‹ Les sources & l'évolution des essais de MontaigneChapitre 14 sur 38 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Montaigne honnête homme

Lfc'ofganisation de la Vie de Société

SECTION I

Le milieu et les influences

I. — Le plaisir de la société et de la conversation a, plus que tout autre plaisir, séduit Montaigne. Il a tenu une place très grande dans ses préoccupations. En se peignant lui-même, il ne pouvait donc pas manquer de peindre le plaisir de la conversation et il fallait bien qu'il cherchât à l'organiser en organisant sa vie. Le XVII» siècle, qui lui, non plus, ne connut pas de plus grand plaisir que celui-là, profitera sur ce point comme sur tant d'autres du travail des Essais, Par ses idées sur la vie de société et sur la conversation, Montaigne est un précurseur, et c'est ce qui fait l'intérêt de cette partie de son œuvre.

Ici, nous n'avons plus affaire aux influences de l'antiquité; ce sont les influences italiennes qui vont dominer, f/organisation de la vie de société ne nous vient pas des anciens; elle est entièrement l'œuvre de l'Italie du XVI® siècle. L'ouvrage littéraire qui y a le plus contribué , c'est le fameux Courtisan de Balthazar Gastiglione, qui, composé en bonne partie dès 1514, parut pour la première fois en 1528. A cette date déjà des salons s'étaient formés dans la plupart des petites cours italiennes ; on y goûtait les plaisirs de la conversation et de la galanterie, et, gauchement, on commençait à affiner ses manières dans un commerce assidu. A ces salons qui se développaient un peu au hasard et qui manquaient de direction, le livre de Balthasar Castiglione vint présenter un idéal : il traça pour eux la flgure du courtisan parfait, entendez de l'homme de cour ou de l'homme de salon accompli. Tout le monde s'efforça de réaliser ce modèle. Les académies, qui

se répandaient très vite dans toutes les grandes villes du pays, les sociétés privées qui pullulaient autour d'elles, multipliaient jusqu'à l'inflni les réunions d'hommes et de femmes, les occasions de frottements entre les esprits et les caractères. Le nombre des théoriciens et des donneurs de conseils s'accrut en conséquence, ils firent une glorieuse descendance à Balthasar Castiglione, et par un chapelet d'œuvres ininterrompu jusqu'à la fin du siècle ils poursuivirent la tâche qu'il avait commencée. L'un collectionnait des jeux de société ; un autre décrivait les devoirs réciproques auxquels les rapports sociaux donnent naissance ; celui-ci publiait un manuel de civilité, celui-là étudiait les règles de la conversation. C'est presque une Italienne, la Marquise de Rambouillet, qui, au début du XVII» siècle, importera en France les mœurs de salon destinées à occuper tant de place dans notre vie nationale.

Mais, dès le XVI® siècle, avec tout le reste de la civilisation italienne, la politesse italienne avait essayé de passer les Alpes (1). Traduit en français dès 1537, le Courtisan, de Balthasar Castiglione avait eu tout de suite un réel succès, et la plupart des ouvrages de la même lignée furent traduits et bien accueillis. En môme temps, derrière Catherine de Médicis, toute une nuée de courtisans italiens accourait et s'abattait sur Paris. Après la théorie, ils apportaient l'exemple de leurs façons. A la cour, la reine s'efforçait de faire triompher les belles manières et une décence de bon goût. Mais les caractères étaient trop rudes encore pour se plier aux délicates coutumes de la vie de société. On singeait les modes de la cour, on recouvrait sa conduite d'un léger enduit de politesse, mais, à la première occasion, cette croûte superficielle craquait, et le naturel, caché sans être dompté, faisait irruption de nouveau dans toute sa brutalité. La vie de cour, sous Henri II, nous montre de fréquents exemples de ces soubresauts, et ce singulier mélange de politesse affectée et de brusquerie mal contenue. Dans l'embrasement des guerres civiles qui éclatèrent ensuite, l'individualisme exaspéré déchaîna tous les appétits, et ne permit pas à la politesse naissante de faire de grands progrès.

(1) Sur le développement de l'esprit de société au XVT* siècle Cf. Bodrciez : Les mœurs polies et la littérature de cour sous Henri II.

Montaigne était d'un naturel doux et pacifique. Les guerres civiles n'entamèrent pas la sérénité de son jugement, et ne purent pas altérer la mansuétude de son âme. Au lieu de le faire participer aux passions et aux férocités de tous, elles lui inspirèrent une haine vigoureuse contre les cruautés de toute sorte. Les délicatesses de la vie mondaine conservèrent sur lui toute leur séduction. Même, par contraste, les misères publiques en haussaient le prix à ses yeux. Son père avait fait les campagnes d'Italie sous François I®', il avait pu rapporter chez lui les impressions ressenties au contact de cette civilisation, si neuve pour un Gascon du début du XVI'' siècle. Montaigne lut de bonne heure sans doute le Courtisan de Balthasar Castigiioue: certaines idées du Courtisan se trouvent çà et là dans les Essais; après 1588, il y fera même des emprunts directs, el ces emprunts semblent venir de la première traduction française, celle de Colins, qui parut pour la première fois en 1537 ; on peut conjecturer avec vraisemblance qu'il avait conservé son exemplaire de jeunesse. Sans doute, il lut encore d'autres ouvrages de la même inspiration qui furent à leur tour traduits en français, en particulier le petit livre de Jean délia Casa, le Galateo, qui eut un très vif succès. C'était un manuel de civilité, où l'on apprenait à se moucher en public et à manger proprement, où il était dit, par exemple, qu'on ne doit pas prêter son mouchoir à son compagnon après s'en être servi, qu'il ne faut pas arroser le visage de ses voisins en éternuant, bâiller avec fracas au milieu de la conversation, ni s'éplucher le nez avec es doigts. La traduction française' porte un titre significatif : Le GaUitée, ou des façons et manières qu'un gentilhomme doit tenir en toute compaignie. Le Galatée contient aussi des conseils plus généraux, et d'ailleurs ces indications élémentaires étaient sans doute très nécessaires, car il semble qu'on les ait goûtées.

Au reste, nous avons vu que de bonne heure sans doute, Montaigne n'eut plus besoin de traductions (1). Bientôt même il ne se contenta pas de laisser venir à lui la civilisation italienne, il alla vers elle ; il voyagea en Italie, et certainement les mœurs de société le séduisirent. 11 apprécia fort ces académies partout ren-. contrées qui lui semblaient aiguiser l'esprit des habitants, et il

(1) Cf. 1. 1, p. «73.

regretta de n'en pas trouver de semblables dans sou propre pays (1). Il fréquenta beaucoup de gens de toutes sortes avec son insatiable curiosité ; il s'imprégna des usages du pays.

Le genre des épitres familières, qui jouissait d'une vogue considérable, était Tune des productions les plus caractéristiques de la vie de société. Là surtout les étrangers pouvaientgoûter la politesse exquise des manières; ils apercevaient, comme dans un miroir, les occupations des gens du monde, leurs distractions, leurs élégances, Montaigne avait, nous dit-il, plus de cent recueils de ces lettres dans sa bibliothèque : c'était une merveilleuse école, qui le suivait jusque dans la solitude de son château. Il en parlait en connaisseur : de tous, celui qu'il estimait le plus, c'était l'un des plus élégants en effet par l'aisance des manières et par la politesse, celui d'Annibal Garo.

Nous savons encore qu'il avait dans sa bibliothèque un recueil de cent jeux de société, réunis par un Italien, Ringhieri, et, chez lui, comme dans les salons italiens, on jouait parfois à des jeux où il fallait faire preuve de son esprit. Un jour, par exemple, quelqu'un de la compagnie propose de jouer (( Â qui (( pourroit trouver plus de choses qui se tiennent par les deux (( bouts extrêmes : comme Sire, dit Montaigne, c'est un tiltre qui « se donne à la plus eslevée personne de notre Estât, qui est le (( Roy, et se donne aussi au vulgaire comme anx marchans, et ne « touche point ceux d'entre deux ». Le jeu va son train, chacun apporte sa contribution; et le lendemain, Montaigne, qui accrochait à tout sa méditation, en tire un nouvel essai.

Probablement il lut bon nombre de livres italiens au moment de son voyage, et beaucoup d'entre eux avaient contribué à développer en lui l'esprit de société. J'ai dit quelles fâcheuses circonstances nous empêchent de retrouver ses livres (2), et de reconstituer un rayon de sa « librairie » qui serait intéressant entre tous à connaître. Parmi les volumes qui devaient le garnir, je n'en ai pu retrouver que quatre ou cinq, mais l'un d'eux, au moins, nous permet de nous faire une idée du courant de pensée que cette source apportait à Montaigne; parla il est particuliè-

(l)Cf. m, 8 t. IV, p. 8S«

{%) Cf. ci-dessns, t. II, p. 242.

rement instructif. C'est le livre de Stefano Guazzo intitulé La civile conversation, et le titre indique assez que Montaigne y pouvait prendre beaucoup de leçons sur des matières qui le préoccupaient.

Un médecin quelque peu philosophe rencontre un gentilhomme de ses amis qui, blessé dans un combat, s'est retiré dans la solitude, et se consume dans une misanthropie chagrine. Il entreprend de guérir tous ses maux, ceux de Tâme comme ceux du corps, au moyen d'un unique remède: la conversation. Les plaisirs de la conversation doivent arracher le malade à sa consomption. Et tout de suite le dialogue s'engage. Le premier point, c'est de persuader au patient que le remède est efficace afin de le décider à en user. Le médecin plaide donc la cause de la conversation, mais le gentilhomme résiste, et réplique par des plaidoyers en faveur de la solitude. Lé premier livre est rempli par des discussions sur les avantages respectifs de l'une et de l'autre, et, daos la bouche du médecin, on entend passer quelquesuns des mots enthousiastes sur le plaisir de la compagnie, que Montaigne reprendra bientôt pour son compte. Bien entendu, c'est la conversation qui l'emporte et le gentilhomme vaincu et gagné s'apprête à écouter les règles qu'il convient d'y observer.

En voici de toutes sortes, dans les deux livres qui suivent : sur le ton, sur les mots à employer, sur le geste, sur le maintien, sur la manière d'écouter, sur les égards dus aux interlocuteurs; d'autres sont moins formelles, et prohibent, par exemple, l'abus de l'érudition dans une réunion de gens du monde, l'obstination dans la discussion, ou elles recommandent d'user sobrement de compliments et de cérémonies, de savoir prendre intérêt à la causerie de gens de toutes conditions. Quelques-uns de ces préceptes se retrouveront épars dans les Essais, Puis notre médecin passe en revue les devoirs des hommes les uns envers les autres, les obligations des jeunes gens envers les vieillards et réciproquement celles des vieillards envers les jeunes gens, celles des roturiers envers les nobles et des nobles envers les roturiers, celles des enfants à l-égard des parents et des parents à l'égard des enfants. Il court ainsi à travers les « conditions humaines », et les relie entre elles par des devoirs réciproques.

Le quatrième et dernier livre, enfui .nous apporte l'exemple

après le précepte. Guazzo nous y peint un repas auquel n'assistent que des hommes et des femmes de bonne compagnie, afin de nous faire voir dans un tableau vivant tous les charmes de Thonnête conversation. Nous suivons les propos des nobles interlocuteurs, nous participons à leurs jeux, nous essayons de goûter leurs plaisanteries, qui à nous modernes, nous paraissent parfois un peu subtiles et parfois insipides; mais qui sait? Montaigne en jugeait peut-être autrement.

Voilà un des livres qui imprégnaient son esprit de manières mondaines, et qui Tatliraient à la vie de société, au commerce agréablç des hommes distingués. Il a très probablement goûté l'ouvrage de Guazzo auquel il a emprunté quelques citations. Et qu'on n'objecte pas que ces emprunts sont peu nombreux: tout ici doit se mesurer par relation ; ils paraissent dans l'édition de 1582, c'est à-dire dans une édition, où, de parti pris, Montaigne insère fort peu d'additions. Dans cette récension, aucun ouvrage n'est mis à contribution plus que celui de Guazzo : voilà ce qu'il est essentiel de remarquer.

II. — Montaigne, d'ailleurs, ne demandait qu'à se laisser glisser sur cette pente. II écrira bientôt les chapitres De trois commerces, (III, 3), et De l'art de confère (III, 8), qui tous les deux, de temps à autre, font peoser à la Civile conversation qui, à tout le moins, manifestent chez leur auteur des goûts très semblables à ceux de Guazzo et de Jean délia Casa. 11 nous dit que personne n'est fait moins que lui pour la solitude, qu'il est « tout en dehors... « nay à la société et à l'amitié » (1) Il est si (( propre à la produc (( tion et à la communication » (2), que si, dans la solitude, quelque gaillarde pensée lui vient à l'esprit, il lui fâche de n'avoir à qui la communiquer. Même le bonheur du paradis lui paraîtrait sans saveur s'il n'était partagé (3). Un de ses amis. Florimond de Raemond, nous assure que sa conversation était (( la plus douce, « et enrichie de grâces et reluisante de diverses perfections « qu'autre qu'on eust sçeu souhaitter » (4). Cet homme, qu'une

(1) III, 3, t. V, p. 320.

(î) UI, 3, t. V, p. 220.

(3) m, 9, t. VI, p. 190.

(4) Histoire de la Papesse Jeanne^ éd. de 4595, p. 159.

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légende trois fois séculaire nous représente volontiers comme un solitaire qui vit enfermé dans sa tour, tout en haut de son château, n'a peut être pas connu de plus grands plaisirs que ceux delà société. A l'en croire, il les a passionnément recherchés.

En dépit de ces dispositions individuelles, il faut reconnaître que les habitudes du XVI® siècle favorisaient assez peu la formation d'un esprit de société. Les seigneurs vivaient ordinairement dans leurs châteaux, en pleine campagne. F^es écrivains italiens le leur reprochent âprement, et c'est par cette solitude de leurs demeures et le commerce habituel des paysans qu'ils expliquent la rudesse de leurs manières (1) : il faut vivre dans les villes, fréquenter sans cesse des gens distingués pour acquérir la politesse italienne. A la cour, sans doute, des habitudes mondaines pou valent se développer ; sur la masse de la noblesse française, elles n'avaient guère où mordre. Peut-être cependant ces écrivains i

italiens s'exagèrent-ils la solitude de nos seigneurs. Leur I

remarque est juste. Pourtant le père de Montaigne accueillait ,

dans sa maison Pierre Bune), et il recherchait « avec grand soing <( et despence l'accointance des hommes doctes, les recevant chez « luy comme personnes sainctes » (2). Montaigne a continué la tradition de famille (3), et sa maison était u des plus fréquen- i

« tées » (4), elle était, nous dit- il, connue pour son hospitalité (5). Et puis de château à château, on devait se visiter, d'autant plus qu'on se sentait plus isolé. Nous devinons que Montaigne est en relations avec beaucoup de seigneurs voisins. Avec cela, on va quelquefois à la cour. Le roi aime à y voir paraître sa noblesse. ,

Montaigne nous dit (non peut être sans quelque exagération) : ^< j'y ^y passé partie de la vie, et suis faict à me porter allegre- (( ment aux grandes compaignies » (6). Nous le surprenons à la cour de François II, en 1559, à la cour de Charles IX, en 1562, à la

(1) Cf. TORQUATO Tasso : Lettera nella quale paragona Vltalia alla Francia, vers la nn.

(3) n, IS. t. III. p. 170. Montaigne ajoute : « Ma maison a esté de long temps ouverte aux gens de sçavoir, et en est fort couneuë ».

(3) On voit par exemple qu'il reçoit chez lui Jacques Pelletier du Mans. Cf. I, Si, t. I, p. 138, et II, U, t. IV, p. 108.

(5) m, i% t. VI, p. 386.

