CHAPITRE
li'itxipeirsonnalité des piremieirs Essais
1. — Nous voyons combien intimement et par Combien d'attaches les Essais, à Torigine, sont liés à toute une production qui n'avait aucune valeur littéraire et dont le rôle unique était de vulgariser des connaissances dont tout le monde avait soif. La faveur des sentences, des exemples, des faits de tout genre auprès d'esprits naïfs, sevrés depuis longtemps de toute pâture intellectuelle, faveur que nous avons vu se manifester par tant de recueils, a donné naissance à un genre de petites dissertations qui arrive à son plein épanouissement au moment où Montaigne écrit. C'est au milieu de leur foisonnement que les Essais prennent racine, et leurs premiers rejetons présentent les mêmes caractères ; elles orientent les préoccupations de Montaigne qui leur emprunte des sujets et des faits. En vérité, ces premiers essais ne se distinguent guère dans l'ensemble des Diverses Leçons.
Il ne faudra donc pas nous étonner si, de cette origine, Montaigne conserve des habitudes qui sont propres aux œuvres de vulgarisation. On est surpris de voir le nombre considérable de phrases.qu'il transporte presque textuellement de ses auteurs dans son œuvre. Malebranche, qui appartenait à une époque de production originale, s'indignait d'un tel procédé. Il ignorait qu'au temps de Montaigne c'était l'habitude. Lorsqu'on veut, non faire œuvre personnelle, mais répandre des connaissances, à quoi bon changer leur forme et les revêtir d'un habit nouveau. Bouaystuau copie Messie, Marcouville et Droit de Gaillard copient Bouaystuau ; tous ces auteurs s'entre-pillent les uns les autres. Leurs œuvres sont bâties de pièces empruntées.
On ne se cache pas de faire des emprunts; ou s'en fait gloire, au contraire. En tête de son Théâtre du monde, s'adressant à son lecteur, Bouaystuau fait cette déclaration : « Je n'ay pardonné à « autheur quelconque, sacré ou profane, grec, latin ou vulgaire, (( duquel je n'aye tiré cuisse ou aesle, pour plus entier aornement
(( et décoration de son œuvre. De sorte que si tu luy veux imposer « le nom de rapsodie ou recueil de diverses auctoritez, tu ne luy « feras point d'injure ».
Lorsqu'on veut alléguer un auteur ancien, souvent on le traduit soi-même, si on le lit dans le texte; mais très souvent aussi et très librement on copie la traduction d'un autre. C'est ainsi qu'après le gros succès des Plutarque français, des phrases d'Amyot se retrouvent chez beaucoup d'auteurs. Quelques exenîples montreront bien que Montaigne n*est pas seul à en user ainsi :
lia Pfimaudaye (1)
La réponse aussi d'un Egyptien ne fut pas mal à propos à un qui luy demandoit qu'est-ce que tu portes là enveloppé. C'est à fin (dit-il) que tu ne le sçaches point qu'il est enveloppé.
(Académie françoise, L. I, ch. XV, éd. 1581, f. 51 A).
Amyot
La response de l'iïlgyptien fut gentille et bien à propos à celuy qui luy demandoit, que c'estoit qu'il portoit enveloppé : c'est afin que tu ne le sçaches pas qu'il est enveloppé.
(Œuores morales y éd. 1572, f . 64 C).
lia Pitimaudaye
Son entendement est tout ensemble es palais des riches, et maisonnettes des pauvres. Il furette tout, et s'enquiert bien souvent des affaires des plus grands qui causent sa ruine, quand il s'en veult trop avant entremettre : comme sagement voulut faire entendre Pbilippide, quand le roy Lysimacbe luy demandoit ce qu'il vouloit qu'il luy communiquast de ses biens : ce qu'il vous plaira, sire,
Amyot
L'entendement du curieux est tout ensemble es palais des riches, et maisonnettes des pauvres, es cours des roys, es chambres des nouveaux mariez, il furette toutes choses, et s'enquiert des affaires des passans, des seigneurs et capitaines, et quelquefois non sans danger... Kt pou liant Philippides le joueur de Comeilies respondit un jour bien sagement au roy Lysimachus qui lui disoit, que veux tu
(1) La Primaadaye dans ravertissement de sa troisième édition, déclare au lecteur qa'il va lui indiquer les sources de ces allégations « afin, » dit-il, « que si tu as « cy devant estimé mon labeur digne de toy, tu ne perdes ceste opinion celon la « coustume de plusieurs, qui par erreur de jugement font cas des choses pour la « nouveauté». Ses emprunts à Amyot sont très considérables.
(dit-
-il) pourveu qae ce ne soit point que je te communiqoe de mes
de VOS secrets
{Académie françoise^ L. I, oh. XV, éd. 1681, f 51 A).
biens, Phiiippides? Ce qa'îl voas plaira, Sire, dit- il, pourveu que ce ne soit point de vos secrets.
(Œuores morales^ éd. 1572, f 64 E).
Guill. fiouehet
Ayant esté à l'escolle de Sylviu3, ja vouloit pratiquer ce qu'il luy avoit ouy dire à une de ses leçons, que pour garder que les forces de nostre estomach ne s'apparessent, qu'il est bon une fois le mois les es veiller par cest excez et exercice, et les piquer, pour les garder de s*engourdir.
(1" Serèe, éd. 1585, f 5 B).
]U[ontaigne
J'ay ouy dire à Silvius, excellant médecin de Paris, que, pour garder que les forces de nostre estomac ne s'aparessent, il est bon, une fois le mois, les esveiller par cet excez, et les picquer, pour les garder de s'engourdir.
(II, 2, t. III, p. 16, éd. 1580).
Ôouehet
Il arriva du temps de Dionysius le tyran, que quelqu'un va dire en la boutique d'un barbier, que sa tyrannie estoit bien asseuree, mais que le maistre de la boutique ne se peut tenir de dire, je m'esbabis comment vous dictes cela veu que je passe souvent le rasoir sur sa gorge (1).
(Serèes, L. I, S. XII).
flmyot
Il advint qu'en la bouttique d'un barbier aucuns devisoient de la tyrannie de Dionysius, qu'elle estoit bien asseuree ...Je m'esmerveille dit le barbier en soubriant, comment vousdittes cela de Dionysius, sur la gorge duquel je passe le rasoir si souvent.
(Œ acres morales, V 94 A).
(1) Rien ne prouve d'ailleurs que Bouchet puise directement dans Amyot, tant la traduction d'Amyot a déjà été pillée depuis douze ans qu'elle a paru. Les emprunts de Bouchet aux Essais de Montaigne, aux divers ouvrages de Bodin et tout particulièrement à sa De mono manie et à sa République, à VExamen des Esprits de Huarte qui venait d'être traduit par Chappuys en 1580, a beaucoup d'autres ouvrages contemporains encore, sont, déjà dans la première édition du premier livre de ces Séries (1584), tout à Tait considérables ; le plus souvent ils sont presque textuels.
Pf. de lia ]4oue Amyot
Auquel propos Arisfcippus se Auquel propos Aristippus se
mocqua un jour plaisamment d'un mocqua un jour plaisamment et de
semblable père, car comme le père bonne grâce d'un semblable père,
luy demandast combien il vouloic qui n'avoit ne sens ny entende-
avoir pour luy instruire et ensei- ment: car comme ce père luy de-
gner son fils : il luy responditcent mandast, combien il vouloit avoir
escus. Cent escus, dit le père, ô pour luy instruire et enseigner son
Hercules, c'est beaucoup. Com- fils, il luy respondit, cent escus.
ment. J'en pourrois acheter un bon Cent escus, dit le père, ô Hercules,
esclave, de ces cent escus. Il est c'est beaucoup : comment, j'en
vray, respondit Aristippus, et en pourrois achetter un bon esclave
ce faisant tu auras deux esclaves, de ces cent escus. Il est vray res-
ton fils le premier, et puis celuy pondit Aristippus, et en ce faisant
que tu auras achetté. tu auras deux esclaves, ton fils le
(Discours politiques, V, éd. premier, et puis celuy que tu auras
1587, p. 113). achetté.
(Œuores morales^ f* 3 B).
On voit que partout se retrouve le même procéda. A vrai dire, chez La Noue il n'est pas ordinaire, mais c'est que La Noue n'a pas eu les mêmes commencements que Montaigne ; Montaigne conservera toujours cette habitude ; même lorsque son génie personnel se sera pleinement développé, beaucoup de phrases étrangères se trouveront enchâssées dans le tissu des siennes propres. Néanmoins il reste une différence considérable entre sa manière d'alors et celle des premières années : alors c'est de lui-même, au moins le plus souvent, que jaillira l'inspiration ; elle entraînera seulement, dans des flots bien à lui, quelques débris étrangers. Au début, au contraire, ce sont les emprunts qui envahissent tout; il semble qu'il n'ose pas se fier à ses forces, voler de ses propres ailes, il lui faut partout des autorités. Sa part se réduit trop souvent à trier des extraits dont il compose une sorte de mosaïque, et à y attacher de minces réflexions qui n'en sont guère que le commentaire.
II. — Dans les Leçons aussi bien de Rhodigin ou de Crinitus, que de Messie ou de Breslay, on peut distinguer deux types principaux de composition. Quelquefois l'auteur choisit un fait historique,
pris tantôt aux histoires naturelles et tantôt aux histoires humaines ; il se contente de Texposer parfois seul, parfois avec quelques autres faits analogues que l'association des idées appelle. Une courte réflexion en dégage le sens et assaisonne le tout. C'est le type le plus simple. D'autres fois, au lieu de partir d'un fait, il part d'une idée et le plus souvent d'une idée morale, comme la soudaineté de la mort, l'utilité de peu parler, et alors, au lieu de quelques anecdotes, c'est en général un défilé pressé d'exemples et de sentences qu'il entasse. Il est clair que ce ne sont pas là deux classes bien tranchées, puisque les éléments composants sont à tout prendre les mêmes de part et d'autre ; cependant par leurs représentants caractéristiques, elles s'opposent l'une à l'autre, et tandis que l'une produit une impression de surcharge et d'excès, l'autre nous frappe souvent par une sécheresse extrême. Ce sont aussi ces deux mêmes types que nous rencontrons dans les premiers essais.
