‹ Les sources & l'évolution des essais de MontaigneChapitre 6 sur 38 · CHAPITRE PREMIER lie Courant tnoiral · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER lie Courant tnoiral

I. — Ce qui a arraché Montaigne à Timpersonnalité des premiers essais et à l'érudition vaine des Leçons qui leur avaient servi de modèles, c'est un sentiment mpraL très vif. De bonne heure il a eu le souci de tirer profit de son étude. Il avait l'esprit pratique ; il ne voulait pas que ses Essais restent un jeu frivole de sa pensée, que leurs enseignements moraux servent seulement de parure à son œuvre, il a tenu à les faire passer dans la réalité, jt les appliquer à sa vie. Ce ne seront plus, comme au début, les fantaisies étranges d'un esprit vagabond ; on y verra l'étude d'un homme qui veut ainéliorer sa conduite.

Sur ce sentiment moral, il ne faut pas nous méprendre. Ce n'est pas du tout une aspiration ardente vers une perfection entrevue. Montaigne ne cherchera jamais à transformer sa nature ; il ne se propose pas un idéal élevé qui le hausse au-dessus de lui-même. Il s'aime trop pour cela, il a trop de nonchalance, et ses « commodités » lui sont trop chères. La perfection chrétienne, par^xempje, ne le séduit aucunement : il en connaît la grandeur, il l'honore chez les autres, mais pour lui il n'a jamais pensé qu'elle pût le concerner. L'ascétisme n'est pas du tout son fait Apprendre à bien vivre et à bien mourir, voilà tout son but. Entendez par là qu'il veut vivre tranquille et honnête, une vie sage et modérée, que les passions ne rongeront pas ; il -veut profiter le plus pleinement possible de sa fortune et des biens que le sort lui a départis, et enfin, au jour de la mort, savoir les quitter sans désespoir. Même l'idée d'une vie future n'entre pas dans ses calculs ; il croit sans doute à l'éternité, mais l'éternité ne

pèse pas sur sa conduite, à ce qu'il semble. Il y a eu anciennement un art de vivre, une sagesse ; c'est cet art-là qu'il voudrait retrouver, et sa part à lui dans le travail humaniste de la Renaissance sera de le faire revivre. Sa morale est toute païenne, et ce sont les païens qui la lui ont mise en main. Q' Même, parmi les morales païennes, le stoïcisme est trop î ambitieux pour Montaigne. Le stoïcisme a de bonnes prescriptions de détail, et notre philosophe ne les laissera pas perdre ; dans l'ensemble il demande trop à ses disciples. Son but est toujours de bien vivre et de bien mourir, mais il y va par des moyens trop

^ énergiques, il ne convient qu'à des natures amoureuses de l'efiort moral et que les circonstances mettent aux prises avec de lourdes

^ difficultés. Ce n'est pas cette doctrine-là que Montaigne peut appliquer à sa vie. Ni sa raison très positive et très imprégnée de faits réels, ni sa sensibilité très vive ne trouvaient leur compte dans une philosophie dure et ambitieuse, qui niait la douleur et qui prétendait hausser l'homme jusqu'à un idéal chimérique. C'était la forme la plus noble de la sagesse antique. Par amour pour la sagesse antique, Montaigne avait d'abord été porté vers elle; à l'essai il vit qu'il s'égarait, il se ressaisit.

Le sentiment moral chez Montaigne n'est pas un levier qui arrache la vie hors de ses gonds; c'est bien plutôt le besoin de voir clair dans sa propre conduite afin de la rendre plus judicieuse. 11 veut porter une lumière intense dans les moindres replis de la vie. Réfléchir constamment sur les actions et les sentiments, en voir les causes et les effets, les comprendre d'une intelligence lumineuse,

) voilà le besoin impérieux de Montaigne. Il va se manifester de plus en plus dans son œuvre. La curiosité psychologique est vraiment son génie, elle est le besoin profond de sa pensée. ' Ou peut presque dire que le sentiment moral chez lui se réduit à ce besoin de comprendre l'âme : la sagesse pour lui consiste 1 en un jugement sain. C'est une conception singulièrement appropriée à sa condition : quand on n'a pas de violentes passions à abattre, quand on est doué d'un naturel bon et droit, réfléchir sur sa conduite c'est l'orienter vers le mieux, connaître son cœur c'est déjà le régler.

Dans les mille imperlections de la vie courante, beaucoup plus proviennent d'inadvertance ou d'irréflexion que d'un vice impé-

rieux de la nature. Il sufTirait de les voir clairemeut pour les éviter. Une impression hâtive les cause, une seconde de réflexion les arrêterait. Porter la lumière de la conscience dans le détail de Tactivité, c'est refréner les impulsions vaines et peu à peu les paralyser. C'est au désordre substituer Tordre. Les petits défauts d'habitude constamment contrariés, finissent parfois par céder et s'effacer. La vie dégagée de ces épines, délivrée des maladresses et des contretemps qui se paient par ta suite, se fait meilleure et plus égale. Et pour cela pas n'est besoin de grands principes : il suffit d'être bon, sensé et très réfléchi. Voilà bien le cas de Montaigne. Puisque sa méditation vit de psychologie, il moralise sans y penser. Voir clair dans sa conduite, c'est se préserver de la surprise des passions, et c'est eflacer de sa vie mille taches et mille désagréments. Son sentiment moral n'est que le besoin de raisonner la vie pour qu'elle passe tranquille et douce.

Assurément ce n'est pas un sentiment ambitieux, mais c'est un sentiment très sérieux, tout à fait capable d'emplir une existence et d'étoffer une grande œuvre. C'est lui qui va transformer les Essais. Il faut pour cela qu'il se développe et que par lui Montaigne acquière une pleine conscience de son génie. Les phases qu'il traverse marquent les phases de l'évolution des Essais.

D'abord, Montaigne n'en a que le germe, ou tout au moins son œuvre n'en est pas pénétrée. Dans les premières compositions, nous n'avons aperçu que peu de traces d'une pensée morale autonome. Les lectures et les études de Montaigne vont la fortifier et lui donner la hardiesse de s'exprimer dans un livre destiné au public. Les Essais alors lentement se dégagent de l'anecdote oiseuse j et^e la vaine compilation enseignée par Auji^Gelle et ses imita- 1 teurs, pour s'emplir de réflexion personnelle et de méditation, 'psychologique. C'est une première transformation.

Mais au moment de parler par lui-môme, au moment de s'en remettre à sa réflexion personnelle, Montaigne se demande dans (|uelle mesure il a le droit de juger. Des doutes lui viennent sur la ^ valeur de ses opinions. Tout naturellement le problème de la connaissance se pose devant son esprit. Et nous avons le grand travail logique de VApobgie de Rainwnd Sehond, qui est intimement lié au travail moral, puisqu'il en contrôle la solidité. Pour moraliser, il 0 faut émettre des idées : voilà pourquoi Montaigne se demande ce

0 que valent nos idées. Son examen, qui le conduit d'abord au doute, paralyse peut-être un temps la pensée du moralisre ; mais c'est pour la rendre plus active ensuite et plus souveraine: son résultat dernier en efïet est de lui enseigner que l'esprit humain ^ est trop faible pour s'attacher aux questions métaphysiques, religieuses et politiques, qu'il doit s'abstenir de s'avancer sur ces domaines, qu'il lui faut renoncer même à l'espérance de constituer une morale absolue, mais que dans le domaine de la morale relative, en s'appuyant sur le fait, il peut élaborer des concepts ) prudemment limités. Grâce à ce travail, non seulement Montaigne ! acquiert une méthode critique qui donnera plus de solidité à ses idées morales, mais il limite encore sa réflexion au domaine psychologique, car la psychologie seule donne les faits moraux qui sont les matériaux d'une morale relative.

Jusqu'alors, la réflexion de Montaigne prenait pour objet

l'homme en général. Mais le souci moral toujours croissant l'invite

^ peu à peu à s'appliquer plus étroitement à lui-môme les résultats

de sa méditation. De plus, son travail logique lui a montré que

ses idées, souvent relatives à son expérience, sont relatives au

Moi, que ses règles valent pour lui surtout, pour les autres, seule-

^ment d'une manière accessoire et par ricochet. Il concentre alors

sa pensée de plus en plus sur lui-même, la rend plus égoïste ; sa

>»' sensibilité, éveillée par les poètes, s'exprime avec autant de force

que son jugement, et le Moi envahit les Ezmi^ qui deviennent la

peinture de Montaigne.

Donc, en se développant entre 1572 et 1580, le sentiment moral j a fait pénétrer dans les £s.sat.s le jugement personnel de Montaigne, -'des habitudes critiques, et enfin la peinture du Moi. Il ne faut pas chercher ici, bien entendu, une chronologie rigoureuse. L'indépendance du jugement chez Montaigne et sa méthode critique, qui sont intimement liées, ne cessent de se développer jusqu'en 1580 et encore au-delà. On peut dire toutefois que vers 1574* la Réflexion personnelle semble en voie de se faire plus de place dans les E.ssaf5 ; que le travail logique paraît occuper très particu- ' lièrement Montaigne vers 1576 ; enfin, c'est seulement en 1578 ou ^ peut-être même en 1579 qu'il formule son dessein de se peindre. * Ainsi, grâce au désir de Montaigne de faire œuvre utile, d'appli- . quer à sa propre vie sa méditation morale, l'homme et le livre se

sont rapprochés peu à peu et ils ont fini par se fondre. A vrai dire le livre est allé à riionime et s'est -modelé sur lui bien plus que rhoinme n'a été modifié par le livre ; Montaigne ne s'est pas fait stoïcien pour réaliser Tidéal des premiers essais, il a ramené n les essais à son idéal à lui. Néanmoins, c'est par les essais que sa vie se fera plus consciente, elle sera réglée par eux. Cela est sensible partout et Montaigne Ta déclaré formellement a Je sens (( ce profit inespéré de la publication de mes meurs, qu'elle me (c sert aucunement de règle : il me vient par fois quelque conside- « ration de ne trahir ma peinture. Cette publique déclaration « m'oblige de me tenir en ma route et à ne desmentir l'image de « mes conditions, communéement moins desfigurées et contredites (( que ne porte la malignité et de maladie des jugements d'aujour- (( d'huy. )) (1) Alors, la fusion sera aussi complète que possible : la vie et le livre exprimeront l'une en action, l'autre en mots leso mômes principes ; en concentrant son activité d'esprit et son besoin de raisonner sur son livre, du même coup Montaigne les concentrera sur sa vie. Le livre aura tout le sérieux de la vie, il en aura aussi la beauté, la spontanéité, et sera une œuvre d'art. Le principe de toute cette transfoiimalion c'est le sentiment moral de Montaigne tel que nous l'avons défini, c'est son souci très vif de i) raisonner son activité.

SECTION I

Développement du sentiment moral

•IL — Nous retrouverons plus tard le travail logique qui donne )^ /^ ''" au jugement de Montaigne, grâce au sens critique, une valeur f ^ i . exceptionnelle en son temps. Pour l'instant, voyons comment il en vient d'abord à exprimer des réflexions morales bien personnelles, et ensuite à se peindre tout entier.

Le premier pas à faire est de se soustraire à sa manière livresque et paresseuse des premiers temps, cette manière faite de vanité littéraire qui lui venait de ses devanciers, et qui étouffait

i) UI, 9, t. VI, p. 177. (1588).

dans Tœuf toute originalité, puisqu'elle ne cherdiait pas d'autre gloire que celle de Tallégation pédante.

Les auteurs de Leçons ne voulaient que vulgariser des connaissances. Le désir de moraliser est chez eux ou nul ou si mou qu'il n'apporte à leur œuvre aucune originalité. Lorsqu'ils traitent de sujets moraux, leur but, en général, est de trier des anecdotes, des exemples, des sentences et de faire parade de leur érudition ; le jugement personnel est ordinairement bien maigre chez eux. Plus le sac d'allégations est gros, et plus le pédantisme de l'auteur est satisfait, plus aussi l'avidité du lecteur est assouvie.

Dans ses Leçons h lui, nous avons vu que Montaigne suit les mêmes procédés : il présente les mêmes types de composition que les auteurs du genre, il leur emprunte des faits et des sujets, il coule ses fantaisies dans les mêmes moules. Ces ressemblances devaient nous frapper d'abord. Pourtant il faut ajouter que dès l'origine il s'est classé parmi les moins érudits et parmi les plus judicieux.

Reprenons notre hypothèse de tout à l'heure : si Montaigne avait publié un premier livre d'essais vers 1574, ce livre n'aurait pas paru original, mais les contemporains l'auraient regardé comme l'un des plus sobres et des plus judicieux du genre, à peu près comme VA^ithologie de Breslay par exemple.

C'est que Montaigne n'est aucunement savant, et qu'il n'a /guère de mémoire, comme il le déclare si souvent. Voilà un merveilleux garant contre la maladie régnante, contre cette prétention de science, cette course à l'érudition qui sévissent autour de lui (1), spécialement chez les auteurs de Leçons, Si l'on ne veut pas copier platement et toujours les listes d'exemples de ses devanciers, il faut, pour rivaliser avec eux, savoir beaucoup d'histoire, avoir des masses de faits sous la main. Montaigne copie quelquefois des listes, mais il ne veut pas le faire constamment et il ne peut pas rivaliser. Cette incapacité le guérira plus sûrement encore que son bon sens du défaut à la mode. Il est obligé de s'écarter des modèles qui l'ont inspiré. Il suppléera à

^f) Montaigne lui-même a eu clairement conscience du profit qu il a tiré de son dcfaut de mémoire. Cf. à ce sujet l'addition do 1593, 1, 9, t. I, p. 41.

rinsuffisance de sa mémoire en faisant plus de place au jugement.

