuses, dans un Dialogue de l'ortografe e prououciacion Françoese, départi eu deux livres, qui parut en 1550. Nous avons vu par ses propres déclarations que Pelletier était un italianisant: « J'espère me gouverner de tele sorte, que ceus qui se

(i) « duella cagione, che constringeva i Latini, noi ne constringe punto..., il voler mostrare l'origine Latina, non c bastante cagione a Farci porre una lettera in corpo a l'altrc. » (Opère, 1729, t. II, 2' partie,, p. 32).

voudront arrêter a lire mes Ecriz, an tireront tel fruit, qu'iz en aprandront le meilheur e le plus dihcile qui soet en la prolacion Italienne e Espagnole... J'espère que mon labeur servira aus troes nacions, an comparant e raportant ce qu'il i aura de dificulte e de diversité e aussi de ressamhlance en l'Ecriture e Prononciacion de toutes les troes (i). » De tait, en divers passages du livre, il est parlé de la graphie de quelques signes en italien et en espagnol. Voilà qui nous invite à penser que Pelletier a, tout connue Mei gret, connu quelque chose de la querelle de Trissino et qu'il en a profité. En quelques endroits, il semble, lui aussi, se souvenir de Tolomei. Il compare (2) notre langue à un habit mal taillé, trop large d'un côté, trop étroit de l'autre. Tolomei avait dit un peu de même : « Chacun de ces peuples... ayant ime langue à lui, a voulu avoir encore un alphabet à lui... Ils n'ont pas voulu porter le pourpoint ou les souliers d'autrui, qui, n'étant pas faits à votre mesure, ne manquent jamais de serrer ou de blesser, ou d'être trop grands, et qui, en fin de compte, ne vont jamais bien (3). »

Mais le très médiocre Dialogue de Pelletier ne mérite pas de nous retenir longuement. Bien que l'auteur prétende avoir conçu très jeune ses idées de rclorme

(I) Diiiloi;ii(\ p. 51.

(2^ Diiilcgiic, p. 6.

(5) « Voile ciascun ili quci popoli..., avendo liiigua propria, avcrc insiciiiecuii qiiclla ancora alt'abeto propiiii..., iiù .si vcstire jiiubboiic, o scarpc d'altri, le qiiali non cssciido faite a .suo dosso, scnipre o le strinfjono, o le stroppiono, o le son troppo larf^iie, et rnialmente non stanno mai bene. » {Opcir, 1729, t. H. 2'' partie, p. 2S).

orthographique (i), il n'a été composé qu'en 1547 ou 1548, cinq ou six ans après le traité de Meigret par conséquent, et il est possible qu'il doive plus encore à Meigret qu'aux Italiens. Il nous suffit d'avoir montré que, suivant toute vraisemblance, les tentatives de réforme orthographique qui furent faites en France au xvr' siècle, paraisssent avoir leur point de départ dans les essais tout semblables qu'on venait de faire en Italie. En France, la réforme était beaucoup plus nécessaire qu'au delà des Alpes parce que la fantaisie orthographique était beaucoup plus grande. C'est sans doute pour cela qu'elle a beaucoup moins réussi. Les changements qu'il f^illait apporter à l'usage étaient beaucoup trop considérables. La résistance fut d'autant plus vive. Bien que Meigret ait eu des continuateurs qui n'ont pas cessé de réclamer la simplification et l'unification de l'orthographe, à la fin du siècle les progrès réalisés se réduisaient à fort peu de chose.

Mais si l'entreprise de Meigret est restée sans effet, néanmoins elle est très intéressante pour nous, parce qu'elle se rattache étroitement à cet effort vigoureux que des Français, épris de la langue nationale, ont tenté pour la perfectionner et pour l'enrichir. Et toujours l'Italie semble être l'inspiratrice.

Ce n'est pas à dire, bien entendu, que, sans l'Italie, rien ne se serait fait. Par cela seul qu'il s'efforçait de supplanter de plus en plus le latin, le français devait

(i) Dialogue, p. 6.