Il n'est personne qui n'ait été surpris de tous ces petits chapitres, si grêles, qui ouvrent le premier livre. On s'étonne qu'ils puissent être de la même main qui a écrit l'essai De la. vanité ou celui De rexperience. Ces chapitres-là coûtent peu à Montaigne, il n'y met rien du sien. N'importe qui les multiplierait à l'infini, car ils n'ont aucune personnalité. Montaigne à ce moment, nous l'avons vu, lit les Mémoires des frères du Bellay, Guichardin, Bouchet, Diodore de Sicile, un peu plus tard, les Vies de Plutarque ; quand une anecdote le frappe dans ces lectures, il la transcrit sur ses papiers ; en quelques mots, il y épingle une réflexion sur ce qui lui a paru digne de remarque en elle; c'est la morale qui s'ajoute à l'exemple. Sa mémoire lui présente quelques autres faits et quelquefois des sentences qui joignent bien au propos, il les ajoute ; et comme sa mémoire est courte, presque tous ces compléments lui viennent eux aussi des lectures du moment, r" Voici l'essai intitulé : De la punition de la couardise (l, 16). La
structure en est simple à analyser, et elle nous apprendra comment sont composés la plupart des essais voisins, car à peu près tous sont construits sur le même plan. Dans son du Bellay, Montaigne vient de remarquer l'histoire du seigneur de Franget (1) qui lui
(I) Do Brllat dit Praugrt. Cf. éd de 1569, L., II, p. II.
parait intéressante. Ce seigneur avait rendu Fontarabie aux Espagnols et on Taccusait d'avoir fait preuve de lâcheté dans cette circonstance; pour sa punition, il a fut condamné à estre dégradé (( de noblesse, et tant luy que sa postérité déclaré roturier, (( taillable et incapable de porter armes ». Sa couardise fut châtiée par la honte. Montaigne ne transcrit pas tout au long cet exemple comme il le fait souvent ; du Bellay s'y est trop étendu ; il se contente de le résumer. D'autres exemples semblables s'évoquent dans son souvenir: c'est d'abord l'affaire de « Guyse », que le même du Bellay lui a apprise, et u d'autres encore » auxquels il ne fait qu'une allusion. Il lit dans le même temps l'histoire de Diodore de Sicile: Diodore lui enseigne les mesures que, en Grèce, le législateur Charondas prenait en pareil cas : a II ordonna que « ceux qui s'en estoyent fuis d'une bataille fussent par trois jours « assis emmy la place publicque, vêtus de robe de femme». Ce sont les mots mêmes d'Amyot, traducteur de Diodore. Ammien Marcellin lui apporte encore un exemple similaire. En voilà tout un bouquet. Il n'y a plus qu'à y joindre quelques réflexions. C'est chose simple: une même leçon se dégage de tous ces exemples. Dans la lâcheté, il n'y a que de la faiblesse, il n'y a pas de malice ; il serait déraisonnable de châtier de même la méchanceté et l'incapacité. Voilà ce qui justifie la conduite de Charondas et la punition de Franget. a C'est raison, dit Montaigne, qu'on face (( grande différence entre les fautes qui viennent de nostre foice blesse et celles qui viennent de nostre malice : car en celles icy « nous nous sommes bandez à nostre escient contre les reigles de (( la raison que nature a empreintes en nous, et en celles là il « semble que nous puissions appeler à garant cette mesme nature (( pour nous avoir laissé en telle imperfection et defïaillance. De (( manière que peu de gens ont pensé qu'on ne se pouvoit prendre (( à nous que de ce que nous faisons contre nostre conscience, « et sur cette règle est en partie fondée l'opinion de ceux qui (( condamnent les punitions capitales aux hérétiques et mescreans, « et celle qui establit qu'un advocat et un juge ne puissent estre « tenuz de ce que par ignorance ils ont failly en leur charge ». Et voilà un essai terminé ; il ne faut rien de plus pour le bâtir, et il n'est pas besoin de plus d'originalité dans la morale d'une Leçon que dans celle d'une fable d'Ésope.
Sans doute, il y a là le germe d'une habitude qui pourra être fructueuse : du jour où l'idée se fera originale, tout au moins quand elle ne sera pas absolument banale, comme elle doit une certaine solidité à l'anecdote qui la fonde, l'essai ne manquera pas totalement d'intérêt. Mais il faudrait savoir choisir. Pour l'instant, Montaigne se contente de moralités insignifiantes, telle que celles-ci : L'heure des parlements est dangereuse.,. (1.6) Que l'intention juge nos actions... (1.7) 7/ est difficile qu'un menteur ne vienne pas à se contredire lui^ême,.. (1.9) ; le simple rapprochement du fait et de l'idée lui suffit, comme il suffit à la plupart de ses contemporains, et ces petites compositions très maigres sont tout à fait dénuées de personnalité.
Tout ce qu'on peut dire de la plupart de ces chapitres là, c'est qu'il n'y a rien à en dire. S'ils en étaient resté là, les Essais auraient joui d'une vogue momentanée, puis ils seraient tombé dans un oubli total, comme V Anthologie de Pierre Breslay.
En regard, nous avons des chapitres tout à fait différents, relativement développés, qui traitent de grandes questions morales. Tels sont le quatorzième : Que le goust des biens et des mxiiix dépend de l'opinion que nous en avons; le vingtième : Que philosopher c'est apprendre à mourir; le trente-neuvième : De la solitude ; le quarante-deuxième : De l'inequalité qui est entre nxms; au deuxième livre, le premier: De l'inconstance de nos actions;}^ troisième : Coustume de l'IsU de- Cea. Ceux là assurément sont beaucoup plus intéressants pour nous. Les exemples sont bien choisis, heureusement classés, pressés de manière à donner une grande impression de force ; l'expression est dense et vigoureuse. Mais comment Montaigne arrive-t-il à produire cet effet ?
Un procédé qu'il aime, c'est d'abouter de petites sentences ou de belles expressions cueillies çà et là dans les œuvres des anciens, en les entremêlant d'exemples brièvement énoncés, que parfois il a pris la peine de recueillir lui-même, mais que, parfois aussi, il a trouvés déjà réunis par ses devanciers. Celles qui sont en vers conservent leur forme latine ; elles lui plaisent tout particulièrement parce que. dit-il, « tout ainsi que la voix, contrainte (( dans l'étroit canal d'une trompette sort plus aiguë et plus forte, « ainsi me semble il que la sentence, pressée aus pieds nombreux (( de la poésie s'eslance bien plus brusquement et me fiert d'une
(c plus vive secousse » (1); celles en prose, au contraire, il les traduit en français généralement, ou il les imite; c'est à Sénèque qu'il les demande presque toutes, parce que la phrase de Sénèque est dense et frappante plus qu'aucune autre. Des transilions sans doute conduisent de l'une à l'autre, les relient, les fondent pour ainsi dire dans l'unité du discours; mais Montaigne les fait courtes parce que les transitions alanguissent et énervent./ L'idéal de ce procédé, c'est de composer une espèce de mosaïque, qui pourra ne pas manquer d'intérêt, mais qui ne laisse que bien peu de place à la pensée originale.
Nombreux en sont les exemples dans les premiers essais. En rapprochantlesdiversescitations faites plus haut de l'essai sur une Coustume cfe l'isle de Cea, on peut voir que tel est bien son caractère. Il faut apporter quelques autres exemples afin de montrer que ce n'est pas là une exception, mais un procédé cher à Montaigne à l'époque où nous sommes.
Voici d'abord un extrait de l'essai sur rhieqtialité qui est entre nous (2).
C'est merveille que, sauf [1] [1] Eoquidque landotur. . . quod
nous, nulle chose s'estime que par illi propriam est. Ergoinhomine...
(Sén. Ép. 76).
ses propres qualitez. [2] Nous louons [2] L'expression est de Mon-
un cheval de ce qu'il est vigoureux taigne; mais il en imite plusieurs et adroit, non de son bernois; un de Sénèque, particulièrement : non lévrier de sa vitesse, non de son facluntmeliorem equum aurei freni
colier; un oyseau de son aille, non Vitem laudamus, si fructo
de ses longes et soneltes. Pourquoy palmites onerat : num quîs huic de mesmes n'estimons nous un illani prœferret vitem, cui aureœ homme par ce qui est sien. uvœ, aurea folia dépendent ?. . . in
homine quoque id landandam est, quod ipsius est (3) (Sén. Ép. 41).
(1) I, î6, t. H, p. îl.
(3) Voir aus4i : Stnltns est, qui equura emptums non ipsara inspicit, sed stratum ejus ac frenos (Ép. 76). Navis bona dicitur, non quœ pietiosis coioribus picta est, nec cni
argeoteam aut aureum rostnim est sed stabilis et Arma, et juncturis aquam
exclndenlibasspissa ; gladium bonum dices, non cni auratus est baiteus nec cujus
▼agina gemmis distinguitur, sed cui ad secandiim subtil is acies est. ... régula, non quam formosa, sed quiim recta, sit, qusritur.