Nous Tavons vu céder au goût contemporain, nous Tavons vu, comme quelques autres, comme Bouaystuau et Jean des Caurres par exemple, accueillir dès le début très largement dans ses Leçons les questions politiques, militaires et morales. Tandis que Bouaystuau et Jean des Caurres se tiennent néanmoins à la méthode d'apparat, pédante et vaine, tandis qu'ils enchérissent même sur leurs devanciers, Montaigne s'est pris au jeu. Au lieu de l'érudition qui lui manque et qui lui parait fade, il voudra peu à peu que son œuvre précise des idées et porte des ^ enseignements. Il a senti que c'était faire tort à la dignité de la morale que de la ravaler à un verbalisme vide, que « d'en faire p montre sur le papier » sans en rien « attacher à l'âme )>. Il faut " aimer la sagesse pour en améliorer sa vie, et non pour s'en parer. ^ Voilà une splendide matière où exercer son jugement.

Dans ses essais stoïciens il avait déjà un véritable amour pour la sagesse, mais cet amour était pédant encore, puisqu'il s'exprimait à l'aide de sentences aboutées, indiscret aussi puisqu'il ne permettait pas à Montaigne de mesurer cette sagesse à ses besoins et à ses forces. De plus en plus, Montaigne va aspirer à ce que sa sagesse dépouille toute légèreté et toute ostentation môme inconsciente, à ce qu'elle se fasse pratique, à ce qu'elle se mêle aux actes quotidiens de la vie, à ce qu'elle les raisonne et lui rende un compte exact de sa conduite. De bonne heure (1), semble t-iU la tendance est assez nette pour qu'il parte en guerre contre le pédantisme qui triomphe autour de lui, et surtout chez ses modèles.

Cette haine vigoureuse du pédantisme, très originale au temps de Montaigne, ne le quittera jamais, c'est un des sentiments qui affirmeront le mieux sa personnalité. 11 n'attaque pas seulement le pédantisme en morale, mais partout. La grande affaire pour les hommes du XVI« siècle, était, aussi bien en médecine qu'en philo- n Sophie, d'amasser les connaissances des anciens ; il fallait apprendre les langues, connaître les textes qui étaient les sources des

(I) Cf. l'essai I, 23, Du Pédantisme; la date en est incertaine, mais assurément il est antérieur à l'Apologie de Sebond,

sciences, et ces études préparatoires faisaient souvent oublier le but : on négligeait les applications pour s'arrêter aux autorités. « Ils sçavent la théorique de toutes choses », disait d'eux Montaigne, « cherchez qur la mette en pratique ». De tous il se déclare l'adversaire, et c'est leur méthode commune qui excite sa verve : cependant la morale l'occupe plus que tout; sans cesse il revient à ^ elle, à la sagesse, à la vertu, à la conduite de la vie. Ce sont ces mots-là qui reparaissent continuellement sous sa plume. / Cette première étape de son émancipation, Sénèque ^t Plutarque ont aidé Montaigne à la franchir. Sénèque avait eu dans ses Êpitres, à dégager la morale stoïcienne de toutes les arguties et des ergotismes dont, depuis plusieurs siècles, la logique de l'école l'avait encombrée et alourdie. Il trouvait qu'autour de lui on s'arrêtait à ces jeux d'esprit qui empêchaient d'atteindre le fond des choses, la doctrine elle même efficace et vivifiante. Souvent il s'attaque à cette morale verbeuse, querelleuse, qui n'a de la sagesse que les apparences, qui met beaucoup de mots sur les lèvres, mais qui ne dépose rien dans le cœur. Dans l'érudition pédante que Sénèque poursuit, Montaigne a reconnu quelque chose d'analogue à celle de ses contemporains ; les critiques de son maître lui ont donné le modèle des coups qu'il devait porter. Plutarque aussi, qui, comme Montaigne écrivait à une époque d'érudition, avec le même zèle, avait lutté contre une fausse sagesse qui se contentait de répéter les préceptes des grands philosophes comme une leçon apprise par cœur : il voulait en bien distinguer la vraie sagesse afin de la rendre plus respectable par le contraste. Les principales images et les plus heureux tours par lesquels, dans le chapitre Du pedantisme, Montaigne attaque la vaine morale et l'étalage d'érudition dont elle se pare, je les retrouve dans Plutarque et dans Sénèque ; leurs expressions sont copiées, traduites ou imitées de très près par Montaigne. Voilà un vice essentiellement d'actualité, et c'est comme vice d'actualité que notre philosophe l'attaque ; il est piquant de constater que ce sont ses chers anciens qui le lui signalent, ce sont eux qui l'aident ^ à l'apercevoir chez ses contemporains et qui lui enseignent à le 7 combattre. Par là, ils l'élèvent au-dessus de son temps et commencent à former son originalité.

Conduit par eux, Montaigne croit encore à la science; il y croit

ardemment comme eux et développe abondamment les admirables effets que, lorsqu'elle est sagement assimilée, on est en droit d'attendre d'elle. H critique seulement à cette époque le pédantisme du savoir chez ses contemporains. (( A la mode dequoy nous « sommes instruicts. il n'est pas merveille si ny les escholiers ny « les maistres, n'en devienent pas plus habilles, quoy qu'ils s'y (( facent plus sçavaus. De vray, le soing et la despence de nos « pères ne vise qu'à nous garnir la teste de science ; du jugement « et de la vertu, nulles nouvelles. Nous nous enquerons volon- « tiers: « Sçait il du grec ou du latin ? escrit-il en vers ou en a prose ? » mais s'il est devenu meilleur ou plus advisé, c'estoit « le principal, et c'est ce qui demeure derrière. Il falloit s'enquérir (( qui est mieux sçavant, non qui est plus sçavant. Nous ne tra- (( vaillons qu'à remplir la mémoire et laissons l'entendement « vuide. Tout ainsi que les oyseaux vont quelquefois à la queste du (( grein, et le portent au bec sans le taster, pour en faire bêchée « à leurs petits, ainsi nos pédantes vont pillotant la science dans « les livres, et ne la -logent qu'au bout de leurs lèvres, pour la (( dégorger seulement et mettre au vent. Mais, qui pis est, leurs « escholiers et leurs petits ne s'en nourrissent et alimentent non « plus, ainsi elle passe de main en main pour cette seule fin d'en « faire parade, d'en entretenir autruy, et d'en faire des contes, (( comme une vaine monnoye inutile à tout autre usage et emploite « qu'à conter et jeter.... Nous semblons proprement celuy qui, « ayant besoing de feu, en iroit quérir chez son voisin, et y en « ayant trouvé un beau et grand, s'arresteroit là à se chauffer, « sans plus se souvenir d'en rapporter chez soy. Que nous sert-il « d'avoir la panse pleine de viande, si elle ne se digère, si elle ne tt se trans-forme en nous, si elle ne nous augmente et fortifie » (1). Montaigne ne les a peut-être pas visés particulièrement, mais assurément beaucoup des auteurs de Lrçons sont rm nombre des condamnés. Le divorce entre leur méthode et celle de Montaigne / est désormais proclamé. Ce sont eux, les pédants à la mode, qui ^ n'ont aucun autre souci que de se faire valoir dans leurs leçons ' morales, et non d'amender par leurs enseignements; ce sont eux, ces oiseaux qui vont cueillir les beaux préceptes dans les champs

(1)1.», t. H, pp. «, 7 et 9.

de la philosophie antique, et qui les gardent au bec sans en rien prendre pour eux mômes, qui les font passer de bouche en bouche sans que personne en tire profit. Ils auraient besoin de raisonner leur vie, de la réchauffer au feu de la morale ancienne, ils vont à elle, mais au lieu de la rapporter chez eux, ils restent auprès et se font un jeu de ses leçons.

A une date incertaine, avan 1 1580, peut-être dès 1573, Montaigne a lu les Êpitres de Guevara. Guevara est un des grands maîtres du genre de la leçon morale au XVI® siècle. Son œuvre a eu un très vifsuccès en Espagne et hors d'Espagne; la traduction française, donnée en 1556, avait été déjà plusieurs fois réimprimée. Messie, Bouaystuau, Breslay, des Gaurres, Du Verdier,.tous puisent abondamment chez Guevara, tous le nomment avec éloge. Le jugement de Montaigne est bien différent ; il u*y aqu*un mot, mais il est net: « Ceux qui ont appelé dorées les lettres de Guevara en faisoient « jugement bien autre que celuy que j'en fay ». Le titre espagnol du livre de Guevara était Épttres familières; en France on les avait baptisées du nom ô'ÉpUres darées, comme Ton disait à la môme époque les Mots dorés de Caton ou de Sénèque, par exemple : c'était faire de son livre un manuel de sagesse. Montaigne se refuse à y voir un guide de sagesse. On a contesté la sincérité de l'appréciation de Montaigne ; on a cherché à démontrer qu'il devait plus à Guevara qu'il ne voulait le laisser croire. S'il lui doit en effet, c'est qu'il lui a fait des emprunts indirects ; Guevara, très goûté, avait jeté beaucoup d'anecdotes dans la circulation. Mais Montaigne est resté fort peu en contact avec son livre. La raison en est facile à conjecturer.

Guevara dit quelque part qu'on l'interroge comme savant, comme théologien et comme ami. De fait, ses Epitres sont des consultations de trois sortes : consultation d'érudition, consultations de théologie et consultations sur des questions familières. Montaigne a trouvé, sans doute, que l'ami parlait trop rarement, que trop souvent il cédait la parole au théologien et au pédant. Souvent les Lettres de Guevara traitent des questions de morale familière, mais dans cette morale Montaigne ne retrouve ni les tendances rationnelles, ni l'esprit pratique qu'il y souhaite. 11 n'y rencontre pas un ami qui raisonne simplement avec son ami, mais un maître qui enseigne. Guevara est un évoque ; il est

habitué à diriger ses pénitents au tribunal de la confession ; il prêche à la cour d^Espague les vertus chrétiennes. Ses Épitres continuent sa direction et surtout sa prédication. C'est la morale O cjirétienne qu'il enseigne tout en l'illustrant d'exemples antiques. \^ morale chrétienne est une morale révélée ; elle repose sur <o l'autorité, elle ne se raisonne pas ; et Guevara a le ton autoritaire et cassant. Montaigne n'aime pas le principe d'autorité en matière morale. Mais surtout Guevara lui semble trop sentir son pédant. Qu'il s'abandonne à sa manie d'érudition et à son ton doctoral loi-squ'il prétend décider sans réplique possible quel était l'emplacement de l'ancienne Numance, quand il explique une médaille antique ou quand il recherche l'origine du surnom de roi catholique pris par les monarques espagnols, passe encore : il n'y a que trop de ces sujets d'érudition dans son livre, mais là du moins on peut l'excuser.

Jusque dans les sujets moraux, Guevara porte les mêmes préoccupations. A-t-il un avis fort simple à donner à un ami. C'est une occasion toujours bienvenue à lieux communs oratoires et à étalage pédantesque. Fier de son érudition qui lui vaut tant d'admirateurs, Guevara accumule les exemples, il en falsifie et il en invente de toutes pièces pour faire nombre. Le souci d'étaler ses richesses détourne l'auteur de l'observation de la réalité et l'oblige à se contenter de notions vulgaires et rebattues. Écrit-il à un vieillard pour lui conseiller de rompre avec sa maîtresse, ou à un jeune marié de dixsept ans pour l'engager à veiller sur son épouse de quinze ans, toujours les allégations anciennes, utiles ou étrangères au sujet, pêle-mêle se pressent sous sa plume ; elles ' > étouffent le précepte moral et la remarque psychologique. Voilà I pourquoi Montaigne ne goûte pas Guevara. Le pédantisme de ' Guevara est le défaut de tout son siècle. Montaigne est un des penseurs qui contribueront le plus à en dégager ses contemporains: il est naturel qu'il soit un des premiers à réagir contre la i vogue de Guevara.

Cette condamnation est un symptôme. Montaigne ne doit pas avoir une opinion bien différente sur Bouaysteau, sur Jean des Caurres, et tous les moralistes du genre, même sur Messie et sur Rhodigin, dont certains chapitres, quoique moins lourds et plus judicieux, présentent des caractères analogues à ceux de Guevara.

Les Essais se séparent nettemeQt du genre qui leur a donné naissance. Ils renient leur origine. Montaigne avait subi fortement rinfluence du milieu littéraire parce que tous la subissent, mais vite il réagit contre ce milieu. Son œuvre s'oriente dans une direction toute différente, et elle va s'écarter de plus en plus.

11 aura beau retenir de sa première manière quelques habitudes, en particulier l'usage de plaquer des phrases empruntées au milieu des siennes propres, il ne cessera pas, à toutes les époques, d'attaquer les procédés caractéristiques du genre qui ont été un peu les siens à l'origine : l'érudition vaine, la marqueterie des sentences et des exemples : et toujours il leur oppose sa méthode à lui, celle dont il se sentira maître bientôt et qu'il pensera posséder presque seul à son époque : je veux dire l'expression franche et libre d'une pensée personnelle, qui s'éclaire sans doute par les idées des anciens, mais qui est originale néanmoins.

On pourrait ici apporter de nombreux textes des Essais, En voici quelques uns que je replace à leurs dates respectives :

Vers 1578, ce que Montaigne reproche à « la tourbe des escri- « vailleurs de son temps » c'est de manquer de jugement (1). Les premières pages de ses essais Des livres et De ^institution des enfans environ 1579, insistent longuement sur l'originalité de sa méthode à lui et la personnalité de ses écrits, et par contraste il critique « les escrivains indiscrets de nostre siècle, qui, parmy leurs (( ouvrages de néant, vont semant des lieux entiers des anciens (( autheurs pour se faire honneur de ce larrecin » (2). La condamnation des démarquages de l'antiquité est déjà nette.