(6) III. 3, t. V, p. m.

cour de Henri III, en 1580 et encore en 1588. Comme beaucoup de nobles de son temps, il avait le goût des voyages, et les voyages étaient des occasions perpétuelles de réunions. Enfin, avant de mener la vie de grand seigneur, il a été homme de robe. A cette qualité de magistrat il a dû de vivre longtemps à la ville au milieu de collègues instruits et cultivés comme lui. Parmi eux il avait rencontré l'ami dont il a immortalisé le souvenir; nul doute qu'il ne se soit créé alors de nombreuses relations, et que la vie à Bordeaux ait beaueoup fait pour développer en lui l'esprit de société.

Quoi qu'il en soit, et quelles que puissent être les circonstances qui en ont favorisé l'éclosion, Montaigne laisse percer sans cesse des préoccupations d'homme du monde. Quelques uns de ses travers nous l'ont déjà montré, et c'est dans nos travers que se marque le mieux ce que nous voulons être. Il a peur du ridicule ; il a le souci très vif de l'opinion qu'auront de lui les gens de sa caste. Cette préoccupation si tenace de ne pas paraître « faiseur de « livres » (1), de ne pas être pris pour un érudit de profession, chez lui c'est bien avant tout une préoccupation d'homme du monde. N'allez pas le prendre pour un de ces « savantaux » qui vivent de leur plume : rien ne l'égratignerait plus au vif. Pour que vous ne vous y trompiez pas, il va vous détailler ses armoiries tout au long ; il va vous dire tout son mépris pour les méthodes d'école et les manières artistes ; il affectera de ne pas composer et se rejettera dans ce pédantisme à la cavalière qu'on lui a justement reproché.

N'y a-til pas encore un sentiment analogue dans le dédain qu'il étale pour les questions du ménage, dans l'ignorance qu'il affecte de tous les détails de la vie matérielle. Il dédaigne de faire ses comptes, il ne peut pas prendre sur lui d'examiner ses titres, il ne sait pas distinguer le blé de l'orge, il ne veut pas s'occuper de l'ordre de son repas. Ce n'est pas mépris philosophique d'un homme qui ne s'attache qu'aux (( biens éternels » : il a raison de protester confre ceux qui expliquent par là ses déclarations; mais ne serait-ce pas dédain de grand seigneur pour toutes ces vulgarités. Les honnêtes gens du XVll^ siècle imiteront volon-

(1) n, r, à la fin, et poêsim.

tiers cette désinvolture. Écoutez Montaigne prononcer : « La plus « inepte contenance et plus vile d'un gentilhomme, c'est de le voir « empesché de Tordre de sa police, parler à l'oreille d'un valet, « en menacer un autre des yeux » (1). C'est en « gentilhomme » qu'il parle, et le souci qui l'occupe est un souci de bienséance.

L'étiquette, d'ailleurs, lui est bien connue : il sait à fond tous les usages de société, toutes les règles de cérémonie, et il s'en pique; il en « tiendrait eschole » (2), à ce qu'il nous diL Mais c'est une science, celle-là, qu'il faut connaître, non pour l'appliquer scrupuleusement (rien n'est de plus mauvais goût), mais pour échapper avec bonne grâce à ses tyrannies ; une négligence délicatement dosée de ses préceptes donne aux manières une aisance qui sent singulièrement son gentilhomme. Aussi, chez lui, Montaigne fait trêve aux cérémonies d'usage.

Ce ne sont encore que des signes tout extérieurs, et de peu d'importance, quelque chose comme l'habit de l'honnête homme. Entrons en lui : nous allons trouver le souci de l'honnêteté installé au cœur même de quelques-uns de ses principes les plus chers. Nous l'avons entendu tout à l'heure poser cette règle que le i

sage, pour une masse de questions pratiques, doit s'en remettre à i

l'usage et compter pour rien ses opinions particulières. Même sa religion lui vient de la coutume, et une bonne partie de sa morale encore, car Montaigne compte pour vices non seulement ceux que |

son entendement condamne comme vices, mais encore ceux que la société reconnaît comme tels. Ce n'était jusqu'à présent qu'une règle philosophique, un précepte de bon sens ; mais voici qu'en même temps c'est une règle de bon goût. Rien n'est odieux en i

société comme de se singulariser. Pour jouir ensemble pleinement du plaisir de la conversation, il faut être unis par la communauté des idées. Dans le monde, toute particularité individuelle est un ridicule ou un vice : un ridicule si elle est dans le vêtement ou dans la parole, un vice si elle est dans la conduite ; et le ridicule ne semble guère moins blâmable que le vice. L'homme du monde doit donc étouffer sa raison individuelle bien plus exactement encore que le sage. A tous les deux, Montaigne recommande :

(1) m, 9, t. VI, p. 134.

suivez la coutume ; pour l'un il ajoute : parce que votre raison individuelle vous égare ; et pour l'autre : parce que les plaisirs de société sont à ce prix. Cette scrupuleuse soumission à Tusage c'est la règle qui revient sans cesse chez les maîtres du genre, chez Balthasar Castiglione, chez Jean délia Casa, chezGuazzo, et Montaigne l'a retrouvée presque à toutes les pages de leurs ouvrages. Si, même pour les questions de forme, pour les vêtements, la courtoisie, le langage, Montaigne proclame si hautement la loi de la soumission à la coutume, ce n'est plus à la raison philosophique qu'il obéit, c'est avant tout à un sentiment de bon goût ; et la leçon qu'il enseigne là chez nous est une leçon déjà vulgaire en Italie.

Nous avons encore entendu Montaigne exiger du sage une âme mobile, merveilleusement riche et souple, capable de faire tout ce qu'un homme peut faire. Là encore son idée principale était bien une idée philosophique : pour parvenir à la sagesse, il estimait qu'il fallait réaliser pleinement notre nature, vivre intégralement la vie qui nous est départie. Rappelons-nous ce mot qui termine presque son œuvre : « C'est une absolue perfection et comme (( divine de sçavoir jouyr loiallement de son estre » (1). Mais eu même temps qu'on touche à la parfait^ sagesse en développant son être dans toutes ses facultés et en l'assouplissant à tout faire, on se rend du même coup merveilleusement apte à goûter les plaisirs de la conversation. Ici encore l'idéal de la vie de société se confond avec l'idéal de la morale individuelle.

Songez combien d'avantages aura sur les autres l'honnête homme qui peut, suivant la formule de Montaigne, (' tout ce qu'un « autre peut faire ». Tout d'abord, il n'est enchaîné à aucune manie, « il n'est obligé à aucune façon particulière » (2). Capable de se plier en tous sens, et de se « déprendre » de toutes ses habitudes, il saura s'arracher à celles qui le singularisent, et s'accommoder aux manières de ses compagnons. Et voilà évitée cette singularité dont nous parlions tout à l'heure, le crime impardonnable aux yeux du monde. « La plus contraire qualité à un « honneste homme, c'est la délicatesse » (3). En second lieu, de

(1) ni, 13. t. vn, p. w.

(2) III, 13, t. VII, p. 34.

(3) m, 13. t. VII, p. 3.

même qu'il ne froissera les autres par aucune dissonance, en retour il ne se laissera étonner et froisser par aucune des dissonances qu'il remarquera autour de lui : sa souplesse l'adaptera immédiatement à son milieu. Rien n'est de mauvais goût comme de critiquer les manières qui nous sont étrangères. « C'est une « incivile importunité de choquer tout ce qui n'est pas de nostre i( goust » (1). Ensuite, il sera un excellent compagnon, un de ces hommes qu'on recherche dans toutes les sociétés, pour y apporter l'entrain et la vie ; tous les jeux, en effet, tous les plaisirs qu'on proposera, seront tous de son ressort ; il saura y prendre part, et ne jamais s'isoler. Il n'aura pas « cette honte », dont parle Montaigne, « de laisser à faire par impuissance ou de n'oser ce qu'on « voit faire à ses compaignons. Que telles gens gardent leur <c cuisine ! » (2). Ils ne peuvent rien de bon dans la société. Enfin, grâce à cette « âme à divers estages » dont il est doué, notre honnête homme saura lier conversation avec les gens de toute condition, de toute contrée. Dans aucune société il ne se sentira dépaysé. Les plaisirs de la conversation l'attendent partout. En voyage il les trouvera aussi commodément que chez lui, et les coutumes d'Allemagne ne l'embarrasseront pas plus que celles de Gascogne.

Ainsi, quelques-uns des préceptes essentiels de Montaigne ont en quelque sorte deux faces. D'un côté, dans leur sens le plus large, ils jettent une abondante lumière sur notre nature indi* viduelle, et nous proposent un idéal de sagesse; de l'autre, pris dans un sens plus étroit, ils expriment les conditions de la vie mondaine et tracent la conduite de l'honnête homme. Montaigne, qui les concevait était à la fois un moraliste et un homme du monde: on retrouve en eux cette double empreinte.

C'est par là qu'il échappe à l'Individualisme où ses maîtres anciens semblaient devoir le murer. Le sage formé à l'école des Essais, avec une vie intérieure très pleine, saura vivre une vie sociale. Entendons bien toutefois qu'il s'agit d'une vie sociale limitée: il n'organisera pas la société, il ne travaillera guère à assurer son fonctionnement, il en jouira seulement. D'autres se

(1) in, 13, t. vu, p. 84.

chargeront pour lui du maniement des aftaires et des hautes fonctions qui assurent ]a vie de la nation : ce n'est pas son rôle, et pour s'en mêler il aurait trop de lui-même à abandonner. Les grands sacrifices qui corrigent les injustices de la société et la rendent plus viable, les dévouements d'un Saint-Vincent de Paul par exemple ne sont pas davantage son fait. Sa part à lui c'est de contribuera la vie mondaine, de former des réunions de femmes et d'hommes distingués, où la facilité des mœurs, la bienveillance réciproque, le poli des manières, l'échange d'idées fines promettent à chacun des plaisirs délicats. Les gens du monde, comme ils ne donnent que peu d'eux-mêmes, ne demandent aussi qu'assez peu: ils ne touchent que la superficie du Moi; le sage qui les fréquentera, pourvu qu'il adapte ses gestes aux leurs, pourra vaquer librement au développement de sa vfe intérieure. Il lui faudra peut être consentir quelques petits sacriQces sur les droits qu'il reconnaît au Moi, mais ils sont de peu d'importance, et le plaisir qui compense ces pertes est si considérable que le sacrifice n'est plus senti.

D'ailleurs, sur cette matière encore, Montaigne pense avoir acquis quelque expérience, et il va nous la communiquer. Il ne prétend pas posséder la sagesse : jamais cette prétention ne se rencontre chez lui ; il confesse au contraire ses défauts, et nous avoue, par exemple qu'en conversation, la sottise de ses interlocuteurs l'irrite et le dépite d'une manière fort indigne d'un honnête homme; mais ses idées, façonnées au contact des faits lui semblent justes. Il n'a qu'à poursuivre sa propre peinture sous nos yeux : à leur tour, les réflexions sur l'honnête homme et sur la conversation jailliront comme ont jailli ses méditations morales. Tout son programme pédagogique, uniquement destiné à la noblesse, ne vise qu'à former des hommes du monde. Mais luimême est noble et il est passablement honnête homme. L'éducation qui l'a fait honnête homme lui convenait, et elle convient à ses pareils. Et voilà comment toute la pédagogie de Montaigne n'est guère que l'histoire de sa propre formation intellectuelle.

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SECTION II

La Pédagogie de rhonnôte homme

Jy III. — Montaigne vit en gentilhomme. II séjourne habituellement

dans ses terres ; il se rend aux armées avec les châtelains du

'^ ' voisinage ; il fréquente quelquefois les cours. Sans doute, pendant

une bonne partie de sa jeunesse, il a été homme de robe ; mais ce

temps-là est loin déjà, et les Essais tâchent de le faire oublier.

^Ut yr rr J f : ^ •' Maintenant, son existence est bien celle des nobles du XVI« siècle. ^- ^ C'est leur genre de vie qu'il connaît par expérience, ce sont leurs besoins qu'il éprouve en lui même : aussi est-ce spécialement pour la noblesse qu'il écrit sa pédagogie (1).

Il la dédie à la comtesse de Gurson, Diane de Foix, et la destine au jeune vicomte qui doit naître d'elle : c'est clairement déclarer ses intentions. Sans doute, les roturiers et les gens de toute condition pourront, s'ils le jugent à propos, tirer quelque profit des idées de Montaigne : ses observations dépassent parfois le but qu'il leur assigne; mais son dessein véritable, c'est d'organiser l'éducation de la noblesse. A plusieurs reprises il tient à le répéter, afin qu'on ne puisse pas s'y tromper. Son institution est (( pour un enfant de maison qui recherche les lettres et « la discipline, non pour le gaing (car une fin si abjecte est « indigne de la grâce et faveur des Muses...), ny tant pour (( les commoditez externes que pour les sienes propres, et « pour s'en enrichir et parer au dedans (2), » Et ailleurs : « Nous...

(1) Daos le môme temps que l'essai « De l'inaUtution des enfans » paraissent quelques dissertations pédagogiques qu'il est utile de rapprocher de cet essai. Jean Bodin. Oratio de inatittienda in republicajuoeniute {Toulouse, 1959). discours prononcé an sujet de la création d'un collège à Toulouse et qui reste fidèle à l'ancienne pédagogie scientifique.

Du Verdier, un chapitre dans la SuUe dêê Dioersea Leçons de Pierre Meggit (1577), I. V, chap. 3.

Scôvole de Samte-Marthe, Pœdotrophia (1584). Ouvrage en vers latins.

Tabourot des Accords : un chapitre dans le quatrième livre des Bigarruret (150). Quelques traits utiles pour l'institution des enfans, Tabourot fait une allusion très directe à l'essai de Montaigne et en subit manifestement l'infiuence.

François de La Noue : un chapitre dans ses Discours politiques et militaires (1S87). C'est le cinquième chapitre, intitulé : De Ut bonne nourriture et institution qu'il est néoeseaire de donner <mx jeunes gentilshommes françois.

(2) I, S6, t. II, p. M.

<( cerchons icy... de former non un grammairieo ou logicien, mais « un gentilhomme (1) ». Arrière donc les hommes de métier, tous ceux qui ont besoin de gagner leur vie et qui demandent aux lettres des moyens d'existences ; ce n'est pas pour eux que Montaigne va parler.

Aussi bien, jusqu'à présent, c'estdans leur intérêt seul que tous les programmes ont été faits. La méthode d'enseignement qui est partout en vigueur est adaptée à leurs besoins ; eux seuls en tirent profit. La noblesse n'y a rien à voir : on n'a rien fait pour elle. Montaigne est allé au collège, au meilleur collège du temps, le collège de Guyenne, organisé par le célèbre Gouvéa. Il y a fait son cours complet, et cependant quand il en est sorti il n'en a rien rapporté. (( J'avoy achevé mon cours (qu'ils appellent), et à la vérité sans « aucun fruit que je peusse à présent mettre en compte » (2). Le collège de Gouvéa n'a rien fait pour le préparer à vivre sa vie. Les années qu'il y a passées sont perdues. S'il n'avait pas subi une autre direction plus heureuse et qui a contrarié celle du collège, ses études auraient été nulles; probablement même elles l'auraient gâté. Et une bonne partie de la noblesse française, autour de lui, répète la même expérience. Dans une certaine mesure elle a pris le pli d'aller dans les collèges, mais « quasi toute notre noblesse, « dit Montaigne, n'en rapporte que la haine des livres » (3).

De fait, encore aux environs de 1580, plus de trente ans après la mort de François I^^', et bien que ses successeurs n'aient pas cessé de manifester leur faveur aux lettres et aux savants, les nobles restent réfractaires à la culture de l'esprit. On s'en plaint constamment dans les écrits du temps. Parmi les principaux reproches que Torquato Tasso adresse à notre pays dans sa Comparaison de la France et de l'Italie (environ 1580), il insiste sur cette ignorance de la noblesse qui lui parait une véritable honte. « Les lettres et les « sciences », dit-il, a délaissées par la noblesse, tombent aux mains « de la plèbe ». Guazzo ne pense pas autrement dans sa Civile conversation (1574) (4). Des Italiens vous semblent des juges trop sévères ? L'opinion des Français n'est pas différente. Droit de

(i) I, 16. t. Il, p. 59.