[3] II a un grand train, an beau palais, tant de crédit, tant de rente : tout cela est autour de luy, non en luy. Vous n'achetez pas un chat en
poche (1) [4] si vous marchandez un cheval, vous luy osiez ses bardes, vous le voyez nud et à descouvert ; ou, s'il est couvert, comme on les presantoit antiennement aux Princes à vandre, c*est par les parties moins nécessaires, affin que vous ne vous amusez pas à la beauté de son poil, ou largeur de sa croupe, et que vous vous orrestez principalement a considérer les jambes, les yeux et le pied, qui sont les membres les plus nobles et les plus utiles :
[5] Regibus hic mos est, nbi equos mer- [cantur, opertos Inspiciunt, ne, si Tacies, ut saepe, décora Molli fulta pede est, emptorem induat
[hiantem,
Quod pulchrae cluiics, brève quod caput,
[ardua cervix.
[6] Pourquoy, estimant un homme, Testimez-vous tout env3loppé etempacqueté ? [7] Il ne nous fait monstre que des parties qui ne sont nullement sienes. et nous cache celles par lesquelles seules on peut vrayement juger de son estimation. [8] C*est le pris de l'espée que vous cherchés, non de la guaine. Vous n'en donnerez à l'adventure pas un quatrain, si vous
[3] Familiam formosam habet et domum pulchram, multum serit, multum fenerat ; nihil horum in ipso est, sed circa ipsum. (Sén.
Ép. 41).
[4] Ëquum emplurus, solvi jubés stratum... (Sén. Ép. 80).
Montaigne commente ici les oers d'Horace qu'il oa citer immédiatement.
[5] Vers d'Horace, Sat, I, 2,
[6] Hominem involutum œstimos. (Sén. Ep. 80.)
[7] Imité de : sic nobis imponitur quod neminem a^stimamus eo quod est, sed adjicimus illi et ea quibus adornatus est (Sén. Ép, 76).
[8] ...Nec bonum nec malum vagina gladium fecit (Sén. Ép. 87).
(I) C'est probablement un proverbe populaire, on le retrouve dans les Essais (III, 5. l. vr, p. 84). Aux sentences latines, Montaigne en ajoute une tout a fait dans le goût de Sônëque.
l'avez despoaillô : [9] il le faut juger par luy mesme, non par ses
atours. [10] Et comme dit tresplaisamment un ancien a sçavez vous pourquoy vous Testimez grand ?
vous y comptez la hauteur de ses patins ; la base n'est pas de la statue. Mesurés le sans ses escha-
ces; [11] qu'il mette a part ses richesses et honneurs ; qu'il se présente en chemise. A il le corps propre a ses functions, sain et allègre? Quelle ame a il ?
Est elle belle, capable, et heureusement garnie de toutes ses
pièces ? [12] Est elle riche du sien ou de l'autruy ? La fortune n'y a elle que voir ?
Si, les yeux ouvertz, elle attend les espôes traites; s'il ne lui chaut par où luy sorte la vie, par la bouche ou par le gosier, si elle est rassise, equable et contente : c'est ce qu'il faut veoir, et juger par la les extrêmes différences qui sont entre nous.
[9] Imité de : neminem œstimatis sv.o (Sén. Ép. 87) et aussi de : si perpendere te voles sepone pecuniam, domum dignitatem, întus te ipse considéra (Sén. Ép. 80).
[10] Quare magnus videtur ?
Cum basi illum sua metiris (Sén., Ép. 76).
Montaigne reprend sous deux ^ormes nouvelles le mot a très plaisant » de Sénèque (patins, base, èchasses.)
[11] Ponat patrimonium, ponat honores, corpus ipsum exuat. (Sén., Ép. 76.)
Cette question sur le corps est de Montaigne, mais calquée sur celle qu'il va emprunter immédiatement de Sénèque au sujet de Came,
[12] Animum intuere, qualis sit aliène an suo magnus. Si rectis oculis gladios micantes videt, et si, scit, nuUa sua interesse, utrum anima per os an per jugum exeat ; beatum voca (Sén. Ép. 76).
[13] Sapiens sibique imperiosus Quem neque paaperies, neque mors, ne- Lqoe viiicDla terrent Responsare cupidinibus, contemnere ho-
[nores Portis, et in se ipso totus, teres atqae frotundus, Extemi ne quid valeat per laeve morari, In quem mauca ruit semper fortuna? (3)
[13] Vers d'Horace. Sat. 11,7, 83.
On aperçoit ici très bien le mode décomposition : une douzaine de sentences environ forment la trame du morceau. Montaigne les prend à tour de rôle, copie celles qui sont en vers, traduit les autres en les abrégeant quelquefois, quelquefois en les modifiant (1).
-^ On sent tout le plaisir qu'il éprouve à manier ces nfiots vigoureux. Ses traductions sont souvent heureuses, et par elles il collabore avec Sénèque : hominem involutum lui paraît insuffisamment rendu par tout enveloppé il ajoute et empacqueté, un mot qui fait plus image, plus expressif par conséquent. Tel tour le frappe si vivement qu'il le reprend jusqu'à trois fois, sous des formes légèrement diversifiées : « Vous y comptez la hauteur de ses patins : la base n'est pas de la statue. Mesures-le sans ses eschasses, » Il rivalise avec Sénèque, et s'essaie à faire comme lui. Il cherche à aiguiser lui aussi sa sentence tout à fait dans le goût de celles qu'il traduit, et les réussit d'ailleurs fort bien : « Vous n'achetez point un chat en poche ». Ailleurs, il commente brièvement, prépare ainsi la transition, et jette pour ainsi dire un pont d'une sentence à l'autre, puis il passe à la suivante. Mais pour rivaliser avec son modèle, ce sont ses armes qu'il lui emprunte, ses pensées, ses tours. On ne niera pas que tout ce morceau ne soit une véritable marqueterie.
Et nous aurions pu citer plus longuement; le chapitre se continue sur le môme ton presque en entier ; à la fin seulement des exemples et des apophtegmes se substituent aux sentences. A cela près, c'est toujours la même méthode. Dans une partie de l'essai De la solitude, nous retrouvons identiquement le même mode de construction. Peu après le début, Montaigne s'écarte un peu de son sujet ; il fait une petite digression sur l'inutilité des voyages pour guérir les maux de l'âme. Pourquoi cela? C'est que les moralistes anciens, Sénèque plus que tous les autres, ont traité ce thème-là avec une visible prédilection. Montaigne y peut aisé-
V ment cueillir un de ses plus élégants bouquets ; il ne résiste pas à la tentation d'en orner son œuvre.
L'essai De J(tcons^wce^ contient une idée importante, une de
. . celles auxquelles tient Montaigne, une idée qui, se développant,
(I) Voyez par exemple ci-dessus la sentence n«3.
occupera une place capitale dans sa pensée et dans son œuvre ; c'est à savoir que Thomine est un être « ondoyant » et inconsistant, que prétendre mettre de Tordre et de l'unité dans ses actions, le plus souvent, c'est en fausser l'intelligence. Il y a, au début, pour exprimer cela, une partie qui semble assez personnelle. Des exemples sont examinés avec pénétration. Et néanmoins Montaigne ne peut pas échapper complètement à sa métbode. Il a le souffle court encore : vite il s'arrête et insère deux ou trois de ces petites collections qui lui sont chères.
[IJ C'est un mot de Demosthenes, dit-on, que le commencement de toute vertu, c'est consultation et délibération ; et la Hn et perfection, constance. Si, par discours, nous entreprenions certaine voie, nous la prendrions la plus belle ; mais nul n*y a pensé :
[2] Quod petiit spemit ; repetit quod [nuper omisit ; iEstuat, et vit® disconvenit ordiue toto.
Nostre façon ordinaire, c'est d'aller après les inclinations de nostre apetit, a gauche, a dextre, contremont, contre-bas, selon que le vent des ocasions nous emporte.
[3] Nous ne pensons cft que nous voulons qu'a l'instant que nous le
voulons, et changeons comme cet animal (1) qui prend la couleur du lieu où on le couche. [4] Ce que nous avons a cet' heure proposé, nous le changeons tantost, et tantost encore retournons sur nos pas ; ce n'est que branle et inconstance :
[1] Sentence de Démosthène
[2] Horace. Ép. 1. 1. 98.
[3J Nesciunt homines quid velint, nisi illo momento quo volunt (Sén. Ép. 20).
Image prhe de Plutarqae
[4] Variatur cotidié judicium et in contrarium vertitur(Sén. Ép.20).
(1) n s'agit du caméléon ou du poulpe ; cette image ne vient pas de Séoëque comme la plupart des autres, mais de Plutarque, et est courante dans la littérature du temps cf. Plutarque Œuvres morales, trad. Amyot. 1572. f 105 F. f 41 B f 42 B. Je la retrouve dans Criai tus, Guazzo, Gentillet, etc.
[B] Dacimur ut nervis alienis mobile [lignum.
Nous n'alons pas : on nous emporte, comme les choses qui flottent, ores doucement, ores avecques violence, selon que l'eau est ireuse oti bonasse :
Chaque jour nouvelle fantaasie, et se meuvent nos humeurs avecques les mouvemens du temps :
[6] Taies suDt hominum mentes» qualix
[pater ipse
Jnppiter auctifero iustravit lumine
[terras... (1)
[7] ...Ce n'estpas merveille, dict an ancien, que le hazard puisse tant sur nous, puisque nous vivons par hasard. [8J A qui n'a dressé en ^ros sa vie a une certaine fin, il est impossible de disposer les
actions particulières. [9] Il est im- IK>3sible de renger les pièces à qui DU une forme du tout en sa teste.
[lu] A quoy faire la provision des couleurs, a qui ne sçait de qu'il a
à peindre. [11] Nul ne fait certain dessain de sa vie, et n'en délibérons qu'à parcelles. [12] L'archier dott premièrement sçavoir ou il vise, et pais y accommoder la main, l'arc, la corde, la flesche et les mouvemens : nos conseilz fourvoient, par ce qu'ils n'ont pas d'adresse et de but... (3)
[5] Hort. Sat. II. 7. 82.
