II, «I
En tout cela, Montaigne manifeste une extrême avidité pour les détails psychologiques, concrets, réels. Voilà qui l'invitait à puiser dans son arsenal de souvenirs à lui, où il pouvait trouver les expériences psychologiques les mieux connues, les plus certaines, celles dont il pouvait raisonner avec le plus de pertinence.
Mais surtout Montaigne montre que ce qui l'intéresse c'est le rapport de la vie d'un écrivain à ses œuvres. Il aurait désiré que ses moralistes nous parlent beaucoup d'eux mêmes, qu'ils nous mêlent à leur vie, qu'ils nous y fassent voir leur philosophie en pratique. Le voilà auteur et moraliste à son tour Ne faut-il pas qu'il tente ce qu'il demande aux autres?
Je sais que la biographie n'est pas l'autobiographie et que les Essais de Montaigne sont encore autre chose que de l'autobiographie ; mais qui ne voit cependant que la biographie conduit à l'autobiographie, et qu'entre une autobiographie et les confessions des Essais il y a de singulières ressemblances. Ce sens de la vie qui se développe chez Montaigne, ce besoin d'atteindre l'acte derrière le précepte, a certainement contribué à la transformation des Essais; insensiblement elle l'a poussé à se peindre au lieu de moraliser comme au début. A réfléchir sans cesse et à « coucher » sur lui-même toutes ces méditations morales greffées sur des exemples réels, à vivre tous ces petits problèmes pratiques, Montaigne s'habitue à s'analyser, à s'observer dans les personnages historiques ; peu à peu son Moi passe au premier plan et s'infiltre partout dans son œuvre.
IX. Non moins que les lectures de biographies, je crois que - v/ '* les lectures des poètes ont révélé Montaigne à lui même et l'ont ' ^ engagé à s'analyser dans les Essais. La culture d'un homme du monde, au XVI® siècle, lorsqu'il est cultivé, est avant tout une culture poétique. Nous avons vu que c'est tout à fait le cas de '^ Montaigne. A sept ans, il prend goût aux livres : c'est par les Métamorphoses d'Ovide qu'il commence. Il se dérobe à tout autre plaisir pour les lire. Grâce à la connivence « d'un homme d'entendement de précepteur » (1) qui laisse négliger les autres leçons, le jeune Michel poursuit sa lecture en repos, et le voilà
(I) I, 36 vers la fln.
qui « enfile tout d'un train Vergile en T^neide, et puis Terence, et puis Plante, et d«s comédies italiennes, lurré tousjours par la douceur du subject. » (1).
Devenu homme, il s'essaie à faire des vers comme tant d'autres. Il n'en a jamais fait que de latins ; encore les juge-t-il mauvais, « Je ne puis me souffrir en vers », nous dit il (2). Mais s'il ne sait pas les faire, il sait les goûter. Dans l'édition de 1580, il écrit : « J'ayme la poésie d'une particulière inclination : car, (( comme disoit Cleantes, tout ainsi que la voix contrainte dans « l'étroit canal d'une trompette, sort plus aiguë et plus forte, ainsi (( me semble-t il que la sentence, pressée aux pieds nombreux « de la poésie, s'eslance bien plus brusquement et me fiert d'une « plus vive secousse » (3). Et après 1588, il dit encore : « La (( bonne, la suprême, la divine poésie est au dessus des règles et « de la raison... Elle ne pratique point nostre jugement, elle le « ravit et ravage... Dés ma première enfance, la poésie a eu cela, (( de me transpercer et transporter ; mais ce ressentiment bien (( vif, qui est naturellement en moy, a esté diversement manié « par diversité de formes, non tant plus hautes et plus basses, « car c'estoient toujours des plus hautes en chaque espèce, (( comme différentes en couleur. « (4). Très souvent il revient à parler des poètes et à les juger, et témoigne ainsi qu'il les fréquente assidûment. Il estime avoir bon goût en la matière et croit qu'il n'est pas sans mérite d'être connaisseur en poésie. « Il est plus (< aisé de la faire que de la cognoistre... Nous avons bien plus dç u poètes que de juges et interprètes de poésie » (5).