(3) J, 26, t. il, p. 71.

(4) Cf. tradaction Ghappnis (1579), p. 195.

Gaillard, dans aa Méthode de l'histoire (1579) (4), rappelle aux nobles les exemples de César et d'Alexandre pour leur persuader que les lettres ne font pas déchoir, et il demande si « l'exemple de si « grands royset capitaines ne doit pas faire changer à la noblesse (( française ses mœurs gothiques de haïr les lettres et les lettrez, (f comme si les livres et les armes estoient choses incompatibles ». Gentillet parle de même dans son Anti- Machiavel (1576) (5). Au nom de Duplessis-Mornay, La Croix du Maine dans sa Bibliothèque françoise (1584), s'étonne qu'un seigneur de si bonne maison ait eu (( les lettres en aussi grande recommandation )), visiblement on n'y est pas habitué. Mais surtout c'est le témoignage de La Noue dans ses Discours politiques (1587) qu'il nous faut entendre.

Dans le chapitre qu'il consacre à l'institution de la noblesse, il déclare que l'ancienne noblesse française, qui faisait la gloire du pays et sa principale parure, est maintenant a abastardie )> et en pleine décadence. « Si on veut cercher, dit-il, les causes qui ont « engendré tant d'imperfections en ce corps universel, on trouvera (( que l'une des plus notables est le peu de soin qu'on a eu de bien « faire instituer les jeunes enfàns aux choses honnestes... Si les (( pères allèguent pour leurs excuses, qu'ils se sont réglez en ceci (( selon la coutume, ils ne seroient pas justifiez ; veu qu'en chose « si nécessaire il se faut conduire suyvaçt les instructions des « sages, qui ont eu ce poinct en si grande recommandation ». Et après cette critique générale, il nous fait le tableau de l'ignorance des nobles de son temps. Les pères n'ont aucun souci de l'instruction de leurs enfants. « Certes, ce sont gens qu'il « faut envoyer à l'école des animaux, à fin d'aprendre à leur « exemple, d'avoir plus de soin de ce qu'ils ont engendré ... Il y a (( plusieurs pères qui pensent que pour avoir engendré des enfans, (( et les avoir nourris, ce soient là les principales obligations... " Plusieurs pères défaillent en ceci, par l'ignorance qui est en (( eux, secontentans seulement de tenir leurs enfans à leur maice son, & les vestir, & faire boire & manger tout leursaoul, comme (( s'il ne faioit regarder qu'au corps... Autres y a qui ont le cœur « possédé d'une si extrême avarice, que tant s'en faut qu'ils vou-

(4) Gh. 15, p. 23i.

((lussent despeudre un escu, pour faire eadoctriner leurs enfans, (( qu'ils pensent mesme faire beaucoup pour eux de les nourrir... (( Il y a encore des pères qui ont ceste folle opinion, qu'il ne re- « vient guère de fruit de faire estudier les enfans^ & leur .suffit (( quand ils sçavent un peu lire et escrire ».

Quand les pères ne sont pas si négligents, ils ont le choix entre quatre alternative.s : placer leurs fils pages dans de grande maisons, les mettre dans l'infanterie, les faire voyager, ou les envoyer dans des universités. Partout le jeune noble est laissé à lui-même et ne reçoit aucune éducation. C'est un véritable abandon.

Cet état de choses tient à une cause profonde: on ne sait pas instruire la noblesse, on n'a pas encore su adapter à ses besoins les bienfaits de la Renaissance. Dès le début une ivresse de savoir a saisi lesérudits; ils se sont jetés sur les dépouilles de l'antiquité pour les dévorer, pour emplir leurs mémoires de ses trésors. Il fallait apprendre tout ce qu'avaient découvert les anciens dans tous les ordres de connaissance, posséder presque par cœur leurs ouvrages qui constituaient la source unique du savoir. Et, naturellement, les programmes pédagogiques que ces érudits ont élaboré étaient imprégnés de leur enthousiasme. Ils ont cru qu'ils ne pouvaient mieux faire que d'emplir les cerveaux de la jeunesse de toutes ces sciences qui les ravissaient. Tout fut disposé de manière à en préparer l'acquisition. Qu'on se rappelle les truculentes consommations de science que X- 2i^ ^^ Ponocrates fait faire à son disciple Gargantua depuis son lever jusqu'à son coucher. Il proportionne la pitance à son estomac de géant. Et le précepteur que Gargantua ainsi formé donnera à son son fils s'appelle Épistemon ; son nom vient du mot grec èici(TT/|a7j qui signifie science : c'est assez dire que la fonction de ce personnage sera de gaver de science son disciple. Et l'élève de Vives n'est pas autrement traité que ceux de Rabelais. Celui de Ramus est encore soumis à la même discipline, car Ramus a pris pour sa tâche de revoir à lui seul tout le cycle des sciences anciennes.

Autour de 1580, cette tradition n'est pas encore ébranlée. Les maîtres des collèges et les précepteurs particuliers sont tous formés à celte école. On enseigne aux enfants force grammaire, force logique, des mathématiques, de la réthorique surtout, une

philosophie formelle que remplissent les subtilités dialectiques et les ergotismes irritants. On veut surtout leur apprendre à parler en beau latin, à écrire la pure langue de Cicéron. On les habitue à soutenir de brillants débats en public dans une langue qui ne sera jamais celle de la conversation, et sur des matières qui ne tomberont jamais dans la conversation. Les universités sont bonnes pour ceux qui veulent, avec des visées pratiques, étudier le droit, la médecine, la théologie; elles préparent des magistrats, des médecins, des régents, des évéques, des docteurs de Sorbonne. Fort bien pour les régents, les magistrats et les médecins : qu'ils aillent aux universités. Ils apprendront leur métier, ils se prépareront à gagner leur pain et à vivre. Mais les nobles qu'y feraient-ils ? Bien souvent ils se dispensent d*y aller ; et quand leurs pères les y envoient, ils ont bien soin de les retirer de bonne heure, « trop tôt » dit La Noue, à Tépoque où vient le jugement et où Ton pourrait commencer à profiter.

Du collège que reste-t-il donc ? Bien peu de chose, en somme. Faute d'employer leurs connaissances, bien vite ils auront tout oublié. Pouvoir jargonner un peu de latin est encore le plus clair de leur profit: cela peut servir quelquefois à l'étranger, car le latin reste dans une certaine mesure une langue vivante. Mais même à ce point de vue, si l'on eût songé à eux, si l'on eût voulu faire quelque chose pour eux, combien aisément on eût pu mieux les préparer en leur enseignant les langues vivantes dont ils pouvaient avoir besoin. Dans le train ordinaire de leur vie dans leurs châteaux, aux armées ou à la cour, les années de collège n'ont rien laissé. Ils n'ont pas le goût des choses de l'esprit parce qu'on n'a pas su les leur faire aimer. Ils n'ont pas le goût des livres, parce que dans les livres on ne leur a montré que ce qui ne pouvait pas les intéresser.

La nécessité d'une réforme est manifeste. Il faut réorganiser l'instruction de la noblesse : il y a à cela un intérêt primordial, d'abord pour la noblesse elle-même, ensuite pour son roi, enfin pour la nation entière. C'est pour cela que La Noue demande la création d'écoles nouvelles qui seront spécialement destinées à la noblesse. Dans V Académie française de La Primaudaye dont nous avons eu à parler déjà, les quatre interlocuteurs du dialogue sont quatre jeunes nobles que leurs pères, désapprouvant les habitudes

de leur monde, ont fait instruire d'une manière nouvelle. L'auteur critique l'éducation des collèges. Un gentilhomme, vieux et sage, a été chargé de diriger ces quatre jeunes gens. 11 doit servir d'exemple à tous les pères, dit La Primaudaye, pour les engager à conserver leurs enfants près d'eux. Il s'est adjoint « un personage « de grande littérature et renommé de bonne vie... lequel s'ac- « quitta si bien de sa charge que, sans beaucoup s'amuser aux « longs degrez ordinaires et usitez en nos collèges françois, qui « rapportent souvent plus d'ennuy et de perte de temps que de « profit à la jeunesse, après qu'il eut moyennement apris à ses (( disciples la langue latine et quelque peu de la grecque, il leur (( proposa la philosophie morale des anciens sages, pour le sort (( principal de leur estude et sçavoir, avec l'intelligence et (( recerche de l'histoire, lumière de la vie, suyvans l'intention et (( volonté de celuy qui le mettoit en besongne, et des pères de (( cesle noblesse, qui desiroyent de voir leurs enfans non grands « orateurs, subtils dialecticiens, doctes jurisconsultes, ou curieux « mathématiciens, ains seulement assez instruits en la doctrine de (( bien vivre suyvant les traces de la vertu, et par la cognoissance « des choses passées depuis les premiers siècles jusques à « présent » (1). '

Voilà bien quelques unes des idées que nous allons retrouver chez Montaigne. Il sera intéressant de noter ces similitudes, non seulement parce que Montaigne a lu La Primaudaye et que par suite La Primaudaye a pu nourrir ses conceptions, mais parce que ces similitudes nous prouvent que les desiderata exprimés par Montaigne reposaient sur des besoins que d'autres sentaient en même temps que lui. Toutefois, chez La Primaudaye, nous n'avons pas à proprement parler un programme d'éducation : il y a quelques critiques intéressantes, et quelques aperçus ; il n'y a pas un plan de réforme générale. Il en va tout autrement avec Montaigne.

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IV. -— Ce timide conservateur que sa prudence rend si respec- ^ ^ tueux de la tradition, rompt ici très catégoriquement avec les ^' * "^'^' '" idées reçues. Il va droit au point faible, et déclare qu'il faut ^/,/A/ h^y^

(I) Première journée.

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changer la base de Tenseigaeinent, que la science ne doit pa$ faire le fond de V « institution d'un jeune noble ». Notre enfant n'a que peu de temps à donner à l'étude, dit-il ; il ne faut pas gaspiller ce peu de temps, il faut l'employer à préparer vraiment la vie. » Il ne doit au paidagogisme que les premiers quinze ou (( seize ans de sa vie; le demeurant est deu à l'action. Employons « un temps si court aux instructions nécessaires » (1).

Et ce principe utilitaire une fois posé, Montaigne a tôt fait de montrer que la science n'est pas nécessaire pour faire un gentilhomme. Elle n'a presque rien à voir avec ses occupations. « Si « nous sçavions restraindre les appartenances de nostre vie à « leurs justes et naturels limites, nous trouverions que la meil- (( leure part des sciences qui sont en usage est hors de nostre « usage, et, en celles mesmes qui le sont, qu'il y a des estendues et « enfonceures tres-inuliles que nous ferions mieux de laisser « là )) (2). Abandonnons celles qui sont nécessaires aux juristes et aux gens de profession : ils nous viendront en aide au moment du besoin. Pour nous, vivons notre vie sans nous encombrer de sciences inutiles. Croyez-vous que nous ayons rien à en tfrer dans la conversation, qui est, après tout, la grande affaire d'un gentilhomme.

Bien des fois Montaigne s'est posé la question. L'expérience seule peut répondre. Il a donc observé dans des discussions ces savants que tout le monde honore. Eh bien, en général, ils y font triste mine. Vous vous imaginez que toute leur logique leur donne une grande puissance dialectique, qu'ils vont, rien qu'en ouvrant la bouche, écraser le simple bon. sens des ignorants qui les entourent. C'est juste l'inverse qui se produit. Le plus souvent ils ont beaucoup de mémoire, ils vous citent de l'Aristote et du Platon, ils vous entassent des autorités, en grand nombre pour vous étonner, mais la mémoire étouffe leur jugement. Dans la causerie, ils sont inférieurs au dernier des ignorants. Voulonsnous peupler nos réunions de ces gens qui rebattent les oreilles de textes latins, qui ne savent pas dire deux mots sans ajouter : « Cicéron a dit », ou « Pline déclare » ; qui, pour mettre le comble

a- leur impudenee, s'irritent de ce qu'on n'estime pas leur science au point de plier devant leurs décisions ? Il n'y a pas de gens plus incivils que ceux-là, ni plus insupportables. Gardons-nous d'en faire pulluler la race.

Au fond, c'est son expérience personnelle qui, pour Montaigne, pèse surtout dans la balance. Lui-même n'est pas homme de science. Il n'a (( gousté des sciences », nous dit-il, que (( la crouste a première » en son enfance, et n'en a retenu qu'un « gênerai et informe visage )) : un peu de chaque chose et rien du tout, à la « fran- « çoise )) (1). Il ne s'est pas « rongé les ongles à l'estude de Platon (( ou d'Aristote, ou opiniastré après quelque science solide » (2). Il était trop indolent pour cela. Eh bien, tout compte fait, son ignorance ne lui a pas nui du tout. Son expérience est achevée maintenant : dans sa vie de grand seigneur, tout le savoir d'un Juste-Lipse eût été parfaitement inutile. Bien plus, il aurait entravé ses occupations ordinaires ; il aurait peu convenu à un gentilhomme. Par coquetterie môme, Montaigne exagère volontiers quelque peu son ignorance. Il s'en targue comme d'un mérite. La science, « ce n'est pas mon affaire », dit-il avec un dédain de grand seigneur. Et il aime à répéter qu'il ne sait pas ce que c'est « que d'ablatif et conjonctif », qu'il n'a étudié ni grammaire ni logique, qu'il ne travaille pas son style, qu'un (( enfant des « classes moyennes est plus sçavant que luy », et qu'il serait incapable d'en examiner un sur sa leçon. C'est que, attacher trop de prix à la science est malséant pour un honnête homme. Tout ce qui sent môme de très loin le pédantisme, ferait tache en lui.

Autrefois dans le chapitre Du pédantisme, nous avons vu Montaigne attaquer la science, non en elle-même (il la respectait alors) mais dans la mauvaise manière que les savants de son temps apportaient à son étude. Dans V Apologie, qui vint ensuite, c'est à la science elle-même qu'il s'en est pris: il a douté qu'elle pût rien établir. Voilà maintenant qu'il l'écarté par indifférence d'homme du monde, je dirais presque par préjugé d'honnête homme. Disons mieux: nous avons maintenant son opinion dernière et comme la synthèse de toutes ces impressions succes-

sîves. On la trouve dès 1579 dans L'institution des enfants, mais bien plus clairement encore en 1588 dans L'art de conférer.