Ceteri eorum more, quœ fiuminibus innatant, non eunt sed feruntur. Ex quibus alia lenîor unda detinuit ac moUius vexit, alia vehementior rapuit... (Sén. Ép. 23).
[6] Sentence traduite de l'Odyssée par Cicéron et conservée par saint Augustin.
[7] Necesse est maltam in vita nostra casas possit quia vivimas casa (Sén. Ép. 71).
[8] Tanquam quis possit de parte suadere, nisi qui summum prius totius vitœ com plexus est (Sén.
Ép. 93).
[9] non disponet singula, nisi cai jam vitœ snœ summa proposita esl. (Sén. Ép. 71).
[10] Nemo, quamvis paratos habeat colores, similitudinem reddet, nisi jam constet quid velitpingere (Id. ibid.).
[Il] Ideo peccamus, quia de parlibus, vitœ omnes deliberamus, de tota nemo délibérât (Id. ibid.).
[12] Scire débet quid petat ille, qui sagittam vult mittere ; et tune dirigere ac moderari manu telum :
errant consilia nostra quia non habent quo dirigantur (2) (Id. ibid.).
(1) II. 1. D. 1. 1. p. 874.
i±\ Ces deux dernières sentences se suivent dans le texte de Sénëque.
m il. 1. D. t. 1. p. 278. - II. 1. t. III. p. 10.
Dans le début de ce morceau, le grand nombre des citations en vers latins indiquait à première vue que nous sommes en pré sence d'une marqueterie. Nous voyons que, même dans les transitions qui les relient entre elles, Montaigne glisse encore d'autres expressions choisies dans Sénèque. Au reste, cet exemple nous montre bien qu'il ne cherche pas à cacher ses larcins. Sans cesse, des expressions comme « c'est un mot de Demosthëne )>, ou a dit ' un ancien », les soulignent au contraire. Ces références abondent.
Pour apprécier justement cette manière de faire, il est clair qu'il nous faut nous dépouiller totalement de nos habitudes d'esprit. A tout prendre, ce que Montaigne fait ici pour la prose française, ce que fout avec lui plusieurs de ses contemporains, c'est quelque chose de très semblable à ce que vingt ans plus tôt du Bellay faisait en vers. On se rappelle comment deux ou trois odes d'Horace contribuent parfois à former une des pièces de du Bellay; de leurs débris agglutinés, le poète compose une ode qu'il appelle sienne, mais qui n'est guère nouvelle en réalité. De même, c'est avec des mots choisis dans deux ou trois Epîtres de Séuèque et quelques citations de poètes que Montaigne bâtit un développement, et ce développement (on le devine) ne nous dit pas grand'cliose de lui. C'est une merveilleuse école de style pour la prose française, de même que la poésie naissante avait beaucoup à gagner à ce contact intime avec Horace ; de plus, tous les deux, Montaigne et du Bellay, portent dans la langue vulgaire des trésors qui jusqu'alors n'étaient ouverts qu'à ceux qui Usaient le latin, et voilà tout. Mais cela suffisait parfaitement.
Au reste, ce n'est pas à dire qu'il n'y ail, dans ces premiers essais, rien de plus que des collections de sentences et d'exemples. D'abord, comme dans les essais du premier type, Montaigne dégage en général l'idée qui est impliquée dans les exemples ; puis l'introduction du sujet, les transitions qui unissent ses parties, les conclusions sont autant d'occasions pour lui de prendre la parole pour son propre compte. Enhn il ne se refuse pas systématiquement à entreprendre parfois un court développement personnel. Visiblement pourtant, il recherche avant tout ces mosaïques ; elles sont l'ornement principal de ces premières compositions et leur raison d'être ; tout est disposé pour les mettre en valeur. A cette première époque, l'essai se réduisait presque à
n'être qu'un cadre où Montaigne jetait les sentences et les exemples qu'il^ avait recueillis, une sorte de sac où il pût entasser sa récolte. Nous le verrions peut être plus clairement encore si nous avions ces essais dans leur première forme, celle de 1572. Il les a gardés huit ans auprès de lui avant de les publier. Dans l'un d'eux, le vingtième du premier livre, j'ai montré qu'il a fait des additions, et j'ignore dans quelle mesure ces additions en ont changé le caractère II est probable qu'il en a été de môme pour plusieurs autres. L'essai intitulé : Que le goust des biens et des maux Q 9 dépend de Vopinion que nous en avons est daté de 1572. Il ne semble pas avoir subi de remaniement ultérieur. Il nous donnera un modèle de ce qu'est un chapitre de Montaigne k cette dale.
La composition est simple, mais très régulière. Rien ici ne fait penser à la fantaisie de désordre dont Montaigne se piquera plus tard. L'essai s'ouvre par une sentence d'Épictète qu'il a trouvée dansStobée; c'est le thème : « Les hommes sont tourmentez parles « opinions qu'ils ont des choses, non par les choses mesmes ». Deux phrases d'introduction montrent de quelle utilité il est d'établir la vérité de cette proposition, parce que, elle établie, les maux ne nous seront plus maux, et il sera « en nostre pouvoir de (c les mespriser ou contournera bien». Et aussitôt Montaigne pose son principe, que si les maux étaient vraiment des maux, tous les hommes les jugeraient tels ; mais que beaucoup ne les ont pas redoutés; que par conséquent ce ne sont des maux qu'en apparence. Tout son but est désormais de montrer, par des témoignages et des faits, que les grands maux comme la mort et la douleur ont été méprisés par beaucoup d'hommes. C'est ce qu'il fait en deux parties absolument parallèles: premièrement, la mort a été méprisée : d'abord quelques sentences sur le mépris de la mort, puis une masse d'exemples sur le môme sujet; deuxièmement, la douleur a été méprisée : avec une parfaite symétrie, quelques sentences sur le mépris de la douleur, puis beaucoup d'exemples. Là-dessus une courte conclusion, et tout est dit.
On le voit avec évidence : tout est disposé pour ces deux doubles groupes de sentences et d'exemples. L'introduction semble de Montaigne ; au moins je n'en ai pas trouvé la source, ce qui ne veut pas dire qu'elle n'existe pas; entre les deux parties aussi, une page de transition semble assez personnelle : c'est celle où,
pour triompher d'elle plus glorieusement ensuite, Montaigne montre que la douleur est pire que la mort et que tous les autres maux ; mais enfin tout cela n'est que le cadre. « Venons aux exemples », dit-il bien vite lui-même, « qui sont proprement du « gibier des gens foibles de reins comme moy ». Venons-y donc nous aussi : Montaigne n'a pas eu beaucoup de mai à se donner pour les rassembler. Dans le premier groupe, celui des morts courageuses, un ou deux sont des souvenirs qui l'ont frappé : c'est sans doute de son séjour à Toulouse qu'il a conservé le souvenir de ce valet qui se laissa brûler plutôt que de se départir des opinions de son maitre, quelles qu'elles fussent, et c'est son père qui lui a parié de ces épidémies de suicide qui se propageaient pendant les guerres d'Italie ; il en cueille aussi quelquesuns dans ses lectures présentes : un dans Bouchet, un dans les Vies de Plutarque. Mais ce qu'il faut bien savoir, c'est que, pour la plupart, ils avaient été déjà réunis et mis en œuvre. J'en retrouve toute une liste dans Henri Ëstienne, une autre dans les Nouvelles récréations de Despériers; Montaigne s'est presque contenté de les transcrire. Et dans le second groupe, celui des douleurs vaillamment supportées, même chose: cinq des exemples qui sont là avaient été exploités par Sénèque dans ses épîtres sur le même sujet; d'autres, comme les enfants de Lacédémone qui se laissent fouetter jusqu'à la mort devant l'autel de Diane, déchirer le ventre par un renard, brûler le bras plutôt que d'interrompre le sacrifice, vulgarisés par Plutarque, Valère Maxime et Cicéron, se retrouvent dans beaucoup d'écrits moraux du temps. Quant aux sentences, en bonne partie elles sont prises de Sénèque :
[1] Cela nous doit consoler que [1] Nemo polest valde dolere et
naturellement, si la douleur est diu : sic nos amantissima nosti-i violente, elle est courte ; si elle est nalura disposait, ut dolorem aut
tolerabilem aut brevem faceret
(Sén., Ép. 78) (1).
longue, elle est legiere. [2] Tu ne [2] Brevis morbus ac prœceps
la sentiras guiere long temps, si tu allerutrum faciet : aut exstinguc-
la sens trop: elle mettra fin a soy tur aut exstinguet. Quid autem in-
(1) Rapprocher encore : doior levis est, si ferre possam ; brevis est, si ferre non pouum (Séa., Ep. S4).
ou a toy ; l'un et Tautre revient a
un. [3] Ce qui nous fait souffrir avec tant d'impatience la douleur, c'est de n'estre pas acoustuinez de prendre nostre contentement en l'ame, c'est d'avoir eu trop de commerce avec le corps.
[4] Tout ainsi que l'ennemy se rend plus aspre a nostre fuite, aussi s'enorgueillit la douleur a nous veoir trambler soubs elle.
[5J Elle se rendra de bien meilleure composition a qui luy fera teste : il se faut opposer et bender contre. En nous acculant et tirant arrière nous appelons a nous et attirons la ruine qui nous menasse.
lerest, non sit an non sim? in utro que finis dolendi est(Id., ibid.),
[3] Illud esf, quod imperitos in vexatione corporis maie habet :
non ossueverunt nnimo esse contenti. Mnltum illis cum corpore fuit(Id., ibid.).