Il relit constamment ses poètes. Or, chacun d'eux lui donne un enseignement particulier, ils lui fournissent des sentences pour adapter à ses diverses leçons. Lucain lui propose de belles formules stoïciennes. Lucrèce l'initie à la philosophie épicurienne et lui inspire un vif sentiment de la nature. Mais tous, à des degrés divers, ont le mérite de développer sa sensibilité très fine. Ils l'aident à prendre conscience de lui môme, à se rendre maître
(1) I, te, t n, p. 75. {%) n. 17.
(l'une masse d'impressions fugitives, à les arrêter sous Tœil de la réflexion. Ils enrichissent son Moi, ils le fortifient, ils le sollicitent ainsi, d'une invitation sourde, mais sans cesse renouvelée, à se produire au dehors et à se fier à lui-même.
Il est impossible de suivre avec précision le travail qui se fait là chez Montaigne, parce que nous ne pouvons pas dater les citations. Montaigne garde aux vers latins leur forme latine ; ils restent souvent étrangers au texte, souvent ils s*y ajoutent plutôt qu'ils ne s'y enchâssent. Beaucoup de citations ont été insérées dans des essais, bien après la composition de ces essais, et à des époques qu'il est impossible de conjecturer. Un fait, en tous cas, est manifeste : c'est que dans l'édition de 1588 qui marque le triomphe complet de la peinture du Moi, les emprunts aux poètes se multiplieront d'une manière considérable. Ce sont eux qui l'aident à lire dans son propre cœur, à se comprendre et à se faire comprendre. Il a besoin d'eux pour s'étudier, pour saisir ses impressions et pour les exprimer.
De tous, Horace est, à ce point de vue, celui qui a eu le plus d'influence. C'est celui qui a le plus poussé Montaigne à parler franchement de lui-même. Montaigne l'a pratiqué très familièrement. Il n'en est pas un dont les vers reviennent plus souvent dans les Essais: on y trouve jusqu'à cent cinquante emprunts à l'œuvre d'Horace. Des expressions d'Horace semblent venir spontanément sous la plume de Montaigne (l). Il use aussi de ses vers plus librement que de nuls autres : plus fréquemment que dans les autres, dans les vers d'Horace, il change un temps, une personne, un nombre, un mot quelconque pour les adapter à son texte. C'est dire qu'il en est mieux maître, qu'il les a mieux en mémoire. Il possède très parfaitement Horace.
Or, la morale d'Horace n'est pas du tout celle de Sénèque. Il prêche à Montaigne une toute autre leçon. Lorsqu'il se bande, lorsqu'on le lui commande, il peut bien, sans doute, exprimer dans ses odes d'apparat les grands sentiments du stoïcisme ; mais là il ne se sent pas à l'aise. Qu'on le laisse libre, c'est un rêve bien difiérent qu'il va dérouler devant nos yeux. Les présents de
(1) Cf. I. 32 par exemple « U n'est gens si asseurez qne ceux qui nous coulent des failles, comme alchimistes, prognostiqueurs, judiciaires, chiromantiens, médecins, id genus omne > (Édition de 1580) « id genus omne » est inspiré par Horace. Sat. 1. S. 2.
Mécène ont transformé le poète brutal et venimeux qui décochait au début de sa carrière ses Épodes et ses premières Satires si virulentes ; ils eu ont fait le moralisie apaisé que la postérité admire. Maintenant à Tabri du besoin, libre de cultiver sa nature épicurienne et de s'abandonner aux loisirs studieux, considéré, ami du premier ministre et de l'empereur, Horace regarde la vie avec sérénité; il sait, semble-t il, se préserver de Tambition, de l'avidité qui rongent les plaisirs ; il ferme son cœur aux passions et aux soucis pour jouir pleinement, avec un peu d'égoïsme, mais avec beaucoup d'élégance, des biens que la fortune lui a rais en main et des avantages palpables que ces biens lui assurent.
