‹ Les sources & l'évolution des essais de MontaigneChapitre 5 sur 38 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

La Gonqoête de la Personnalité

Grâce aux germes d'originalité que nous venons de constater, deux transformations capitales vont s'opérer dans le livre de Montaigne. Il était d'abord stoïcien : il va se dégager du stoïcisme ret se faire une morale éclectique et très indépendante. Dans les premiers essais, la méthode de composition était impersonnelle; de plus en plus Montaigne va parler par lui-même et de lui même. Au reste, ces deux transformations n'en font qu'une : philosophie ^ et forme, tout devient original chez Montaigne. Sa personne va pénétrer son livre si bien que les Essais finiront par être la pein- "^ ture du Moi.

Je ne crois pas que la pensée de Montaigne ait jamais été bien ^ pénétrée de stoïcisme, elle n'en était que colorée. (l'est une teinte qui reste à la surface sans se mêler à elle. Nous ne voyons au r début que cette couleur trompeuse ; le véritable Moi de Montaigne nous est caché. Mais suivons un peu le cours des essais : nous allons la voir se ternir, puis s'eflacer, et une nuance nouvelle va la remplacer, non plus une nuance empruntée, mais la nuance réelle du courant intérieur des idées de Montaigne.

C'est cette évolution que nous allons essayer d'apercevoir et d'analyser. Elle commence de très bonne heure, et ne s'achève guère qu'en 1578 ou 1579. Dans les derniers chapitres que Montaigne écrit avant de livrer son ouvrage à Simon Millanges. son imprimeur, elle est réalisée, mais elle ne l'est pleinement que dans les derniers. Alors, et alors seulement, Montaigne a le dessein r de se peindre pour son lecteur.

Dans l'intervalle nous allons voir le Moi de l'auteur prendre conscience de lui môme, s'allirmer dan^ ses principales tendances, et enfin, confiant dans ses forces grandies, crever et jeter loin de lui

celte écorce empruntée dont il s'était d'abord masqué. Son ascen-

^ ston n'est pas uniforme, il y a des soubresauts et des reculs ; mais Teflort est attachant toujours. Malheureusement, nous ne pouvons pas suivre pas à pas cette transformation. Nous n'avons que peu de témoignages, en somme, des états d'âme de Montaigne ; tout ce qui le frappait n'avait pas place dans sa « rapsodie m ; c'est quand l'oisiveté le pressait, et alors seulement, qu'il prenait la plume. Les pièces du procès étaient donc peu nombreuses ; encore, comme nous l'avons montré, quelques-unes nous ont été dérobées par un secrétaire infidèle (1). Aussi nous ne pouvons pas toucher un à un les chaînons de cette évolution ; il faut nous contenter d'entrevoir le mouvement des idées de Montaigne en ce temps là, et les causes principales qui ont fait affleurer son Moi dans son œuvre.

Quelques goûts personnels, quelques tendances encore timides se sont trahis dans la sécheresse monotone des premiers essais-, Montaigne va rencontrer des livres qui développeront ces goûts et fortifieront ces tendances. Ses préférences intimes l'attardent à ces livres, l'obligent à vivre longuement en leur compagnie au lieu de les abandonner vite comme il en abandonne tant d'autres, et en retour, ces lectures nourrissent ses préférences intimes et dégagent sa personnalité.

, Deux courants sont à distinguer. D'une part, son amour du fait et sa défiance pour les idées hâtives attachent Montaigne à

^ l'étude de Sexlus Empirions ; tout un travail logique suscité par cette étude le conduira à une sorte de positivisme prudent, et lui

^ donnera un début de méthode critique originale. D'autre part, son sentiment moral et sa sensibilité se développent et s'enrichissent ^ de leur côté grâce à d'autres auteurs, à Sénèque, à Plutarque surtout, et aux poètes ; ils orientent son attention de plus en plus vers les problèmes moraux et psychologiques, et surtout vers l'analyse intérieure, ils enhardissent ce Gascon que sa langue démange, à u parler rondement de lui-même ». L'étude minutieuse

-des sentiments de Montaigne remplacera la prédication stoïcienne.

Majtre d'une méthode bien à lui, et d'un sujet qui lui convient,

dont il est « le roi )), Montaigne écrira une œuvre vraiment person-

(4) Cf. t. I., p. 3».

nelle. Par degrés, elle aboutira à être une véritable confession. Un beau jour Montaigne s'en apercevra u Mon sujet, dira t-il, c'est de « me peindre w, et il en montrera la nouveauté qui sera très grande en effet. Il aura transformé le genre des Essais. ^

Nous avons à étudier l'un après l'autre le courant moral et le courant logique qui ont opéré cette transformation.

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