[4] Queraadmodum perniciosior est hostis fugientibus, sic omne fortuitum incommodum magis instat cèdent! et a verso. (Id., ibid.)
|5J Toto contra illum pugnet animo : vincetur, si cessent. Vincet, si se contra dolorem suum intenderit : nunchocplerique faciunt; attrahunt in se ruinam, cui obstandum est. Istud quod promit, quod impendet, quod urget, si subducere te cœperis, sequetur et giavius incumbet : si contra steteris et obniti volueris, repelletur. (Id., ibid.)
Et après deux parties ainsi bâties de sentences et d'exemples accumulés, la conclusion, elle aussi, est presque entièrement traduite de Sénèque :
[IJ Certes, tout ainsi qu'a un fainéant l'estude sert de tourment, a un yvrogne l'abstinence de vin, la frugalité est supplice aus luxurieus, et l'exercice geine a un homme délicat et oisif : ainsi est il du reste. Les choses ne sont ny douloreuses ny difficiles d'elles mesnies : mais nostre foiblesse et lâcheté les faict telles. Pour juger des choses grandes et haultes il faut un' ame de mesme, autrement nous leur attribuons le vice qui est le nostre. Un aviron droit semble toutes-fois courbé dans l'eau...
[l] Luxurioso frugalitas pœna est. Pigro supplicii loco labor est.
Delicatis miseria est industria. Desidioso studere torqueri est; eodem modo haec, ad quae omnes imbecilli sumus,dura atque intoleranda credimus... Non ista difficilia sunt natura, sed nos fluidi et énerves. Magno animo de rébus magnis judicandum est : alioquin videbitur illarum vitium esse, quod nostrum est. Sic queedam rectissima, cum in aquam demissa sunt, speciem curvi prœfractique visentibus reddunt. (Sén., Ép. 71.)
... On n'eschape pas a la phi losophie, pour faire valoir outre mesure ra9preté des douleurs. Car on la contraint de nous donner en
paiement cecy: |2j s'il est mauvais [2] Maluni est in necossitale
de vivre en nécessité, au moins de vivere : sed in necessitate vivere vivre en nécessité il n'est nulle nécessitas nuUa est. (Sén., Ép. 12.) nécessité (1).
111. — Toutes ces citations, un peu longues peut être, étaient nécessaires pour comprendre comment Montaigne construit un essai vers 1572. Elles seront utiles encore pour apprécier avec justesse la pensée de Montaigne à la même époque. Car une pensée préside au choix de ces collections ; une pensée lie ces gerbes de sentences et d'exemples : c'est elle qu*il nous faut interroger maintenant.
Dans tous les chapitres que nous venons d'examiner, passe (on Ta senti), un souffle de stoïcisme qui n'est pas sans force. Le ton de Montaigne est impérieux, pressant, il vous harcèle : sa morale est tendue, inflexible. Rapprochez Tun de Tautre et isolez du reste de l'ouvrage les cinq ou six essais que nous nommions tout à l'heure et qui nous ont paru caractériser l'époque, c*est tout un petit cours de philosopliie stoïcienne que vous aurez devant les yeux : confiance illimitée dans le pouvoir de la raison et de la volonté pour façonner notre bonheur individuel, mépris pour la douleur mépris pour les biens qui passent, mépris surtout pour la mort contre laquelle Montaigne s'acharne tout particulièrement ; tous ces sentiments qui sont les grands sentiments de l'école, vous les retrouverez ici, et avec une vigueur d'expression, et comme une tension nerveuse qui leur convient à merveille.
Entendons-nous bien : quand nous parlons du stoïcisme des premiers essais, il ne faut pas prendre le terme à la lettre. Le stoïcisme ne se présente pas à Montaigne sous les traits qu'il avait pour un Grec du premier siècle. 11 ne s'agit pas pour lui, on le conçoit, de reconstituer dans son intégrité la doctrine de Zenon avec sa métaphysique et cette dialectique si subtile qui, à
(l)l,i4.D,t.I,pp. 38et«.
l'époque, en étaient le complément nécessaire ; il s'agit moins encore de retrouver tous les enrichissements quintessenciés que les successeurs de Zenon avaient apportés à la pensée du maître. Ces reconstructions liistoriques ne sont pas du tout l'affaire de Ah)ntaigne. Toute philosophie qui change de tiiilieu abandonne quelque chose d'elle-même dans ce passage et se désagrège en quelque sorte. Sénèque, eu acclimatant le stoïcisme à Rome, avait déjà cherché à le dégager de beaucoup d'éléments vains à ses yeux ; il tendait à le réduire à la seule morale ; de plus, il ne se défendait pas de l'allier à des éléments étrangers : il cite souvent Épicure, ce que ses devanciers auraient regardé comme une profanation, et, d'une façon générale, tout ce qui, dans l'épicuréisme, par l'élévation du sentiment, par l'arrogance du précepte, peut s'accommoder au stoïcisme, lui parait de bonne prise. Ainsi Sénèque a filtré pour Montaigne une espèce de stoïcisme éclectique qui correspond tout à fait aux besoins de son imagination, et dans les essais stoïciens se glissent parfois des sentences d'Epicure fournies par lui. Montaigne n'accepte pas le jugement commun : u en fermeté et rigueur d'opinions et préceptes », la secte épicurienne a lui semble ne céder aucunement à la (( stoïque ». Tout ce qui, dans la philosophie morale ancienne, a un air de roideur et d'arrogance, tout ce qui prétend, hausser riiomme au-dessus de lui-môme, voilà ce que Montaigne goûte k l'époque où nous sommes, voilà ce qu'il prend de toutes les mains qui se tendent vers lui, quelles qu'elles soient, et ce que nous appelons son stoïcisme (1). Le caractère distinctif n'en n'est pas l'estampille de Zenon, mais un air d'élévation qui séduit. On y retrouve d'ailleurs parfaitement les grands principes de Zenon, et l'accent de toute l'école.
Oui, mais ces principes, ces idées, cet accent ne sont pas
(1) Au moment de mettre sous presse, je prends connaissance du débat que MM. Strowski et Armaingaud viennent d'ouvrir sur le stoïcisme et sur Tepicuréisme dt> Montaigne. (Cf. Reoue politique et parlementaire. Septembre 1907, et Le Censeur^ Novembre 1907.) M. Strow.ski voit en Montaigne un stoïcien, M. Armaingaud le juge au r f contraire épicurien. Il me semble qu'il ne faut chercher à retrouver en lui aucune doctrine ancienne dans son intégrité. D'ailleurs, je suis bien convaincu avec
I M. Strowski que, vers 1572, il est beaucoup plus près des stoïciens que des épicuriens ; il est stoïcien éclectique à la manière de Sénèque. Je dis vers 1372, car en 1579 déjà je
f tij-ois qu'il en ira tout autrement, et quaiors, sans être épicurien d'ailleurs, Montaigne sera beaucoup plus près de la doctrine d'Epicure que de celle de Zenon.
proprement de Montaigne ; ce sont les principes, les idées, l'accent de Sénèque. Nous venons de constater que tout cela est emprunté. Les problèmes se posent devant la conscience de Montaigne identiquement de la môme manière que dans les Lettres à Lucilius ; il les résout non seulement de la môme manière, mais avec les mêmes mots que les Lettres à Lucilius. Toute cette partie de son œuvre est essentiellement livresque. Si, lorsque Montaigne aura appris h parler par lui-même, si, lorsqu'il s' (( essayera » lui-même, il devait continuer à être stoïcien, nous n'aurions rien à dire; mais nous verrons qu'il ne le sera plus : c'est là ce qui est grave. Et dès lors une question se pose: dans quelle mesure Montaigne a-t-il été vraiment stoïcien? Dans quelle mesure la philosophie de Sénèque a t-elle été vraiment sienne et a-t-elle pénétré sa vie et ses actions ?
11 serait tout à fait faux, je crois, de prétendre qu'il ne l'a jamais eue que sur les lèvres. Notre première tentation à nous, quand nous voyons ces mosaïques qui viennent de passer sous nos yeux, c'est de sourire, c'est de penser que Montaigne s'en est fait tout simplement un petit jeu sans conséquence. Nous le comparerions volontiers à ces enfants qui se plaisent aux jeux de patience, qui choisissent dans la boîte où leurs cubes sont rangés, des pièces qu'ils ajusteront ensemble pour en faire des constructions variées. Nous dirions presque que le fond lui était à peu près indifférent, qu'il eût pris sa matière aussi volontiers ailleurs que chez Sénèque, n'était que le style de Sénèque piquait son attention : il s'attarde aux trouvailles de Sénèque, à ses mots à facettes, à ses images, comme l'enfant s'amuse aux images tracées sur ses cubes. Je crois que ce serait une erreur. Nous ne comprenons plus, à trois siècles et demi de distance, le plaisir qu'avaient ces hommes à se tenir ainsi en contact avec la pensée ancienne, à la répéter, à la retourner sous toutes ses faces, nous oublions (ce qu'il me faut rappeler encore) que Montaigne inscrivait des sentences sur les travées de sa bibliothèque tant elles avaient de vie et d'efficace à ses yeux. Un traducteur, qui n'est pas un pur philologue, manifeste parfois ses goûts dans le choix des textes qu'il traduit. Montaigne fait plus que de traduire ou de commenter, il s'exalte. Il n'a pas seulement élu les Lettres à Lucilius entre tant d'autres ouvrages qui s'offraient à lui;, il trie en elles
les pensées qui lui semblent le plus profitables ; il adhère à ses pensées, il les proclame siennes. Un accent d'enthousiasme incontestable échauffe ses commentaires. Certainement le stoïcisme Ta séduit.
