‹ Les sources & l'évolution des essais de MontaigneChapitre 4 sur 38 · CHAPITRE m lies Geirmes de Peirsonnalité · texte numérisé non relu

CHAPITRE m lies Geirmes de Peirsonnalité

Trois qualités principales, ce me semble, permettront à Montaigne de sortir de cette première manière, de faire une œuvre vivante et de transformer complètement le genre qu'il avait reçu de ses contemporains. Ce sont un vif intérêt pour les questions morales, une grande sensibilité, enfin le goût du libre examen. Toutes trois porteront plus tard seulement tous leurs fruits, mais elles ne surgiront pas soudainement des ténèbres comme le dieu des comédies : on les devine déjà dans les premiers essais.

I. — La large place que nous venons de voir faire par Montaigne au stoïcisme sufllt à nous montrer que son attention se tournait naturellement vers les idées morales. Dans les recueils de Leçons;^ elles étaient en général moins envahissantes. Les « singularitez m et les (( cas esmerveillables », c'est-à-dire les récits étranges et monstrueux destinés à piquer la curiosité, leur disputaient le premier rang et généralement l'emportaient sur elles. On se plaisait aussi au récit des coïncidences étranges, des rencontres de la fortune qui semblaient tenir du merveilleux, et ces particularités, toujours goûtées, des époques de crédulité, réduisaient encore la part des questions pratiques. Chez Montaigne, dès le début, les proportions sont renversées.

Les « singularitez » n'occupent pour ainsi dire pas de place. On en rencontre quelques-unes au chapitre De la force de Vimagination (I, 21) ; mais par l'explication psychologique qu'il en propose, il leur ôte leur caractère d'étraugeté. 11 y a quelques essais où Montaigne collectionne des curiosités puériles

et tout à fait insignifiantes. Tel est Tessai l)e$ noms (I, 46), véritable pot-pourri où il accumule des particularités telles que celleci, qu'en un banquet cent dix personnages du nom de Guillaume se trouvèrent assis à la même table. Tel est encore Tessai intitulé La fortune se rencontre souvent au train de In raison (l, 34), où Ton trouve entassés pêle-mêle d'étranges accidents de la fortune: César Borgia et le pape son père sont empoisonnés par le vin même qu'ils destinaient à un de leurs ennemis ; Jason, déses pérant de guérir une tumeur se jette parmi les ennemis pour y trouver la mort, mais la blessure qu'il reçoit, au lieu de le tuer, le guérit de son mal ; Protogène, découragé de ne pouvoir compléter à son gré un tableau, dans un mouvement de dépit jette son éponge contre la toile, et du coup le tableau, au lieu d'être brouillé, apparaît artistement achevé. Ces anecdotes, et d'autres semblables, pullulaient chez les Messie et les Bouaystuau. Montaigne a peine à se dégager de leurs habitudes. Pourtant les essais de cette sorte sont peu nombreux.

De beaucoup ce sont les questions pratiques qui dominent. A l'imitation des Italiens, Guillaume du Bellay a fait renaître l'art militaire en France en mêlant les fruits de l'expérience ancienne et ceux de l'expérience moderne, et dans son Instruction sur le faict des guerres^ Bodin a salué la résurrection d'une science depuis longtemps oubliée. Avec Le Roy qui traduit et commente les Politiques d'Aristote, la science politique réapparaît elle aussi. Nous avons vu que la morale cherche à pénétrer partout. Toutes ces préoccupations de son temps sollicitent Montaigne, et ses lectures nous ont montré combien son attention en était pleine. A cette époque déjà il semble connaître du Bellay, Machiavel et Le Roy, et des moralistes de tout genre. Les premiers essais subissent l'influence de ces lectures. Parcourons la table des titres, nous verrons que les questions pratiques envahissent tout. Voici d'abord des chapitres pour le soldat: Si le chef d'une place assiégée doit sortir pour parlementer (ï, 5); U heure des parlement dangereuse (I, 6) ; un est puni pour sopiniastrer à une place sans raison (I, 13) ; le chapitre Des destriers (I, 48), se rattache encore à ces préoccupations, et quelques autres avec lui. Le politique aura peu de chose, il est vrai ; cependant, le chapitre intitulé D'un défaut de nos polices (I, 35), le concerne ; dans le chapitre sur

Un trait de quelques ambassadeurs (1, 17), il verra discuter la question de savoir quel scrupule de sincérité doit apporter dans ses fonctions le représentant d'un monarque; dans celui Delà coustume (I, 23!, il cojistatera que le but principal de Montaigne est d'établir qu'on ne doit pas « changer ayséement une.loy receue ». La part de beaucoup^ la plus large, est pour le moraliste. Citons au hasard : Nos affections s'emportent au delà de nous (I, 3) ; Que Vintentùm juge nos actions (I, 7) ; Des menteurs (I, 9) ; De la constance (1, 12), etc.

Il est bien entendu que ces leçons sont encore insignifiantes pour la plupart. Si le soldat, le politique et le moraliste dépassent les titres, ils ne trouveront à peu près rien d'original. Mais les

n titres suffisent à marquer l'orientation de Tœuvre de Montaigne.

r Quand, au cours de sa lecture, il s'arrête devant un exemple^ quand il le trie pour en faire un essai, presque toujours cet exemple évoque une réflexion pratique, et c'est cette réflexion pratique qui le recommande à Montaigne; il est rare que ce soit une curiosité puérile comme l'aventure de Protogène ou comme

/ le banquet des Guillaume. Il y a là une tendance de son esprit qu'il est instructif de noter.

Vite, elle va se fortifier. Les bagatelles niaises vont disparaître complètement; les questions militaires, qui ont quelque chose de technique et qui présentent un intérêt moins général, moins humain, qui, d'ailleurs, ne sont pas de la compétence propre de Montaigne, vont perdre elles aussi du terrain ; et tout ce recul se produira au profit des grandes questions morales, celles qui sont le sujet ordinaire de la méditation de Montaigne et qui intéressent tous les hommes au premier chef. Dans la période de 1578 à 1580, je ne trouve plus de chapitres comparables à celui Des nxmis, et je n'en vois qu'un qui concerne l'art militaire (II, 34). Le champ d'études de Montaigne se resserre, son objet se précise: de plus en plus, c'est à l'homme intérieur, à la psychologie qu'il s'attache.

r A cette date, Montaigne peut écrire en ^rérité que l'objet de sa science à lui c'est l'homme.