En 1588, c'est chez lui môme qu'il les reprend, dans sa première manière maintenant bien dépassée; (3) il déclare qu'il ' écrit sans le secours des livres, le seul Plutarque excepté. De tous les reproches celui qu'il écarte avec le plus de véhémence, c'est celui de plagiat. Il montre qu'il n'y a nul mérite à ces « farcissures » d'allégations et d'exemples dont on tire tant vanité : « Je ne veux faire montre que du mien et de ce qui i( est mien par nature ; et, si je m'en fusse creu, à tout hazard « j'eusse parlé tout fin seul. Tel allègue Platon et Homère, qui

(3) Cf. ci-dessus, p. 89.

— lOS —

(( ne les veid onques ; et moy, ay prins des lieux assez ailleurs (( qu'en leur source. Sans peine et sans suffisance, ayant mille a volumes de livres autour de moy, en ce lieu où j'escris, j*em- (( pruuteray présentement s'il me plaist, d'une douzaine de « tels ravaudeurs, gens que je ne feuillette guiere, dequoy enrichir « le traicté de la Phisionomie. Il ne faut que Tespitre liminaire « d'un Alemand pour me farcir d'allégations ; et nous allons « quester par là une friande gloire à piper le sot monde. Un presi- (( dent se vantoit, où j'estois, d'avoir amoncelé deux cens tant de « lieux estrangers en un sien arrest presidentàl : pusillanime (« et absurde vanterie, à mon gré, pour un tel subject et telle « personne. Je desrobe mes larrecins et les desguise. Ceux cy les « mettent en parade et en compte » (1).

Et dans l'édition de 1595 les attaques aux ravaudeurs se multi-C plient encore. « Ces pastissages de lieux communs dequoy tant de (( gents mesnagent leur estude ne servent guère qu'à subjects ■ « communs et servent à nous montrer, non à nous conduire... J'ay ' « veu faire des livres de choses ny jamais estudiées ni entendues, ' « l'auteur commettant, à divers de ses amis sçavans la recherche (( de cettecy et de cette autre manière à le bastir, se contentant « pour sa part d'en avoir projette le dessein et lié par son indus- « trie ce fagot de propositions incognuôs ; au moins est sien « l'ancre et le papier. » (2) Ces « pastissages » sont inutiles pour la pratique de la vie, voilà pourquoi Montaigne les proscrit. Écoutez encore ceci : « De faire ce que j'ay découvert d'aucuns, « se couvrir des armes d'autruy, jusques à ne montrer pas seule- \ (( ment le bout de ses doigts; conduire son dessein (comme il est (( aysé aux sçavans en une matière commune) sous les inventions « anciennes, rappiecées par cy par là ; à ceux qui les veulent cacher « et faire propres, c'est premièrement injustice et lascheté... et (( puis, grande sottise, se contentant par piperie de s'acquérir « l'ignorante approbation du vulgaire, se descrier envers les gents « d'entendement, qui hochent du nez cette incrustation empruntée, « desquels seuls la louange a du poids » (3).

Une (( incrustation empruntée », le mot nous eût semblé très

(1) III. 42, t. VI, p. S99.

(2) III, «, l. VI, p. 300.

I heureux pour qualifier certaines parties des premiers essais.

I Mais Montaigne n'en est plus là. De bonne heure, il a réagi contre

, cette manière. Comme on continue à s'y tenir beaucoup autour de

I lui, comme on publie toujours des livres du même style, toujours,

I jusqu'à la fin de sa carrière, son originalité à lui se définira à ses

' * yeux par opposition à cette méthode impersonnelle et érudite

I qui l'avait d'abord séduit. Il la poursuit de ses sarcasmes. Quel-

I que chose lui en reste en dépit de ses efforts ; il le sent et s'en

* excuse. N'importe, dans l'ensemble il s'estimera l'auteur qui, sur

chaque sujet, au lieu d'accumuler les opinions des autres, essaie

son propre jugement. C'est sa caractéristique. Montaigne n'aura

pas tort de le penser. Voyons donc comment ce jugement va

s'appliquer aux faits moraux et psychologiques qui seront sa

matière habituelle. i

I / .' ^/ /^,(é.».r.'^^ ni. — Le véritable éducateur du jugement de Montaigne, c'est I

'^'^ ^^^^^<?Plutarque. Montaigne a toujours vu en Plutarque « de touts les (( aucteurs qu'il cognoisse, celuy qui a mieulx meslé le jugement à U //*'>»'**"" • (( la science j). Il a beaucoup de science, lui aussi ; il saitbeaucoup

^Cc

J^iUi ,, *x** '^«-d'exemples, de faits, d'anecdotes. Il est compilateur à sa façon et

/ ,' ^ cherche à recueillir tout le bagage moral des deux antiquités

' grecque et latine. Mais c'est un compilateur qui ne succombe pas

sous le poids de sa charge : jamais sa mémoire ne l'écrase; jamais

/ "^ \\ ne cesse de juger en racontant. Montaigne trouvait donc chez

lui ce qui l'avait séduit chez les autres, une grande abond^iice de

faits j et il y trouvait encore ce que les autres poifvaient trop

j rarement lui offrir: la réflexion personnelle. D'autres ouvrages

•assurément, comme les Épitres de Sénèque, ont contribué à

alimenter chez Montaigne ce besoin d'attacher sa méditation aux

actions quotidiennes de la vie qui le séparera si radicalement de la

masse des écrivains de son temps: les écrits de Plutarque l'ont

! nourri et fortifié beaucoup plus que tous les autres.

Amyot venait précisément de les traduire en français. Ses Vies avaient paru en 1559, et ses Œuvres morales en io72. Montaigne accueillit les deux traductions avec enthousiasme, et désormais il les conserva sims cesse sous la main. Il ne leur fera pas f moins de quatre cents emprunts: c'est assez marquer leur influence sur ses Essais.

Les deux ouvrages ont eu à peu de chose près une même action sur lui. Tous deux lui présentaient le mélange intime d'expériences psychologiques avec la réflexion morale. Dans les Vies, le cadre est historique, mais l'histoire est contée par un moraliste qui ne veut que montrer des exemples moraux et qui juge sans cesse les personnages. Dans les OpiisculeXy les cadres sont des dissertations morales, mais presque toutes les idées sont étayées sur des exemples historiques, et tout le tissu de la narration est agrémenté de récits. D'un côté, nous avons de l'histoire nioralisée, de l'autre, de la morale émaillée de souvenirs historiques. Voilà toute la différence. Montaigne retrouvait de part et d'autre très souvent les mêmes idées, et très souvent aussi, de part et d'autre, c'étaient les mêmes exemples qui les illustraient.

D'abord Plularque prolonge l'expérience de Montaigne. Elle était trop courte si elle restait limitée à sa seule personne ; il lui (allait l'étendre par la connaissance de l'histoire, la diversifier, trouver dans d'autres vies des points de comparaison avec la sienne. Il savait assez peu d'histoire à cause de son défaut de mémoire: les ouvrages de Plularque y remédieront; sans cesse maniés et remaniés, ils entretiendront dans son esprit une masse d'exemples historiques ; lorsqu'ils seront sur le point d'échapper à son souvenir, une nouvelle lecture les rafraîchira, les ranimera. Les répétitions mêmes de Plutarque lui servent à graver tant de faits dans sa pensée. Et puis, les faits historiques chez Plutarque sont tous utiles et déjà tout élaborés: à lire un historien ordinaire, il aurait fallu trier les exemples utilisables ; ceux de Plutarque ont été choisis et commentés par un moraliste. Ils sont tout prêts à être employés. Les Opuscules surtout n'en présentent que d'importants, puisque tous y sont subordonnés à une leçon.

Il y a donc là pour Montaigne une source inépuisable et commode d'expériences, de faits vivants, un prolongement constant de sa propre existence. Mais il y a bien autre chose encore : Plutarque a ceci de particulier, que chez lui toujours l'exemple, le fait d'expérience, s'accompagne de réflexion, de « jugement », comme dit Montaigne; exemple et jugement ne se détachent jamais l'un de l'autre, et c'est par là surtout que Plutarque est instructif ; par là, il apprendra à Montaigne à pencher sans elîort sa méditation sur les faits psychologiques et à les bien pénétrer, à lire dans sa

'fi.

propre expérieDce, à rendre sa morale familière, souple, accom-

modable aux circonstances.

Et ici, si l'on veut établir une distinction, il semble bien que

les V\ef> ont plus contribué à lui donner le sens de la complexité I psychologique et Tinlelligence souple du cœur humain, tandis que

les Opuscules auraient eu, pour leur part, surtout de détacher son I imagination des grands principes stoïciens pour l'orienter vers 'une morale plus familière et plus pratique. De concert, Vies et I Opuscules vont modifier profondément la forme de l'essai.

V r/ 1 IV. — Parmi tous les historiens chez lesquels le XVI® siècle

^ ^ ^ li puisait des exemples moraux, aucun n'était plus capable d'en /jt.rr,* . fournir que Plutarque, et de tous les genres historiques aucun

/^ -/*-'/ ' ^ / n'en était plus fertile que le genre de la biographie. C'est ce j c.>^ ^*- -'•^•'■^•^qu'Amyot a très bien compris et ce qu'il exprime nettement dans la préface de sa traduction. Il y a plus d'instructions pratiques, ^' dit-il en substance, à tirer des vies que de toute autre histoire. Voilà le secret du succès si considérable de Plutarque, et spécialement du Plutarque d'Amyot à cette époque ; voilà surtout pourquoi Montaigne l'a tant pratiqué. Il a eu pleinement conscience de ce mérite particulier de Plutarque ; il a repris textuellement quelques-uns des termes de la préface d'Amyot : « Les historiens, « nous dit-il, sont le vray gibier de mon estude: mais ceux qui a escrivent les vies, d'autant qu'ils s'amusent plus aux conseils (( qu'aux evenemens, plus à ce qui part du dedans qu'à ce qui (( arrive au dehors, ceux-là me sont plus propres ; voylà pourquoi I (( en toutes sortes, c'est mon homme que Plutarque. » Qu'est-ce à dire, sinon que Plutarque, dans les Fte5, est un historien psycho- 1 logue, et que, grâce à sa psychologie, il est un moraliste supérieur ? Les Yies vont habituer Montaigne à raisonner sans cesse la I pratique, elles vont l'accoutumer à analyser Jes sentiments. r~ Il semble les connaître et peut être depuis longtemps déjà

quand il commence à écrire. Dès les premiers essais, on rencontre f leurs traces. En tous cas, Montaigne les lit activement vers 1572 /■ -^ou 1573, au moment où il paraît quitter les Mémoires des frères du f ^ Bellay. Les essais 38, 41, 44, 45 et 47 du premier livre sont inspirés directement par les Vies ; le quarante sixième et le quarantehuitième portent les marques d'une lecture toute fraîche. Même,

lorsque Montaigne aura reçu Jes^ Œuvres morales et lorsqu'il les

imitera, les Viea resteront en grande faveur auprès de lui ; encore

vers 1578 ou 4579, il déclare que ce sont les comparaisons q\i'i\<o/o» i>J

admire avant tout dans Tœuvre de Plutarque (1). Jusqu'en 1580, o

il fait plus de quatre-vingts emprunts aux Vies.

Rappelons-nous comment sont composés les essais si maigres qu'inspiraient les du Bellay et les Guichardin, ceux qu'il venait d'écrire au moment où il semble s'attacher plus particulièrement à la lecture des Vies, nous comprendront mieux leur influence. En lisant du Bellay, Montaigne s'arrêtait à certains faits, il les « remâchait » pour bien mesurer la leçon qu'ils comportaient. Il apprend l'histoire d'un ambassadeur qui cachait la vérité à son maître (2) : est-ce ainsi, se demande Montaigne, qu'un ambassadeur doit agir? Le seigneur de Franget, pour avoir lâchement rendu Fontarabie aux Espagnols, est dégradé à Lyon : de là cette question « comment doit on punir la couardise ? » D'autres faits, des souvenirs se présentent à sa pensée, lui donnent une variété d'exemples qui l'aident à porter sa sentence. Ces essais-là ressemblent à de petitse annotations morales qu'il mettrait en marge de son du Bellay ; si son exemplaire avait été conservé, peut-être les y retrouverionsnous en partie.

Or, que renconlre-t il dans les biographies de Plutarque? Précisément de l'histoire contée à la manière qu'il aime, de l'histoire enrichie de ces jugements et de ces considérations morales qu'il ajoute à son du Bellay. On dirait que Plutarque s'est amusé, lui aussi, à écrire de petites annotations morales sur son o&uvre, mais au lieu de les laisser dans les marges, il les a fondues dans le texte. Les jugements de Plutarque sont seulement plus riches et plus personnels que ceux de Montaigne Voilà pourquoi il le goûte et pourquoi il profite en sa compagnie. L'histoire, chez Plutarque, c^st de la biographie moralisée.

Voyez la Vie d'Agésilas, par exemple : les faits que Plutarque aime à y relever, ce sont ceux qui comportent un jugement moral, un blâme ou un éloge, et l'appréciation suit toujours avec complaisance. Ici, c'est sa cupidité de régner qui l'engage à faire rejeter

comme bâtard le fils d'Agis et à mépriser l'oracle qui interdit aux Lacédémoniens d'accepter un roi boiteux ; là c'est son ingratitude quand il se débarrasse de Lysandre auquel il doit la royauté et le commandement de l'armée d'Asie : Lysandre, il est vrai, se rendait difficile h vivre par ses prétentions et sa vanité ; il voulait pour lui-même le commandement effectif et reléguait Agésilas au second rang.