Mais cela ne veut pas dire qu'il faille nous jeter dans l'extrême opposé, et, les yeux fermés, proclamer le stoïcisme de Montaigne comme s'il avait été personnel et durable. D'abord dans son stoïcisme il n'y a rien d'original : Montaigne n'ajoute rien en propre à la doctrine du maître ; il ne la refond pas même à son usage ; il ne lui donne pas une forme nouvelle: son stoïcisme est un reflet du stoïcisme de Sénèque. Et ce n'est pas tout : dans les grands sentiments qu'il exprime à cette époque, je crois bien que Montaigne met plus d'enthousiasme que d'exacte connaissance de son propre cœur. Il s'exalte, il ne prend guère, semble-t-il, le temps de s'étudier lui-même, de descendre dans son Moi. Si Montaigne se fût examiné de près, il aurait probablement constaté que les remodes de Sénèque étaient trop violents pour lui, que son estomac était trop délicat pour les supporter. Le stoïcisme attend tout de la volonté, il la suppose grossie, hypertrophiée jusqu'à étouffer l'homme tout entier à son profit. La volonté n'était pas la maîtresse pièce de Montaigne, loin de là. Il s'est accusé à bien des reprises de n'avoir aucune persévérance. Sa nonchalence est à ses yeux son principal défaut, un défaut mignon, qu'il aime et qu'il cultive. Il a déclaré que dès son enfance, son naturel s'était manifesté très paresseux et mou. L'éducation de son père n'avait rien fait pour triompher de ce naturel et pour lui donner le sens de l'effort. Puis la vie avait été trop douce et trop facile pour combler cette lacune de son éducation. Le voilà maintenant dans son château: il vit en grand seigneur; il est riche, il dispose de son temps comme il lui plaît; sa santé est encore entière ; son but unique est de passer ses jours en paix et sans souci. D'un pareil dessein et d'une pareille condition, il ne pouvait guère sortir qu'une existence facile et quelque peu voluptueuse Montaigne n'avait rien à faire des principes austères de Sénèque; ce qui lui fallait, c'était savoir disposer intelligemment de sa fortune et ménager ses plaisirs. Il n'était pas taillé pour le stoïcisme : ni son tempérament ni ses besoins ne l'y préparaient. Aussi dans son stoïcisme il y a plus d'effervescence d'imagination et d'enthou-
siasme facile que de pondération et de jugement. La doctrine l'attire, le séduit; elle reste, comme ses premiers essais, sur le bord de son Moi, elle ne s'incorpore pas à toutes ses fibres ; et voilà pourquoi, quand ses essais descendront en lui plus profondément, quand ils s'empliront du Moi de Montaigne, ils cesseront d'être stoïques, et seront presque le contraire.
La vérité, c'est qu'à l'époque où nous sommes, la manière de r^ Montaigne est très différente de ce qu'elle sera par la suite. Plus tard il songera avant tout à se connaître et à se peindre. Maintenant, au contraire, son œuvre reste objective, en quelquesorte. Elle tient bien à l'auteur, parce que toute œuvre tient à son auteur, mais c'est par un filet assez mince. Elle s'élabore à la superficie de son cerveau, presque en dehors de lui-môme ; elle ne cherche pas à condenser ses sentiments et ses préoccupations, à les sonder, à refléter son Moi dans toute sa complexité.
Voyez combien plus tard il parlera continuellement de luimême, il s'analysera sans cesse. Dans les essais stoïciens, au contraire, c'est rarement qu'il tourne les yeux au dedans de luimême. Je vois bien que de temps à autre déjà son Moi affleure à la surface, mais c'est relativement très peu souvent. Montaigne est encore bien discret à se confesser. Et puis, même alors, c'est à peine son Moi véritable que nous voyons. Il semble qu'il se roidisse un peu pour prendre une pose de cérémonie, il manque de naturel. Ce n'est pas cette personne souple, très délicatement sensible, que nous connaîtrons. A trente-neuf ans et quinze jours, il déclare qu'il (( vit déjà pieça par faveur extraordinaire », qu'il a « passé « les termes accoustumés de vivre ». Il estguindé dans ses mouvements et il disparaît vite de la scène où il n'est pas encore à l'aise. Un jour, l'analyse psychologique remplira les Essais ; ce sera la méthode propre de la morale de Montaigne. Jusqu'à présent il n'y en a pas, ou presque pas. A sa place nous avons une sorte de prédication, une prédication très vive, très pressante, qui ne tient aucunement du sermon d'apparat, mais une prédication tout de même. Nous assistons à une leçon que Montaigne a apprise, qui l'enchante, et qu'il prêche à lui même et aux autres. Ce n'est pas sa vie qui s'exprime, ce ne sont pas ses sentiments: il ne sait pas f encore les démêler et les rendre. Son Moi véritable ne passe pas encore dans les £55ûfts; c'est seulement le travail de son cerveau.
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travail livresque qui ne tient pas à toutes ses fibres. C'est une exhortation, ce n'est pas encore une confession.
IV. — On n'a pas de peine à comprendre ce qui se passe ici chez Montaigne. Il n'est pas seul à s'enthousiasmer pour la philosophie ' *^^-r ,' ,•. . . ^ - niorale des anciens. Il en a admiré la beauté chez La Boétie qui est tc^ j4\,c / . : mort en païen, et parmi ces magistrats dont font partie les Jean de Coras, les Louis Le Caron et les Du Vair, les'premiers disciples français d'Épictète, au nombre desquels lui-même était encore hier ; elle est en singulière faveur. Il y a là chez tous un peu d'emballement et beaucoup de mode ; c'est une parure comme tout ce qui vient de l'antiquité, comme ces citations latines dont on émaille ses discours d'apparat. Et alors le premier mouvement est d'aller tout droit à ce qu'il y a de plus étincelant, de plus voyant dans cette philosophie. Les savants se piquent tous d'un peu de stoïcisme : un bon humaniste doit avoir de grandes sentences à la bouche. Les lettres de Juste-Lipse, môme celles de sa jeunesse, en sont pleines. Celles de Lambin n'en présentent pas moins, bien que sa vie n'ofïre, à ce qu'il semble, ni austérités, ni infortunes singulières (1). Il n'est pas besoin que la conduite ait rien de stoïcien pour que les écrits s'inspirent de Sénèque: c'est une parure de bon ton.
Tous les grands souvenirs de la vieille Rome, qui émeuvent l'imagination, les vertus des Cincinnatus, des Régulus, tout cela ne semble t-il pas imprégné de stoïcisme? Le stoïcisme, n'est ce pas encore la doctrine qui convient le mieux à la gravité du magistrat, celle aussi qui s'accorde le mieux avec l'idée traditionnelle de vertu que le christianisme a déposée en chacun de nous? L'admiration va plus vite que la raison : on est stoïcien avant de s'être demandé si le stoïcisme convient à votre nature ; on a parlé, avant d'avoir vu le rapport de ces grands mots à la réalité.
Joignez à cela que Montaigne prend la plume: quand on se produit en public, on a beau faire, il faut hausser le ton, se composer un personnage, enfler un peu ses sentiments ; c'est involontaire cela. Montaigne a beau dire que son but, en écrivant les
(1) Cf. PoTEZ, dans la Hemit d'Hiftoire littéraire de la France, p. 36Î.
Essais, est seulement de « contempler à son ayse l'ineptie et Tes- « trangeté des chimères et monstres fantasques » que lui engendre son esprit et « luy en faire honte à luy niesmes », il a l'intention de publier ces « chimères », il veut être auteur, il veut qu'on parle de lui.
Pour toutes ces raisons, il était tout naturel que Montaigne allât d'abord à Sénèque, et avec Sénèque, à cette époque, il goûfe vivement Lucain, qu'il pratique « pour sa valeur propre, et vérité « de ses opinions et jugemens. » Un peu de clinquant et de boursoufflure n'est pas pour le rebuter.
Bien vivre et bien mourir, voilà ce qu'ont excellemment enseigné les anciens, et voilà ce que Montaigne a soif d'apprendre d'eux. Sur ce point-là, il ne variera pas: jusqu'au bout, c'est là ce qu'il demandera à ses livres. Mais parmi les moyens qu'ils lui proposent, il hésitera, il choisira tantôt les uns, tantôt les autres. Ceux qui attirent d'abord ses regards et qui le fascinent, ce sont ceux qui exigent le plus de l'homme et qui lui donnent la plus haute idée de sa dignité. Dans Lucain et dans Sénèque, une grande image repasse sans cesse, éblouissante, « vraye image de « la vertu stoïque », où toutes les prestigieuses grandeurs de l'ancienne Rome semblent s'être donné rendez-vous. Elle reparaît presque à toutes les pages des Lettres à Lucilius : c'est ce Caton d'Utique, qui, après une vie d'une rigidité métallique, un soir ouvre le Phédon et cache son épée sous son chevet : puis, le matin venu, après le réconfort d'une lecture dont sa grande âme n'avait pas besoin, intrépide il tire son arme et se frappe. 11 n'est que blessé : la fortune lui réserve une dernière grandeur ; il recommence, il rejette les bandages de ses plaies, fouille ses entrailles et en arrache une vie qui s'obstine. C'est dans ce dernier effort, c'est (( deschirant tout ensanglanté ses entrailles » que Montaigne, s'il eût été statuaire, eût aimé à représenter Caton. Il s'enthousiasme pour ce héros, il emplit de lui son imagination. C'est à ses yeux <( un patron que nature a choisi pour monstrer jusques où « l'humaine fermeté et constance pouvoient atteindre. » Le trouver un peu guindé, discuter les mobiles de son suicide, c'est ne pas comprendre cette admirable vertu, c'est s'en montrer indigne. Montaigne se constitue le défenseur de Caton ; il lui consacre un essai, il ramasse en un bouquet à sa louange les
jugements que les poètes anciens ont portés sur sa personne. It en profite pour accabler son temps, ce « siècle plombé » qui ne sait plus imaginer seulement la « naifve vertu », qui la réduit à n'être plus qu'un « jargon de collège. » Savoir aussi aisément se défaire de la vie que Caton, se tuer sans sourciller, au besoin avec un peu d'apparat, voilà, pour l'instant, le sort qu'il proclame le plus honorable, car la mort doit faire honneur. Le suicide est une grandeur et « la plus volontaire mort c'est la plus belle. »
11 faut encore que la pensée de la mort nous hante, qu'elle ne quitte pas notre cerveau, et que jamais elle ne trouble notre' magnifique impassibilité. Et le but n'est pas de nous assurer une mort chrétienne, de nous garantir contre les surprises de Satan ; de cela, il n'est pas question ; mais la grande attitude de Sénèque a séduit Montaigne: il la sent noble et forte. « Nous sommes nés « pour agir, s'écrie-t-il encore, et je suis d'advis que non seule- (( ment un empereur, comme disoit Vespasien, mais que tout (( galant homme doit mourir debout. »
Est-ce bien là vraiment ce que dirait Montaigne s'il écoutait la voix de sa nature, ses besoins, ses aspirations? je ne le crois pas. A-t-il une soif si impatiente d'action? Se tuerait-il aisément luimôme? aucun scrupule religieux, aucun désir de jouir de la vie et de ses chères lectures n'arrêterait il sa main? Tout cela est douteux. Lorsque, pour nous prémunir contre la douleur, il entasse des arguments tels que ceux-ci : « Si la douleur est vio (( lente, elle est courte, si elle est longue, elle est legiere », les fait-il bien descendre en lui, s en pénèlre-t-il, les sent-il « à sa « mesure» et s'en trouve-t-il « payé»? On aurait beaucoup de peine à me le persuader. En réalité, il ne s'attache pas encore à écouter le bruit confus des mille mouvements de son cœur; à peine un instant de temps à autre il tend l'oreille de ce côté-là. il s'enthousiasme pour ces beaux préceptes qui grandissent l'homme à ses propres yeux, qui promettent de lui faire, par les forces de sa seule raison, supporter la douleur et l'approche de la mort. Droit il court aux remèdes les plus violents sans prendre le temps de se demander ni s'il est malade, ni si ces remèdes lui sontappliquables.