X Après 1580, il fera encore un pas de plus. L'édition de 1580 a

été traduite en italien, sous le titre de Discours moraux, militaires et politiques. Cette appellation put s'appliquer assez exactement à elle; elle n'aurait plus convenu du tout au troisième livre écrit

entre 1580 et 1588 ; les questions militaires en ont disparu, et les questions politiques, lorsqu'elles y sont abordées, ne soat guère examinées que du point de vue moral et comme des prolongements de questions morales. Sans jamais définir son domaine, sans jamais refréner sa curiosité ni contrarier sa fantaisie, poussé par une force intérieure, Montaigne serre de plus en plus près le centre, constamment le même, de ses préoccupations, l'âme humaine. A considérer les groupes successifs des essais, on dirait une série de circonférences concentriques, qui s'inscrivent les unes dans les autres et dont le rayon diminue progressivement. De plus en plus, Montaigne regarde les sujets avec Tœil du moraliste. /

Pour revenir aux premiers essais, constatons que dès le début Montaigne verse dans le cadre traditionnel de la Leçon les préoccu pations pratiques qui se font dominantes autour de lui. Il habille la Leçon au goût du jour, et la meilleure preuve qu'il obéit ici aux impulsions des circonstances, c'est que d'autres en font autant: Bouaystuau, dans certains de ses ouvrages, lui avait donné l'exemple, et, en même temps que lui, Jean des Caurres publie sa compilation d'œuvres morales. Montaigne le fait avec plus de sérieux que Bouaystuau et Jean des Caurres, et par là il laisse deviner ce que deviendra son œuvre ; toutefois, nous n'avons encore que des promesses. Pour effleurer mollement les sujets comme nous le lui voyons faire à l'époque où nous sommes, ou pour répéter, môme avec vigueur, les leçons de Sénèque, il ne lui faut pas encore d'originalité. Mais peu à peu il apprendra à seiprer les questions de plus près, à donner sur chacune une impression bien sienne.

Ce goût des questions morales, ce besoin d'organiser la pratique de la vie, c'est précisément ce qui donnera à l'œuvre de Montaigne son sérieux et sa portée philosophique. Son rôle sera d'acclimater chez nous l'esprit de la morale ancienne.

II. — Le besoin de se raconter, de parler de soi-même, fera plus encore pour arracher son œuvre à la grise monotonie des premiers essais. Chez Montaigne, il est lié à une vive sensibilité qui cherche à s'épancher et à une habitude de réflexion qui, l'une et l'autre l'empêclieront de tomber dans le bavardage. Au début

il faut reconnaître que nous voyons peu de signes de cette sensibilité personnelle. Peu à peu elle va chercher à se faire place, et sous sa poussée les anciens cadres, trop étroits pour la contenir, se distendront, s'assoupliront et finiront par se briser. L'essai Ve l'amitié (I. 28), où Montaigne évoque le souvenir de son cher La Boétie, nous permettra de nous en rendre compte. ^ A vrai dire, nous ignorons à quelle date il a été composé. Rien

ne nous permet d'assurer qu'il est parmi les plus anciens. En tous cas, il y a des chances sérieuses pour qu'il soit antérieur à 1576, et par conséquent pour qu'il ne soit pas de beaucoup postérieur à ceux que nous étudions en ce moment. 11 semble qu'on voie en lui une sorte de transition entre la première manière de Montaigne et la forme plus personnelle dont il usera dans la suite.

Lorsqu'il parle de l'amitié, Montaigne a bien autre chose à nous rapporter que des souvenirs livresques et des sentences anciennes, il a une expérience à lui, une expérience bien riche et bien pleine, singulièrement poignante, et il a des impressions qui sont profondément engravées dans son cœur.

Nous avons vu qu'une amitié très vive l'avait uni à La Boétie. Il l'avait rencontré au Parlement de Bordeaux, et tout de suite il avait apprécié celte « âme vraiment pleine et qui monstroit un beau visage à tout sens ». Leur intimité était telle qu'ils ne s'appelaient jamais l'un l'autre que « mon frère )). <( Il ne fut jamais, dit Montaigne, « rien plus exactement dict ne escript aux escholes (( des philosophes du droit et des devoirs de la saincte amitié que ce « que ce personnage et moy en avons pratique ensemble ». Il y a trouvé un plaisir si vif que « les discours mesmes que l'antiquité (( nous a lassés sur ce subject » lui semblent « lasches au pris du (( goust qu'il en a; et qu'en ce seul poinct les effets surpassent les (( préceptes de la philosophie ». Un parfum un peu fade d'érudi , tion qui s'en exhale n'empêche pas que leur amitié ait été très sincère et très vive. Un jour, dix-huit ans après la mort de La Boétie, Montaigne, alors aux bains de Lucques, au milieu de sèches indications sur l'effet des eaux, sur l'état de ses urines qui emplissent son Journal des Voyayes, laisse échapper cette simple phrase : « Ce mesnie matin, escrivant à M. Ossat, je tumbé en un pansement « si pénible de M. de La Boétie, et y fus si longtemps, sans me (( raviser, que cela me fit grand mal ». Voilà le souvenir de l'ami

perdu qui repasse dans son cœur, cuisant comme au premier jour. Il n'y a pas ici d'intentions littéraires, aucune toilette; nous sommes dans le cabinet secret de Fauteur. Il n'y a pas de doute, cette amitié Ta pénétré jusqu'au fond du cœur ; elle le possède encore..

C'est de ce sentiment-là que Montaigne veut nous parler; comment va-t-il s'y prendre ?

Le plus simple, semble-t-il, serait de puiser directement au nïagasin de ses impressions, et de nous les exprimer sans secours étranger. Un pareil sentiment se suffit à lui-niême. Mais non, Montaigne n'en est pas encore là. Sur le sujet de l'amitié, comme sur tous les sujets il a la tète pleine de grands exemples et de beaux préceptes anciens ; il ne saura pas se détaclier d'eux pour écrire, il en est fasciné. Leur action a été grande sur le sentiment lui môme, car Montaigne et La Boélie avaient le souci de renouveler les amitiés anciennes ; elle sera grande encore sur son expression. Ce sont eux qui vont donner à Montaigne la conscience claire de ses impressions, qui vont les lui mettre en main. Ce sont en quelque sorte les miroirs où il apprend à se connaître.