Désormais les inquiétudes de VApologie ont disparu. Montaigne ne nie plus que la science existe, et il ne cherche plus à démontrer son impuissance. « En son vray usage », dit-il, « c'est le plus noble « et puissant acquest des hommes )). Mais il juge toujours très durement les savants ses contemporains: sur ce point là, il n'a pas varié. Il ne trouve chez eux que vanité et ostentation ; il voit très bien que le culte de l'antiquité réduit le plus souvent la science de son temps à n'être qu'une stérile surcharge de la mémoire. Et cette constatation l'exaspèrs. « En ceux-là », dît il, (( (et il en est un nombre infmy de ce genre ») qui en establissent « leur fondamentale suffisance et valeur, qui se raportent de leur u entendement à leur mémoire, et ne peuvent rien que par livre « je le hay si je l'ose dire, un peu plus que la bestise » (1), et puis enfin il s'est convaincu que la science est beaucoup moins utile à la pratique de la vie qu'on ne le suppose en général ; surtout dans la vie d'un gentilhomme son usage semble nul. Et voilà qui explique parfaitement sa conclusion : si notre jeune noble se piquait de science il y avait neuf chances sur dix, étant donné les circonstances, pour qu'il s'y prit mal, pour que la science gâtât son naturel et fit de lui un pédant insupportable en conversation. Supposez que par un hasard heureux elle ne lui fasse pas de mal, à tout le moins elle lui serait à peu près vaine. Réduisons donc au minimum la part de la science, et ce peu qu'il en faudra laisser, exigeons qu'on l'enseigne avec une méthode nouvelle. Montaigne n'a pas indiqué dans le détail ce qu'il laisserait debout des anciens programmes. Il n'a pas traité la question de si près, et s'est contenté de tracer les grandes lignes de sa pédagogie. Bien évidemment tous les enseignements élémentaires qui servent à la pratique de la vie n'en sont pas bannis. Il faut savoir lire, écrire, compter, parler correctement. Pourtant môme la grammaire, dans sa pensée, verra sa place singulièrement réduite. C'est à l'usage à nous l'enseigner. On n'étudie encore dans \êk collèges que la grammaire latine; or, pour renseignement du latin, Montaigne serait bien d'avis qu'on mît en vigueur, dans la

(Dm, 8, t. I, VI, p. 90.

mesure du possible, une méthode nouvelle qui pourrait aller presque sans grammaire, nous dirions aujourd'hui une méthode directe. C'est celle que son père a employée pour lui-même autrefois, et qui lui a si bien réussi. Son expérience toujours sert de patron. Sans doute les langues anciennes sont précieuses, puisqu'elles nous ouvrent les trésors d'incomparables littératures ; pourtant elles le deviennent de moins en moins tous les jours, à mesure que les traductions se multiplient: ainsi Montaigne a très bien pu se passer du grec, et puis, enfin, quelque précieuses qu'elles soient, nous mettons trop d'années à les apprendre ; nous y mangeons tout notre temps d'études. Ce qui l'irrite avant tout, c'est de voir la place que nous faisons au beau langage. « Les « latineurs de collège » n'apprennent en tout et pour tout qu'à parler. « La moictié de nostre aage s'en va là. On nous tient quatre « ou cinq ans à entendre les mots et les coudre en clauses, en- (c cores autant à en proportionner un grand corps estendu en (( quatre ou cinq parties, et autres cinq pour le moins à les sçavoir « brefvement mesler et entrelasser de quelque subtile façon. Lais- « sons cela à ceux qui en font profession expresse » (1).

La rhétorique surtout l'exaspère : ses sarcasmes ne tarissent pas contre elle. Relisez L'institution des cnfans, vous verrez qu'il n'est aucune branche de l'enseignement que Montaigne critique plus longuement et plus âprement. Et, après la rhétorique, celle qui le retient le plus, c'est la dialectique : ce sont ces a ergotismes » qui tiennent lieu de philosophie, qui ont bouché « ses avenues » (2) comme il dit, et qui ne permettent plus d'aller à elle. Les restes de la scolastique encombrent toujours l'enseignement ; aux yeux de Montaigne ils rendent stérile toute étude philosophique. Dans les baroco elles bar alipton il ne voit qu'une ennuyeuse et attristante leçon que les lèvres répètent sans parvenir à intéresser Tentendement, une leçon qui alourdit l'esprit au lieu de le stimuler (3).

V. — Or, justement, il n'y a qu'une science à laquelle Montaigne pardonne, c'est cette philosophie morale qu'on déguise si / .

lamentablement. Il bannit les autres ; celle-là, au contraire, il lui ouvre grandes toutes les portes de Tesprit ; il en fait la base même de sa pédagogie. Aussi bien est-ce à peine une science. Elle ne consiste pas en un système de propositions logiquement enchaînés, les unes aux autres; elle ne tire pas notre attention hors de nous pour Técarter vers des objets éloignés qui ne nous intéressent que par un eSort de volonté et par une constante application. C'est de nous qu'elle nous parle, de tous les actes de notre vie, de la vertu qu'il nous faut pratiquer et qu'elle nous enseigne à acquérir aisément, de nos relations avec nos semblables qu'elle rend plus faciles et plus savoureuses, des dangers qui nous guettent et qu'il nous faut éviter, de la souffrance que tout homme est tenu de rencontrer sur son chemin, de la mort qui s'approche et qui pose de si angoissants problèmes. Voilà bien la leçon qui convient à un gentilhomme. Aucune de ces questions ne lui est étrangère ; toutes l'intéressent au plus haut degré, toutes lui parlent de lui-même et le préparent à vivre sa véritable vie. Mais pour qu'il en tire profit, il faut quitter l'ancienne ornière. La philosophie des écoles ne consiste qu'en un monceau de définitions et de partitions qu'il faut apprendre par cœur. Arrière toutes ces « subtililez espineuses de la dialectique dequoy nostre vie a ne se peut amender » (1). Allons aux choses mêmes; touchons du doigt les exemples, et sachons y approprier des réflexions vraiment pratiques et substantielles. Quand on nous parle de la vertu ou de la prudence, on nous définit des mots, on divise le sujet en autant de parties que la définition contient de termes, on argumente suivant les règles dialectiques sur quelques propositions alambiquées ; on n'en vient jamais au fait. De ;la plus active des réalités, on fait un thème à dissertations. (( Nous sçavons « décliner Vertu si nous ne sçavons l'aymer ; si nous ne sçavons « que c'est que prudence par eflect et par expérience, nous (( le sçavons par jargon et par cœur.... Elle nous a apris les deffi- (( nitions, les divisions et particions de la vertu comme des (( surnoms et branches d'une généalogie, sans avoir autre soing « de dresser entre nous et elle quelque pratique de familiarité et (( de privée acointance » (2).

(f) n, 17, t. IV, p. «w.

Les anciens ont été merveilleux à représenter les actions humaines, à les illustrer de réflexions pratiques, h les diriger. C'est chez eux qu'il faut aller prendre nos modèles ; c'est Sénèque, c'est surtout l'incomparable Plutarque qu*il faut interroger avec une inlassable curiosité. Vous reconnaissez ici les habitudes de Montaigne. Il conseille aux autres simplement de goûter à sa vie intellectuelle, car c'est bien le caractère dominant de sa vie intellectuelle que ce perpétuel commerce avec les moralistes de l'antiquité. C'est bien par leurs exemples qu'il a cherché à organiser sa conduite, et dans lesEssais nous le voyons continuera vivre et à penser par eux. Mais introduire systématiquement cette philosophie rationnelle dans la pédagogie, c'est une nouveauté cela. De toutes les sciences anciennes, la morale était celle qui y pénétrait le plus malaisément. L'Église risquait de s'inquiéter de cette concurrence. Gargantua, qui abreuvait si largement son esprit de sciences profanes, ne demandait qu'à la Bible sa morale, et la lecture des saints livres tenait une très large place dans sa vie d'écolier.

Mais il ne suffit pas, pour Montaigne, de substituer aux sciences vaines la seule science dans laquelle les jeunes nobles puissent trouver à la fois beaucoup de fruit et d'agrément. Il faut encore que les maîtres sachent bien l'enseigner. Toute science demande à ôlre judicieusement étudiée, mais celle-là réclame encore plus de jugement que les autres.

Nos maîtres, dit Montaigne, s'y prennent d'une détestable manière. Ils ne font que criailler aux oreilles de leurs disciples ; ils emplissent leur mémoire comme « des entonnoirs », et jamais ne s'adressent à l'entendement, jamais ils ne les habituent à juger. Nos enfants apprennent toujours par cœur; on leur demande le mot à mot de leur leçon, on leur fait rendre sans les dig-érer ces viandes telles qu'ils les ont prises. C'est toujours abus de la méthode scientifique, et préjugé de savants qui se figurent faire quelque chose pour vous, quand ils vous ont « plaqué tout (( empennées u dans le cerveau les sentences de Cicéron et de Platon.

Avec le comte de Ourson, il faudra s'y prendre tout autrement. U faudra le faire réfléchir. Quand on sera obligé de lui apprendre quelque chose, au lieu de lui demander de répéter par cœur, on

lui fera mettre « en cent visages » sa leçon ; on lui denaandera d'expliquer, de commenter, et par ses commentaires on s'assurera qu'il a bien compris, que son jugement a profité plus que sa mémoire. On commencera par le a mettre sur le trottoer » et par le « faire trotter devant soy » comme dit Montaigne. Les enseignements de Cicéron et de Platon ne seront pas négligés pour cela, bien au contraire. Au lieu de rester à « la superficie du cerveau », ils pénétreront jusqu'au sanctuaire de Tentendenient, ils se traosformeront en la substance propre de Tenfant et passeront dans sa vie. Il ne saura plus si ces idées lui viennent de tel ou tel philosophe, il les croira siennes tant il les trouvera intimement mêlées à sa conscience ; il n'aura pas a arrosé » son âme de sa leçon, il l'en aura « pénétrée et teinte ».

Aussi jamais on ne lui imposera aucune conception par autorité. Il ne recevra que ce que son jugement sera capable d'approuver, que ce qui conviendra à son tempérament. Sur chaque question on lui fera connaître divers avis: celui d'Aristote, celui de Platon, celui d'Épicure, celui de Zenon. Entre ces opinions contradictoires il choisira s'il peut; et, s'il en est incapable il restera dans le doute comme fait si souvent Montaigne lui même. « Qu'il oublie (( hardiment s'il veut », dit Montaigne, » d'où il tient ses préceptes, <( mais qu'il se les sçache approprier. La vérité et la raison sont (( communes à un chacun, et ne sont non plus à qui les a dites (( premièrement qu'à qui les dict après. Les abeilles pillotent deçà (( delà les fleurs, mais elles en font après le miel qui est tout leur; (( ce n'est plus thin ny marjolaine : ainsi les pièces empruntées (( d'autruy, il les transformera et confondra, pour en faire un u ouvrage tout sien, à sçavoir son jugement ; son institution, son (( travail et estude ne vise qu'à le former » (1).

Ne semble-t-il pas que Montaigne parle là de sa propre manière? Rappelons-nous ce que nous avons dit de sa philo- Sophie : cette abeille qui va pilloter de çà delà dans les champs des diverses doctrines philosophiques, c'est bien Montaigne lui-même qui s'inspire si librement des diverses sectes, et le miel qu'il extrait de ces sucs savoureux, c'est cette morale loute sienne qu'il met en œuvre dans la vie et qu'il exprime dans les Essais, l^

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seule science qu'il ait conservée dans ses programmes, c'est celle qu'il étudie lui-même ; la méthode qu'il préconise, c'est sa propre méthode.

VI. — Mais, pour que ses disciples puissent imiter Montaigne, x.o ' et recueillir de son « institution » tous les beaux fruits qu'il leur promet, il faut de toute nécessité renoncer au collège. Le collège n'est pas seulement néfaste parce que ses programmes ne sont pas appropriés aux besoins de la noblesse, et parce que ses méthodes d'enseignement sont défectueuses ; on pourrait modifier tout cela. Il l'est bien davantage parce qu'il gâte a les meurs généreuses « de l'enfant, ce qui est grave pour un roturier, mais ce qui l'est « bien davantage pour un jeune gentilhomme ». Au contact de ces maîtres incivils et barbares, toujours en courroux, il perd ses bonnes manières et sa distinction ; leurs brutalités et leurs injures corrompent sa francliise et sa sincérité. Avant tout, dans l'éducation, Montaigne exècre l'emploi de la violence ; « il n'est « rien à mon advis », dit-il, a qui abastardisse et estourdisse si fort « une nature bien née » et il a fait connaître jusqu'à quel degré il eût été scrupuleux sur ce point pour ses propres fils, s'il en avait eu.

Enfin, ces quatorze ou quinze heures d'études qu'on exige chaque jour des enfants, ne peuvent manquer de les abrutir : c'est un métier de a portefaix », ce n'est pas l'occupation d'un honnête homme. L'honnête homme n'a pas besoin de ténacité, mais de souplesse et de finesse dans Tesprit ; comment voulez-vous qu'une si rigoureuse assiduité n'appesantisse pas ses idées? On Temprî sonne dans une geôle où il perd toute distinction et toute spontanéité, où il est mis continuellement à la « gehene », et de cette torture prolongée il ne peut retirer que le mépris des livres, de la réflexion, de tout ce qui pourrait afiîner son esprit

Montaigne a pu courir les risques du collège sans gâter son naturel grâce à l'intelligence d'un précepteur particulier qui lui a permis d'échapper au collège, de s'abandonner à ses caprices et de se développer suivant ses propres goûts, c'est une chance, et une chance qui ne se produit que bien rarement. Son disciple ne doit pas être exposé aux mêmes dangers. Toute son institution sera confiée à un gouverneur qu'on choisira avec un soin extrême. La qualité maltresse qu'on exigera de lui, ce sera non la

science, maïs le bon sens. Il faudra qn^l ait « la teste bien faite » plutôt que « bien pleine », son rôle sera de « façonner » celle de son disciple plutôt que de la « remplir ». Il veillera à lui former avant tout le goût et le jugement, parce qu'un honnête homme a besoin avant tout de goût et de jugement, et parce que, quand il aura Tun et Tautre, si le caprice lui vient d'acquérir quelque science, il aura tôt fait de s'en rendre maître.

Voilà notre précepteur à l'œuvre : il va suivre partout l'enfant qui lui est confié, et faire tout passer par « l'estamine » de sa jeune raison. 11 n'y a pas d'heures de classes distinctes des heures de récréation ou des occupations ordinaires de la vie. « Tout ce « qui se présente à nos yeux sert de livre suffisant : la malice d'un (( page, la sottise d'un valet, un propos de table, ce sont autant de « nouvelles matières » (1). La classe est partout à la fois ; au lever, au coucher, aux repas, pendant les jeux même. Elle se glisse partout, s'insinue partout; l'enfant ne la voit pas, ne la sent pas ; pourtant elle ne le quitte pas un instant. C'est que le but de notre gouverneur n'est pas d'enseigner une science qui soit étrangère à la vie ou extérieure à elle ; il enseigne à vivre ; sa leçon jaillit spontanément de tous les actes de la vie et de toutes les circonstances qu'elle fait naître, elle se mêle naturellement à la vie et ne saurait avoir de cadre plus approprié. Chaque fois que l'enfant fait quelque chose, son maitre l'invite à comprendre ce qu'il fait, à réfléchir sur la manière dont il agit, à se demander s'il ne pourrait pas mieux agir; il améliore sans cesse sa conduite et tient son jugement constamment en éveil. Aux heures de promenade, il porte lu conversation sur quelque sujet pratique, non sur la position des astres comme faisait le maître de Gargantua, mais sur les hommes que l'on croise dans le chemin, sur leurs mœurs, sur leur conduite, sur leurs occupations sur la manière dont on doit se comporter envers eux, sur mille conseils que l'enfant pourra mettre immédiatement en pratique, qui ne séjourneront pas oisifs dans sa mémoire mais qui pourront aussitôt s'imprimer dans ses actes.

De la sorte, l'enfant apprend et se perfectionne sans faire efiort, sans y penser, presque à son insu. C'esl le point capital. « Entre

« autres choses », dit Montaigne parlant de son père, « il avoit esté « conseillé surtout de me faire gouster lu science et le devoir par « une volonté non forcée et de mon propre désir, et d'eslever mon « ame en toute douceur et liberté, sans rigueur et contrainte. » (1) C'était la méthode qu'on avait employée avec succès pour le jeune Michel ; c'était aussi la méthode qui convenait pour façonner un gentilhomme dont Tàme doit être libre avant tout.