Je n'ignore pas qu'on a donné une autre explication du stoïcisme passager de Montaigne, et une explication très
séduisante. On en a vu la cause dans des circonstances historiques, passagères elles aussi, qui, disparaissant dans la suite, auraient emporté avec elles les débris des convictions stoïciennes de Montaigne et laissé la place nette pour des conceptions différentes. M. Strowski pense que les atrocités de la guerre civile qui sévit en Guyenne avec une grande violence pendant Tannée 1569, ont bouleversé le repos de notre philosophe : elles Tout exposé quotidiennement à des maux très prochains et très menaçants, et ce péril continu aurait contraint Montaigne à chercher des remèdes préventifs d'autant plus énergiques que le mal était plus terrible. Il l'aurait en quelque sorte fait sortir de ses gonds et haussé au-dessus de sa propre nature. Voilà la crise morale : d'une vie dissipée et qui gaspillait le temps sans compter, elle aurait jeté subitement Montaigne dans la méditation la plus austère, dans les grandes préoccupations de la douleur et de la mort.
L'hypothèse est ingénieuse et. à première vue, elle ne manque pas de vraisemblance. Elle n'est d'ailleurs pas nécessairement contradictoire avec l'explication que nous venons de proposer. Il est certain que les malheurs du temps ont développé beaucoup la mode de stoïcisme qui sévit à la fin du XVI® siècle, et parfois ils ont donné à ces grands sentiments un accent de vérité qui leur manquait trop souvent. Us ont beaucoup contribué à susciter les écrits de Jusle-Lipse et de Du Vair. C'étaient les temps de Sénèque et de Lucain qui revenaient, l'incertitude de chaque jour, la mort qui guettait à tout instant, les cruautés à redouter non plus d'un Néron, mais d'une soldatesque forcenée. Il est bien possible, après tout, que cette similitude ait pu exalter encore l'imagination de Montaigne.
Regardons-y de plus près cependant: notons ceci que nulle part dans ses premiers essais, Montaigne n'institue ce rapprochement entre les misères présentes et celles du premier siècle. Jamais non plus, à l'époque où nous sommes, il ne fait allusion aux malheurs des guerres civiles. Sa prédication plane en quelque sorte au-dessus des temps. M. Strowski fait plusieurs citations qui semblent me contredire ; il rappelle, par exemple, la phrase fameuse dans laquelle Montaigne déclare que, chaque soir, en se couchant il s'attendait à être assassiné pendant la nuit. Oui, mais
toutes, depuis la première jusqu'à la dernière, ces citations sont empruntées à Tédition de 1588, et, pour la plupart, c'est aux grands fléaux, guerre et peste réunies, qui ont ravagé le pays en 1585, qu'elles font allusion. En 1585 fort bien: tout ce qui préoccupe l'auteur, tout ce qui pèse dans sa vie aura fait une large irruption dans son œuvre ; ses Essais et son Moi ne se distingueront plus, au moins ils chercheront à ne plus se distinguer. Les réflexions que Montaigne consignera alors sur ses papiers seront vraiment les résultats de ses expériences ; elles ne seront plus simplement le reflet de ses lectures. Et remarquez qu'alors, en dépit de la guerre et en dépit de la peste, Montaigne ne sera pas proprement stoïcien. Les malheurs pèseront beaucoup sur ses méditations ; ils ne le ramèneront pas cependant à Sénèque. C'est, je crois, attribuer trop de profondeur au stoïcisme de Montaigne que d'y voir un régime de santé méthodiquement suivi, en vue de panser des plaies précises.
Lui même d'ailleurs, Montaigne, semble nous assurer que les troubles civils n'y sont pour rien, qu'il ne les a pas attendus pour rêver une belle mort comme celle de La Boétie et pour s'y préparer : « Je suis de moy-mesme », nous dit-il, « non melancholique, mais (( songecreux : il n'est rien dequoy je me soye dés tousjours plus « entretenu que des imaginations de la mort, voire en la saison la « plus licentieuse de mon aage. Parmy les dames et les jeux, tel me « pensoit empesché à digérer à part moy quelque jalousie ou a l'incertitude de quelque espérance cependant que je m'entretenois « de je ne sçay qui, surpris les jours precedeiis d'une fièvre chaude « et de la mort, au partir d'une fesle pareille, et la teste pleine « d'oisiveté, d'amour et de bon temps, comme moy, et qu'autant « m'en pendoit à Toreille. Je ne ridois non plus le front de ce « pensement là que d'un autre. » ^1).
Et puisque nous parlons dates, remarquons d'ailleurs que nous ne sommes plus en 1569 quand Montaigne écrit. Plus de deux ans se sont écoulés. Et sans doute les esprits restent inquiets, des menaces passent dans l'air; sans doute aussi on conserve le souvenir très vif de la commotion passée. Soit, mais alors n'est-il pas au moins surprenant de constater que ce soit au moment où le calme règne
(1) 1. «), t. I, p. Ii9.
que Montaigne est le plus stoïcien, et que précisément dans le temps où la guerre reprendra partout et où la Guyenne sera de nouveau bouleversée, au milieu d'angoisses terribles, ce fragile stoïcisme commencera à se dissoudre ? En somme, si la Guyenne n'avait pas été dévastée, en 1569, les premiers essais auraient ils été très différents de ce qu'ils sont ? Je n'en suis pas bien sûr. Les événements ont pu avoir leur influence ; ce fut, je crois, une influence superficielle ; le stoïcisme de Montaigne reste très livresque, il est surtout affaire de mode. Lui aussi, Montaigne comme les autres, il a payé sa rançon à l'humanisme, rançon faite d'admiration un peu indiscrète qui étouffe le jugement et la personnalité. Le respect que nous lui portons ne doit pas nous le faire méconnaître. II aura sa revanche, mais pour l'instant son stoïcisme exalte seulement son imagination, il ne pénètre pas intimement sa vie, il ne l'imbibe pas, il ne descend pas au fond de son être, il ne prend pas eu main le gouvernail de sa conduite journalière. Est-ce à dire que nous accusons Montaigne d'insincérité, que nous lui reprochons d'avoir voulu se faire passer pour ce qu'il n'était pas? Non certes, il y a tant de manières d'être sincère! Montaigne a eu la sienne. Lui-même nous explique fort bien cela quand il nous parle de son cher La Boétie. La Boétie, tout enflammé de la lecture de Tacite, avait écrit dans son Contre un, un véritable réquisitoire contre les monarques ; la conclusion logique de sa véhémente éloquence était, sans conteste possible, la doctrine du tyrannicide. Quelque vingt ans plus tard, bien après sa mort, les protestants, si rudement traités à la Saint-Barthélémy, menaient contre lé roi de France une violente campagne qui n'allait à rien moins qu'à réclamer un meurtrier. Ils rencontrent le Contre un: c'était précisément Touvrage qu'il leur fallait. Ils le publient au milieu de leurs pamphlets ; aussitôt les amis de La Boétie s'indignent : c'est une trahison I on fausse les intentions de l'auteur! Le Contre un était une œuvre littéraire, singulièrement a gentille, et pleine ce qu'il est possible », mais elle n'a rien à voir avec la pratique. Et Montaigne ajoute : « Je ne fay nul doubte qu'il « (LaBoétie)necreustce que ilescrivoit,car il estoi t assez conscien- <( tieux pour ne mentir pas mesmes en se jouant » (1), mais jamais
(1) I,S8, t. Il, p. 101.
\l ne se serait conformé à cette croyance-là, jamais il n'aurait voulu que son discours devint un ferment de révolte.
