‹ Les sources italiennes de la "Deffense et illustration de la langue françoise" de Joachim du BellayChapitre 54 sur 62 · CHAPITRE A' II · texte numérisé non relu

CHAPITRE A' II

Conchisicn.

l'originalité de la « DEFFENXE »,

En tout cas, pour revenir à Du }3ellay, cette étude nous oblige à confesser que l'originalité Je la Dejfence ci illustration est beaucoup moins grande qu'on ne l'a pensé jusqu'à présent. En réalité, elle est à peu près nulle. Il ne s'agit plus de relever quelques réminiscences de l'antiquité, comme on l'a fait ; il faut reconnaître que toutes ses idées sont empruntées, que des pages entières sont copiées. On y voit généralement le principal titre de gloire de Du Bellay, ou peu s'en faut,, et Tune des plus importantes productions littéraires de notre xvr' siècle ; on se plaît à y relever, à côté d'incontestables défauts, des mérites esthétiques très estimables, une éloquence, un enthousiasme où l'on aime à retrouver l'ardeur pétulante d'un jeune novateur. Nous devons la commenter, je crois, dans un esprit très différent, y chercher seulement les préoccupations d'un imitateur de l'Italie, qui répète chez nous ce qui se dit au delà des

Alpes, et qui, pour égaler la littérature italienne, veut soumettre notre poésie à une discipline que des Italiens ont imaginée. La Di'jfcncc méritera toujours d'être étudiée avec soin parce qu'elle n'est pas seulement une œuvre littéraire, elle est le programme de la Pléiade ; mais il n'v taut pas chercher la création du classicisme soudainement éclos dans le cerveau de quelques écoliers. Pour l'expliquer, il ne suffit plus d'v voir une réaction contre l'Art poétique de Sibilet, et d'en célébrer la nouveauté : l'essentiel est de la rattacher étroitement à un mouvement d'idées tout italien, et d'y montrer le reflet de théories italiennes.

Si Du Bellav empruntait ses idées chez nos voisins, une tâche personnelle, semble-t-il, devait lui rester : c'était de les adapter a nos besoins. 11 fallait montrer comment notre langue pouvait se plier à la poétique nouvelle, inventorier ses ressources, indiquer les ornements dont elle est capable et qui lui permettront de s'élever à sa nouvelle di^mité. Du Bellay l'a tenté, et nul ne prétend que cette partie-là de son œuvre soit prise à l'Italie. Elle est de lui et de ses compagnons, mais elle est d'une lamentable insutlisance. Ecoutons le jugement de M. Chamard qui a tant hiit pour l'intelligence de la Dejjcucc, et qui, en général, (larle d'elle avec quelque complaisance : « La nouvelle poésie étant ainsi constituée dans son lond par un ensemble de petits genres et de grands genres, il faut la parer; à l'exemple des anciens, de tous les ornements de la langue, du stvie et du mètre. C'est ici la

partie la plus taible de cet art poétique. Après ses attaques contre les rimeurs de la vieille école, on était en droit d'attendre du réformateur un certain nombre de préceptes mûrement réfléchis, clairement formulés, tout ensemble précis et pratiques. Mais la logique et la méthode ne sont pas, on le sait, les qualités maîtresses de la Deffeuce (i). » Quand Du Bellay cherche à préciser les caractères de la langue française, quand il est au fort de son sujet par conséquent, il lui arrive de commettre d'étranges bévues ; il déclare par exemple qu'elle n'a point « tant d'hétéroclites et anormaux » que les langues anciennes, « monstres estranges de la greque et de la latine. » Visiblement ces questions techniques ne sont pas son affaire. Il les aborde avec une singulière incompétence. Sans doute il est naturel qu'au xx'^ siècle nous sovons mieux informés que lui, mais il est inférieur même à certains de ses contemporains : j'imagine que Meigret a dû trouver la Deffence tort insuffisante à ce point de vue. S'il a été plus satisfait du plaidover en faveur du vulgaire, comme il est probable, il aurait dû en reporter tout le mérite à Speroni. Tout entier, nous l'avons vu, ce plaidover vient de Speroni. Nous n'avons plus à nous étonner maintenant si rien là ne s'applique spécialement au français, si dans cette partie non plus rien ne révèle une connaissance précise des caractères de la langue nationale : le plaidoyer a été composé pour le vulgaire toscan ; Du Bellay n'a

(i) H. Chamard, Joiichiin Du Efllay (Lille, 1900), pp. 132-155.

fait que le décharger des traits qui étaient spéciaux au toscan ; il a gardé uniquement ou presque uniquement les idées générales, et il ne s'est pas imposé la peine de les vivifier au moyen d'allusions directes au français.

Il y a plus de précision dans l'exposé de la poétique nouvelle : elle est même relevée et comme assaisonnée par une polémique assez vive. En présentant sa méthode d'imitation, Du Bellav ne s'est pas interdit de critiquer vivement les théories de ses adversaires, de cribler de traits Marot et ses partisans. Cette polémique donne beaucoup d'animation à son œuvre. Cela n'empêche pas que la méthode de l'imitation des classiques qu'il veut voir triompher avait été conçue en Italie, et que suivant toute vraisemblance il l'emprunte à l'Italie.

La seule différence est que la poétique de Du Bellav n'est peut-être pas copiée textuellement chez un auteur italien, tandis que la majeure partie de son plaidoyer en faveur de la langue vulgaire n'est qu'une simple traduction. On peut dire que, pour le moins, quatre ou cinq chapitres sont presque entièrement empruntés. Or précisément les pages les plus remarquées de l'œuvre au point de vue littéraire se rencontrent dans ces cinq chapitres. Je signale simplement comme exemples la comparaison si longuement soutenue entre la culture des langues et la cultme des plantes (I. — 3), les énergiques protestations contre les études philologiques qui consument toutes les années de jeunesse (I. — 10), enfin les pages vigou-

reuses contre les latineurs (I. — 1 1). Il reste au compte de Du Bellay une certaine ardeur patriotique qui certes n'augmente pas sa clairvoyance, mais qui ne manque pas d'élan ; il reste encore une abondance de souvenirs pédants, qui pour nous fait tache, mais qui séduisait les contemporains. \'oilà tout. Le meilleur de son oeuvre revient de droit à Speroni.

Il convient d'ailleurs de ne pas juger ces emprunts avec nos idées modernes. Nous sommes tentés de parler de plagiats : le mot ne convient qu'à condition d'être dépouillé d'une bonne partie du sens péjoratif qui s'y attache. Emprunter des phrases et des chapitres entiers à un auteur français eût paru blâmable à Du Bellay ; mais dépouiller un auteur étranger, qui a écrit dans une langue différente de la nôtre, c'était faire office de bon Français, c'était travailler à enrichir notre langue (i). Je ne veux pas prétendre qu'alors on ne fît aucune distinction entre le mérite de l'invention et celui de la traduction : certainement Du Bellay attachait un prix beaucoup plus grand à l'invention, mais l'adaptation, même l'adaptation servile comme on la trouve dans la Dejfciice, lui paraissait utile et louable.

A vrai dire, je suis convaincu que Du Bellay voulait nous donner le change. Il s'est bien gardé de nommer Speroni. Il désirait se réserver toute la gloire de son plaidoyer en faveur de la langue vulgaire. Il désirait, de même, que son Olive parût beau-

(i) On troir.era ces idées exprimées dans la Di'ffntcr, liv. I, cli. viii.

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