Et alors, voyez comment va se bâtir le morceau capital de l'essai: (1) il est instructif d'en mettre à nu la charpente. Deux préceptes et deux exemples en sont toutes les pièces. Chacun d'eux servira de thème à un développement, à un paragraphe. Il a choisi ceux là, parce que ceux là rendent vraiment ce qu'il a dans le cœur. C'est avec son expérience à lui qu'il les comprend, et, pour les commenter, pour les étoffer, c'est à ses sentiments, toujours vivants malgré la mort de son ami, qu'il fait appel.

Dans son. Dialogue de l'amitié, Cicéron avait conté l'histoire de ce Blosius, ami de Gracchus, auquel Lélius demanda si, sur la prière de Gracchus, son obéissance eût été jusqu'à mettre le feu au Capitole. Blosius, après avoir répliqué que jamais Gracchus ne lui aurait adressé une pareille prière, pressé par son interlocuteur finit par avouer qu'il eût obéi. Montaigne reprend cette anecdote, il la traduit presque mot pour mot ; mais le commentaire qu'il y attache est bien à lui. Cicéron blâme Blosius, parce que, dit-il, l'amitié ne doit pas nous conduire au crime. Montaigne le

(1) Tome U, p. 88 à 98.

critique pour un bien autre motif, parce qu'il ne devait pas se départir de sa première réponse. S'il était vraiment l'ami de Gracchus, il pouvait s'assurer pleinement des intentions de Gracchus. L'ami pénètre la volonté de son ami aussi parfaitement que la sienne propre. L'aveu final de Blosius, à tout prendre, demande Montaigne qu'a t il de séditieux? Que l'on me demande si au cas où ma volonté me commanderait de tuer ma fille, je le ferais, je puis l'acccorder, je ne suis pas en doute de ma volonté. Blosius ne doit pas douter de la volonté de son ami plus que de la sienne propre, (dl n'est pas en la puissance de tous les^ discours du (( monde de me desloger de la certitude que j'ay des intentions et (( jugemens de mon ami: aucune de ses actions ne me sçauroit « estre présentée, quelque visage qu'elle eust, que je n'en trouvasse (( incontinent le vray ressort. Nos âmes ont charrié si longtemps (( ensemble, elles se sont considérées d'une si ardente aSection, et « de pareille affection découvertes jusques au fin fond des entrail- (( les l'une à l'autre, que non seulement je connoissoy la sienne « comme la mienne, mais je me fusse certainement plus volontiers « lié à luy de moy qu'à moy-même » (1). Voilà le sentiment puissant que l'exemple de Blosius a éveillé dans l'âme de Montaigne.

A l'autre exemple, celui d'Eudamidas qui, mourant pauvre, lègue à l'un de ses amis la charge de nourrir sa vieille mère, et à un autre celle de doter sa fille, il attache deux enseignements nouveaux que lui suggère le souvenir de LaBoétie: le premier qu'on ne doit avoir qu'un seul ami véritable ; le second que le seul bienfait qu'on puisse procurer à un ami, c'est de lui donner l'occasion de vous servir. « Si en l'amitié, de quoy je parle, l'un « pouvoit donner à l'autre, ce seroit celuy qui recevroit le bien- « fait, qui obligeroit son compagnon : car, cherchant l'un et (( l'autre, plus que toute autre chose, de s'entre-bienfaire, celuy « qui en preste la matière et l'occasion est celuy-là qui faict l'hon- « neste et le courtois, donnant ce contentement à son amy d'effec- « tuer en son endroit ce qu'il désire le plus » (2). Le testament d'Eudamidas a suscité, lui aussi, l'émotion personnelle.

(J)I.«,t. II, p. 95.

Et le même travail s'opère parfois aon seulement autour d'un fait, mais autour d'une pensée. Cicéron avait dit (( que Tami mêle « rame de son ami à la sienne au point de n'en faire qu'une de « toutes deux : ejus animum ita cum suo miscet ut efficiat pœne a unum ex duobus ». Que notre ami est « comme un autre nous- M même : est is tanquara alter idem ». Écoutez ce qu'en tire Montaigne : a En l'amitié dequoy je parle, nos âmes se meslent et se « confondent l'une en l'autre d'un mélange si universel qu'elles « effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes... Ce « n'est pas une particulière considération, ny deux, ny trois, ny « quatre, ny mille ; c'est je ne sçay quelle quinte essence de tout « ce meslange, qui, ayant saisi toute ma volonté, l'amena se a plonger et se perdre dans la sienne. Je dis perdre, à la vérité, « ne luy reservant rien qui luy fust propre ny qui fust sien » (1). La traduction même du mot de Cicéron est là, mais il est tout renouvelé par cette image de la couture disparue: on ne reconnaît plus le modèle.

Nous voyons maintenant très bien comment tout cela est construit. Les souvenirs livresques jalonnent tout le chemin; ils forment si l'on peut ainsi dire toute la maçonnerie du chapitre ; on les trouve à la base de chacun des sentiments exprimés par Montaigne. Exemples et préceptes ne s'ajoutent pas à l'idée pour l'illustrer, ils semblent la susciter plutôt, la façonner et la produire au jour. Ils ne lui sont pas soumis, ils semblent la commander encore. Mais l'expérience de Montaigne les transforme et leur donne une force nouvelle avec un sens original. C'est elle d'abord qui les a triés, et ce choix déjà est invention, car si ces exemples et ces préceptes plutôt que tous autres s'arrêtent dans son cerveau, s'ils s'ancrent là, c'est parce que les émotions éprouvées jadis par Montaigne leur donnent une signification nouvelle; c'est aux sentiments de Montaigne qu'ils doivent toute leur force. Il les « remâche », il les retourne en tous sens, il les roule en lui-même ; et, lentement, ils se nourrissent de sa substance ; autour d'eux viennent se déposer et comme cristalliser les impressions personnelles, les souvenirs de La Boétie ; ils les enrichissent, ils les gonflent, ils les transforment. Un à un, ils

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ressortent ensuite, ainsi métamorphosés, reconnaisables encore, mais appropriés par Montaigne.