Ces conseils, ces réflexions que notre gouverneur accroche à tous les incidents de la vie, ce sont surtout les moralistes andens qui les lui inspireront. S'il ne possède pas suffisamment leurs ouvrages pour retrouver sur-le-champ les passages qu'appellent ses leçons improvisées, on lui adjoindra quelques hommes de lettres, quelques-uns de ces savants à la mode dont le métier est d'apprendre par cœur, qui citent mot à mot de longs morceaux de leurs auteurs et qui sont toujours prêts à fournir force autorités et force références. Ceux-là ne seront pas en contact direct avec l'enfant, bien entendu ; ils assisteront seulement le gouverneur qui aura soin de faire un choix judicieux dans leurs allégations, et d'apprêter les mets avant de les servir à son disciple. Voilà comment en dépit de son âge, l'enfant entrera en commerce constant avec la philosophie ancienne, comment il s'habituera à façonner toute sa vie d'après la méthode rationnelle de cette philosophie. Je dis philosophie : c'est le mot de Montaigne. Les enfants mêmes ont la philosophie pour principale étude. « On « nous aprent à vivre », s'écrie t-il,. « quand la vie est passée. Cent (( escoliers ont pris la verolle avant que d'estrearrîVez à leur leçon « d'Aristote, De la tempérance. Ce sont abus... Prenez les simples « discours de la philosophie, sçachez les choisir et traitter à point « ils sont plus aisez à concevoir qu'un conte de Boccace ; un enfant « en est capable, au partir de la nourrice, beaucoup mieux que « d'apprendre à lire ou escrire. La philosophie a des discours pour « la naissance des hommes comme pour la décrépitude (2)... « Puis que c'est elle qui nous instruict à vivre, et que l'enfance y (( a sa leçon comme les autres aages, pourquoy ne la luy commu- « nique l'on? » (1).

(i) 1, 16, t. Il, p. 7S.

Mais la matière sur laquelle il importe surtout de philosopher, pour un jeune gentilhomme, c'est la œnv&rsation, et j'entends la conversation au sens très général où Montaigne emploie ce mot, c'est-à dire le commerce des hommes. Aucune leçon ne peut mieux que celle-là le préparer à vivre, parce que le commerce des hommes est sa grande afiaire. On le conduira donc dans des compagnies variées; on Thabituera à écouter, à être modeste et (( épargnant de sa suffisance », à ne se « formalizer )) d'aucun propos ni d'aucune opinion, à n'être pas opiniâtre dans la discussion et à rendre les armes à la vérité, aussitôt qu'il l'apercevra. Eo un mot, il observera tout le monde afin d'apprendre à vivre dans le monde, afin de supprimer en lui-môme ce qu'il verra de blâmable en autrui, et d'imiter ce qui méritera d'être imité. Et du même coup, il se formera aux bonnes manières, parce qu'elles lui sont nécessaires, et parce que Montaigne veut « que l'entre-gent se façonne quant et quant Tame )) (1).

Limiter notre disciple à la fréquentation de son milieu serait rétrécir singulièrement son champ d'observation morale, et, partant, fausser son jugement. De très bonne heure il faut faire voyager l'enfant (2). La chose n'est pas nouvelle : chaque année, à ce que nous dit La Noue, trois à quatre cents jeunes gentilshommes sortent de France pour s'instruire (3). Mais ce qui est nouveau, c'est la manière dont Montaigne entend ces voyages. Sans doute, l'enfant aura l'avantage d'apprendre les langues des nations voisines qui peuvent lui servir dans sa carrière de militaire ou de diplomate, et qu'il aurait beaucoup plus de mal à s'assimiler à un âge plus avancé. C'est un surcroit de bénéfice qui n'est pas à dédaigner. Mais le but principal qu'on se propose, c'est de lui faire observer tout ce qui intéresse la vie et la morale ; les humeurs des nations qu'il visite, et leurs « façons ». Pour cela, il n'ira pas s'enfermer à l'Université de Padoue comme font tant de jeunes Français. Il n'ira pas, comme tant d'autres, chercher à retenir (( combien de pas a Santa Rotonda, ou la richesse des (( calessons de la signora Livia, ou... combien le visage de Néron,

(i) I, 26, t. Il, p. 53.

(S) I, 26, t. Il, p. 33 et saivantes.

(3, Discours politiques et militaires, ch. 5.

« de quelque vieille ruyne de là, est plus long ou plus large que « celuy de quelque pareille médaille « (1) ; il ne faut pas que notre enfant imite ces modes ridicules, il faut qu'il sache « frotter et (( limer sa cervelle contre celle d'autruy » Le désir de Montaigne serait que son disciple voyage un peu de la manière dont lui-même sait voyager, avec toute la curiosité et la souplesse que son Journal nous révèle. Et, comme il est trop jeune pour pouvoir le faire, le rôle de son gouverneur sera précisément d'attirer son attention sur ce qui doit l'intéresser, de stimuler sa réflexion et de provoquer son jugement. 11 n'oubliera d'ailleurs jamais qu*il a près de lui un gentilhomme et il orientera toujours l'instructive causerie selon les besoins d'un gentilhomme. Quand on passera sur les terres d'un prince, par exemple, on s'enquerra des mœurs de ce prince, de ses « moyens », de ses « alliances » (2) ; pour un homme de condition ce sont choses utiles à savoir, autant que plaisantes.

Les grands hommes du temps passé (3) vivent encore dans la mémoire des livres. L'enfant devra les « pratiquer » eux aussi, autant ou plus que ses contemporains, étrangers ou compatriotes. (( Ces grandes âmes des meilleures siècles » sont, pour diriger sa conduite, d'un conseil inestimable. Il faut avoir leurs belles actions sans cesse dans la pensée, et pour cela la lecture des histoires est infiniment recommandable, surtout la lecture des histoires moralisées comme les Biographies de Plutarque. Que notre gouverneur lise seulement les Essais : il verra de suite tout l'usage que Montaigne fait pour son compte personnel des exemples de Plutarque et tout le profit qu'il en tire pour sa propre vie ; ce sera son modèle, il appliquera la même méthode dans la formation de son disciple. Mais ici il faut que sa vigilance redouble : qu'il ne retombe pas dans les défauts h la mode ; qu'il ait bien soin de ne pas surcharger de faits la mémoire de son élève. « Qu'il ne luy « aprenne pas tant les histoires qu'à en juger. » Le but n'est pas de savoir ou mourut Marcellus, mais « pourquoy il fut indigne de son devoir qu'il mourust là. n

(1; 1 26. t. II. p. 33.

(S) I, 26, t. II. p. 38.

(3) I. 26, t. H, p. 33 et suivantes.

Ici encore il n'y a rien d'abstrait dans le programme de Montaigne. Ce sont moins des livres que des actions qu'il propose à rélude de son disciple. Il prolonge ses voyages par des promenades à travers les livres, et diversifie son champ d'observation morale par la visite de l'antiquité. Une perpétuelle méditation sur la vie qui rend les actes de plus en plus conscients, et qui, par un rationalisme prudent, perfectionne lentement notre conduite, voilà pour rame. Mais Montaigne ne néglige pas non plus le corps. Les hommes de lettres l'oublient trop souvent ; ils altèrent leur santé à force d'étude, et deviennent incapables d'exercices physiques. Mais chez un noble qui, par sa naissance, est souvent appelé aux occupations militaires, la culture du corps est essentielle.

(( Les exercices, la lui te, la danse, la chasse, le maniement (( des chevaux et des armes )) (1) tiennent une place considérable dans sa vie. C'est par là qu'il importe d'exceller, et quand La Noue recommande de payer les maîtres « selon la qualité des personnes », il ne manque pas d'ajouter : « Chacun sçait qu'un qui monstreroit à manier chevaux meriteroit plus qu'un peintre. »

Autant il fallait de douceur pour former l'âme, autant Montaigne demande de sévérité pour former le corps. L'âme veut être alléchée et stimulée ; le corps a besoin d'être endurci. Il faut que notre disciple soit (( nourry grossièrement et sans delica- (( lesse ; » qu'il revienne a suant et poudreux de son exercice ; » qu'il se « bazarde tantostsur un cheval farouche, tantost un floret {( au poing, tantost un' harquebouse. Car il n'y a remède : qui en (( veut faire un homme de bien, sans doubte il le faut bazarder un (c peu en ceste jeunesse, et souvent choquer les règles de la (( médecine. » (2)

Outre l'agilité et la force physique, qualités si précieuses pour le gentilhomme, cette rude école se propose deux fins principales: d'abord elle veut raidir les muscles contre la douleur. Rien n'est efficace, pous supporter les maux de la vie, comme « l'espessis- « sure de la peau et la durté des os. » (3) ; elles contrefont à merveille la magnanimité, le courage et toute la philosophie du

(i) I, M, t. II, p. 53.

monde. Très sensible, Montaigne connaît les inconvénients de la sensibilité ; il veut les épargner à son disciple. Ici, le profit est pour rhomme privé ; l'autre fin regarde l'homnie du monde.

Montaigne demande avec insistance qu'on le délivre de tout ce qu'il y a de singulier dans ses goûts et dans ses mœurs, qu'on le rende capable de tout goûter, de tout supporter, de tout faire. Un honnête homme doit pouvoir s'accommoder* à toutes les compagnies et aux coutumes de toutes les nations. « Toute estrangeté (( et particularité en nos meurs et conditions », dit Montaigne, a est « evitable, comme ennemie (/e communication et de société » (1); et encore : « Par tout ailleurs, il est indécent; mais à un homme de (( guerre, il est vitieux et insupportable, lequel, comme disoit (( Philopœmen, se doibt accoustumer à toute diversité et inégalité (( de vie. » (2). Comme futur honnête homme et comme futur soldat, la même règle s'impose au jeune gentilhomme. Il faut qu'il n'ait rien de singulier, qu'aucune habitude ne l'oblige. Et cette règle encore, c'est dans sa propre pratique que Montaigne la prend. Lui-même s'est efforcé de se plier à tous les usages. Non sans peine, il a triomphé des caprices de son goût, et maintenant il sait en compagnie ne refuser aucun mets ni aucune boisson. S'il s'est imposé cette obligation, c'est qu'il en a reconnu l'utilité, et il l'impose à son disciple comme à lui-même.

Le résultat de cet enseignement physique et moral, ce sera de former un habile et honnête homme, comme dit Montaigne, un de ces hommes dont la conversation lui semble si désirable. L'habile homme, c'est l'homme de jugement. Le jugement, si cher à Montaigne, provient d'une vaste expérience réfléchie par un bon sens toujours en éveil ; or, en matière morale l'expérience du disciple de Montaigne est aussi ample qu'on peut la souhaiter, et sa réflexion s'est constamment attachée à son expérience morale. L'honnête homme, c'est l'homme qui a de bonnes manières, l'homme qui sait se rendre agréable dans toutes les compagnies et qui n'est déplacé dans aucune. A force, non de civilité cérémonieuse, mais à force de goût pour la conversation, de souplesse à s'y adapter et à s'accommoder aux désirs des autres, il réalise le

Wffl,lS,t. Vn,p. 34.

parfait courtisan. Et Montaigne dit déjà, comme Teût pu faire tin contemporain de Louis XIV : « En une monarchie, tout gen- « til'homme doit estre dressé au port d'un courtisan w (1).

En somme, c'est Thomme de salon, superficiel, mais agréable et doué de bon sens, que la pédagogie de Montaigne prépare. L'objection principale, que Ton pût faire à son système lui a élé adressée très vite, l/éducation privée n'était possible que pour une infime minorité. F^es plus riches seuls pouvaient en supporter la dépense. Il n'était pas possible d'espérer relever la noblesse par ce moyen, a Cette reigle est bonne », disait La Noue, a à ceux qui sont « fort riches, qui mesmes peuvent mettre leurs enfants en com- (( pagnie d'autres de leur aage, avec lesquels ils aprenent mieux (( qu'estans seuls. Mais les pauvres ne peuvent faire le semblable, (( qui travaillent assez à vestir et nourrir les leurs, la nécessité les (( contraignant souvent... de les mettre pages où ils peuvent, tant « pour les façonner que pour descharge de despense » Et sans méconnaître les défauts du collège, il en prend la défense, parce que le collège est une nécessité : « Je ne veux point parler des (( longueurs qu'on tient aux collèges, en l'instruction des enfans: . « car on sçait qu'en chacune chose il y a du mal enlremeslé {( avecque le bien. » La Noue donc tient pour l'éducation publique, donnée dans des collèges, mais il demande la création d* Académies spéciales pour les jeunes nobles, où l'on enseignera suivant une méthode nouvelle, et avec des programmes appropriés aux besoins de la noblesse.

Mais s'il y a désaccord sur la question des moyens, pour ce qui est du but à poursuivre La Noue est dans les grandes lignes, d'accord avec l'auteur des Essais, Avec moins de fermeté et d'ampleur, mais avec plus de précision peut-être, il réduit considérablement la part de l'enseignement des sciences. Il veut qu'on fasse les lectures en français afin de ne pas perdre tant de temps à l'étude des langues. Avant tout on enseignera l'histoire, et après l'histoire les livres des anciens qui traitent des choses politiques, de l'art militaire, et de la morale. Avec La Noue luimême, tout protestant qu'il est, la philosophie morale des anciens prend une place capitale dans la pédagogie de la noblesse. Et

d'autres encore dans le mAme temps, comme Tabouret des Accords et La Primaudaye, ne la font pas moins grande. Cette unanimité est significative : elle marque le recul de renseignement scientifique, et le triomphe prochain d'une pédagogie utilitaire, adaptée aux besoins particuliers de la vie mondaine.

Les Jésuites conservèrent les collèges qui étaient nécessaires, mais dans leurs collèges l'enseignement qu'ils donnèrent eut beaucoup de points communs avec celui que rêvait Montaigne. La culture scientifique fut complètement bannie. Le but principal était de former le goût et les bonnes manières. L'histoire, la morale ancienne et la poésie occupaient une place privilégiée dans les programmes. Leur disciple n'eut pas ce sens critique et cette soif ardente de la vérité qui faisaient toute la dignité de l'esprit de Montaigne, et qui rélevaient infiniment au-dessus de l'honnête homme. Il fut cet homme élégant et moyen, identique à tous ceux qui l'entourent, privé de toute originalité et pour qui toute originalité est une tache, cet homme du monde en un mot qui peupla les salons du XVII« siècle.

SECTION III

Les Plaisirs de l'Honnôte Homme

VU. — Une fois émancipé de la tutelle de son gouverneur, >. . • ^ le gentilhomme qu'on a formé suivant une pareille méthode . ne manquera pas de distractions et de plaisirs. Et d'abord, il aura ^^^

pris le goût des livres (1), parce qu'on lui aura montré en eux ' ' ,

justement ce qui est capable de le sédiiire. .Um r c' • v,^^

Les livres sont d'un précieux secours à la vie. «C'est», dit Montaigne, (( la meilleure munition que j'aye trouvé à cet humain a voyage, et plains extrêmement tes hommes d'entendement (( qui l'ont à dire ». (2) Ils ont surtout ce rare avantage sur nos autres amis, qu'ils se tiennent sans cesse à notre disposition, prêts à nous donner du plaisir à la première requête : ils n'oat point de caprices avec lesquels nous ayons à compter, et ils nous passent toutes nos fantaisies, a Le plaisir des livres costoie

(I) Sur le plaisir des livres cf. surtout les essais, II. 10 et MI, 3. (1) UJ. 3, t. V. p. »8.

(( tout mon cours et m'assiste par tout ; il me console en la (( vieillesse et en la solitude ; il me descharge du pois d'une oisi- (( veté ennuyeuse et me deflaict à toute heure des compaigniesqui (( me faschent; il emousse les pointures de la douleur, si elle (( n'est du tout extrême et maistresse. Pour me distraire d'une (( imagination importune, il n'est que de recourir aux livres, ils (( me destournent facilement à eux et me la desrobent. » (1). Ils sont un instrument infaillible pour pratiquer cette méthode de diversion, qui est maintenant le grand remède moral de Montaigne. Et puis, ce n'est pas tout : la culture littéraire fait partie de l'élégance. La mode italienne triomphe : il entre main tenant dans les attributs de l'honnête homme d'être cultivé, d'aimer les lettres. Autant des allures de savant sembleraient à Montaigne l'encanailler à ses propres yeux, autant l'ignorance complète des lettres latines lui paraîtrait grossière et humiliante. On doit les aimer, et pourtant il n'en faut pas faire trop de cas. Le juste milieu seul est de bon ton. Dans sa tour, où il a disposé sa (( librairie » en demi cercle, Montaigne n'a pas moins de mille volumes à ce qu'il nous dit. Il se retire souvent au milieu d'eux, il passe de longues heures en leur compagnie ; là, parfois il rêvasse au hasard, parfois il écrit, plus souvent il feuillette tantôt un ouvrage, tantôt un autre, au gré de ses caprices.