 seize siècles de distance, la situation de Montaigne n'est pas sans quelque analogie avec celle d'Horace. Depuis qu'il est héritier du nom et de la terre de Montaigne, plus encore qu'auparavant, il est riche, considéré, indépendant. Lui aussi n'a que des passions modérées, et la quarantaine qui sonne apaise les ardeurs de la jeunesse. Lui aussi aime la tranquillité, puisqu'il se retire dans son château ; il aime les lectures paresseuses., les longues méditations au haut de sa tour; Horace en prolongeait de semblables au fond de sa litière et dans la campagne de Tibur. La grande affaire, après tout, pour lui comme pour Horace, c'est de régler et d'organiser son repos, c'est de savoir exploiter le bien-être que sa position et son heureux naturel lui offrent ; c'est de se tenir à l'abri de l'ambition et des passions.
Horace l'aide à prendre conscience de ses besoins ; par là il les développe; il l'invite par son exemple à exprimer simplement une philosophie humble et sans prétention ; il lui montre combien cette note sonne heureusement dans ses vers à lui, et lui prouve que les grands sentiments d'apparat ne sont pas seuls à avoir bonne grâce. C'est surtout dans les Êpitres que cette inspiration s'épanche librement. F^a tradition du genre, hérité des alexan drins, la réclamait un peu, et le tempérament d'Horace s'y épanouit, y rencontre des accents étrangement pénétrants. Or, dans la première édition des Essais, Horace est cité quatre-vingts fois. C'est presque le seul (i) poète dont les citations soient plus
(i) Je ne compte pas, bien entendu, un poète didactique comme Manilius qai fournit surtout des citations sur Hs questions d'astronomie. Il faut nommer en revanche Martial, qui a pu lui aussi, comme Horace, aider Montaigne à baisser le ton et à parler de lui-môme.
nombreuses dans Tédition de 1580 que dans les additions de 1588. Dans ce nombre, les citations des £pfrrc5 occupent une place tout à fait privilégiée ; il y en a trente-huit, sans compter, bien entendu, huit emprunts aux deux Épitres purement littéraires qui méritent d'être classées à part. Donc c'est aux ÉpUres familières que Montaigne doit la moite de ses emprunts (trente-huit sur quatrevingts), et cependant les Épitres représentent moins du sixième de l'œuvre poétique d'Horace (douze cent cinquante vers environ sur près de huit mille) : les préférences de Montaigne sont manifestes. Si vous examinez une à une ces trente-huit citations, vous verrez que plus de vingt-cinq d'entre elles concernent cet idéal de bon sens et de modération qui est celui d*Horace, soit qu'elles en vantent la douceur, soit qu'elles persiflent ironiquement les grandes présomptions qui lui sont contraires. Voilà des chiffres qui nous permettent de mesurer quelle a été l'influence^ d 'Horace sur les Essais,
Guidé par lui, Montaigne dégage la morale qui convient à son tempérament, il devient lui môme, il se montre sans toilette. Et cette morale, jamais Horace ne l'expose abstraitement comme une doctrine : il la mêle aux actes quotidiens de son existence, il la montre en action dans sa conduite : c'est sa vie à lui, ce n'est pas une construction philosophique. Elle est humble, très simple : elle a comme un air d'aveu, de confession intime. Cette forme toute personnelle ne se détache pas du fond auquel elle est si bien appropriée. Montaigne se laisse gagner par tous les deux ensemble. Comme Horace, lui aussi est tenté de s'avouer privé de grandes qualités aussi bien que de grands défauts ; il est tenté de se confesser, de mêler les faits de sa vie intime et tout son Moi à ses petites dissertations. Horace écrivait ses Épitres sur des riens : une lecture d'Homère, une invitation à dîner (1), un bienfait de Mécène (2), les reproches d'un ami qui le trouve négligeant dans sa correspondance (3), tout est pour Horace prétexte suffisant à écrire une Épitre. Il s'excuse, il remercie, il donne son avis sur la lecture du jour, et la poésie déborde, car, à travers ces futilités, il laisse apercevoir
(1) Horace. Ép. I, 5.