Ce n'est pas encore Tanalyse précise de ses sentiments : elle viendra plus tard. 11 y a ici plus d'enthousiasme et d'imagination émue qu'une minutieuse exactitude de psychologue réaliste. A tout le moins, nous touchons là des éléments bien personnels, tels que nous n'en trouvons jamais chez les auteurs de Leçons. Pour qu'ils jaillissent, il leur faut encore être sollicités par des souvenirs livresques ; ils ont encore besoin d'un appel étranger. Mais on sent que Montaigne est prêt à s'affranchir, à se débarrasser des cadres empruntés. Quand son sujet intéresse toute sa sensibilité, il lui faudrait peu d'effort pour se passer des livres, pour parler d'abondance, par lui môme, sans guide et sans maître.

Cette sensibilité qui cherche à s'épancher, et le besoin de se raconter qui en est la conséquence, empliront les Essais de l'étude du Moi de Montaigne. Et l'étude du Moi de Montaigne^ ce sera la vie dans les Essais, ce sera le secret de leur séduction et de leur valeur esthétique. En même temps elle donnera à l'enquête morale un but précis, et, dans le fait de conscience, elle lui assurera une base solide. Ce sera la force de l'œuvre de Montaigne.

III. — L'essai de l'amitié vient de nous montrer un besoin de personnalité qui jettera un fossé entre Montaigne et la plupart des auteurs de Leçons. Ses habitudes de libre examen en creuseront un autre non moins profond. Dès l'époque où nous sommes, elles se manifestent très clairement par deux qualités de son esprit : l'indépendance vis-à-vis de l'autorité, et la souplesse à plier devant les faits.

Montaigne va travailler à rationaliser la morale. En morale, l'autorité qui risque d'entraver la liberté de la raison, à Tissue du moyen-àge, c'est surtout l'autorité religieuse. Le christianisme fonde la morale sur la révélation divine. C'est dans les textes sacrés, dictés par le Saint-Esprit, qu'il renvoie les hommes chercher les règles de leur conduite. L'Église interprète même ces textes et fixe le sens qu'on y doit découvrir. Pour qui aura établi par sa raison la divinité du Christ, Tauthenticité du texte et la légitimité du pouvoir de l'Église, soumettre sa vie à cette discipline sera parfaitement raisonnable ; mais pour être raisonnable, sa morale ne sera

pas rationnelle. Elle ne relèvera pas directement et uniquement de sa raison; des intermédiaires s'interposeront entre elles.

Or, fatalement, par suite de la culture intense dont elle était devenue Tobjet depuis la Renaissance, la raison qui pénétrait peu à peu tous les domaines de raclivilé humaine, devait envahir aussi celui de la morale; elle devait rejeter les intermédiaires. L'œuvre de Montaigne est Tœuvre où se marque le mieux ce progrès capital du rationalisme. Dès les premiers essais, on voit que l'autorité religieuse ne pèsera guère sur ses déterminations pratiques, qu'elles pourront ne relever que de sa raison.

Chez les auteurs de Leçons, dont Montaigne semble s'inspirer à l'origine, très nettement c'est la morale chrétienne qu'on expose en général. Le principe d'autorité reste intact. Par enthousiasme pour l'antiquité, par mode, on cherche dans la philosophie païenne des exemples et des préceptes qui corroborent les instructions divines, qui les répètent et les gravent dans les esprits, mais il est entendu que c'est une simple confirmation qu'on lui demande, une sorte de doublure, un luxe, et ce luxe sans doute a son utilité, parce que la philosophie païenne parle à l'homme par la raison, c'est-à-dire par des moyens très humains, mais il ne faut à aucun prix voir en elle l'essentiel. Chez Bouaystuau, par exemple, nous avons constaté que la peinture des misères humaines qu'il a faite sous le titre de Théâtre du monde, et le Discours de rExcellence de l'homme, qu'il lui a donné comme contre-partie, sortent d'une conception toute chrétienne, ou tout au moins se rattachent étroitement à un dogme chrétien. Dans ce contraste de la faiblesse et de la grandeur humaine, il voit les effets du péché originel. D'un côté, il étale les désastreuses conséquences de la chute, de l'autre les vestiges du bonheur perdu par notre faute. Son livre s'achève comme un véritable sermon, par la menace du feu éternel, par une objurgation aux chrétiens de se tenir prêts pour le jour du jugement, qui ne manquera pas de venir : « Tenons nousdoncques « sur nos gardes (chrestiens) et mettons peine de n'estre point « comprins sous l'arrest et sentence de la plus grande misère de « toutes les misères du monde, et au regard de laquelle toutes les (( calamitez humaines par nous décrites ne seront que voluptez et « délices )).

Si nous examinons le détail de ses prescriptions, spécialement dans VHistoire de Chelidonius qui est féconde en prescriptions, nous verrons que chacune d'elles repose sur trois bases : d'abord la parole divine et les exemples pris à Thistoire du Peuple de Dieu; ensuite les enseignements des philosophes et les exemples empruntés aux histoires « ethniques )), enfin des analogies tirées de la nature et de la conduite des animaux. Surtout Bouaystuau tient à distinguer avec beaucoup de soin les autorités sacrées des autorités ethniques. C'est que le fondement véritable, le « dernier refuge » comme il dit, c'est dans les autorités sacrées qu'on les trouve ; c'est sur elle qu'il assied sa doctrine.

Les analogies prises de la nature ne sont pour lui (on le devine) qu'une ample matière à beaux développements oratoires. Lorsque, pour nous convaincre de l'excellence du mariage, Bouaystuau en recherche des vestiges dans les plantes, dans les pierres, lorsqu'il proclame l'union féconde du ciel et de la terre, et célèbre le cas que les animaux font de leurs femelles, il est clair qu'il veut simplement se complaire dans ses belles périodes et ses savantes allégations. Souvent on a l'impression que ses exemples profanes et ses préceptes de philosophes ethniques n'ont pas d'autre valeur ; pourtant^ par instants, il sent qu'il y a là une force dont on peut tirer parti, une force persuasive distincte de l'autorité. Elle n'est bonne que Jorsqu'elle agit dans le même sens que l'autorité et aboutit aux mêmes conclusions. A chaque instant il emploie des formules telles que celle-ci : « Ciceron l'a bien entendu, combien (( qu'il ne fust illustré de la lumière évangelique, mais seulement « guidé d'un certain instaint de nature ». Platon est de tous les philosophes anciens celui qui, le plus souvent, avec « la seule raison naturelle » a eu des « lumières de la divine vérité » ; voilà pourquoi Platon occupe chez Bouaystuau une place prépondérante.