Car le gentilhomme ne doit pas se courber sur les livres comme ferait un docteur ou un régent. Sa naissance doit se reconnaître rien qu'à sa manière de lire et d'étudier. Il faut que ce soit pour lui un passe -temps, jamais son occupation principale. Il a mieux à faire que cela, et puis, s'il -s'abandonnait à cette manie, bien vite il deviendrait tout à fait insociabie. ((Cela les rend ineptes à la (( conversation civile », nous dit Montaigne, (( et les destourne de meilleures occupations. » Et combien ai je veu de mon temps (( d'hommes abestis par téméraire avidité de science? Carneades (( s'en trouva si atlollé qu'il n'eut plus le loisir de se faire le poil (( et les ongles. )) (2; Que l'honnête homme n'oublie pas de se faire le poil, et qu'il se conserve l'esprit libre pour les réparties de la conversation.

(1) III. 3, t. V, p. M7.

(2) ï, 26, t. II p. 51.

L'auteur dés Essais, puisqu'il se môle d'écrire, serait à la rigueur excusable de faire aux livres une place un peu trop grande dans sa vie. A plusieurs reprises, cependant, il tient à nous répéter qu'il ne consacre jamais une heure de suite à la lecture; que s'il rencontre une diflBculté sur sa route, il se contente d'y donner une charge ou deux et passe outre : il ne (( se ronge pas les ongles à la résoudre. » Les ouvrages qui lui conviennent, ce sont les ouvrages coupés en courts chapitres comme les lettres de Sénèque et les Opuscules de Plutarque, parce qu'avec ceux-là il est toujours facile d'interrompre sa lecture. Il dit encore qu'il éprouve l'impérieux besoin d'avoir des livres auprès de lui, partout, môme en voyage, tant il sent en eux de ressources contre l'ennui qui peut venir; mais des jours se passent, parfois môme des mois, sans qu'il en ouvre un seul : leur présence lui suffit, et cette sensation qu'ils sont (( à son costé pour lui donner du plaisir à son heure ». Comme lui, l'honnôte homme ne doit se terrer dans aucune étude épineuse ou absorbante. Jamais les livres ne doivent réclamer sa présence à heure fixe, et troubler les occupations qui sont ordinaires aux gens de sa condition. C'est seulement (( quand l'ennuy « de rien faire commence à le saisir », qu'il peut recourir à eux pour remplir un temps qui serait sans affaire et sans agrément.

Et le but qu'il se proposera en les ouvrant, ce ne sera pas d'éclairer un point d'érudition ou de faire quelque découverte savante; ce sera de prendre du plaisir et de réfléchir sur sa propre vie. « Je ne cherche aux livres )),dit Montaigne vers 1579, « qu'à m'y (( donner du plaisir par un honneste amusement ; ou si j'estudie, (( je n'y cherche que la science qui traicte de la connoissance de « moy mesmes, et qui m'instruise à bien mourir et à bien « vivre (1) ». Dans sa jeunesse, il a quelque temps « estudié par « ostentation », mais il a compris combien cela était malséant; depuis il a eu pour but de s'assagir, mais de plus en plus c'est le goût du plaisir qui l'emporte : vers 1588, il déclare qu'il ne songe plus guère qu'à a s'esbattre ».

La bibliothèque de l'honnôte homme sera composée d'après ces principes. Les livres qu'il lui faut avoir sous la main, ce ne sont

(1) n, 10, t. m, p. iM.

pas du tout ceux que recherchent les savants et les hommes de métier. Ceux qui ont le plus de vogue dans ce siècle de pédantisme, et qu'on trouve le plus fréquemment cités, ce sont les plus indigestes, les plus bourrés de faits et de singularités. L'homme du monde n'aura guère à les étudier. Montaigne va l'aider à faire son choix. Lisez, dans les Essais, le chapitre Des livres, vous verrez quels sont ceux auxquels lui-même revient le plus volontiers. Du même coup, vous l'entendrez tracer un petit programme de lecture pour gens du monde. Il indique quatre catégories principales de livres. A une extrémité (tout en bas, si vous voulez), nous trouvons les livres simplement plaisants : ce sont des contes, comme ceux de Rabelais, de Boccace, de Marguerite de Navarre ; des romans comme celui d'Héliodore. Tout en haut, sont les ouvrages sérieux, ceux qui servent à régler la vie humaine : ce sont les ouvrages des moralistes, parmi lesquels Sénèque et Plutarque occupent une place d'honneur. Sur les rayons intermédiaires, on trouve des livres utiles et plaisants à la fois, ceux des historiens et des poètes. Regardez maintenant le catalogue méthodique de la « librairie » de Montaigne : vous reconnaissez que ces quatre rayons sont bien les plus fournis. Ouvrez maintenant les Essais : nous avons appris à en démêler les emprunts ; ils nous enseignent que c'est bien sur ces quatre rayons qu'il venait chercher sa pâture intellectuelle.

Mais, plus encore que par sa façon de lire et que par la composition de sa bibliothèque, l'honnête homme se distingue par sa manière de juger les livres. Il a son critérium à lui. Les savants apprécient un auteur d'après sa science, et d'après l'habileté technique dont il fait preuve. Ils analysent et ils critiquent. L'homme du monde s'en remet à son goût. Il classe les œuvres d'après la qualité du plaisir qu'il en reçoit. Il se laisse aller à ses impressions. La plus grande nouveauté de l'essai Des livres est dans l'autorité que Montaigne accorde à son goût et à ses impressions. Il a conscience de son audace et prend des précautions : il nous déclare qu'il parle de choses qui ne sont pas de sa compétence et qu'il en parle en profane ; qu'ailleurs, chez les critiques de profession, on trouvera traité beaucoup plus pertinemment le sujet qu'il se permet d'aborder; qu'il n'a, lui, que son jugement et son goût pour l'éclairer, et qu'il aurait mauvaise grâce à

attacher trop de poids à ses impressions. N'importe : malgré tout, il a confiance en son goût, puisqu'il s'arrête longuement à nous le faire connaître, â juger ses auteurs favoris, à nous expliquer ses préférences. Il entre jusque dans les détails : dans l'œuvre de Virgile, ce sont les Géorgiques qu'il goûte le plus ; parmi les livres de VÊnéide, le cinquième lui semble être le plus parfait.

En poésie, son goût a évolué, et il nous conte les phases par lesquelles il a passé (1). D'abord, pendant sa jeunesse, ce sont les grâces un peu mièvres d'Ovide qui l'ont séduit. Plus tard, sans doute surtout à l'époque stoïcienne, il s'est laissé gagner par l'enflure ampoulée de Lucain. Enfin ce sont les classiques, Virgile plus que tous les autres, qui ont fixé ses préférences. Autour de 1579 (2), il donne hautement la palme à ces derniers ; il pratique encore parfois Lucain et l'admire, mais il avoue que le « bon ' « Ovide » et que l'Arioste ne « chatouillent plus sa vieille âme (( poisante ». Il oppose très heureusement la vigoureuse simplicité d'un Virgile aux pointes subtiles et aux inventions compliquées qui marqueront les œuvres de la basse époque. Le goût de Montaigne est alors arrivé à sa pleine maturité. 11 a parlé avec un sentiment très vif de la force poétique d'Horace (3), et le commentaire qu'il a fait de quelques vers de Virgile et de Lucrèce nous montre avec quelle délicatesse il savait savourer ses lectures. Pour expliquer ces mêmes vers, au temps où dans nos classes l'explication littéraire n'avait pas d'autre but que de former le goût, un professeur de rhétorique n'eût pu mieux faire que de lire à ses élèves le commentaire de Montaigne.

« En la poésie », a-t il écrit, « Vergile, Lucrèce, Catulle et Horace « tiennent de bien loing le premier rang » (4). Cette phrase nous paraît presque superflue, le jugement qu'elle exprime, sur la poésie latine, est si bien acquis aujourd'hui, si solidement établi dans tous les esprits par trois siècles d'enseignement classique, que nous le pensons inutile. Alors, cependant, il ne l'était pas du tout. A placer si haut Lucrèce, le poète épicurien et athée, il fallait peut-être quelque liberté d'esprit ; en tous cas, pour dis-

(1) Cf. 1. 37, t. n, p. 471 (texte de 1595). (S) Il i(K t. UI, p. 114 et suivantes.

(3) m, 5, t. VI, p. 4.

tinguer avec une si grande fermeté les quatre poètes latins que la postérité devait consacrer comme les premiers, il fallait un goût très sûr et très décidé. Il n'y avait pas encore de jugement traditionnel sur la matière. N oublions pas que le XVI® siècle semble très hésitant dans ses appréciations de la poésie. Les hommes de la Pléiade (on Ta souvent remarqué), semblent parfois confondre toute Tantiquité dans une admiration indiscrète, ils vont aux poètes secondaires ou décadents aussi bien qu'aux grands classi* ques. Ronsard s'inspire des Alexandrins aussi bien que d'Homère et de Pindare. L'auteur de VOlive ne doit pas moins aux petits poètes italiens de son temps qu'à Horace. L'enthousiasme manquait de goût. Avec les Essais, au contraire, c'est le goût qui veut triompher,ce goût qui devait être le juge souverain pour les hommes du XVII® siècle. Il décide en matière littéraire, et, grâce à lui, j

Montaigne esquisse déjà dans les œuvres de l'antiquité un classe • l

ment qui sera ratifié par la postérité. Il démêle parmi ces œuvres |

celles qui méritent d'être regardées comme classiques, parce que ,

dans une forme parfaite, elles tracent une peinture de l'âme j

humaine capable d'intéresser tous les siècles.

VIII. — • Après la lecture, un autre plaisir de la vie du gentilhomme, (( moins languissant » celui-là, et plus du goût de Mon taigne, c'est le commerce des u honnestes femmes». Depuis le I

milieu du siècle, à l'imitation des Italiens, sans cesse on parle de l'amour, on le définit, on essaie de le régler. C'est un signe qui ne trompe pas : infailliblement il marque un progrès dans l'esprit |

de société.

Dans l'œuvre de Montaigne la femme n'est pas oubliée, et Ton voit très bien qu'elle ne l'était pas davantage dans sa vie. Cinq des essais sont dédiés à des dames, et dans deux autres au moins (i) Montaigne nous parle longuement du commerce des femmes, et de l'amour, qui est leur raison d'être dans la société. « Madenioi- « selle de Montaigne, sa femme ^\ il est vrai, n'est pour ainsi dire jamais nommée, et l'on a reproché à notre philosophe le peu d'attention qu'il semble lui avoir accordé. Il fut peut être néanmoins un bon mari, facile à vivre, point trop infidèle, à ce qu'il nous

(i) m, 3 et ni, 5.

dit ; mais chez lui, si non Thomme, au moius Tauteur, esrt plus occupé des relations mondaines que des rapports conjugaux. Il aime à dire quelquefois un peu de mal du beau sexe, ce qui devait être un genre de plaisanterie forl ù la mode dans les salons, aussi bien en France qu'en Italie. Mais quand il ne plaisante plus, Montaigne sait exprimer le charme de la femme : « Elles ne « se cognoissent point assez; » dit-il ; « le monde n'a rien de plus « beau ; c'est à elles d'honnorer les arts et de farder le fard. Que « leur faut-il que vivre aymées et honnorées? Elles n'ont et ne « sçavent que trop pour cela » (1) ?

Il aime à converser avec les dames, à les entendre louer sa constance dans ses douleurs physiques : pour leur complaire, et pour avoir le plaisir d'être soigné par elles, il accepte de prendre des bouillons et des tisanes qui ne lui inspirent aucune confiance. Relisez l'adresse à madame de Duras qui coupe si étrangement l'essai de la ressemblance des enfans aux pères (2), vous verrez le ton depolitessegalante, déjà passablement afiinée sur lequel Montaigne aime à parler aux dames. « Par ce qu'il pourra estre que ces inep- « ties se verront quelque fois entre vos mains, je veux aussi (( qu'elles portent tesmoignage que l'autheur se sent bien fort « honoré de la faveur que vous leur ferez... Ces mesmes conditions « et facultez, que vous avez pratiquées et recueillies, Madame, « avec beaucoup plus d'honneur et de courtoisie qu'elles ne me- « riteat, je les veux loger (mais sans altération et changement) en « un corps solide qui puisse durer quelques années ou quelques (( jours après moy, où vous les retrouverez quand il vous plaira « vous en refreschir la mémoire, sans prendre autrement la peine a devons en souvenir : aussi ne le valent elles pas. Je désire que (c vous continuez en moy la faveur de vostre amitié, par ces (( mesmes qualitez par le moyen desquelles elle a esté pro- « duite )) (3).

Pour être agréable en société, il faut que la femme sache se préserver de la lèpre de l'esprit, du pédantisme (4) qui sévit si furieusement au XVÏ® siècle. Le pédantisme est encore bien des

(3) cr. anssi Je ton de la lettre à Madame d'Estissac II, 8, t. III, p. 79.

(4) Snr rédiication de la femme cf. III, 3, t. V, p. 218 et suivants.

fois plus dommageable pour la femme que pour l'homme et, par la faiblesse naturelle de son esprit, la femme est beaucoup plus exposée que l'homme à la contagion. Montaigne se plaint que presque toutes y succombent autour de lui. Elles allèguent sans cesse, et hors de saison, Platon comme saint Thomas ; « la doctrine « qui ne leur a peu arriver en Tame leur est demeurée en la {< langue. Elles sont enterrées et ensevelies soubs Tart ». La femme savante est la peste de la société : Montaigne pense en cela comme les hommes du XVII® siècle, et c'est chez lui que Molière prendra le mot fameux du. bonhomme Chrysale :

« Nos pères, sur ce point, étaient gens bien sensés,

a Qui disaient qu'âne femme en sait toujours assez

a Quand la capacité de son esprit se hausse

a A connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse » (1).

Les femmes n'ont aucun besoin de science : leur vie n'en a que faire. « La rhéthorique, la judiciaire, la logique, et semblables (( drogueries » ne peuvent rien pour elles que ternir leurs charmes; l'instruction, pour elles, ne doit tendre qu'à « esveiller un peu et (( rechauffer les facultezqui sont en elles ». Toute autre institution leur est dangereuse, et, pour cet a office », Montaigne se chargera bien de leur indiquer les livres dont elles peuvent faire usage.

Ce seront d'abord les ouvrages des poètes, qui conviennent si bien à leur humeur : « C'est un art follastre et subtil, déguisé, (( parlier, tout en plaisir, tout en montre, comme elles ». Les histoires ne plairont pas moins à leur imagination, et les divertiront en les instruisant. Enûn, la philosophie morale est encore à leur portée, et leur parle de questions qui les touchent : « Elles (( en prendront », dit Montaigne, «les discours qui les dressent à (( juger de nos humeurs et conditions, à se defTendre de nos (( trahisons, à régler la témérité de leurs propres désirs, à « ménager leur liberté, alonger les plaisirs de la vie, et à porter (( humainement l'inconstance d'un serviteur, la rudesse d'un

(!) Cf. essai, I, 25, t. II, p. i4 : « François, duc de Bretaigne, fiiz de Jean cinqnieâma,

« comme on luy parla de son mariage ayec Isabeaa, fliie d'Escosse, et qa'on luj

« adjousta qu'elle avoit esté nourrie simplement et sans aucune instruction de lettres.

« lespondit qu'il l'en oymo't mieux, et qu'une famé estoit asses sçavante quand eUe

m eç€u>oit mettre différence entre la chemiaê et le pourpoint de son mary ».