Plutarque en profite pour disserter sur l'angoisse de pareilles difficultés de conscience qui mettent la gratitude en lutle avec la justice, et sur les devoirs qu'une telle situation comporte. Puis voici la continence d'Agésilas qui résiste à l'amour et triomphe de ses faiblesses ; ce trait de mœurs à la vérité importe peu dans la chaîne des événements, mais toute vertu privée détourne et captive l'attention de Plutarque. Plus loin, il nous parlera encore avec éloge de la bonté du roi envers ses amis. Voici maintenant le plus beau trait de sa vie : Agésilas remporte sur les Perses les plus brillants succès, il se couvre de gloire, il est sur le point d'aller attaquer le Grand-Roi dans sa capitale; au premier appel des Éphores, qui l'invitent à venir défendre Sparte assaillie, sans résistance, immédiatement, malgré la fièvre des victoires, renonçant à toute cette gloire entrevue, Agésilas quitte l'Asie pour

j rentrer en Grèce. Plutarque commente, il montre la vertu de son héros ; comme Montaigne, il rapproche d'autres faits, les résis-

. tances d'autres capitaines rappelés dans des circonstances semblables. Une petite dissertation s'engage, qui ressemble singulièrement à un essai et que Montaigne a certainement goûtée. Et le récit se poursuit ainsi, sans cesse coupé de remarques morales, et les cinquante biographies qui composent ce gros infolio d'Amyot sont toutes aussi plaisantes pour le moraliste : ce sont toutes des collections de petits essais reliés entre eux par un fil historique.

L'histoire est une école de morale où l'on observe les préceptes en action Parallèlement, Plutarque conte la vie d'un Grec et celle d'un Romain; puis il compare entre eux les deux personnages. Ces comparaisons, qui servent de conclusion, voilà ce qui parait le plus admirable à Montaigne. La raison en est claire : Plutarque y juge comparativement ses deux héros; c'est à-dire qu'il réunit, pour les opposer deux à deux et les résumer, les arrêts qu'il a

rendus au cours des n^cits. C'est le ramassé de tous les jugements j qu'il a semés sur le chemin, et tandis que la biographie ne pouvait ^ échapper à quelques narrations peu intéressantes pour le moraliste; dans les comparaisons, au contraire, tout s'adresse directement à lui. C'est l'inventaire du butin que chaque biographie a .• fourni.

On comprend pourquoi Montaigne s'est attaché aux Vies de Plutarque. On devine aussi quelle a pu être, l'influence de sa lecture souvent répétée. A cette date, il appelle Plutarque un « parfait et excellent ;?///<? des actions humaines » et plus tard dans o le chapitre De la Colère, il dira encore : « Plutarque est admirable ^ partout, mais principalement on il juge des actions humaines ». En lisant l'histoire, il a fait comme Plufarque ; il a jugé chaque action, il l'a pesée, il Ta méditée. Les Vies lui ont appris comment -> on tire profit de l'histoire. Elles ont vigoureusement orienté sa pensée dans le sens de cette raison moralisante qui devait en être o la grande originalité. Les effets s'en feront vile sentir.

La haine du pédanlisme (nous l'avons vu) a dégagé Montaigne i de l'essai bouffi d'exemples et de sentences : Plutarque le détache] de l'autre forme d'essai qu'il cultivait au début, l'essai très sec et) très maigre, bâti d'une ou deux anecdotes et d'une réflexion sans, portée. Avec un modèle aussi riche que les Vies, il devient trop facile i de multiplier ces grêles annotations. On en ferait à l'infini. Il suffirait de découper du Plutarque et l'on tirerait de chaque biographie quatre à cinq essais, quelquefois huit ou dix. Mais surtout la pensée de Montaigne, mûrie par relie de Plutarque, se fait trop exigeante pour que ces simples remarques lui suffisent. Plutarque, qui avait derrière lui toute une longue tradition morale, montrait en pareille matière, un jugement singulièrement libre et vigoureux aux yeux de Montaigne. « En ses comparaisons » disait encore Montaigne quelques années plus tard « la fidélité et syncerité de ses jugements égale leur profondeur et leur pois ». A son contact, les étiques leçons que Montaigne greffait sur sa lecture de du Bellay vont s'étoffer et prendre de l'intérêt. Les premiers essais inspirés des Vies : De la coustume (I, 23) Dti dormir (I, 44) De Vincertitude de nostre jugement (I. 47) sont déjà des essais moins exsangues, semble-t-il; la pensée se fortifie. Le dernier d'entre eux en particulier annonce très bien

que Montaigne n'aura plus en général le souffle si court. C'est un amas de cinq essais première manière qui aboutissent à la même conclusion, et encore d'essais première manière si Ton veut, mais déjà très étoffés relativement aux plus anciens. Montaigne en offre maintenant tout un bouquet à la fois (1). Dans le groupe de -^ 1578-1579, ce type d'essai aura perdu considérablement du terrain, et après 1580 nous ne le rencontrerons plus du tout.

Mais surtout, en lui peignant des vies, le livre de Plutarque a

donné à Montaigne le sens de la complexité psychologique.

Le stoïcisme est porté à se faire de Thomme une image un peu

o raide. Comme il veut le soumettre à un idéal unique, et comme il

prétend établir des moyens uniformes pour l'y conduire, il

ne s'attarde guère à saisir les différences individuelles de l'un à

Vautre; ce n'est pas la fluidité de conscience qui l'intéresse;

' il s'attache plutôt à ce qu'il y a de stable et de commun en nous :

ses jugements sont volontiers tranchants et catégoriques. Au

contraire, chez Montaigne, de bonne heure une psychologie

-> fine donnera de la vie aux Essais, et cette psychologie, c'est à

^l'histoire qu'il la doit, tout particulièrement « aux histoires » de

Plutarque.

Lisez l'essai intitulé : Comme nous rions et pleurons d'une m^sme chose {I, 38), l'un des premiers que les Vies semblent avoir inspirés à Montaigne : vous y reconnaîtrez une souplesse significative. Montaigne est en train de parcourir la Vie de Jules César; il en est à cet endroit du récit où Plutarque conte que, quand on lui présenta la tête de son beau-père et ennemi Pompée « il en détourna sa veue comme d'un vilain et mal plaisant spectacle ». Un autre jugement lui revient sur le môme sujet, le jugement de Lucain, le poète stoïcien qu'il pratique beaucoup à cette époque, le républicain passionné et intransigeant : « César )) dit Lucain, « pensa qu'il était sans danger de jouer au bon père, il répandit (( des larmes qui se refusaient à couler, et, le cœur plein de (( joie, il laissa échapper quelques gémissements. » Mais Mon- •' taigne vient de suivre dans Plutarque toute la conduite de

f^ (1) Montaigne sent si bien cela qu'il divise ce chapitre en paragraphes ; chaque paragraphe forme un véritable essai . C'est le seul chapitre qui, dans les éditions données du vivant de Montaigne, présente des alinéas. Dans tous les autres, le texte se poursuit sans aucune division d'un bout à l'autre.

César, il a vu toute la diversité de son âme. Non vraiment, la sentence de Lucain est trop simpliste, la vie n'a pas cette rigidité, et voilà Montaigne qui critique son cher poète : (( Il c( y avoit eu entre Pom peins et Caesar une si longue intelligence et (( société au maniement des affaires publiques, tant de commu- « nauté de fortunes, tant d'offices réciproques et d'alliance, qu'il (( ne faut pas croire que cette contenance f ust toute fausse et contrece faicte... (1) » Il rapproche d'autres faits historiques analogues, dont plusieurs lui sont encore fournis par son Plutarque, par exemple l'histoire d'Antigone qui pleure quand son flls lui apporte la tête de son ennemi Pyrrhus.

Précisément sur le même sujet on rencontre des listes assez semblables chez Guevara, chez Bouaystuau, chez Droit de Gaillard : elles sont l'ornement presque nécessaire d'une leçon sur la clémence. Mais ici encore on sent très bien comment Montaigne se sépare de ses devanciers grâce à l'heureuse influence de Plutarque, et à sa propre intelligence psychologique : Guevara et les autres meniionnent simplement ces faits pour montrer la force et la beauté de la clémence ; Montaigne les médite, et c'est presque une loi psychologique qu'il y démêle : « Au jugement de ces accidens, « il faut considérer comme nos âmes se trouvent souvent agitées « de diverses passions. Et, tout ainsi qu'en nos corps ils disent (( qu'il y a une assemblée de diverses humeurs, desquelles celle-là « est maistresse, qui commande le plus ordinairement en nous, « selon nos complexions ; aussi, en nos âmes, bien qu'il y ait divers (( mouvements qui l'agitent, si faut il qu'il y en ait un à qui <( le champ demeure. Mais ce n'est pas avec si entier avantage que, « pour la volubilité et soupplesse de nostre ame, les plus foibles, par « occasion, ne regaignent encor la place et ne facent une courte « charge à leur tour. » (2j.

La conclusion de cet essai était déjà qu'à vouloir mettre de l'unité dans une vie on la fausse : « chaque chose a plusieurs biais (( et plusieurs lustres. La parenté, les anciennes accointances et « amitiez saisissent son imagination et la passionnent pour l'heure, (( selon leur condition ; mais le contour en est si brusque qu'il

(( nous eschappe.... Et, à celte cause, voulansde toute cette suite y / « continuer un corps, nous nous trompons » ^5).

C'est cette môme idée, capitale dans l'œuvre de Montaigne, qui va s'épanouir avec force un peu plus tard dans l'essai De " rinconstance de nos actions (II, 1). Montaigne y peint avec finesse Ja fluidité et Tinconsistance de notre vie intérieure. Nous avons Z / vu (/) qu'une partie de son tableau est faite encore à la manière ' d'une marqueterie, que plusieurs traits en sont empruntés de Sénèque, et néanmoins, il semble bien, en le traçant, s'éloigner du stoïcisme. Dans son portrait de l'inconstant, c'est l'insensé que Sénèque voulait peindre, c'est sa misère qu'il voulait montrer, afin d'en faire un sujet d'horreur. Vite, il s'en détourne, il revient à l'image idéale qui traverse toute son œuvre, présente à chaque page l'image de l'homme constant, du sage qui ne se dément jamais et qui suit toujours une ligne droite ; c'est l'image qu'il faut réaliser ou tout au moins dont il faut s'approcher sans cesse. Montaigne, au contraire, se pénètre de cette idée que personne ne réalise l'unité stoïcienne de la vie du jeune Caton ; à peine une douzaine de sages, depuis que le monde est monde, ' pourraient lui être comparés. La règle c'est l'inconstance, et le 'portrait de l'inconstant est le portrait de tous les hommes. Celuilà seul esl vrai, et de plus en plus, Montaigne le tient devant ses yeux, il s'en sert à comprendre la vie dont il est l'image, il oublie l'autre, le portrait idéal, qui, faute d'applications pratiques, s'efïace de son souvenir. Sénèque constate avec douleur une réalité pour retourner vite à l'idéal ; Montaigne de plus en plus va se complaire dans la peinture du réel. L'image de l'inconstant emplira son livre, comme celle du sage emplit les Êpitres dô^ Sénèque.

C'est la lecture des histoires qui en est cause, ce sont elles qui ont gravé l'image réelle de l'homme de plus en plus profondément dans le cerveau de Montaigne, et parmi les livres d'histoire, tout naturellement c'est celui de Plutarque qui a été le plus efficace. Plusieurs exemples de cet essdï De rinconstance lui sont empruntés. Nos actions^ pense Montaigne, n'obéissent pas le plus

(1)1,38, t. ir, p. 173.

(2) Hf. ci-dessus, p. 50.

souvent à des principes fermes, elles sont décousues, commandées par les circonstances qui passent, elles coulent emportées dans le flot indistinct des phénomènes. L'irrésolution lui semble être « Le , « plus commun et apparent vice de nostre nature ». (( Nous « sommes tous, ditil, de lopins, et d'une contexture si mons- « trueuse et diverse que chaque |)iece, chaque momantfeit son jeu; et se trouve « autant de didérence de nous à nous mesmes que de « nous à autruy » (1). Notre esprit a une tendance naturelle à unifier, à lier ce qui est séparé, et voilà ce qui fausse toute notre psychologie ; il faut se garder bien soigneusement de ce défaut, il faut détacher les actions Immaines de la grappe et les juger une à une, car pour nous a autant d'actions, autant faut il de jugemeus « particuliers. Le plu^ seur, à mon opinion, seroit de les rapporter « aux circonstances voisines, sans entrer en plus longue recherche, « et sans en conclure autre conséquence » (2). C'est d'ailleurs un étude diflicile et qui exige une attention minutieuse: retrouver partout un ou deux principes clairs et tordre les actions particulières pour les y ramener, cela assurément n'est pas malaisé ; mais « juger à la vérité » chaque mouvement de l'âme, sans l'altérer, voilà qui demande un esprit exercé et singulièrement souple. (( Ce n'est pas tour de rassis entendement de nous juger u simplement par nos actions de dehors ; il faut sonder jusqu'au « dedans, et voir par quels ressors se donne le bransle; mais « d'autant que c'est une hazardeuse et haute entreprinse, je vou- (( drois que moins de gens s'en meslassent )) (3).

Cette idée de la mobilité humaine occupe une place tout à fait capitale dans l'édition de 1580. C'est par elle que Montaigne ouvre son livre : w Certes, c'est un subject merveilleusement vain, divers « et ondoyant que l'homme: il est malaisé d'y fonder jugement ({ constant et uniforme » (4). Et c'est par une idée tout à fait voisine qu'il le termine « A l'adventure ne fut il jamais au monde « deux opinions entièrement pareilles, non plus que deux visages. « Leur plus propre qualité, c'est la diversité et la discordance » (5).

(i) n,^t. m, p. li.

(ï) H,^l. UI, p. 6.

^ (3)iir, I, t. \\\ p. i2.