Donc les Écritures font la loi, les philosophes la complètent et l'appuient lorsqu'ils peuvent ; le reste est un verbiage stérile. Et de fait, des textes sacrés tirés de la Bible ou de VÉvangile des Pères ouvrent en général la masse des allégations ; les autres ne viennent qu'ensuite, au second rang.

Le rapport des textes profanes et des textes sacrés est à peu près le môme chez les autres écrivains^^du genre. Chez Montaigne

H est complètement renversé. Lorsque Montaigne sera maître de sa méthode, on peut dire que la raison libre inspirée par les préceptes anciens bâtira sans contrôle les règles de conduite; comme il aura trèsénergiquement replacé Thomme dans la nature, comme il aura montré qu'il n'est qu'une pièce de l'univers, les phénomènes naturels de tout genre pourront parfois l'intéresser et éclairer sa pratique ; l'autorité religieuse ne comptera pour rien. Dès l'origine, c'est aux philosophes qu'il s'adresse directement sans l'intermédiaire de la révélation.

Relisez tous les premiers essais, vous verrez que nulle part il ne fait appel à l'autorité. Presque tous les stoïciens du XVI® siècle mêlent le christianisme à leur stoïcisme ; VÊvangile prend plus de raideur à ce contact, Epictète plus d'humanité, mais l'entente se fait très aisément. Chez Montaigne il n'y a rien de pareil ; nulle part la maxime de Sénèque ne s'achève par une pensée chrétienne. Je vois bien une sentence de saint Augustin.dans l'essai sur la mort et sur la douleur (I, 14) ; mais elle est toute stoïcienne et elle est traitée de la même manière que les sentences de Sénèque, sans qu'il lui soit accordé aucune autorité particulière. C'est le philosophe païen, l'homme d'avant la conversion, que Montaigne cherche en saint Augustin. Un peu plus tard, dans Y Apologie, saint Paul et VEcclésiaste sont allégués à plusieurs reprises. Montaigne aura plaisir à montrer par ces citations que son scepticisme qui peut troubler beaucoup d'esprils, s'accorde avec les Écritures : il traitera la sagesse de Salomon comme celle des païens; c'est par leur leçon que les proverbes sacrés séduisent sa raison, ce n'est pas du tout qu'il leur reconnaisse quelque autorité mystique. Il va à la philosophie toute nue sans la mêler d'aucune autorité religieuse.

Il y a plus. Non seulement le stoïcisme, chez Montaigne, ne se marie à aucun christianisme, mais il le conduit même à des sentiments très contraires à la doctrine chrétienne. Les passages qu'il écrit alors sur le suicide et qui lui sont inspirés par Sénèque ne peuvent pas ne pas être condamnés par des chrétiens quels qu'ils soient. Avec quelques réticences de pure forme, Montaigne accepte le suicide, il s'enthousiasme à son idée. Le suicide, pour un chrétien, c'est le crime irrémissible, celui qui ne laisse après lui pas un moment pour le repentir. Captivé par la grandeur d'âme

des héros antiques, Montaigne les admire jusque dans le suicide, dans le suicide môme plus que partout ailleurs.

C'est surtout dans l'essai sur Une coustume de l'isle de Cea (II, 3) qu'il s'explique à ce sujet, et ses explications ne laissent aucun doute. iVIais ce qu'il est intéressant de savoir, c'est qu'en écrivant cet essai, Montaigne a présent à l'esprit un passage du premier \\MTQi\^\'à Cité de Dieu, oix saint Augustin avait touché la même matière. Plusieurs détails le prouvent, et, en particulier, lorsque Montaigne dit « qu'il y a plus de fermeté en Regulus qu'en Caton », il ne fait que résumer un long parallèle que saint Augustin avait institué entre ces deux personnages. Le morceau de saint Augustin avait d'ailleurs joui d'une grande faveur au temps de Montaigne; j'en retrouve une imitation dans V Apologie pour H&rodote d'Henri Estienne, une autre encore dans V Anthologie de Pierre Breslay (1). Pour nourrir son essai, Montaigne a faitdes emprunts au chapitre de Breslay, et nous savons qu'il avait lu VApologie pour Hérodote, à laquelle il me paraît ici-même faire une allusion très directe. Il était donc de toutes parts sollicité à traiter chrétiennement le sujet qu'il avait en main ; il n'en a rien fait cependant, et résolument, il a pris, à l'instigation de Sénèque, une attitude toute contraire à celle de ses trois devanciers. Tous trois condamnaient énergiquement le suicide; seul Montaigne l'exalte ; manifestement il voit en lui m la plus belle » des morts, parce qu'elle est « la plus volontaire ».

Il présente successivement une critique et un éloge du suicide afin de montrer le pour et le contre de la question. Dans sa critique, on s'attend à ce qu'il fasse une place importante à l'autorité religieuse. Là du moins va t-il se placer au point de vue de saint Augustin ? Aucunement. Môme sur ce point, il donne toute son attention aux raisons humaines, aux arguments philosophiques ; à peine accorde t-il à la défense religieuse un court salut très discret en passant, une simple allusion dans une incidente: « Outre l'authorité, qui, en défendant l'homicide y enveloppe (1 riiomicide de soy mesmes, d'autres philosophes tiennent que « nous ne pouvons abandonner cette garnison du monde sans le « commandement exprés de celuy qui nous y a mis » (2). Tout de

(1) L. I, ch. 20.

(2) II. 3, t. ni, p Î8.

suite c'est à la philosophie, à la raison qu'il fait appel. Et de plus, à cette critique du suicide, il oppose une apologie qui emporte visiblement la balance, qui noie les réserves dans une niasse de sentences de Sénèque et qui ne laisse aucun doute sur ses véritables préférences.