« mary et Ti m port uni té des ans et des rides, et choses sem- « blables » (1).

Pliilosophie morale, histoire et poésie, ce sont donc encore une fois les mômes livres que nous rencontrons. Il ornent le cabinet des dames, comme ils chargent la table de Técolier et la bibliothèque de l'homme fait, comme ils inspirent à Montaigne ses Essais, La nourriture intellectuelle de Thonnète femme n'est au fond pas différente de celle de l'homme, ce sont les mêmes éléments essentiels qui la composent ; c'est que la vie de conversation pour la femme est très semblable à celle de l'homme. A Tun comme à l'autre Montaigne recommande sa propre culture, parce que cette culture lui a paru très heureusement appropriée à sa vie, et que leur vie ressemble tout à fait à la sienne.

Au reste, Montaigne ne se fait pas une haute idée de l'esprit des femmes : de ce côté-là il attend fort peu de la plupart d'entrés elles. Il les estime incapables de juger les questions religieuses, (2) incapables de la vraie amitié (3) et presque d'aucune pensée sérieuse. Il n'est à aucun degré ce que nous appelons un féministe. « Les discours», dit-il, « la prudence et les offices d'amitié, se trou (( vent mieux chez les hommes : pourtant gouvernent ils les « affaires du monde ». Pour que le commerce des femmes soit vraiment attrayant, il faut qu'un peu d'amour s'en mêle, il faut que leurs charmes physiques nous séduisent, qu'ils nous cachent leur pauvreté intellectuelle et donnent aux sens leur part de plaisir. Le rôle de la femme dans la société, c'est de plaire et de se faire aimer.

Ce rôle est important d'ailleurs : il anime les relations mondaines. Il faut savoir ménager l'amour, le faire valoir, en tirer tous les charmes qu'il promet à l'honnête homme, sans s'exposer aux risques qu'il peut entraîner. Gardons-nous de la passion : elle coûte trop cher à notre tranquillité et à notre santé. (( Je m'y (( eschauday en mon enfance », nous dit Montaigne, (( et y souffris (( toutes les rages que les poètes disent advenir à ceux qui

(1) III, 3, t. V, p. sso.

<2) 1, 28, t. II, p. 88.

(3) I, 56, t. II p. 300.

« s'y laissent aller sans ordre et sans jugement » (1). Ces expériences-là lui ont servi de leçon : il s'est bien gardé de s*y laisser reprendre. L'amour-passion est trop douloureux ; quand Montaigne le voit venir, il se hâte de fuir, de divertir son attention, de se pencher « au rebours de spn inclination » (2).

Mais s'il ne veut pas de passion, il ne veut pas non plus d'indifférence et de froid libertinage. Un cœur sec serait dupé dans ce commerce, et n'y trouverait aucun plaisir. Nous n'y devons pas attacher toutes nos pensées, mais il y faut engager quelque chose de nous, a 11 ne luy couste guiere », dit Montaigne en parlant du libertin, « mais il n'acquiert aussi rien qui vaille » (3).

Quand un sentiment tendre est éveillé de part et d'autre, il faut l'exploiter en détail, le traîner le plus possible en longueur afin d'épuiser toutes les délicieuses émotions qu'il renferme. Pour cela, il faut éviter avant tout qu'une satisfaction brutale vienne aussitôt l'étouffer. Les réalités de l'amour trop vite goûtées y sont 'funestes : entretenir le désir, tout le problème est là. Pour cela, il faut que les dames se montrent difficiles, qu'elles amusent leurs amants par les mille futilités de l'amour, qu'elles graduent savamment (4) leurs faveurs. « L'amour », dit Montaigne, « est « une passion qui mesle a bien peu d'essence solide beaucoup plus (( de vanité et resverie fiévreuse : il la faut payer et servir de « mesme. Apprenons aux dames à se faire valoir, à s'estimer, « à nous amuser, et à nous piper » (5). Nourrissons cette vanité et cette « resverie », repaissons-en notre imagination. Tâchons d'imiter les Italiens qui se connaissent en la matière : » Pour « arrester sa fuitte et l'estendre en préambules, entre eux (( tout sert de faveur et de recompense, une œillade, une inclina- (( tion, une parolle, un signe (6) Comme cet ancien qui désirait (( le gosier d'une grue » pour goûter plus longuement les mets, Montaigne veut allonger le plus possible le plaisir de l'amour qui de sa nature est (( vif et precipiteux ».

(1) ni, 3, t. V, p. 243.

(«) II, 10, t. VI, p. Î3SI.

(3) m, 3, t. v, p. tt5.

(4) m. 0, t. VI, p. 21.

(5) ni, 5, t. VI, p. 16.

(6) m, 8. t. VI. p. 16.

Ainsi dispensé, Tamourest une volupté délicate qui occupe très plaisamment sans risquer d'afioler. L'amant conserve entière sa liberté d'esprit, il reste un homme du monde, correct, sans mélancolie, toujours dispos pour riposter à la plaisanterie qu'on peut lui décocher à tout instant. Montaigne nous assure qu'il gardait tout son sang-froid.(( Je reservoisen son entier », dit-il, «ce (t peu de sens et de discrétion que nature m'a donné, pour leur « service et pour le mien; un peu d'esmotion, mais point de « resverie ». (1) Et il nous assure encore que lui-même, il a toujours eu soin « d'esguiser » ce plaisir, qui autrement lui eût paru fade « par la difficulté, par le désir, et par quelque gloire » (2). Un pareil amour est, sinon chaste (Montaigne ne demande pas cela, bien au contraire), du moins décent et de bon ton, et pour la vie de société, c'est un assaisonnement à la fois savoureux et délicat.

A vrai dire, les salons italiens cherchaient à nous envoyer un amour encore plus épuré, et en quelque manière plus distingué qne celui-là. Ils avaient élaboré une théorie platonicienne et pétrarquiste d'un amour où les âmes seules avaient part. Quelques traductions avaient essayé de la répandre chez nous, et notre poésie l'avait quelquefois exprimée avec bonheur. Dans sa bibliothèque, Montaigne avait plusieurs livres qui se rattachaient à cette inspiration. On y trouve les très subtiles Leçons de Varchi sur quelques questiom d'amour, leçons qui avaient joui d'un très vif succès dans l'académie de Florence, et surtout les fameux Dialogues d'Hebreo, dont la lecture est bien curieuse. Mais Montaigne n'est, aucunement gagné par leurs enseignements. Il a protesté contre l'amour pélrarquiste. Son bon sens se refuse à tantde raffinement. S'il refrène la fougue de ses sens et les soumet à des règles de bienséance, il prétend ne pas se condamner à un ascétisme rigoureux. S'il diffère les réalités de l'amour, il n'y renonce pas. S'il veut que le sentiment domine, dans ce sentiment il affirme très nettement et à diverses reprises que la beauté corporelle est l'élément principal, les grâces de l'esprit ne jouent qu'un rôle secondaire, a Je leur oy souvent peindre cette intelligence toute

(!) m, 5, t. VI, p. 31.

{% m 3, t. V, p. SM.

w spirituelle, et desdaigner de mettre en considération Pinterest (( que les sens y ont. Tout y sert, mais je puis dire avoir veu (( souvent que nous avons excusé la foiblesse de leurs esprits en (( en faveur de leurs beautés corporelles, mais que je n'ai point (( encore veu qu'en faveur de la beauté de Tesprit, tant prudent (( et meur soit-il, elles vueillent prester la main à un corps qui « tombe soit peu en décadence (1)... Au subject de Tamour, subject « qui principalement se rapporte à la veue et à l'atouchement, (( on faict quelque chose sans les grâces de Tesprit, rien sans les « grâces corporelles. C'est le vray avantage des dames que le « corps » (2).

La vie de société s'accompagne, en général, d'une certaine idéalisation des rapports sexuels. Dans cette voie de l'idéalisation, voilà où Montaigne s'est arrêté. La résistance au platonisme italien nous montre la limite qu'il s'est refusé à franchir. Son bon sens tout français a fait son choix dans les modes polies qui cherchaient à s'implanter. Par réaction, il a dicté à Montaigne des mots qui pourraient tromper sur ses véritables intentions. Certaines phrases font songer à Tamour débauché du XVIII» siècle. A lire f certaines pages de l'essai Sur des vers de Virgile, on pourrait ôtre tenté de penser à Saint-Évremont et au temps de la Régence. Ce serait à tort, je crois. Dans la critique de l'amour et du mariage, chez Montaigne, il y a bien autant de liberté d'esprit que chez les hommes du XVIII^' siècle, mais il n'y a pas autant de libertinage. Si l'on songe aux mœurs licencieuses du XV1« siècle déchaînées par tant de tragédies sanglantes, à ces mœurs que nous peint Brantôme et dont Montaigne s'est plaint en bien des endroits, on estimera, je crois, que, en même temps qu'une réaction contre l'idéalisme éthéré des platoniciens, les Essais marquent un effort pour réglementer l'amour dans la vie de société. Les principes de cette réglementation sont la politesse, le respect de la femme, le goût d'un plaisir modéré et de bon ton ; ce ne sont pas à proprement parler des sentiments moraux, mais bien des sentiments que la vie mondaine fait fleurir.

(1) ni. 5, t. VI, p. 40.

(2) III, 3, t. V, p. 226.

IX.— Mais, aux yeux de Montaigne, il y a des plaisirs plus ^^ ^"^^^ ' ' ' "^^ délicats et plus savoureux que ceux dont nous venons de parler. ,^ r Z^^^,,^]^ Ce sont ceux qu'apporte la conversation avec d*habiles et honnêtes hommes. Le commerce des femmes ne satisfait pas Tesprit; la ^^r»»»*'^^^ conversation des livres est froide et fatigue ; seule la causerie avec un homme de bonne éducation et de bon jugement est un plaisir plein et dont on ne se lasse jamais. Son seul défaut, dit Montaigne, c'est sa rareté. Au XVI® siècle, en efïet, au fond des châteaux où Ton réside habituellement, il n'est pas facile d'en jouir. 11 eût fallu à notre philosophe vivre un siècle plus tard, à la cour de Louis XIV ou dans le salon de M°^® de Lafayette. Déjà, ce peu de conversation qu'il goûte dans une société mal préparée, tient une telle place dans sa vie, que, mis en demeure de choisir, il aimerait mieux, nous ditil, perdre la vue que l'ouïe. La cécité ne le priverait que des beautés de la nature ; la surdité lui enlèverait la communication des pensées.

Il a parlé de u l'art de conférer» en connaisseur. Pascal, qui certes s'y entendait, l'appelait un jour « l'incomparable auteur de (c l'art de conférer ». Il faut lire les remarques assez fines qu'il a faites sur ce sujet, les sages conseils qu'il a donnés pour maintenir toujours entière la lucidité du jugement et le garder des duperies variées des interlocuteurs. C'est toute une joute savante dont il décrit déjà les secrets.

Mais ce qui me parait intéressant surtout, c'est de constater deux choses : que Montaigne définit déjà très bien le plaisir propre de la conversation, et qu'il aperçoit clairement les caractères de la conversation de l'honnête homme.

L'essence du plaisir de la conversation, pour Montaigne comme pour les hommes du XVII« siècle, est entièrement dans le commerce de deux âmes. On n'en attend aucun profit : il ne s'agit ni de s'instruire, ni de s'assurer les bonnes grâces d'autrui, ni surtout de faire montre de ses propres qualités. Le tout est de reconnaître une âme, de la feuilleter, d'entrer en communion avec elle. « La fin de ce commerce », dit expressément Montaigne, « c'est simplement la privante, fréquentation et conférence, « l'exercice des âmes sans autre fruit » (l). Cet « exercice des

(( âmes » est à lui seul une occupation exquise. Outre le plaisir de connaître et de pratiquer son compagnon, chacun des deux interlocuteurs sent sa vie multipliée, son Moi comme augmenté par la présence de son voisin. « Si je confère avec une ame forte et (( un roide jousteur », dit Montaigne, « il me presse les Qancs, me (( pique à gauche et à dextre; ses imaginations eslancenl les (( miennes : la jalousie, la gloire, la contention, me poussent et « rehaussent au dessus de moy-mesmes » (1).

Dans ces conditions, le sujet de la conversation est sans importance. Inutile qu'il soit savant et recherché: toute matière, même la plus insignifiante, permet à l'homme de se montrer, et c'est l'homme seul qui est intéressant. Delà valeur personnelle des deux âmes en présence dépend tout le plaisir de la causerie. Si vous avez le malheur de tomber sur un vaniteux qui ne songe qu'à faire parade de sa a suffisance », tant pis pour vous, vous êtes au supplice. Rien n'est de plus mauvais goût que la parade. « De servir de spectacle aux grands et de faire à Tenvy (( parade de son esprit et de son caquet, je trouve », dit Montaigne, « que c'est un mestier tres-messeant à un homme d'honneur )> (2). L'honnête homme, est riiomme qui ne se pique de rien : il ne doit pas avoir de ces prétentions. Elles sont bonnes pour les pédants qui infestent les sociétés, pour ces pédants que Montaignes rencontre partout, et auxquels il ne manqué pas de décocher un trait chaque fois qu'ils se trouvent sur son chemin.

Si vous voulez que la conversation soit un régal, il vous faut choisir « ces hommes qu'on appelle honnestes et habiles hommes n : entendez, ces hommes du meilleur monde qui ont une grande distinction personnelle, et qui sont doués de beaucoup de jugement. « L'image de ceux icy, déclare Montaigne, me de^ouste (( des autres » (3). Supposez que deux ou trois d'entre eux soient réunis vous avez la conversation que rêve Montaigne. Il suffit de les écouter pour connaître les règles ou plutôt les conditions de cette conversation.

Tout d'abord, ils ne se mettront pas à la torture pour trouver

(1) m, 8, t. VI, p. 83.

(«) m, 8. t. VI, p. 83.

(3) m, t. V, p. Ml.

un sujet savant qui leur permette de faire étalage d'érudition ; ils causeront familièrement de tout ce qui se présentera à leur esprit. Ils n'hésiteront à émettre aucune opinion : aucune opinion, en effet, ils le savent, ne choquera leurs interlocuteurs. La civilité exige de ne « se formalizer de rien ». Et puis, un homme de jugement, un homme de jugement comme Montaigne, a une merveilleuse souplesse à admettre toutes sortes d'idées. 11 n'est pas sceptique assurément, mais il a acquis une extrême souplesse intellectuelle qui l'apprivoise d'avance à toutes les imaginations qu'on pourra lui proposer. « Nulles propositions m'estonnent », nous dit-il, « nulle créance me blece, quelque contrariété qu'elle (( aye à la mienne ; il n'est si frivole et si extravagante fantasie « qui ne me semble bien sortable à la production de l'esprit (( humain... Qui ne se laisse aller aux opinions vulgaires, tombe à « Tadventure au vice de l'opiniastreté, pour éviter celuy de la c( superstition » (1).

Comme l'honnête homme ne se « formalize » d'aucune opinion, il ne se a formalizera » d'aucune contradiction. Une parfaite égalité d'humeur est de rigueur. Le plus souvent, a à chaque opposition, « on ne regarde pas si elle est juste ; mais, à tort ou à droict, « comment on s'en desfera : au lieu d'y tendre les bras, nous y a tendons les griffes » (2). Aussitôt le dépit vous gagne, et la colère trouble la raison : «voilà tout le plaisir de la conversation perdu. Au contraire, nous devons nous présenter avec reconiiaissance à la critique, tout au moins avec un esprit très libre : ne savons-nous pas, en effet, combien nous nous trompons souvent ? C'est peut-être la vérité qui vient nous redresser ; écoutons-la. Et puis, quand la raison ne le commanderait pas, l'honnêteté nous l'ordonne. Il est grossier, autant que sot, de s'emporter ainsi. « pourveu qu'on n'y procède d'une troigne trop impérieusement « magistrale, nous dit Montaigne, je prends plaisir à estre re- (c prins ; et m'accommode aux accusateurs souvent plus par « raisonde civilité que par raison d'amendement » (3). Ne craignons pas de céder trop souvent à notre adversaire, même quand notre

(1) m, 8, t. VI, p. 83.