Toutes proportions gardées, il y a quelque chose de cette conviction un peu littéraire dans le stoïcisme de Montaigne. Lui aussi est « trop conscientieux pour mentir m et pour que nous puissions le soupçonner d'hypocrisie. Lui aussi s'est réellement enthousiasmé pour les grands sentiments de Sénèque, comme La Boétie pour les idées de Tacite, parce qu'ils sont beaux. parce qu'ils sont élevés et, sans doute, il n'y a pas un fossé profond entre sa prédication et la réalité, comme dans le cas du Contre un ; pourtant, il n'est pas nécessaire que Montaigne veuille d'une volonté ferme, mettre toute sa doctrine en pratique pour qu'il écrive ses premiers essais, pas plus que, pour écrire le Contre un, La Boétie n'a eu besoin d'aspirer à frapper le tyran ou à susciter contre lui un meurtrier. De part et d'autre, c'est de l'enthousiasme d'humanistes.
r^.v. ,>.,'. ^ y V. — U y a des auteurs qui ne dépassent jamais ce demi-jour des sentiments littéraires. Ils conservent toujours à travers leurs livres une pose de cérémonie qui les dispense de naturel, et, avec les intentions d'une sincérité impeccable, souvent même sans en avoir conscience, ils se figent dans une sorte d'attitude comme celle que nous venons de voir prendre à Montaigne. Des esprits lourds, ces pédants qui lui étaient si fort antipathiques, l'auraient trouvée commode et s'y seraient tenus. L'intelligence souple et aiguë de Montaigne prit vite le sens des réalités psychologiques : il connut ses vrais besoins et sa nature, il se découvrit lui môme, et à mesure qu'il prenait une conscience plus exacte de son Moi, il se dégagea davantage des aspirations stoïciennes qui ne lui convenaient pas. Il sentit qu'il y avait désaccord entre son tempérament et sa doctrine. Il vit qu'il faisait fausse route et il rebroussa chemin. Bientôt même l'arrogance des préceptes stoïciens l'irritera : quelquefois, il prendra plaisir à percer ces outres gonflées qui lui eu imposaient jadis.
Nous ne devons pas, d'ailleurs, conclure de là, que cette fréquentation prolongée du stoïcisme ait été absolument stérile. Elle n'a pas fait un stoïcien, parce que Montaigne n'en avait pas rétofîe ; c'était à des réflexions moins hautaines qu'il était réîîervé de lui mettre en main sa véritable conception de la vie. Ses
admirations pour les grandeurs stolques n'en ont pas moins eu des effets appréciables sur sa pensée dernière, sur son œuvre, et sur la littérature de son temps.
Personnellement, Montaigne en conservera toujours une certaine élévation dans Timagination. Toujours il aura un plaisir marqué à se représenter ces grandes vertus et ces nobles caractères dont la philosophie du Portique se repaissait. Lorsque Caton ne sera plus pour lui le grand modèle à imiter, lorsque d'autres formes d'existence, celles de Socrate ou d'Alcibiade, par exemple, lui paraîtront supérieures à la sienne, même alors Montaigne conservera beaucoup d'admiration pour sa mort héroïque. Nous allons le voir, creusant au-dessous de l'idéal de Sénèque, découvrir une réalité humble, médiocre mais vivante, très contraire aux chimères autrefois adorées; jamais néanmoins il n'aura d'irrévérence pour les grands exemples. La réaction l'amènera à critiquer les principes de vie du stoïcisme, à les juger moins grands qu'ils ne paraissent, mais non pas à diminuer ses idoles. Son scepticisme ne le conduira jamais à douter des intentions de Caton. « La « mesme peine qu'on prend à detracter de ces grands noms et « la mesme licence, je la prendroye volontiers à leur prester « quelque tour d'espaule pour les hausser. Ces rares figures, i( et triées pour l'exemple du monde par le consentement des « sages, je ne me feindroy pas de les recharger d'honneur, autant « que mon invention pourroit, en interprétation et favorable « circonstance ; et il faut croire que les efforts de nostre invention (c sont loing au dessous de leur mérite. C'est l'office des gents de « bien de peindre la vertu la plus belle qui se puisse ; et ne (( messieroit pas, quand la passionnons transporteroit à la faveur (I de si saincles formes (1) ». Gela est écrit par Montaigne dans les dernières années de sa vie, et la tirade est dirigée précisément contre ceux qui se permettent de méconnaître la grandeur de Caton. Il va parfois dans cette voie jusqu'à une naïveté qui surprendrait chez un esprit aussi critique, si l'on ne se souvenait que l'un des premiers principes de sa critique c'est que nous ignorons la limite des possibles, qu'avant tout il nous faut assouplir notre imagination et ne pas nier ce qui dépasse notre portée.
A comprendre les grandeurs morales, son imagination à lui n'est pas seulement souple; elle éprouve une visible satisfaction. De là un bon nombre d'anecdotes que Montaigne n'a cessé de recueillir jusqu'à la fin, et où s'étalent de grandes résolutions et de beJles actions. Comme elles sont la parure de son œuvre, elles ont été la parure de son intelligence, et il n'est pas douteux qu'elles aient eu leur influence sur le cours de sa pensée.
Dans la philosophie que, à l'aide de pièces empruntées à tous les systèmes, Montaigne, dégagé du stoïcisme, va maçonner pour son propre usage, les recettes stoïciennes auront leur place comme les autres. Dans les cas difliciles, il saura faire appel à leur secours. Il ne rompt pas avec Sénèque. S'il ne trouve plus en lui le modèle idéal à réaliser dans la vie, il se plaît à ses observations psychologiques si pénétrantes; à l'occasion il profite même de ses conseils. C'est par le stoïcisme que Montaigne était entré dans la vie philosophique ; jamais il n'y eut rupture brusque. A mesure que l'eUervescence d'imagination a fait place à la réflexion pondérée et à la conquête progressive de sa personnalité, peu à peu il s'est éloigné de ses premières convictions. Une à une, au fur et à mesure qu'elles se heurtent à de nouvelles conceptions en formation, il critique ses anciennes idées ; une à une, il dépouille ses illusions; il pense en détail, parle menu; jamais il ne s'attaque à tout l'ensemble du système. Des traces évidentes s'en retrouvent bien après la date où Montaigne nous paraît n'être plus stoïcien. Grâce à cette lente évolution, il a pu ne jamais s'interdire de s'aider du stoïcisme pour éveiller sa propre pensée, et surtout il a conservé toujours une disposition à s'enthousiasmer pour les grands exemples moraux et les idées élevées.
Quant aux Essais, la crise stoïcienne n'y a rien introduit d'original au point de vue du fond, cela est entendu ; au point de vue esthétique, en revanche, plusieurs des chapitres qui sont sortis de cette inspiration ne sont pas méprisables. Ils ont une allure prédicante et pressante qui leur donnera un cachet très particulier dans l'ensemble de l'ouvrage, et les mots de Sénèque qui y sont semés, leur confèrent parfois beaucoup de vigueur dans l'expression. Montaigne, échauflé par son commerce, y a joint lui aussi, quelques tours très heureux, il s'est mis à une école de style excellente. N'exagérons rien cependant : ces qualités nous
les retrouvons identiquement mêmes, et peut-être plus heureuses encore, dans un écrit qui n'a paru que quatre ans avant la publication des premiers Essais, VExcellent discours de la vie et de la mort, par Duplessis-Mornay. Lui aussi, Duplessis-Mornay, fait de '/ longs emprunts à Sénèque et collectionne ses sentences ; c'est ainsi qu'il bâtit, pour nous convier à bien mourir, tout un tableau des passions humaines où nous retrouvons absolument l'accent de Sénèque, celui aussi des premiers essais de Montaigne. UExcellent discours de la vie et de la mort a été vite oublié; si les Essais n'avaient pas eu d'autres recommandations, ils auraient eu le même sort.
C'est cependant dans ces premières imitations de Sénèque qu'il faut, je crois, voir une source importante du grand mouvemeut stoïcien de la fin du siècle. Elles donnèrent à la première édition n une tonalité générale très différente de celle de l'édition de 1588. Les deux volumes de 1580 nous paraissent un peu secs aujourd'hui ; alors on fut frappé de leur élévation morale. C'était la sagesse antique, sous sa plus noble forme, qui s'éveillait et reparaissait parmi les hommes. Juste-Lipse, savant très fameux dès cette époque, était en relations épistolaires avec quelques Bordelais ; par eux sans doute il connut vite les Essais, en fut charmé, appela publiquement leur auteur a le Thaïes français », voulut bientôt entrer en correspondance avec lui. C'est très vraisemblablement cet exemple qui l'a invité à faire, lui aussi, le philosophe. Il n'était jusqu'alors que l'érudit, il a voulu se parer de l'auréole du sage. Dans son livre De la Constance, qui parut en latin quatre ans après celui de Montaigne, j'ai remarqué une influence incontestable des r- Essais ; en particulier, Juste-Lipse fait des emprunts à l'essai De la solitude. Immédiatement, le traité De la Constance fut traduit en français, son succès fut considérable, et les stoïciens de la fin du siècle lui doivent certainement beaucoup. Du Vair, qui semble d'ailleurs se souvenir directement aussi de Montaigne, s'inspire de Juste-Lipse.
Voilà comment ces premiers essais paraissent être à la racine d'une importante production littéraire. Et cela (soit dit en passant), nous montre bien qu'au XVI« siècle l'influence d'une œuvre n'est pas du tout en fonction de son originalité. C'est par ce qu'elle a de moins personnel que la première édition des Essais semble
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frapper Juste-Lipse qui, comme Montaigne et Duplessis-Mornay, puise largement dans Sénèque. Et cependant, dans les sept à huit ans qui séparent la période stoïcienne de la publication, cette première édition devait acquérir une vigoureuse originalité. Déjà les semences en sont visibles : nous les avons négligées jusqu'à présent pour aller aux caractères les plus saillants ; il nous faut maintenant les indiquer à leur tour.