Si Montaigne s'oppose aussi nettement, aussi consciemment à des autorités qu'il a présentes à l'esprit, sans nul doute c^est que sa volonté est ferme ; il prétend raisonner en pleine liberté. L'intérêt de cet acte d'indépendance si conscient, n*est pas du tout dans une manifestation d'irréligion qui n'aura pas de lendemain. >fontaigne ne sera pas un adversaire du christianisme^ il ne fera pas la critique des idées religieuses, et pour que son œuvre de rationalisation de la morale fût complète, il n'était pas du tout nécessaire qu'il la fit. L'indépendance lui suffisait, il n'était pas besoin d'hostilité. Bien au contraire, dans l'intérêt même des Essais, il est heureux qu'il ne se soit pas opposé au christianism,e : ses idées auraient effrayé son temps, le succès de son livre en aurait été entravé et son influence probablement diminuée. Moins ses idées seront subversives, plus la méthode morale qu'il répand aura chance de séduire. Ce qui nous intéresse, quand nous voyous Montaigne se séparer aussi ouvertement de saint Augustin, c'est qu'il affirme la liberté de son esprit en matière morale : Fautorité religieuse n'entravera pas son rationalisme.

IV. — J^u reste, cette autonomie n'est pas encore réalisée. Montaigne n'est plus sujet de l'autorité religieuse, il est vrai ; mais il la remplace souvent par une autre autorité: l'admiration pour l'antiquité l'asservit parfois, elle ne lui laisse pas le temps de s'interroger à fond et de se connaître ; elle fait peser une autre entrave sur sa pensée, et c'est même à cette entrave que nous avons dû de trouver chez lui tant de stoïcisme, alors que son tempérament est si peu stoïcien. Toutefois, le joug de la philosophie ancienne sera plus facile à secouer, semble t-il, parce que son attache est moins tenace, et surtout parce que les systèmes anciens, se contredisant entre eux, invitent l'esprit réfléchi à faire un choix entre leurs préceptes, et font par là l'éducation de sa liberté. De ce joug aussi Montaigne saura se dégager, et cela par une grande docilité à plier devant les faits.

De plus en plus, Montaigne saura se soumettre aux faits ; de plus en plus, il aura le goût des faits, il en aura le sens, il les recherchera et il tiendra sa raison dans cet assujettissement à la réalité phénoménale qui est la marque d'un esprit positif. Cette qualité de pensée, qu'il poussera très loin pour son siècle, se manifeste déjà dans les premiers essais. Nous en avons un exemple dans le chapitre intitulé : Quil faut sobrement se mesler de ju^er les ordonnances divines. (1, 32.)

C'est un court chapitre qui semble égaré parmi de petits essais insignifiants; il est pourtant fort important. En quelques mots, Montaigne distingue le champ de l'inconnaissable de celui que nous pouvons atteindre, et il nous invite à restreindre nos jugements au domaine des réalités sensibles, à les soumettre exactement aux faits. Les protestants avaient vaincu les catholiques à Laroche-Abeille ; immédiatement ils avaient vu dans leur victoire la preuve que Dieu favorisait le calvinisme. Les voilà bientôt après vaincus à Monlcontour; que vont-ils dire? Ils ont beau alléguer comme excuses que ce sont là des châtiments paternels, nécessaires pour entretenir leur zèle, « s'ils n'ont un peuple du tout à leur mercy » on en concluera que le calvinisme est condamné par Dieu. C'est a prendre d'un sac deux mouldures ». Ils ont voulu se mêler d'interpréter l'inconnaissable; ils sont prisa leur propre piège.

^Cy^ J.. ti -' " De même, les Annaks d'Aquitaine de Jean Bouchet, que Montaigne lit en ce moment, triomphent de ce que deux hérétiques, Arrius et le pape Léon, sont morts dans les latrines; Bouchet voit une vengeance divine, et « l'exagère par la circonstance du lieu. )) Mais quoi I Dans une de ses compilations, celle de Ravisius sans doute, Montaigne trouve par hasard toute une liste de personnages qui ont expiré de même dans les latrines ; il y rencontre à nouveau les noms d'Arrius et de Léon, et encore celui d'Héliogabale; mais voilà qu'Irénée en est aussi ! Dirons nous qu'Irénée a mérité la colère divine ?

A tous coups nous voulons dépasser le domaine qui est concédé à notre science. Examinons donc avec soin les faits, mesurons sur eux nos idées au lieu de nous abandonner à nos rêveries, en dépit des enseignements qu'ils nous prodiguent. C'est là une leçon bien simple, nous semble-t-il. Oui, pour nous, d'accord, elle est

simple. Mais alors les écrivains à la mode, les vulgarisateurs de Tantiquité, sont incapables de la comprendre. Ils retrouvent partout le doigt de Dieu, ils lisent sa volonté dans les événements sans se soucier de leurs contradictions, ils prétendent régenter le monde comme s'ils assistaient au conseil divin.

A première vue, il semble que le cadre de la Leçon imposait une excellente discipline aux esprits. La nécessité de multiplier les exemples, de joindre toujours l'anecdote à la morale, le fait à ridée, nous paraît promettre des habitudes de précision fort estimables. En réalité, les auteurs en usaient avec la plus décevante fantaisie. Avec une absence complète d'esprit critique, ils tiraient des faits les leçons que bon leur semblait, et avec une puérile et touchante bonne volonté, ils se mettaient en peine de trouver dans l'histoire le triomphe de Thonnêtelé, de la vertu, le triomphe aussi de leur religion et de leurs passions. Prenons quelques exemples dans les ouvrages qui se publient à la môme époque que les Essais. Droit de Gaillard dans sa Méthode de (^histoire (1579), pour nous engager à la piété, prétend montrer par les faits de l'histoire que les hommes de bien sont heureux en ce monde et les méchants malheureux et, afin de nous convaincre, il accumule une masse d'exemples où, naturellement, la mort ignominieuse d'Arrius n'est pas oubliée. Au chapitre suivant, même méthode: afin d'établir que le monarque doit être bon chrétien, il montrera par des exemples que Dieu a favorisé tous les empereurs romains qui ont accepté le christianisme. Bouaystuau avait fourni à Droit de Gaillard l'idée et la matière de ces développements, et chez lui vous en trouverez de tout à fait semblables. Pacard, de même; dans sa Théologie naturelle (1578), voit partout des marques de la justice divine (I, 19), et démôle les intentions de Dieu dans les événements. Toutes les réponses de Gentillet à Machiavel reposent sur la môme méthode d'interprétation de l'histoire, et présentent la môme sagacité critique. On la retrouve chez tous les auteurs du temps, particulièrement dans les Leçons de Messie et dans les ÉpHres de Guevara. Tous projettent leurs idées à priori dans les faits au lieu d'étudier les faits pour en bâtir des idées solides.