Il désagrège, il morcelle Tindividu de peur de lui prêter une uuité factice; il cherche à saisir ce qu'il y a de singulier en chaque sensation ou dans chaque opinion pour ne pas Taltérer. Il ira si loin dans cette voie qu'un moment il ne touchera plus rien de

"^permanent dans Thomme, il n'y verra plus qu'un écoulement perpétuel de sensations et d'idées? ce sera l'apogée et l'exagération

''de son assouplissement intellectuel. Un moment il sentira ainsi le sujet de son étude se dissoudre entre ses doigts et lui échapper. Mais bientôt il le ressaisira il lui rendra une consistance relative. Plus heureusement qu'auparavant il recommencera à moraliser. En effet, avec une conception comme celle-là, c'est l'homme réel, dans toute sa complexité psychologique qui pénètre dans les Essais, c'est l'homme réel que Montaigne cherche à juger. Il a vu que le suivre dans tous ses replis et adapter sa leçon morale à ses conditions si variées n'est pas une petite affaire. De plus en plus il le sent complexe, difficile à comprendre. Une prudence extrême caractérisera sa psychologie. Il aura le souci très vif de ne pas altérer les idées des autres par ses propres préjugés, de ne pas projeter sa personnalité chez autrui. De là vient en bonne partie le sentiment si savoureux de réalité intense que laisse la lecture

. des Essais, Il vient encore de la simplicité familière de leur morale

. et cette simplicité, ce sont surtout les Opuscules qui l'ont aidée à se manifester.

.^u^^ 0U V.— La peinture des grandes Vies chez Plutarque est d'une singulière simplicité. Il parle des héros avec une familiarité qu'on lui U^r^ a parfois reprochée. Il aime à les ravaler jusqu'à nous, à les faire

nos égaux, à les montrer dans leurs actions les plus communes.

(Malgré son désir, cependant, le cadre historique relève sans cesse

'la narration et l'emporte dans des sphères plus nobles; il l'oblige à

examiner plus souvent des actes publics que des vertu» privées.

Les faits militaires et politiques tiennent fatalement plus de place

que les minuties de la vie quotidienne où chacun de nous est

engagé et qui, par conséquent, nous touchent plus directement.

I Dans ses Œuvres morales, au contraire, rien n'empêche Plutarque

* de s'abandonner entièrement à son goût naturel. Tout son sens

pratique s'y déploie en liberté. C'est là surtout que son attention

s'abaisse aux minimes détails de la vie courante, que sa morale se

fait humble et familière. Aussi, par ses Œuvres morales^ il a beau- <» coup contribué à rendre les Essais de Montaigne familiers et vivants. Montaigne étudiait les Vies depuis quelque temps déjà lorsqu'il se mit à pratiquer assidûment les Opuscules. Sans doute il les connaissait auparavant, il avait même publié une traduction des Préceptes de Mariage que La Boétie lui avait léguée dans ses papiers ; c*est cependant seulement la traduction d'Amyot, donnée chez Vascosan à la fin de Tannée 1572, qui mit commodément à sa '^ disposition les trésors dont il devait si largement profiter.

Peut-être était il en train d'écrire sou essai sur Une Coustume de r^ Cea lors qu'il la reçut (nous avons montré (1) que c'est très probable). En tous cas, s'il avait depuis quelque temps déjà les Œuvresmorales d'Amyot dans sa bibliothèque, c'est alors seulement qu'il se mit à ^ la pratiquer coqstamment, et cela seul nous importe.

Tout de suite elle va prendre le pas sur les ouvrages que Montaigne a le plus goûtés jusqu'alors, sur les Œuvres de Sénèque et sur les Vies parallèles.

Dans les essais de la première édition, qui semblent composés postérieurement à la date où Montaigne les prend en main, je relève quatre-vingt-dix-sept emprunts aux Œuvres morales, alors ''' que les Vies n'en fournissent que trente sept, elles passent donc nettement au premier plan. Cette grande avance toutefois est due surtout à VApologie de R. Sebond; si nous la supprimons des calculs, la différence n'est plus que de quarante-sept emprunts à trente-trois, ce qui paraît indiquer que les Vies ne sont encore guère moins souvent dans les mains de Montaigne que les Œuvres morales elles-mêmes ; d'ailleurs, à cette même époque, nous avons /^- «'^ vu que, s'il manifeste son goût très marqué pour les Opuscules, Montaigne déclare formellement admirer surtout dans l'œuvre de Plutarque les comparaisons qu'il institue entre les Vies parallèles, o Quant à Sénèque, qui fournissait des essais presque entiers auparavant, je ne trouve plus guère qu'une vingtaine de passages «, directement inspirés par lui.

4près 1580, dans l'édition de 1588, le triomphe des Opuscules r~ est complet : Montaigne leur fait au moins cent vingt-trois emprunts, tandis que je n'ai rencontré que quarante-cinq emprunts

(I) Cf. t. I, -p. 318.

aux Vies, et que Sénèque ne me paraît plus guère cité qu'une quinzaine de fois. Avant 1580, lorsque Montaigne avouait ses lectures favorites, il plaçait sur le môme plan Sénèque et Plutarque; il oublie Sénèque maintenant: Plutarque a triomphé. Pour écrire, dit-il, je me passe volontiers « de la compaignie et « souvenance des livres... Mais je me puis plus malaiséement K deflaire de Plutarque : il est si universel et si plain qu'à toutes « occasions, et quelque sujet extravagant que vous ayez pris, il « s'ingère à vostre besongne et vous tend une main libérale et (c inespuisable de richesses etd*embellissemens(l). » Ce Plutarque-

||là, c'est bien un peu celui des Vies, mais c'est surtout celui des

w Œuvres morales.

Le fait capital ici c'est que Sénèque recule, et que tout le terrain qu'il perd est conquis par les Œuvres morales de Plutarque. Montaigne s'éloigne du stoïcisme et s'attache à une morale plus familière : voilà ce que ces constatations nous enseignent.

!' Déjà, avant l'influence des Œuvres morales, le mouvement commençait à se dessiner. Par suite de ses réflexions personnelles, et

j à cause de cette représentation plus réelle de l'homme que lui donnent les Vies de Plutarque, Montaigne commence à sentir que l'idéal du sToïcisme est chimérique. Toutes les hautes espérances fondées sur l'homme et spécialement sur sa raison lui sont sus-

: pectes. Les deux premiers essais du second livre disent déjà cela.

Dans le premier, nous avons déjà vu Montaigne déclarer que la

constance n'existe pas ; nous l'avons vu se représenter l'homme

^ comme un être si inconsistant, si ondoyant, qu'on ne peut

l'assujettir à la règle trop ferme du Portique. L'essai De l'Yvron-

gnerie (IL 2) est beaucoup plus net encore.

Écoutez comme il y foule aux pieds l'arrogance du sage stoïcien. Ils ont beau dire, ils ne sont à l'abri d'aucune de nos

^ infirmités: (( Tant sage qu'il voudra, mais enfin c'est un homme: « qu'est il plus ciiduque, plus misérable et plus de néant ? La « sagesse ne force pas nos conditions naturelles... Il faut qu'il i( sille les yeux au coup qui le menasse ; il faut qu'il frémisse (( planté au bord d'un précipice ; il pallit à la peur, il rougit à la « honte, il gémit à la colique, sinon d'une voix vaincue du mal,

(1) m. 5, t. VI, p«.

« au moins comme estant en une aspre meslée.... A combien de « vanité nous pousse cette bonne opinion que nous avons de « nous ? La plus reiglée ame du monde et la plus parfaicte n'a que (( trop affaire à se tenir en pieds et à se garder de ne s'emporter « par terre de sa propre foiblesse. De mille, il n'en est pas une (( qui soit droite et rassise un instant de sa vie et se pourroit « mettre en double si, selon sa naturelle condition, elle y peut « jamais estre. Mais d'y joindre la constance, c'est sa dernière « perfection ; je dis quand rien ne la clioqueroit, ce que mille « accidens peuvent faire w (1). Toutes ces vertus extraordinaires ' dont l'homme se targue, ce ne sont pas des vertus, ce ne sont pas des démarches habituelles de l'âme; au plus ce sont des accès de fureur, ce sont des saillies auxquelles nous nous laissons emporter comme hors de nous-mêmes pour retomber après plus lourdement '"" dans notre condition basse et misérable.

Montaigne lit en ce moment le petit écrit de Flave Josèphe sur < les Macchabées. C'est un court traité qui jouissait alors d'une grande faveur comme toute l'œuvre de l'historien juif, et qu'on publiait avec ce sous-titre significatif : De la domination de la raison sur les sens corporels. La thèse morale que Josèphe y présente fait songer, en effet, aux idées stoïciennes. Il prétend y montrer© que la raison peut tout pour déraciner de notre cœur leso passions comme un vigneron arrache de son cliamp les herbes, surtout qu'elle peut tout pour nous afferinir contre les tour- ^ ments les plus atroces et contre la mort. De terribles exemples empruntés à l'histoire juive illustrent ces idées; ils nous montrent des martyrs intrépides qui souffrent eu riant les plus cruelles tortures plutôt que d'obéir aux ordres impies d'Antiochus. Éléazar refuse de manger du porc ; les serviteurs du roi le torturent, broient ses membres, le brûlent à petit feu ; impassible, Éléazar les raille et les défie. Il expire enfin toujours indompté et joyeux au milieu des supplices. Puis c'est le tour des sept enfants illustres, qui, l'un après l'autre (( géhennes », résistent aussi vaillamment que l'ancêtre Eléazar. Mais la sensibilité de Mon-o taigne se révolte à ces exemples, il ne peut pas admettre que ce soient là, comme le prétend Josèphe, des effets d'une raison

(1) H, t. m, pp. M et M.

^ rassise; ce sont des accès d'une fureur admirable, ce n'est pas --de la sagesse cela, la sagesse est plus humaine. « Quand nous *'''^ a oyons en Josephe cet enfant tout deschiré de tenailles mor-

« dantes et perse des aleines d'Antiochus, le deffier encore, i: « criant d'une voix ferme et asseurée : « Tyran tu pers temps, me •

I « voicy lousjours à mon aise ; où est cette douleur, où sont ces

^' (( tourmens, de quoy tu me menassois ? n'y sçais tu que cecy ?....»

|; (( Certes, il faut confesser qu'en ces âmes là il y a quelque alte-

;;.v, « ration et quelque fureur, tant sainte soit elle. Quand nous

j^' « arrivons à ces saillies stoïques « J'ayme mieux estre furieux que

I' « voluptueux » ; quand Sextius nous dit qu'il ayme mieux estre

f . {( enferré de la douleur que de la volupté ; quiand Epicurus enlre-

r (( prend de se faire chatouillera la goûte, et, desdaignant le repos

Ç::' (( et la santé, que de gayeté de cœur il deffie les maux, et, mes-

$\ (( prisant les douleurs moins aspres, desdaignant de les luiter et

'^■, « les combattre, qu'il en appelle et désire des fortes, ^poignantes et

« dignes de luy

Spumantemque darî, pecora inter inertia, votis

Optât apram, aut fulvum descendere monte leonem;

(( qui ne juge que ce sont boutées d'un courage eslancé hors (( de son giste ? Nostre ame ne sçauroit de son* siège atteindre « si haut ; il faut qu'elle le quitte et s'esleve, et, prenant le frein (( aux dents, qu'elle emporte et ravisse son homme si loing (( qu'après il s'estonne luy-mesme de son faict » (1).

Moralistes juifs, stoïciens, épicuriens, tous les idéalistes auda-

-> cieux sont critiqués par Montaigne. Il ne faut pas prendre notre visée trop haut, semble-t il dire, ni nous faire de l'homme une idée

: si ambitieuse. Sénèque lui suggère quelques-unes de ces réflexions ; mais Montaigne insiste beaucoup plus que Sénèque et change ainsi leur portée ; d'ailleurs, quelquefois c'est de Sénèque lui-même qu'il vient à sourire; Sénèque a de ces enthousiasmes juvéniles pour la beauté morale, il a de ces défis jetés à la fortune ; il

> appelle les malheurs pour en triompher avec éclat, et c'est

(i) II, «, t. III, p. tt.

lui-même qui, nous dit-il, quand il vient de lire son maître Sextius, répète les vers du poète :

Spumantemque dari, pecora inter înertia, votis

Optai aprum, aut falvum descendere monle leonem.

Çesl chez lui que Montaigne les a trouvés ; c'est lui que Montaigne raille en les reprenant dans sa tirade ironique.

Il y a là une orientation nouvelle dans la pensée de Montaigne. Elle n'est pas encore définitive, et peut être encore après cette date, il écrit des essais stoïciens. A tout le mains voilà d'excellentes dispositions pour ouvrir les Opuscules de Plutarque. Montaigne y rencontre plusieurs traités contre les stoïciens : Les contredicts des philosophes stcUques, Des communes conceptions contre les stdiques. Que les stmques disent des choses plus estr anges que les poètes. Là, Montaigne apprend à mieux connaître la doctrine stoîciennei et aussi à la critiquer. On trouve dans les Essais au moins quinze emprunts ou allusions aux deux premiers de ces traités ; c'est la preuve évidente que Montaigne les a lus avec intérêt. (Et sans doute Plutarque s'en prend surtout aux contradictions des stoïciens, aux défauts de leur logique et de leur métaphy- ' sique, mais aussi l'arrogance vaniteuse de leur morale a sa place dans ses attaques.

fiien plus que par cette polémique, Plutarque a contribué | à détacher Montaigne du stoïcisme en lui présentant un idéal plus ' * humain, plus familier. Assurément beaucoup de traits chez Plutarque se sentent de l'influence stoïcienne. Les Apophtegmes! des Lacédémoniens en particulier ont parfois l'accent martial' et hautain de Sénèque : Montaigne en a transcrit quelques-uns dans ses essais les plus stoïciens, et ils né s'y trouvent aucunement déplacés. Toutefois cette portion de sa dette ne va pas loin. Si la morale de Plutarque est élevée, en général elle fuit l'apparat ; elle, se fait humble et pratique : c'est son trait distinctif. Philosophe! éclectique, Plutarque ne se prive pas de puisera toutes les sources, de demander parfois des recettes morales aux stoïciens comme aux épicuriens lorsqu'ils en ont d'efficaces à lui offrir ; mais c'est dans! l'Académie qu'il a été élevé ; il est resté platonicien de cœur et d'esprit.