(1) ra, 8, t. VI, p. 85.

(3) ni, 8, t. Vi, p. 86 (1096).

erreur n'est pas bien manifeste : c'est le seul moyen d'éviter Topiniâtreté. Et d'ailleurs, quand cet adversaire est un honnête homme, rien n'est agréable comme cette condescendance ; il met autant de bonne grâce à nous reprendre que nous-mêmes à l'écouter.

Quand nous nous sommes assurés ces deux qualités, quand nous savons ne nous formaliser de rien, et accepter toujours la contradiction, nous tenons l'essentiel. Nous sommes tout prêts à « conférer » avec ordre, et Tordre importe avant tout dans la conversation : c'est Tordre qui distingue et qui caractérise la conversation de Thonnête homme. Le fond, en somme, est secondaire : Timportant, c'est la forme, c'est l'allure de la causerie. Et ne s'agit pas, bien entendu, de lui demander une marche méthodique et une composition d'école ; Tordre de Montaigne n'est pas un ordre (( scholastique et artiste » ; ne craignez jamais cela de laî ; c'est Tordre naturel. Tordre « d'un sain entendement » comme il dit. Le but n'est pas d'organiser le sujet et de le diviser de manière à le traiter à fond; en aucune façon ; Thonnête homme ne se soucie pas d'épuiser sa matière, et ne s'interdit pas les digressions. L'ordre consiste dans l'adaptation des propos les uns aux autres. Il faut savoir écouter son interlocuteur, et ajuster une réponse à ce qu'il nous dit. Tout est là : un homme qui sait écouter un propos et y nouer une réplique judicieuse, est un homme agréable en conversation.

A tout prendre, il n'y faut guère que du « jugement », et voyez pourtant quel désordre gâte la plupart des causeries « L'un va en « orient, l'autre en occident ; ils perdent le principal et Tescartent (( dans la presse des incidens : au bout d'une heure de tempeste, « ils ne sçavent ce qu'ils cerchent; l'un est bas, l'autre haut, (( l'autre costié; qui se prend à un mot et une similitude ; qui ne (( sent plus ce qu'on luy oppose, tant il est engagé en sa course, et « pense à se suyvre, non pas à vous respondre; qui, se trouvant (( foible de reins^ craint tout, refuse tout, mesle dez l'entrée « et confond le propos, ou, sur TeQort du débat, se mutine à « se faire tout plat, par une ignorance despite, affectant un « orgueilleux mesprix, ou une sottement modeste fuitte de con- « tention. Pourveu que cettuy-cy frappe, il ne luy chaut combien (( il se descouvre ; l'autre compte ses mots et les poise pour

« raisons ;celuy là n'y emploie que radvantage de sa voix et de (( ses poulmoQs; en voilà un qui conclud contre soy-mesine, et « cettuy-cy qui vous assourdit de préfaces et digressions inutiles ; a cet autre s'arme de pures injures et cherche une querelle « d'Alemaigne pour se deffaire de la société et conférence d'un « esprit qui presse le sien. Ce dernier ne voit rien en la raison, (( mais il vous tient assiégé sur la closture dialectique de ses « clauses et sur les formules de son art )) (1).

Dans chacun des défauts que signale ici Montaigne, ce sont toujours la sottise et l'amour-propre que nous retrouvons, ces deux plaies de la conversation. La sottise et la vanité nous empêchent également d'écouter notre interlocuteur, de le suivre, de nous prêter à lui et de nous tenir au sujet. La raison la plus élémentaire, pourtant, commande cette discipline : comment espérez-vous éclaircir le sujet, et approcher de la vérité, avec une démarche aussi folle; j'ajoute que la politesse la plus stricte en fait un devoir : car enfin, ne devez-vous pas à votre interlocuteur au moins de l'écouter, d'adapter vos propos aux çiens ? Avec toute cette confusion il n'y a plus du tout de conversation. Et puis enfin, que vous proposez-vous ? Un succès d'amourpropre, sans doute ? l'avantage de la partie ? Vous faites donc fausse route : aux yeux de l'honnête homme, l'avantage n'est pas pour celui qui étonne par sa science, il est pour celui qui sait converser. « Quand vousgaignez l'advantagede vostre proposition, « c'est la vérité qui gaigne ; quand vous gaignez l'advantage de « l'ordre et de la conduite, c'est vous qui gaignez. (2). Autant « peult faire le sot celuy qui dict vray comme celuy qui dict « faux. » (3). Vous oubliez que pour l'honnête homme la manière est tout, la matière n'est rien. Il regarde (( autant à l'advocat qu'à « la cause », et ce qu'il demande à « l'advocat » c'est avant tout la souplesse à admettre les conceptions de 3on interlocuteur, la facilité à recevoir ses contradictions, et l'ordre dans les propos ; trois qualités qui vous manquent absolument, parce que l'entêtement et la vapité vous aveuglent.

(Dm, 8, t. VI. p. 88.

(i) UI, 8. t. VI. p. 91.

(3) lU, 8, t. VI, p. 92.

La Rouchefoucauld a dû goûter ces idées de Montaigne, et le petit cercle d'hommes du monde qui l'entouraient devait les goûter avec lui. On estimait sans doute, chez M°»e de Lalayette, qu'il avait bien démêlé les caractères de la vraie conversation, et qu'il en avait connu le plaisir. L'auteur des Maximes semble se souvenir de Tessai De l'art de conférer' en divers endroits de ses œuvres et notamment dans une de ses Réflexions qu'il a consacrée à la conversation. Et pourtant, dans le monde du XVII® siècle, Montaigne n'eût peut-être pas paru un honnête homme accompli. Il avait déjà la conception très claire du but à atteindre, mais il n'avait pas une suffisante possession de lui-même; son tempérament restait un peu indiscipliné. L'honnête homme rencontre quelquefois des sots dans la vie, des gens qui ne sont pas de son espèce. Il doit savoir les supporter avec une parfaite égalité d'humeur; l'honnêteté veut qu'il reste impassible, et ne laisse rien paraître du mépris que la sottise lui inspire. Montaigne, en pareil cas, ne peut pas se contenir. Le manque de jugement l'irrite et le met hors de lui. Quand son interlocuteur parle au hasard et fait le pédant, Montaigne se (( despite )) : peu s'en faut qu'il ne devienne aussi sot que lui. (1 Quand la dispute est troublée et desreglée », dit-il, « je quitte la (( chose et m'attache à la forme avec despit et indiscrétion, et je me (( jette a une façon de débattre testue, malicieuse et impérieuse, (( dequoy j'ay à rougir après. » (1). Montaigne « rougit donc après » ; il sait que l'honnêteté commande plus de patience, il sait que a ne « pouvoir supporter la sottise, et s'en despiter et ronger... c'esl « une autre sorte de maladie qui ne doit gueres à la sottise en « importunité » ; mais qu'y faire ? Son irritation est la plus forte. Il veut confondre ces pauvres niais qui. s'admirent. Écoutez-ie nous dire : « J'ayme à les laisser embourber et empestrer encores (( plus qu'ils ne sont, et si avant, s'il est possible, qu'en fin ils se « recognoissent. » (2).

Et puis, Montaigne n'a pas encore tout le raffinement de politesse d'un La Rochefoucauld. Reprenez une à une toutes les règles de conversation que nous venons de le voir dégager. Sans doute, chacune d'elles se fonde sur un devoir de civilité, mais en même

(1) m, 8, t. VI, p. 92

(2) III, 8, t. VI, p. 108.

temps chacune se foude encore sur une raison d*un ordre supérieur, sur rintérôt de la vérité. Et chez Montaigne, l'intérêt de la vérité semble l'emporter souvent sur celui de la civilité. Si nous devons discuter avec ordre, c'est sans doute parce que la politesse exige que nous prêtions attention à notre interlocuteur, mais c'est aussi et surtout parce que sans ordre il est impossible d'atteindre la vérité. L'ordre est nécessaire pour voir clair dans un sujet. Ce prétendu sceptique ne trouve de plaisir que dans l'exercice du jugement. Il veut que le dialogue soit une occasion de juger, et de juger, en quelque sorte, avec deux jugements qui s'entr'aident, avec l'éclat de deux lumières qui permettent d'approcher davantage le vrai. « La cause de la vérité », dit-il quelque part, « debvroit (( estre la cause commune à l'un et à l'autre. » Dans la causerie, Montaigne poursuit en honnête homme son enquête philosophique. Il y cherche beaucoup encore ce plaisir individuel du philosophe. Chez Pascal, qui, comme Montaigne, est un philosophe, le souci de la vérité tiendra encore une place importante dans la théorie de la conversation. Chez les vrais mondains, au contraire, il reste latent en quelque sorte. La théorie très raffinée d'un La Rochefoucauld, c'est que dans la conversation nous devons nous oublier nous-mêmes, nous devons tout faire pour assurer le plaisir de notre interlocuteur : tout doit se subordonner à ce but unique. Notre plaisir à nous viendra par surcroit et comme par ricochet. Si nous le recherchons directement, nous l'aurons moins pur et moins plein. Le plaisir de la conversation doit nous venir d'autrui.

Il y a trop d'individualisme encore chez l'auteur des Estais pour qu'il puisse réaliser et même concevoir pleinement l'idéal de La Rochefoucauld. Une longue habitude de la vie de société n'a pas encore raboté les aspérités de sa nature, et ne l'a pas encore réduit à la mesure commune. De môme que, pour la théorie de l'amour, Montaigne résiste au courant platonicien qui lui vient de l'Italie, de même, dans la conversation, il ne parvient pas à la parfaite égalité d'humeur et au suprême degré de Vhonnêteté, Et pourtant, il est tout à fait probable que, par son idée de la conversation, Montaigne était fort en avant sur son temps, et il n'est pas douteux qu'il ait préparé la conception dii XVII® siècle. Ici comme ailleurs. Charron lui a servi de second. Dans son Livre de la

sagesse, cet (( herbier de Montaigne », comme on l'a spirituellement appelé, on voit Charron ratisser en un ou deux chapitres toutes les sentences que Montaigne avait semées çà et là dans son livre sur le sujet de la conversation. Ainsi réunies en bouquet, elles devenaient faciles à retrouver et faciles aussi à assimiler. Détachées de leur contexte, elles pouvaient commodément prendre une teinte différente et s'imprégner d'un esprit nouveau. Les livres de la sagesse ont fait autant que les Essais pour répandre dans le XVII» siècle les idées de Montaigne sur la conversation. Là, dans un milieu qui leur était particulièrement propice, elles ont pu germer et produire tous les fruits qu'elles étaient capables de porter.

Conelusion

Ccr/'' *■'' Autant que par cette conception de l'honnête homme, l'in-

., ', . ' ^ fluence de Montaigne s'est exercée par sa philosophie morale, par l'embryon de méthode qui est comme impliqué dans sa prudence ' -• • • ^ intellectuelle, par la valeur esthétique de son œuvre. Les quatre

caractères du Moi que nous venons de dégager dans sa peinture, son sentiment de la vie, son bon sens, sa sagesse, ses manières polies, sont les caractères que le pinceau de Montaigne a le plus vigoureusement tracés dans les Essais ; ce sont aussi ceux par lesquels les Essais ont eu le plus d'action sur les générations qui ont suivi.

r D'abord, c'est peut-être le bon sens de Montaigne qui a eu le

plus d'influence : les contemporains semblent avoir été frappés de son jugement, et ce jugement les a aidés à sortir du chaos intellectuel où le XV^ siècle s'était débattu : il a préparé la méthode de Bacon, et peut-être même dans une certaine mesure celle de Descartes.

Ensuite, les principes pédagogiques de Montaigne, ses goûts, le modèle de civilité qu'il proposait, ont peut-être contribué, pour leur petite part, à préciser l'idéal de la société polie du XYII® siècle ; en tous cas ils se sont trouvés en parfait accord avec les besoins de cette société polie; ils ont fait pénétrer partout les Essais et leur ont assuré cette sourde mais irrésistible influence

que, par une lente infiltration de leurs idées dans nos esprits, nos livres de chevet prennent toujours sur nous.

En môme temps, sa conception de la vie partageait les moralistes. Dans son Moi c'est Thomme naturel que Montaigne avait peint. Cet homme de la nature ne pouvait être qu'un objet d'horreur pour les philosophes chrétiens : il indigna Port-Royal, et, en lui présentant le type moyen qu'il fallait corriger, il a beaucoup aidé Pascal à composer ses Pensées. En revanche, pour les libertins il devenait le modèle idéal qu'il fallait réaliser dans la vie, et, quand tout le courant philosophique eut été gagné au libertinage, la pensée de Montaigne, parfois respectée, souvent déformée, mais toujours active, eut un renouveau de vie tout à fait inattendu. Montesquieu et Rousseau sont imprégnés de ses idées.

Mais c'est surtout à leur valeur esthétique que les Essais ont dû la persistance de leur succès. La peinture de l'homme qui les emplit, par son caractère individuel communique à l'œuvre entière une vie intense, et, par son caractère universel, elle est capable d'intéresser les hommes de tous les temps. Si le style en devait paraître trop luxuriant au XVII® siècle et la composition trop libre, cette psychologie du particulier dans le général ne pouvait manquer d'être fort goûtée, et méritait de servir de modèle à une bonne partie de la littérature du temps. Les Essais inaugurent en quelque sorte la technique qui sera celle de nos grands classiques dans la peinture de l'homme. Au XIX® siècle, l'originalité de leur forme sous ses multiples aspects a séduit une époque éprise d'un art plus libre et plus individuel, et c'est l'œuvre d'art que les critiques ont exaltée en eux beaucoup plus que leur philosophie. Aujourd'hui, s'il est encore quelques personnes qui lisent les Essais pour se nourrir de leur pensée, se gonfler de leur substance, il n'en est pas moins vrai que c'est en général l'artiste qui nous séduit en Montaigne beaucoup plus que le penseur.

Et tout cela, sentiment intense de la vie, méthode, sagesse, politesse, c'est dans la peinture du Moi que nous en avons trouvé la pleine expression, parce que c'est dans cette peinture que s'est épanouie l'originalité de Montaigne. Il ne serait pas exact de dire que toute l'influence qu'il a exercée vient du dessein de se peindre, car une partie au moins de cette originalité pouvait fort bien se manifester sous une forme différente. Mais il est vrai que

son influence est venue presque entièrement des chapitres où Montaigne a pour but de se peindre, et qu'une partie de cette influence eût été perdue s'il n'avait pas formé ce dessein. Retranchez des Essais le troisième livre ; retranchez encore des deux premiers VApologie qui préparait l'émancipation du Moi et dont une bonne partie me semble n'être pas antérieure à 1579 ; supprimez aussi de ces deux mômes livres les cinq ou six longs chapitres dans lesquels paraît le Moi et qui tous sont de peu antérieurs à 1580 : que restera-t-il ? Une œuvre sans originalité, qui pouvait être appelée à un succès momentané comme les Dialogues de Jacques Tahureau ou comme quelques chapitres de Tabourot des Accords, rien de plus. Quelques estais stoïciens ont eu (je l'ai montré) quelque influence sur Juste-Lipse, peut-être aussi sur DuVairel sur quelques contemporains; mais cette action n'a pas duré; vite ce stoïcisme factice s'est noyé dans la peinture réelle de Montaigne. En somme, c'est dans l'édition de 1588 que l'originalité de Montaigne s'est pleinement révélée, et que sa manière a atteint son plus haut degré de perfection. Nous allons voir que les additions qu'il y a faites après cette date et qui étaient destinées à préparer l'édition suivante n'ont rien ajouté d'essentiel.

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