C'est contre cette façon de faire si courante que Montaigne proteste ici. Il demande un examen consciencieux de la réalité, et

rassujettissement de l'idée aux exemples. Ce qui Télève en cela au-dessus de ses devanciers et de ses conlemporains^c'est un don de nature ; la précision est une qualité native de son esprit. Toutefois, il est vraisemblable que certaines lecturesTontaidéàdéveloppercette tendance personnelle : c'est d'abord Machiavel dont le positivisme a scandalisé le XYI*- siècle et a séduit Montaijçne. Ses Discours sur Tits-Lire sont de véritables h'içons, mais des J^^ons où l'on trouve une pensée si vigoureuse et une méthode relativement si précise qu'on peut à peine les comparer aux autres. Dans le môme temps, nous avons trouvé entre les mains de Montaigne l'œuvre de Guichardin, historien très positif et très précis dans la recherche des causes, chez lequel il rencontrait sans cesse mise en œuvre et parfois très explicitement exprimée la morale de l'essai que nous venons d'analyser. « Voilà un bon exemple », dit Guichardin à la fin d'un de ses récils, (f pour confondre l'arrogance de ceux qui se font « forts, avec la faiblesse des yeux humains de pénétrer la profon- « deur des jugements de Dieu, et qui alTirmeiit que le bonheur et a le malheur sont distribués aux hommes selon leurs mérites et (( leurs démérites, comme si nous ne voyions pas manifestement « chaque jour que beaucoup de gens de bien sont maltraités (( injustement, et que beaucoup de méchants jouissent d'une « prospérité imméritée » (1). Comme (îuichardin, Montaigne écarte les explications surnaturelles et se refuse à voir partout les effets de la justice divine.

Voilà des enseignements et des exemples qui pouvaient l'aider à porter plus de précision et plus de critique dans ses courtes compositions que ne faisaient ses contemporains et ses modèles. S'il ne devait pas dépasser l'usage qu'il en tire vers 1572, assurément ce serait peu intéressant. Mais d'autres maîtres viendront par la suite ; ils fortifieront en lui cette tendance, ils donneront à Montaigne des habitudes de précision et de critique tout à fait exceptiçnnelles pour son époque. Nous aurons à en suivre les progrès, à en constater les fruits. Dans cet amas d'exemples dont se nourrissait la Leçon, dans cette manière de rapprocher sans cesse le fait et l'idée, de fonder l'idée sur le fait, il y avait un

(1) Livre VI. ch. I. Le passage est dans le chapitre môme ou Guichardin raconte la mort du pape Alexandre VL Montaigne a traduit ce récit (1. 3V) ; le chapitre a donc attiré particulièrement son attention.

excellent principe. L'éducation critique de Montaigne lui permettra de tirer du genre tous les avantages qu'il comporte, de faire profiter réellement ses Leçons des exemples qu'il entasse. I/étude morale que ses goûts l'invitent à entreprendre, à laquelle son besoin de parler de lui-raôme donnera un objet précis, devra h son éducation critique toute sa solidité et son intérêt.

Pour l'instant, nous sommes encore loin de ces résultats; nous ne pouvons que les entrevoir. A tout le moins, si l'on replace les premiers essais parmi les Leçons du temps, leur cadre naturel, on sent qu'il y avait presque un commencement d'originalité à déclarer que rhistoire ne prouve pas la supériorité du christianisme sur l'islamisme et de la vertu sur le vice. Dans un chapitre comme celui que nous venons d'analyser (I. 32) et dans un autre encore qui mérite d'en être rapproché C'est follie de rapporter le vray et le faux a nostre suffisance (1. 27), on sent une trempe d'esprit qui n'est pas courante dans les productions du genre. C'est peut-être par ces dispositions critiques que Montaigne se détacherait le mieux du groupe et annoncerait le moins mal ce que son œuvre doit deve nir. Quelquefois il sait suspendre son jugement et douter quand les exemples qu'il a amassés portent des enseignements contradictoires. Il sait donc déjà, dans une certaine mesure écouter la leçon des faits, surtout il garde une certaine liberté d'esprit : ses croyances ne lui font pas fausser les enseignements de l'histoire comme aux protestants vainqueurs à Laroche-Abeille; elles ne lui imposent pas non plus une morale toute fixée et ne lui ôtent pas, par conséquent, le désir d'organiser avec sa raison propre la conduite de sa vie.

V. — Conclusion. — Ainsi, dès les premiers essais, nous entrevoyons quelques-uns des caractères qui constitueront l'originalité de Montaigne. Des indices nous permettent de pressentir les qualités futures de son œuvre. Il ne faut pas les grossir. Si nous les apercevons, c'est surtout parce que nous éclairons les premiers essais par les derniers. Supposons que Montaigne,vers 1573 ou 1574, eût donné une première publication. Pour ne parler que des essais dont la date est établie, nous y trouverions une bonne partie du premier livre (chap. 2 à 24 et 32 à 49), et les premiers essais du second. Sans hésiter les contemporains auraient rapproché ces

compositions des Leçons de Messie et de VAnthologie de Breslay ; ils n'auraient pas pu songer à y voir un genre différent. Ils n'y auraient sans doute même pas trouvé de qualités bien saillantes,

Si l'essai De V Amitié avait fait partie de ce premier groupe (ce que nous ignorons), sans nul doute on l'aurait distingué, on aurait senti qu'il faisait exception. Les chapitres stoïciens auraient peutêtre un peu frappé par leur vigueur ; ils n'avaient pourtant rien d'original, et le Discours de la \)ie et de lamort que Duplessis-Mornay donnait dans le môme temps ne leur cédait en rien. On n'aurait probablement pas môme remarqué la nouveauté de l'essai sur laprudence intellectuelle (I, 32), il ne suffisciit pas en tous cas à donner une tonalité nouvelle au recueil. Au contraire, on y aurait reconnu tous les traits ordinaires du genre. On aurait retrouvé, mis en œuvre dans de courtes dissertations très simples, un choix de ces sentences et de ces exemples dont on ne se lassait jamais, avec quelques réflexions banales pour la plupart, mais dont le public se contentait. C'était la complète impersonnalité du genre.