Le stoïcien revient sans cesse à une ou deux questions essentielles : toujours il veut bander la raison, la raidir pour qu'elle puisse sans fléchir supporter le choc de la fortune. Sans cesse il fait miroiter devant les yeux un idéal inaccessible et décourageant, qui fatigue jusqu'à l'obsession. Moins exigeant et plus simple, Plutarque a un sens beaucoup plus riche de la réalité morale ; tous les actes de la vie quotidienne appellent son attention, l'intéressent ; chaque défaut mérite à ses yeux un examen spécial et demande une méthode particulière de médication. La curiosité, la colère, la mauvaise honte, tous les petits défauts de la vie ont chacun sa thérapeutique appropriée; l'idéal estuon d'incarner l'homme impassible et surhumain, mais de bien se connaître afin de tenir en main le gouvernail de sa conduite, afin de dominer ses petites imperfections, et de vivre ainsi plus raisonnable et plus heureux. La curiosité de Plutarque à sonder le cœur humain est merveilleusement sou|)le et la diversité de ses aperçus est infinie. Il a trois sources d'observations psychologiques ; la poésie qui, de- tous temps, a représenté les sentiments des hommes, l'histoire, enfin l'expérience de la vie quotidienne. Ce sont les trois mêmes sources que nous retrouvons chez Montaigne. La poésie qu'exploite Montaigne, c'est celle des Latins que son éducation lui a rendue familière ; celle des Grecs, à laquelle puise Plularque, lui est presque étrangère ; il lui fera fort peu d'emprunts. Pour les exemples historiques, nous avons vu que les Vies lui en ont apporté à profusion ; les voici de nouveau, j commodément classés, suivant les sujets moraux. Mais ce que les f Opuscules apportent surtout en propre, c'est l'observation des faits ' familiers ; ils donnent à Montaigne l'habitude de regarder en luij môme et autour de lui, et c'est par là que d'une œuvre d'abord toute livresque, les Essais vont devenir de plus en plus vivants et ^ pratiques. Montaigne aura le sentiment très vif que c'est là une originalité en son temps: « J'allègue aussi volontiers un mien (( amy que Aulugele et que Macrobe, et ce que j'ay veu que ce (( que ce qu'ils ont escriL Je dis souvent que c'est pure sottise c( qui nous fait courir après les exemples estrangers et scholas- (( tiques ; leur fertilité est pareille, à cette heure, à celle du temps « d'Homère et de Platon. Mais n'est ce pas que nous cherchons K plus d'honneur de l'allégation que la vérité du discours? eomme

(( s'il estoit plus noble d'emprunter de la boutique de Vascosan ou (( dePlantin nos preuves que de ce qui se voit en nostre village ; « ou bien, certes, que nous n'avons pas l'esprit d'esplucher et (( faire valoir ce qui se passe devant nous, et le juger assez « vifveinent pour le tirer en exemple; car, si nous disons que « Tauthorité nous manque pour donner foy à nostre tesmoignage, « nous le disons hors de propos ; d'autant qu'à mon advis, des (( plus ordinaires choses et plus communes et cogneues, si nous « sçavions trouver leur jour, se peuvent former les plus grands (( miracles de nature et les plus merveilleux exemples, notamment « sur le subject des actions humaines. » (1).

Si Montaigne sait maintenant remarquer a ce qui se voit en son village » et « ce qui se passe devant lui », s'il sait le « faire valoir » et le « tirer en exemple », Plutarque a bien contribué à le lui enseigner. Les traités qui, chez lui, s'attachent à diriger la vie courante, sont remplis de ces observations familières. C'es^ussi dans leur lecture que Montaigne semble s'être complu particulièrement. Si nous exceptons seulement les Apophtegmes et l'opuscule sur les animaux, nous trouverons que c'est à eux que les Essais nous renvoient le plus souvent. Je trouve quatorze souvenirs du traité intitulé; Comment il faut omr, quatorze de la Manière de discerner le flatteur d'amc tamy, onze de la Tranquillité de rame, dix du traité sur Les délais de la justice divine, qui s'occupe surtout du remords, sept du traité De la colère, autant de celui De la curiosité, cinq De la mauvaise honte, etc.

A se plonger ainsi sans cesse avec Plutarque dans la réalité^ immédiate, Montaigne oublie de plus en plus l'idéal stoïcien Plutarque reprochait à l'école de Zenon de s'écarter de la nature, de ne la compter pour rien ; lui-même prétendait s'y accommoder davantage. Ce sera aussi le souci de Montaigne. Plutarque sait, il éprouve tous les jours que la santé, la richesse, les honneurs sont o des biens variables, et il ne comprend pas que les stoïciens les jettent ainsi péle-méle dans le gouffre des choses indifférentes ; ^ il veut, lui aussi, qu'on puisse à l'occasion s'en séparer sans désespoir, qu'on ne leur accorde qu'une valeur raisonnable, mais au lieu de les négliger, il est soigneux d'en régler l'usage, de donner-

(i) ni, 13, t, va, p. 30 (1688).

mille préceptes à leur sujet. La santé « donne goust » à toute notre vie, elle fait le prix de chacun de nos instants: comment la compter pour rien. Plutarque lui consacre deux longs traités, au contraire ; Montaigne repète avec lui et plus souvent que lui que

' c'est le plus précieux des biens; il rachèterait à tout prix, voire

au prix de la sagesse. «La santé, » s'écrie-t il quelque part, « le

a plus beau et le plus riche présent que nature nous sache faire ! »

Les stoïciens veulent arracher complètement les passions du

> cœur, n*en rien laisser subsister : par là encore ils montrent qu'ils ignorent la nature humaine. Sans passions il n'y a plus de vie. Il faut les dompter, les apprivoiser, s'en faire des alliées ;

[les supprimer ce serait nous trahir. Plutarque veut les faire vivre en bonne intelligence avec la raison ; il détermine leur rôle, fixe les limites qu'elles ne devront pas transgresser; son but est de garantir ses disciples à la fois contre les désordres des passions et contre la stupidité brutale du stoïcisme. Montaigne, qui se laisse imprégner de cette conception, se rappelle les mots mêmes de Plutarque lorsqu'il écrit : a L'àme est si fort en bute à ses pasce sions qu'il est à Tadvanture soutenable qu'elle n'a aucune autre « alleure et mouvement que du soufle de ses vents, et que sans « leur agitation, elle resteroit sans action, comme un navire en « pleine mer que les vents abandonnent de leur secours » (1).

Les stoïciens admettent que du vice à la vertu il n'y a pas de degrés. D'après eux on naît soudainement à la vertu, comme un ^ aveugle auquel une opération vient de rendre tout à coup la lumière; le sage, sitôt qu'il est sage est parfait dans ses moindres actes, comme inversement le vicieux est partout vicieux, quoi qu'il fasse. Là encore pense Plutarque, ils contredisent la nature. Ils veulent subordonner l'expérience à un système préconçu. De telles métamorphoses seraient plus étranges que des changements de

(sexe. Bien au contraire, Plutarque estime que tout ici est affaire . de nuances et de degrés. Du mal au bien il sent une infinité de pas, une longue échelle qu'on monte lentement, progressivement, où tout eÇort est récompensé proportionnellement à sa valeur. Si l'on veut voir combien il a un sentiment vif et concret de l'effort moral, il faut lire le petit traité qu'Amyot a intitulé : Comment l'on

ii) n, il, t. IV, p. 99.

pourra apercevoir si Von amende et profite en Vexercice de la vertu. On y verra son souci minutieux de porter partout son attention, de tirer de tout quelque easeignement. On y reconnaîtra quelques images que Montaigne a fait passer dans ses Essais, mais plus que . ces images c'est la leçon qu'il en a retenue, il Ta mise en pratique, et il en a fait la règle de sa vie.

Observer sans cesse autour de soi les livres, les choses, les hommes, les observer non certes par un souci d'ostentation, mais avec la constante préoccupation de les juger, avec cette conviction profonde que partout le jugement trouve à glaner pour rectifier la pratique et améliorer la vie, voilà bien exactement le programme •» qu'il trace à son disciple dans son Institution des enfants, et c'est aussi celui qu'il met en œuvre sous nos yeux dans les Essais, celui qu'il met en œuvre bien plus largement daus la vie. Tirer des moindres événements la leçon qu'ils comportent et juger toujours, voilà surtout ce que, par son commerce assidu, Plutarque rend habituel à Montaigne; il lui enseigne que par là on va doucement, pas à pas, non à une perfection chimérique qu'un miracle seul peut donner, mais à une sagesse aimable, faite de bon sens, de justesse et de bienveillance.

u Ainsi, par les conceptions qu'il se fait des biens, des passions, de : la vertu et du progrès moral, Plutarque se sépare nettement des stoïciens; il introduit dans sa morale beaucoup de réalisme, uni souci très attachant des menus détails de l'existence. lia invité' Montaigne à faire de même, et Montaigne l'a suivi. S'il est si excel-'>^ lent observateur de la vie courante, si sa morale s'est faite si familière, si sa pensée baigne pour ainsi dire dans une si riche réalité psychologique, c'est que Plutarque a triomphé de Sénèque: Plu- "^ larque l'a enrichi de tous ses propres trésors d'expérience, et ♦ surtout il lui a enseigné à trouver sans cesse de nouveaux trésors « autour de lui.

Au reste, cette transformation ne se fera que lentement, et l môme lorsqu'elle sera complètement achevée, Sénèque ne sera pas rejeté pour cela. Plutarque ne régnera jamais exclusivement. ' C'est que Sénèque n'est pas seulement un stoïcien, il est encore un admirable psychologue, moins souple et moins pénétrant que • Plutarque assurément, mais très attachant néanmoins ; lorsqu'il fait taire ses grands principes de l'école, il a souvent d'excellentes

recettes tout à fait pratiques à offrir. Voilà pourquoi Montaigne aime à le conserver près de lui. Il le lit d'ailleurs un peu à la manière dont Plutarque devait lire les stoïciens, avec un esprit très éclectique: il s'amusera par exemple à cueillir telle pensée ambitieuse pour la critiquer dans ses Essais et en montrer l'enflure ; telle autre cadre avec ses propres conceptions: il la jugera de boane prise. Mais, les principes directeurs de la morale de Sénèque ne seront plus ceux de Montaigne. Sa morale ne sera pas non plus celle de Plutarque: mais Plutarque lui aura donné des habitudes d'observation, de simplicité, de réalisme pratique et en même temps de méditation qui le rendront indépendant.

^- . '/ ^ , ,./ Vf. — Tout cela devait nécessairement amener une modification

' ,. • profonde dans la conception que Montaigne se faisait d'un essai.

/.- Ar.*.<//^>'* ''''Nous l'avons vu déjà, sous l'influence de Plutarque, se détacher

^, / ^^'^*-*-- des deux formes que, à Timilation des Leçons, il avait d'abord

adoptées. La haine du pédantisme tend à l'écarter des collections

' de sentences et d'exemples ; les Vies parallèles le dégoûtent des

observations trop simples et banales que lui suggérait la lecture de

du Bellay, f^es Opuscules viennent à point pour substituer un type

' nouveau aux anciens.

D'ailleurs, si Montaigne s'était d'abord complu dans les compositions impersonnelles du début, c'est sans doute qu'il avait peu de chose à nous dire de lui même. Maintenant Plutarque lui a donné un sujet d'étude. Plutarque assouplit tous les jours sa représentation de l'homme ; il lui apprend tous les jours davantage à observer autour de lui les détails de la vie mora'e. Il lui donne l'habitude d'attacher son jugement et sa méditation à tout ce qu'il remarque, spécialement à tout ce qui concerne l'homme et l'activité humaine. Montaigne devient un moraliste et un psychologue. Toule son attention s'oriente vers un objet précis, elle se concentre sur l'étude que Plutarque avait choisie, l'étude de l'homme. Il a maintenant quelque chose à nous apprendre, il fait des observations et il a des opinions qu'il désire nous communiquer.

Et tout naturellement, par suite de ce commerce constant, il

(rapproche le cadre de l'essai de celui de lopuscule moral à la

manière de Plutarque. L'opuscule de Plutarque se nourrit

d'exemples et de sentences. Montaigne y retrouve donc les éléments qui lui sont habituels. Mais à la différence des auteurs de Leçons, Plutarque use judicieusement des exemples et des sentences ; au ^ lieu de les accumuler pour en (( faire montre », il s'en sert pour exprimer des réflexions personnelles, des observations bien à lui. -^ De plus en plus, Montaigne fait de même. N'attendez pas au reste > de rupture brusque, de changement à vue. D'une forme à l'autre il n'y a pas de frontière. Montaigne ne définit pas son genre, il ne cherche pas à en préciser la notion, ce qui entraverait sa liberté : l'essai, toujours ondoyant et divers, s'infléchit et se courbe selon les influences qu'il subit. De plus en plus nous avons vu Montaigne mêler la réflexion personnelle à ses Essais. Les Opuscules le .poussent plus que tout autre ouvrage dans cette voie. Amyot lui offre tout un gros volume de dissertations morales, qui, sur chacun des grands sujets, présente familièrement les impressions personnelles de l'auteur et les observations psychologiques qu'il a faites. Montaigne est séduit, et l'essai va se rapprocher de ce modèle. De plus en plus, ce sera une gerbe d'impression et d'opinions qui nous permettront sur chaque matière de sonder la pensée de Montaigne.

Comme chez Plutarque, les exemples historiques et les sentences abondent encore, mais de plus en plus nous les verrons s'entrelacer à des idées personnelles, et à des idées de plus en plus personnelles; et comme chez Plutarque ils seront soigneusement choisis et (( mis en place marchande )) pour reprendre le mot de Montaigne lui-même. Tout en conservant les éléments constitutifs des deux premières formes, l'essai n'aura plus ni la maigreur de Tune, ni l'assujettissement pédantesque de l'autre; il devient personnel.