(9) Horace. Ép. 1, 7.
(3) Horace. Ép. H, S.
toute sa vie, sa vie facile et nonchalante. A chaque instant c'est Horace que nous voyons, non pas Tauteur, mais Thomme. Certes, quelquefois il y a delà convention. (1) L'occasion est parfois un peu factice. N'importe : Horace est naturel, il a l'air sincère, cela suffit. Dans quelques-unes de ses Satires encore, dans les dernières surtout, c'est le môioe ton que nous retrouvons. Lisez, par exemple, celles qu'il adresse à Mécène.
Tout cela était sans cesse présent à la pensée de Montaigne ; c'était pour lui une invite continuelle à philosopher sur les faits de la vie courante. Vraiment, Horace a bonne grâce à confesser ses imperfections ; il en fait autant après Horace, il avoue qu'il ne sent pas sa sagesse bien solide, que tout en lui est vanité. Horace est si bien son guide et son modèle en tout cela qu'il reprend ses mots mêmes et se les applique : la confession d'Horace peut lui servir de confession à lui aussi. Le poète disait avec bonhomie de lui-môme : « Je n'ai pas de gros vices ; dans « l'ensemble, ma nature est droite ; mes défauts sont supportables « mais ma sagesse n'y est pour rien, ne m'en faites pas de « mérite » ;
« Si vitiis mediocribas et mea paacis Mendosa est natura, alioqui recta, velut si Egregio inspersos reprehendas cdrpore naevos Causa fuit pater. . . o
Vous retrouverez les mômes mots dans les Essais, et non plus pour juger Horace, mais pour juger Michel de Montaigne (2). C'est après Horace aussi qu'il s'écrie : « J'aime mieux passer pour fou que d'acquérir la sagesse au prix des tourments:
« Preetulerim delirus inersque videri
Dum mea délectant mala me, vel denique fallant,
Quam sa père et ringi. » (3)
Horace raillait doucement la fragilité de sa philosophie ; sa
(1) Horace. Ép. I, 14.
(2) Cf. II, 11, éd. de 1580 et Horace, Sat. I, 6. 65.
*^ (3) l. 20, éd. de 4580, Horace, Ép. H. % 1Î6. Toutefois ij faut noter (fu'ici Montaigne donne à ces vers un sens an peu différent de celui qu'ils avaient chez Horace.
sagesse n'est pas bien ferme, il ne s'y trompe pas : « Quand je ne « puis avoir mieux, je sais me contenter de peu, je vente la paii( sible médiocrité : si mou sort devient meilleur: heureux, dis je, « heureux et sages ceux-là seuls dont le revenu est solidement « établi sur de belles terres » (1). Pourtant, en général, son rêve n'est pas ambitieux ; il s'accommode aisément des événements, il ne se tracasse pas du souci des richesses : qu'on le laisse vivre pour lui, bien tranquille, voilà ce qu'il lui faut : a Mon vœu, dit-il, « c'est de conserver ce que je possède, ou même moins, c'est de (( vivre pour moi ce qui me reste de jours, si les Dieux veulent « bien m'en accorder encore » (2). Dans tous ces passages et dans beaucoup d'autres, Montaigne a reconnu ses désirs et ses sentiments; il doit à Horace de les lui avoir débrouillés. Il a repris les phrases d'Horace comme siennes, en les laissant à la première personne ; il les a insérées dans ses confessions à lui.