Retiré dans son château, Montaigne s'était mis à lire pour s'occuper. Moitié pour se distraire et chasser l'ennui de la solitude, moitié pour se faire une réputation de bel esprit, au bout de quelque temps il avait pris la plume. Ce n'était pas, bien entendu, qu'il eût des idées originales à révéler, ni qu'il eût à créer une forme littéraire nouvelje. Aucune arrière pensée de cette sorte ne le poussait à écrire. Et tout naturellement le genre qui était alors le plus à la mode, le genre des Leçons qui était au plus fort de sa vogue, qui avait l'inappréciable avantage de ne demander aucun effort, fut celui de son choix. Il écrivit comme on écrivait autour de lui, et ce qu'on écrivait autour de lui. Lui aussi s'est mis à trier et à commenter des maximes etdes exemples, et dans ses commentaires il n'a d'abord pas mis beaucoup plus de personnalité que les autres.

Surtout si l'on songe à ce que deviendra l'œuvre plus tard, à ce qu'elle sera six ou septans après, cette impersonnalité est vraiment le caractère saillant des essais de 1372. A cette date l'auteur et Montaigne sont deux : c'est l'auteur seul qui parle, l'homme des livres, et voilà pourquoi il est rare alors que le véritable Moi de Montaigne fasse irruption dans son œuvre. Il cherche non à se

faire connaître, mais à dire la leçon qu'il extrait de ses lectures. ' Non seulement Montaigne ne songe pas à se (peindre, comme il le fera plus tard, mais les idées qu'il exprime ne sont pas originales, elles ne sont pas siennes, elles ne portent aucunement sa marque.

Un jour, il en aura conscience, et il avouera ce défaut de ses premières compositions. Plus tard, une quinzaine d'années plus tard, quand il aura changé de manière, quand il ne voudra plus que « les ornements empruntez. . le couvrent et le cachent; » (1) quand il sera résolu à ne plus a faire monstre que du sien, et de ce qui est sien par nature », alors il mesurera le chemin parcouru : « de mes premiers essays » confessera-t-il, ^ aucuns puent un peu Teslranger. » (2) Pourquoi ? c'est nous dira-t-il, qu'il a une condition singeresse ». Tous autour de lui avaient u une condition singeresse » de l'antiquité, et tous s'y abandonnaient sans réserve.

Pour être franc, à parler d* Essais dans la période que nous r étudions, je crains fort que nous ne commettions un anachronisme. Il me paraît bien douteux que Montaigne ait imaginé dès le début son titre si original. Il devait plutôt penser aux appellations de Leçons, Anthobgie, Discours, ou à toute autre des appellations en usage. Son œuvre n'avait pas encore de caractère propre, elle ^ ne demandait pas un titre particulier. Ce nom d'Essais a- surpris r dans sa nouveauté. Dans sa Bibliothèque française La Croix du r Maine a cru nécessaire de l'expliquer. « En premier lieu, nous' « dit-il, ce titre ou inscription est fort modeste, car si on veut (( prendre ce mot d'Essais pour coup d'essai, ou apprentissage, «*cela est fort humble & rabaissé, et ne ressent rien de superbe, « ou arrogant : et si on le prend pour essais ou expériences, c'est-à- (( dire Discours pour se façonner sur autrui, il sera encore bien « pris en celte façon : car ce Livre ne contient autre chose qu'une a ample Déclaration de la vie dudit sieur de Montagne ».

La Croix du Maine a bien compris le mot de Montaigne. La première des deux significations qu'il indique cependant, la signification de modestie, n'est qu'accessoire ; l'autre, beaucoup plus riche, est certainement la principale. Seule elle exprime toute

(1) m, «, t. VI. p. 199.

(î) in, s, t. VI, p. 7.

roriginalité du livre. Assurément c'est celle à laquelle tenait xMontaigne.

Or, vers 1572, c'est seulement par exception qu'il essaye son propre jugement. Il semble appeler ses compositions des fantasies (l) non pas des essais; et le mot « fantasies » alors signifie tout simplement idées, impressions du cerveau ; il n'implique pas du tout la nuance d'originalité, d'inattendu que nous y altachons aujourd'hui. Peut être vers la fin de la première période, Montaigne a été en possesion de son titre (2) encore est ce douteux ; à tout le moins, à cette époque, il commence à faire plus appel à son jugement Mais c'est seulement beaucoup plus tard qu'il le justifiera pleinement, que sur chaque sujet il pratiquera un véritable sondage de son jugement et de son expérience. Alors le mot d'Essais aura toute la plénitude de son sensYsi l'on veut absolument qu'il ait été choisi dès 1572 (ce que rien ne permet de nier catégoriquement), à tout le moins il aura changé de contenu. S'il n'est pas nouveau, il sera renouvelé.

Les premiers essais ne sont donc pas des Essais, ce sont des Leçons, Nous avons indiqué déjà les ressorts qui, par degrés, vont opérer la métaniorphose : il nous faut maintenant les voir à l'œuvre.

r^ (1) On trouve cette application dans l'essai I, 8, qui semble bien être l'un des plus

anciens.

/ (2) Au moment où Montaigne écrir la dissertation qui ouvre le chapitre I, 5u,

il semble que l'idée de l'essai soit déjà assez claire dans son esprit, peut-être même que le titre du livre soit déjà arrêté. Malheureusement la date de ce chapitre est incertaine ; fùt-elle connue, rien ne prouverait que la dissertation qui l'introduit est contemporaine du reste. La place qu'M occupe ne permet guère de penser qu'il soit parmi les premiers composés ; le plus vraisemblable, à mes yeux, est qu'il date de la Un de la première période. Peut-être même est-il passablement postérieur à cette époque. Quoiqu'il en soit, au moment où Montaigne écrit ces lignes, son dessein est déjà très nettement de faire des « essais de son jugement » , il suffira toutefois de comparer le chapitre I, 50, avec des chapitres de 1579 tels que De la ressemblance des enfans ans pères, pour sentir immédiatement combien la conception de' Montaigne a changé dans l'intervalle. Dans ce dernier, il ne fait pas seulement des « essais de son jugement », il fait des « essais de sa vie ».

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