98 LES SOURCES ITALIEXXES

être l'objet de tout un travail intérieur. Hn particulier, il est bien probable que la constitution d'une grammaire française doit fort peu à la grammaire italienne. Avec le travail littéraire de la Pléiade, elle devenait une nécessité. De plus, l'exemple de l'antiquité aurait suffi probablement à en suggérer l'idée, si l'Italie n'avait pas été là. Enfin et surtout, les langues étant différentes, on ne voit pas bien comment les grammairiens italiens auraient aidé les grammairiens trançais à dégager les lois propres de leur vulgaire. Non seulement les règles étaient autres, mais la méthode à employer n'était pas la même : les conditions du travail grammatical en France étaient très différentes de ce qu'elles étaient en Italie : en Italie, il s'agissait surtout de déterminer les règles auxquelles avaient obéi les grands écrivains du xiir' siècle ; en 1-rance, faute de modèles autorisés, il tallait démêler le bon usage et travailler d'après nature.

Si donc il y a eu influence de l'Italie sur ce point, cette influence est assez peu importante et elle se limite à une simple incitation : l'Italie a pu seulement stimuler par l'exemple qu'elle donnait et par le désir d'émulation qu'elle suscitait. Dans cette petite mesure, je crois que nous avons pu profiter du travail de nos voisins. Ce n'est qu'une hypothèse, mais elle est vraisemblable (i).

(I) PcLit-ctrc imc étude sur les sources des premiers gramm.iirieus français montrerait-elle que, pour certaines particularités coninuines au fran>,-ais et à l'italien, les fjraniniairiens italiens ont sufjgéré quelques remarques, fort peu nombreuses d'ailleurs, aux nôtres. Je n'ai pas entrepris cette enquête.

Meigret a eu très clairement cette idée que le bon usage c'était l'usage de la cour, qu'il fallait faire parler été crire la France entière à la manière des courtisans. Il a dit par exemple : « Qant a amer e tous ses tems e modes, le courtizan trançoes ne le conoet point » ; il ne faut donc point l'employer (i). Et encore il déclare aux latiniseurs que « le courtizan françoes » n'a pas moins l'oreille malaisée à contenter que la leur (2). Pour trancher une question de prononciation, il s'en rapporte au même arbitre : « Or voyons mentenant si qant un bon courtizan (j'entens qi come toe evt une parole pure courtizane) prononcera entrant, fera point une tell' ouverture de bouche (3). » C'est donc le langage courtisan que Meigret veut déterminer. Il pourrait bien y avoir là un souvenir de Ralthasar Castiglione, de Trissino et de beaucoup d'autres, qui, au delà des Alpes, voulaient faire triompher la « linguacortigiana » et la mentionnaient sans cesse dans leurs dissertations.

La chose est d'autant plus vraisemblable que (nous l'avons constaté) dans ses tentatives orthographiques Meigret est un disciple de Trissino, l'un des principaux grammairiens italiens du début du xvi'^ siècle. La Grainmatichetta de Trissino parut en 1 529, dans le même volume que ses Diibbi grannnaticali et que sa Lettre au pape Clément. Enfin, le travail grammatical est lié à toutes les tentatives laites alors en fiveur de

(1) Giainmairc, foL 105 v '.

(2) Ibid., foL 54 V".

(3) Réponse à l'Apologie de Pelletier (1550), fol. 9 V".

la langue française. Or toutes ces tentatives semblent inspirées par l'Italie. Il est donc assez probable que l'exemple des grammairiens italiens a été connu lui aussi et imité.

Je crois que sans l'influence italienne tout le travail que nous venons d'analyser aurait été entrepris, mais il l'eût été peut-être plus tard et il ne présenterait pas les mêmes caractères. Je suis convaincu que sans l'Ita-, lie on se serait bien avisé chez nous de l'utilité qu'il pouvait V avoir à régler l'orthographe ;mais peut-être Meigret n'aurait pas attaché son nom à l'idée de cette rétorme, ou, tout au moins, très probablement ses théories n'auraient pas la termeté que nous leur voyons. Je suis tout à tait convaincu aussi qu'on aurait eu l'idée d'imiter les anciens et d'acclimater les genres littéraires de l'antiquité dans notre pays, mais peutêtre aurait-on tâtonné davantage ; peut-être la Pléiade n'aurait-elle pas conçu le plan d'ensemble que l'on sait, peut-être n'aurait-elle pas porté un coup aussi décisif. Sans exagérer l'importance de cette influence italienne, il était donc bon de l'indiquer.

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