A voir le grand nombre d'exe:nples et de phrases que Montaigne a détachées de son Plutarque pour les transporter « tout ^ . « empennées » presque textuellement dans ses Essais, à première vue, on croit à un asservissement : bien au contraire, Plutarque a ^ beaucoup contribué à la libération de Montaigne. L'action n'a pas été soudaine. Dans les premiers essais inspirés par les Œuvres morales, on trouve encore l'ancienne méthode. L'essai De la conscience (II, 5) est dicté à Montaigne par son admiration pour le traité de Plutarque qu'Amyot a intitulé : Pourquoy la justice divine diffère

qmlquefois la punition des maléfices. Mais cette admiration est passablement indiscrète: comme la plupart des exemples par lesquels Montaigne montre combien est pesante une mauvaise conscience, beaucoup des images et des heureuses expressions qu'il y joint sont récoltées dans ce même traité : « La meschanceté fabrique des tour- (( mens contre soy, » dit Montaigne... « comme la mouche guespe (( picque et offense autruy, mais plus soy-mesme, car elle y perd (( son éguillon et sa force pour jamais ; ...Les cantarides ont en « elles quelque partie qui sert contre leur poison de contrepoison, (( par une contrariété dénature. » (1) Ces images lui viennent de Plutarque ; avec la peine de les ajuster, il a eu seulement le mal

-' d'en rapprocher quelques vers de ses poètes, et quelques maximes de Sénèque, telle que celle-ci « Quiconque attend la peine il a la souffre ; et quiconque Ta méritée l'attend ».

^ Nous avons encore là une véritable mosaïque. V^ici cependant, évoqué par les exemples de Plutarque, un souvenir personnel qui

> s'exprime avec force. Voyageant pendant les guerres de religion avec un gentilhomme prolestant qui se faisait passer pour catholique, Montaigne a été frappé des inquiétudes de ce personnage chaque fois que la petite troupe approchait d'une place qui tenait pour le roi « Il sembloit à ce pauvre homme qu'au travers de son (( masque, et des croix de sa cazaque, on iroit lire jusques dans (( son cœur ses secrettes intentions : tant est merveilleux l'effort « de la conscience. » (2) Voici surtout, pour finir, une critique, encore timide sans doute, mais nette cependant, et très personnelle, de la torture.

Néanmoins tout cela est peu de chose : dès l'origine, Montaigne

mêlait peut-être un peu de lui même à ses compositions, et

très évidemment, ici encore c'est l'amas d'exemples frappants et

de fortes maximes qui l'a séduit beaucoup plus que ce qu'il avait à

jdire par lui-même. Dans l'essai De la curiosité (IL 4), qui semble

! être tout à fait de la même époque, le procédé est moins servile : le traité de Plutarque qui l'inspire porte le même titre. Mais ici Montaigne ne cueille plus des exemples et des expressions dans le trésor de Plutarque pour les combiner à sa mode : cette fois il n'y

a pas ti^ce d'un pareil agencement. Un jugement de Plutarque attire son attention : il le commente, et très librement il en fait la critique. Rusticus, grand personnage de Rome, pendant qu'il assistait à une leçon publique de Plutarque, reçut des lettres de l'empereur ; au lieu de les ouvrir il les mit dans sa poche, et attendit, pour en prendre connaissance, que l'orateur eût cessé de parler. Plutarque, flatté sans doute de cette marque de déférence, le loue sans réserve d'avoir su ainsi dompter sa curiosité et contenir son impatience. Montaigne est bien d'avis, lui aussi, qu'il y a là quelque mérite, et, outre sa réserve, il estime encore la civilité de Rusticus ; mais, se demande-t-il, puisque ces lettres venaient de l'empereur et pouvaient ^concerner des questions ' d'État, était-il aussi prudent que discret d'en user ainsi ? S'il y a curiosité intempestive à « crocheter )) en tout lieu les paquets que nous recevons, sans pouvoir patienter, il y a négligence aussi à différer d'en prendre connaissance pour ne pas interrompre un bon souper, et quelquefois, comme il arrive, à les oublier trois ou quatre jours dans notre poche. Ges négligents là, Montaigne en connaît bien, il sait qu'il est capable lui môme de ces oublis quelquefois graves, et c'est à lui-môme qu'il pense. Mais les Essais, à '^ cette époque, ne sont pas encore la confession de Montaigne ; il n'a pas encore l'habitude de parler de lui-môme; c*est en 1588'^ seulement que, dans une addition, il s'accusera formellement; pour l'instant, son expérience le guide, mais il se contente encore ^ de parler en général. Il énumère des exemples de personnages qui, par cette insouciance, se sont Jetés dans de grands périls ; et pres-'^ que tous sont pris de côté et d'autre à ce môme Plutarque qui est si riche en événements de tout genre. A la lumière de ces faits il disserte discute les circonstances, tâche d'approcher la vérité et de formuler une règle, mais sans dogmatisme, avec prudence et souplesse : a Un sage homme peut, à mon opinion, pour l'interest « d*autruy,commepour ne rompre indécemment compaignie, ainsi o « que Rusticus, ou pour ne discontinuer un autre affaire d'impor- « tance, remettre à entendre ce qu'on lui apporte de nouveau ;> « mais, pour son interest ou plaisir particulier, mesmes s'ilo (( est homme ayant charge publique, pour ne rompre son disner, a voyre ny son sommeil, il est inexcusable de le faire ...Mais,* (( quand tout est dit, il est mal-aisé es actions humaines de donner

^ (( reigle si juste par discours de raison, que la fortune n'y mdixi' « tienne son droict » (1).

Le chapitre, sans doute, n'est pas encore très étoffé ; nous nous

& éloignons cependant quelque peu des premières Leçons. C'est encore le cadre d'un des premiers essais tel que celui Des menteurs ^ ou celui Du trop parler, mais il y a déjà un peu moins de pauvreté et un peu plus d'indépendance. Voilà bien le service que lui rendra Plutarque : il mettra une masse de faits à sa disposition, et le stimulera à en observer d'autres autour de lui pour grossir son

, bagage, et tout en lui donnant ainsi des matériaux pour juger, il l'habituera à tenir toujours son jugement en activité, à tâcher

f toujours de formuler des règles et des observations pratiques à la lumière de l'expérience. Bientôt les chapitres se feront plus riches, plus divers; Montaigne affermira sa méthode, et s'en fera plus maître. Des essais tels que ceux De la cruauté, De la gloire, De la colère, De l'affection des pères aux enfant, à la fois par leur titre et par leur contenu manifestent cette influence, et représentent assez bien la forme nouvelle à laquelle Montaigne arrive, grâce aux Opuscules de Plutarque.

K Le lecteur de 1580, qui ne connaît pas encore Montaigne,

parcourant la table des deux volumes des Essais, distingue parmi // , les titres celui du onzième chapitre du second livre. De la cruauté.

Il s'arrête ; il s'attend à retrouver là tous les fameux exemples de l'antiquité qui lui sont familiers; celui de Tibère qui liait les conduits urinaires de ses victimes afin de les faire expirer dans d'atroces souffrances; le mot de Galigula qui voulait que ses condamnés (( se sentent mourir » ; tous les supplices endurés par les chrétiens persécutés, etc. Tous les auteurs à la mode n'ont-ils pas écrit des Leçons sur la cruauté ou sur la clémence, souvent même sur toutes les deux, et chez tous ne sont-ce pas toujours ces mômes faits qu'on retrouve, accumulés en grand nombre, et assaisonnés seulement de quelques maximes, sans que l'écrivain ajoute rien de son crû? Chez Messie, chez Bouaystuau, chez Marcouville, chez Jean des Caurres, chez Gentillet, l'an passé encore chez Droit de Gaillard, en un mot chez tous les auteurs en vogue ce sont toujours les mêmes exemples qu'il a lus. Sans nul doute, Montaigne va les

lui faire revoir une (ois de plus, et cette perspective d'ailleurs ne lui déplaît pas : il est utile de repasser souvent ces exemples fameux, et il ne messied pas de pouvoir à l'occasion les alléguer dans la conversation. Il ouvre la page, et quelle n'est pas sa surprise! Aucun des exemples qu'il attendait n'est là. Au lieu des i^ accumulations érudites, il trouve quelques réflexions sensées, et L quelques remarques psychologiques que des exemples bien choisis et peu nombreux ont suggérées à l'auteur.

Montaigne disserte d'abord longuement sur les différentes > sortes de vertus; il nous montre que la bonté naturelle, ou l'horreur de la cruauté, n'est pas une vertu, parce qu'elle ne relève pas de la volonté et ne suppose aucun effort. C'est tout un attachant morceau où l'on compare Épaminondas, qui reste volontairement pauvre, avec Socrate qui grâce ù la philosophie avait extirpé de son cœur tout germe de passion mauvaise, et avec Gaton qui goûtait une joie suprême jusque dans la mort. Cette bonté naturelle, qui n'est pas une vertu, Montaigne nous avoue qu'il la ^ possède à un haut degré; il est incapable sans émotion de voir seulement égorger un poulet, «ou d'entendre les os d'un lièvre craquer sous les dents du chien. La chasse est pourtant un violent plaisir, capable d'étouffer la sensibilité autant qu'aucun autre. Un conte de la reine de Navarre le jette dans une digression, car, dit il (( C'est icy un fagotagede pièces descousues ». Il compare les plaisirs de la chasse avec ceux de l'amour, et montre que si ceux de l'amour sont plus vifs, ceux de la chasse sont plus soudains et que par conséqueikt il est plus malaisé de leur résister. La reine de Navarre s'étonne que l'on puisse « passer des nuicts entières, « en toute commodité et liberté, avec une maistresse de long temps « désirée, maintenant la foy qu'on lui aura engagée de se coûten- « ter des baisers et simples attouchements » (1). Montaigne, au contraire, n'y voit pas de miracle, et il sent que se vaincre quand le plaisir de la chasse vous surprend est autrement malaisé. Des souvenirs, des expériences personnelles, alimentent celte" petite dissertation psychologique. Le voici de retour dans son sujet de la cruauté : il condamne la cruauté de la torture. « Les « exécutions mesme de la justice, pour raisonnables qu'elles

« soyenl, je ne les puis voir d'une veuô ferme... (1). Tout ce qui (( est au delà de la mort simple me semble pure cruauté, et notam- (( ment à nous, qui devrions avoir respect d'en envoyer les âmes en (( bon estât )) (2). Il commente un passage de Suétone pour bien faire comprendre sa conception. Pour les animaux, il plaide contre les mauvais traitements, il cueille dans son Plutarque quelques

'exemples fameux de bonté envers les bétes ; et la causerie se diversifie de remarques variées sur la métempsychose, sur la religion des Égyptiens, sur les liens de sensibilité qui nous unissent à toute la nature, sur les atroces sauvageries que les guerres civiles ont rendues ordinaires en France. C'est une causerie en effet, la causerie d'un honnête homme qui prend un sujet sans avoir le souci de le serrer de près ni de le traiter à fond. Quelques idées intéressantes se présentent à lui, l'une éveillant l'autre ; il les exprime simplement, il se laisse aller au plaisir de causer sans craindre les digressions ni les remarques diverses, sans se soucier de mettre un ordre rigoureux dans sa conversation.

1 Notre lecteur est un peu dérouté d'abord. Il ne rencontre même plus ces collections de sentences et d'exemples qu'il a trouvées dans d'autres essais, par exemple dans l'essai Que philosopher c'est apprendre à mourir ; au lieu d'un chapelet d'allégations, il est en face d'un chapelet de réflexions originales et familières. Ce Montaigne décidément ne ressemble pas aux autres : son genre est nouveau, un peu troublant. Beaucoup sont gagnés et louent les Essais; d'autres trouvent le livre un peu singulier, et, si nous en croyons La Croix du Maine, il a ses détracteurs. |

' Quoi qu'il en soit, on sent très bien que les Leçons de Montaigne ne ressemblent plus aux Leçons des autres, c'est quelque chose de nouveau. A cette transformation les Opuscules de Plutarque ont contribué plus que tout autre modèle. De cela aussi on s'est aperçu autour de Montaigne. Voici ce qu'écrit un admirateur des Essais, La Croix du Maine, en 1584, c'est à-dire avant la publication du troisième livre : « Afin de dire en un mot ce que j'en « pense, je dirai que si Plutarque est tant estimé pour ses beaux « œuvres,- que celui-ci le doit être pour l'avoir imité de si près

(8) H. il, t. m, p. 162.

(( principalement en ses Opuscules, et si Plutarque a été estimé^

« seul entre les sçavants duquel les œuvres dussent demeurer (s'il

« arrivoit que la perte se fist de tous les autres auteurs), je dis que

« celui qui Ta suivi et imité de plus près doit estre le plus recom-

« hiandable après lui, tout de mesme que celui estoit estimé le plus

« excellent peintre qui peindoit le mieux après Apelles ».

SECTION II

Le Moi dans les Essais

VII. — Dans Tessai De la cruauté que nous venons d'analyser, il est un trait que nous avons passé sous silence : Montaigne y parle de ses propres sentiments. De plus en plus, sa causerie va rouler sur lui-môme, elle va prendre le Moi pour sujet. C'est la dernière transformation des Essais, mais c'est aussi la principale. Nous n'avons encore vu que par accident la personne de Montaigne passer dans son livre. Dans les années qui précèdeni la publication de la première édition, dans la dernière de ces années surtout (1579), il va se mettre en scène lui même, il va se montrer tout entier à son lecteur. Les Essais étaient déjà devenus personnels en ce 3ens qu'ils nous exposaient les réflexions de Montaigne, des idées bien à lui ; maintenant ce sont ses goûts, ses humeurs, toute sa personne que nous allons y rencontrer. Nous n'avions encore qu'un compte-rendu de ses méditations ; nous aurons son portrait tout entier.

Parler un peu de soi, quand on traite de questions morales était chose bien naturelle. Sénèque le fait à chaque instant dans ses Lettres à Lucilius; souvent un événement de sa vie intime sert de thème au petit sermon moral dont son ami fera son profit. Plutarque n'en use pas autrement, bien qu'il ne feigne pas d'écrire des lettres, bien qu'il fasse des traités, de véritables essais ; à l'occasion, il ne se prive pas de faire appel à ses souvenirs ; il y cherche des exemples simples pour illustrer ses enseignements : c'est à un de ses cours, disions-nous tout à l'heure, qu'il a vu Rusticus mettre de côté, sans les ouvrir, des lettres de l'empereur et donner ainsi une bonne leçon aux curieux.

Montaigne est Gascon, il est bavard, il ne demande qu'à parler de lui-même. Comment n'imiterait il pas, en cela comme en tout, ses chers modèles ? De bonne heure il a conté ses propres expériences, mais discrètement d'abord, à la manière de Sénèque et de Plutarque, dans la mesure où le sujet le réclamait, uniquement lorsqu'il pouvait fournir un exemple utile à sa leçon.

Dès 1573 ou 1574, il nous conte tout au long un accident dont il a été victime ; il en tait la matière d'un de ses essais (1). Pendant les deuxièmes ou les troisièmes troubles civils, il était à une lieue de chez lui, monté sur un cheval a non guiere ferme » à ce qu'il nous dit ; un de ses gens, perché sur un a puissant roussin qui avait une bouche désespérée, frais au demeurant et vigoureux », lance sa monture à toutes brides et fond comme un colosse a sur (( le petit homme et le petit cheval, et le foudroie de sa roideur et « de sa pesanteur » ; voilà Montaigne désarçonné, projeté sans connaissance, presque mort, à dix ou douze pas de son cheval. On cherche à le faire revenir à lui, on l'emporte vers sa demeure ; il rend le sang à plein seau. Lentement, le sentiment lui revient:, il se voit tout au bord de la mort : <( La vie ne lui tient plus qu'au bout des lèvres ». (2) Il analyse ses impressions d'alors : c'est une expérience cela, presque une expérience de la mort, car les impressions qui précèdent sont seules à considérer, le passage final n'est rien. Et s'il nous a conté cela, ce n'est pas du tout qu'il ait l'intention de nous narrer les aventures principales de sa vie : comme souvent il était préoccupé de la pensée de la mort, il songeait aux moyens de l'apprivoiser, de l'approcher à la manière de Canins Junius et des grands philosophes de l'antiquité. Vraiment, ce jour là, elle ne lui a pas paru terrible : nous nous exagérons les souffrances des mourants ; il va nous conter son histoire pour nous rassurer et pour se rassurer lui-même une fois de plus.

De même, lorsqu'il nous décrit longuement, peut-être vers la môme époque, sa liaison avec La Boétie (3), c'est un exemple de grande amitié qu'il veut nous mettre sous les yeux, un exemple qui rappelle les illustres amitiés d'autrefois. Nulle part encore il

(1) n, 6. De l'exerciiation.

(2) n.6. t. ni, p. 59

n'exprime une intention arrêtée de se peindre. C'est en passant qu'il se montre, sans dessein délibéré: la preuve en est que ces cas sont rares au début, et que presque tous les chapitres sont des dissertations objectives (1). Il n'y a pas encore de nouveauté sur ce point.

Mais cela va changer peu à peu. D'abord nous avons vu que Montaigne, encouragé par son Plutarque, parle de plus en plus par lui-même. Il a réagi contre la méthode pédante de son temps. Il écrit non d'après des autorités anciennes, mais selon son propre jugement. C'est son originalité. Or la hardiesse de cette entreprise ne lui échappe pas. Il sait qu'il a peu de science et peu de droit d'être écouté par conséquent et puis le travail critique qui envahit de plus en plus sa pensée et dont nous parlerons plus tard, lui apprend tous les jours que son jugement est subjectif, relatif à lui-même. Il « ne s'en croistpas ». Dire : je ne fais que me peindre, ce sera une formule de modestie ; ce sera dire : mes jugements n'ont pas de valeur objective; ils ne sont intéressants que par rapport à moi ; ils me montrent, mais ils ne peuvent pas prétendre à régler les autres. Il y a beaucoup de ce sentiment là chez Montaigne.

En même temps, nous savons que son sentiment moral l'orientait de plus en plus vers les questions familières et pratiques. A mesure qu'il descendra davantage au détail réel, qu'il cherchera davantage à être utile aux autres et surtout à lui même, tout naturellement ses souvenirs personnels se presseront de plus en plus dans son œuvre. Ses impressions éprouvées auront plus de poids dans ses réflexions. Un jour viendra où elles seront si

(1> Dans tous les premiers essais, le Moi de Montaif^ne ne paraît pour ainsi dire pas. Peut-être le passage très personnel de Tessai 1, 30, Que philosopher c'est apprendre à mourir, où Montaigne peint son attitude vis-à-vis de la mort « st-ii de 1572 comme la majenre partie de Tessai ; mais nous avons vu que des additions y ont été introduites, la question reste donc douteuse. On a pensé que le portrait de Montaigne tracé au dix-septième chapitre do deuxième livre devait être de 1573. Mais je crois avoir démontré (Cf. chronologie des Essais, t. I, p. 371) que, si une partie de l'essai peut être rapportée à cette date, ce qui me parait peu vraisemblable, à -tout le moins, il est néce.ssaire d'admettre que d'importants développements ne sont pas antérieurs à 1577 ou 1578. Admettons donc que quelques détails du portrait appartiennent à une rédaction hypothétique qui date de 1573 ou 1574 ; il n'y aurait sans doute là qu'une exquisse destinée à illustrer par nu exemple la leçon morale que Montaigne donnait sur le sujet de la présomption. Le portrait ne s'est amplifié que plus tard ; alors les détails sont devenus abondants et précis, et ils ont changé le caractère du morceau. Montaigne s'y est peint pour le plaisir de se peindre.

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envahissantes, si essentielles, que Montaigne en fera le sujet même de son étude.

Il déclarera que son but est de se peindre ; il sera bavard de ses impressions et de toutes les particularités qui concernent sa personne. Alors, nous n'aurons plus affaire à des leçons impersonnelles où passent de temps à autre, parmi de très nombreuses allégations empruntées, quelques rares souvenirs personnels ; la pensée de Montaigne s'attachera à connaître son Moi, à le réfléchir, et les leçons philosophiques se dégageront directement des impressions et des expériences de la vie. Ce jour là Montaigne pourra dire que son dessein est original, qu'aucun auteur n'a formé un projet pareil au sien. Plusieurs influences l'ont aidé à se pousser sur le devant de la scène. Nous allons essayer d'en dégager quelques unes.

cct^ VIII. — Le premier point à signaler, c'est le grand succès au

^ fiU. C^ XVI® siècle des genres de la biographie et de l'autobiographie. On

7 **^ , r sait avec quelle prédilection l'Italie de la Renaissance les a

i.ifj9^(^^ * cultivés. Dans ces productions on sent déjà un effort vigoureux,

ci^ i'*^'^*'^^'^^' souvent couronné de succès, pour dépasser l'écorce, la simple

narration des faits, et pour peindre la vie morale de l'individu.

« Chez les Italiens », dit Burckhardt (I), « l'autobiographie étend

(( parfois son vol et descend dans les profondeurs de l'individu ; à

(( côté des mille faits de la vie extérieure, elle décrit d'une manière

« saisissante les phénomènes moraux, tandis que chez d'autres

« nations, môme chez les Allemands du temps de la Réforme, elle

(( se borne à consigner les faits matériels et ne laisse deviner l'âme

« du personnage que par la manière de les présenter. »

Ces genres biographiques ont suscité une ample moisson de Mémoires des deux côtés des Alpes, et ils ont créé un milieu très favorable à l'apparition d'écrits tels que les Commentaires de Biaise de Montluc, et les Essais de Montaigne. Autour de Montaigne on publie de gros recueils de biographie : tel est, par exemple, celui que Thevet, cosmographe du roi, donne en 1584 : Les vrais portraits et vies des hommes illustres anciens et mx>dernes,

A vrai dire, je n'ai pas rencontré dans les Essais la trace maté-

(1) La cioilisation de V Italie au, temps de la Renaissanoe, par Jacob Burckhardt. Traduction de M. Schmitt... Paris 1885, p. 63.

rielie de toute cette littérature biographique moderne. Même aux Vies de Paul Jove, qui jouissaient alors d'une grande vogue, je ne vois pas que Montaigne ait fait d'emprunts bien certains. Il est à présumer cependant qu'il les a lues, et qu'il en a lu d'autres encore (1).

En tous cas, Montaigne a pratiqué vers cette époque avec une grande assiduité des biographies anciennes. Suétone est, dans cette première» partie de son travail, un de ses historiens favoris. Aux Vies des douze César, il fera près de quarante emprunts, semble-t-il, et presque tous sont dans l'édition de 1580. Diogène Laerce déjà le séduit; c'est seulement dans la dernière partie de sa vie, après 1588, qu'il le dépouillera méthodiquement ; plus de cent passages de l'édition de 1595 viennent de lui, mais déjà il l'étudié, il le loue. Il a connu encore V Autobiographie de Flave Josèphe, à laquelle il a pris au moins deux traits. Les Vies de Cornélius Nepos lui en fournissent encore quelques-uns. Mais surtout il nous faut revenir aux Vies de Plutarque et à la précieuse traduction d'Amyot dont nous avons déjà montré toute l'importance. Envers Plutarque, sa dette monte au moins à cent quarante emprunts, dont plus de quatre-vingts sont antérieurs à 1580.

Le résultat de toutes ces lectures, et aussi leur motif, c'est une curiosité sans cesse croissante de connaître les détails de chaque existence. Montaigne a besoin de se renseigner sur la vie des auteurs qu'il lit. C'est une soif de détails psychologiques tout à fait exceptionnelle en son temps, semble-t-il, un sentiment qui le

(1) Montlac a écrit dans ses Commentaires « Je m'attendray senlement à escripre « de mes fortunes, pour servir d'exemple à ceux qui viendront après moy, affln que « les petits Moulues que mes enfans m'ont laissé, se puissent mirer en la vie de leur « ayeul » (Éd. de Ruble, t. 1, p. 87). Montaigne aussi, dans Tèdition de 158^, prétend écrire pour sa descendance, pour ses amis et pour ses parents : Mes essais, dit-il, sont destinés à « amuser quelqu'un qui ait particulier interest à ma connoissance : un « parent, nrt amy, qui prendra plaisir à me racointer et repratiquer en cett'image .. « Quel contentement me seroit ce d'ouir ainsi quelqu'un qui me recitast les meurs, la « forme, les conditions et les fortunes de mes ancestrcs I Combien j'y serois attentif ! « Vrayement cela partiroit d'une mauvaise nature, d'avoir à mespris les portraits « mesmes de nos amis et prédécesseurs, et de les desdaigner. Un poignard, un harnois, « une espée, qui leur a servi, je les conserve pour lamour d'eux, autant que je puis, « de l'injure du temps ». (Il, 18, t. IV, p. 264, 1580). Les Commentaires de Montluc n'ont été publiés qu'en 1592, par conséquent, bien après l'époque, où Montaigne écrivait ces lignes. Mais Montaigne et Montluc étaient certainement en relations (Cf. Essais II. 8, t. III, p. 9H). Il n'est pas impossible que Texomplo de Montluc ait influé sur le dessein de Montaigne. Peut-être même l'auteur des Essais a-t-il connu les Commentaires en manuscrit. Ce n'est d'ailleurs qu'une hypothèse très incertaine.

rapproche singulièrement de uous et qui fait penser aux critiques du XIX' siècle plus qu'à aucun de ses contemporains. Surtout lorsqu'il s'agit de moralistes, il lui faut confronter leurs actions avec leurs discours. Il sait très bien que la pratique est une chose et la théorie une autre, il dit que juger les préceptes moraux d'un homme par sa conduite serait commettre la môme erreur que ceux qui condamnent l'Église romaine sur les vices des prêtres (1) ; n'importe, son esprit n'est satisfait que par la connaissance de la biographie. En même temps qu'il lit César, il contrôle les dires de César et les complète par les biographies que Suétone et Plutarque nous ont laissées de lui. Les essais qu'il lui consacrent en témoi gnent abondamment (2). En même temps qu'il étudie la doctrine de Pyrrhon, très attentivement il lit la vie de ce philosophe que Diogène Laerce a composée; il y cherche la pratique de sa doctrine, il discute ce que les auteurs en rapportent (3). Il regrette que nous n'ayons pas (( une douzaine de Laercius » (4). Plutarque est son familier : Quoique « ses escrits, à les bien savourer, nous le descouvrent assez » et que Montaigne pense le connaître « jusques dans Tàme (5) », il regrette que nous n'ayons pas au moins a quelques mémoires de sa vie » ; il sait à Aulu-Gelle un gré infini de nous avoir conservé un conte de ses mœurs ; il médite ce conte et le commente (6). Souvent il nous répète son besoin de s'enquérir de la vie que menaient les grands hommes. Même les actes l'intéressent bien plus que les écrits; et, sans doute, il a « mille fois regretté que nous ayons perdu le livre que (( Brutus avoit escrit de la vertu... mais d'autant que c'est autre (( choselepresche que le prescheur,j'ayme bien autant», ajoute-t-il, (( voir Brutus chez Plutarque que chez luy-mesme (7) ». .De plus en plus il est choqué du grain d'insincérité qui se glisse chez tout théoricien, et de plus en plus ce sont les actions qu'il veut voir à nu, c'est la vie qu'il veut contempler directement.

(1) Cf. n, ».

(9) II, 33 et n, 34 surtoat.

(3) Cf. Il, il et encore H, 29.

(4) Cf. Il» iO.

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