Si Horace, plus particulièrement connu de Montaigne, a eu plus de part que tout autre poète à l'épanouissement de sa personnalité, si son génie y était spécialement propre, je crois que d'autres encore, que Lucrèce, que V'irgile, dans cette première partie, y ont contribué chacun dans sa mesure. Il sutTisait d'ana lyser avec précision des sentiments, d'éclairer les recoins du cœur humain pour aider Montaigne à connaître l'homme et à se connaître lui-même. Virgile, qu'il lisait dans son exemplaire de collège, (nous avons encore cet exemplaire) était très propre à cette besogne. Martial, qu'il pratique passablement à l'époque où nous sommes, môme Ovide qhi a enchanté sa jeunesse et dont il sent maintenant la frivolité, d'autres Latins encore mériteraient ici d'être nommés. Il ne faudrait pas non plus oublier les Italiens : Pétrarque, l'Arioste, les auteurs de comédie ; ni les Français, comme Ronsard et du Bellay qu'il cite et qu'il loue ; ni môme les poètes latins modernes, car il ne les néglige pas le moins du monde : il a cifé des vers de Théodore de Bèze et de La Boétie, et en outre, il a nommé avec éloge d'Aurat, Buchanan, L'IIospital, Montdoré, Jean Second, Turnebus. Voilà un vaste champ de lectures, et qui s'élargira encore beaucoup après 1580. Autant
(1) Horace. Ép. I, 15, 42/ et Montaigne, I. 39, éd. de 1580.
(i) Horace. Ép. 1. 18, 107 et Montaigne, H. li, t. VI, p. 281 (I588j.
Xfi
que les Opuscules de Plutarque, et autant que les histoires, la poésie que Montaigne aime chèrement, a contribué à transformer les Essais, à en faire une œuvre personnelle où Montaigne se peint sous les yeux du lecteur.
oU. h^ X. — En tout cela, nous n'atteignons que les causes secondes, ^r ^^'" les influences livresques. Derrière il y a les causes véritables,
fy,^».'^-' ^' ^* le tempérament, que les livres développent, mais qu'ils ne font y ^V*/^'- ' pas; il y a les accidents de la vie, auxquels les lectures font quelquefois porter tous leurs fruits, mais qui sont plus puissants que les lectures et qui en déterminent le choix. Entre 1570 et 1380 la vie de Montaigne est trop obscure pour que nous puissions y découvrir Texplication de ses variations. Un fait capital cependant nous est connu : dans cet intervalle la maladie s'abat lourdement sur notre philosophe.
C'est surtout autour de 1578 qu'elle l'éprouve. Elle 1' « essaye « un peu bien rudement pour un apprentis » (1) ; le choc est brutal, car il le fait « choir tout à coup d'une tres-douce condition « de vie et tres-heureuse à la plus doloreuse et pénible qui « se puisse imaginer » (2). C'est la pierre, où, comme il dit, « la cholique », à son avis (( la pire de toutes les maladies, la plus soudaine, la plus douloureuse, la plus mortelle et la :^ plus irrémédiable.... (( Elle fait en lui ses commencemens beau-
(( coup plus aspres et difficiles qu'elle n'a accoustumé. Les accès le « reprennent si souvent qu'il ne sent quasi plus d'entière santé et « pure de douleurs » (3).
La maladie fait sentir doublement le poids des années : bien qu'il n'ait pas encore cinquante ans, désormais Montaigne se classe lui-même au nombre des vieillards. Voilà encore qui va le pousser sur le devant de la scène. L'essai intitulé De la. ressemblance des enfans ans pères nous montre très bien cette influence (4).
Les vieillards et les malades sont intarissables à parler d'euxmêmes. 11 n'est pas à craindre que Montaigne se perde dans un bavardage sénile, mais, depuis quelques années, il veut que sa
(1) H, 37, au débat.
(3) II, 37, aa début.
(3) H, 37, au début.
morale se fasse pratique, que sa méditation lui soit utile. L'occasion s'offre d'en essayer les effets. Il a maintenant à supporter la douleur ; il voit la mort tout près de lui. L'une et l'autre il faut les envisager le plus sagement qu'il est possible. Ce n'est plus en philosophe de cabinet qu'il en va parler; le voilà au fait maintenant : les grands sentiments ne suffisent plus; il faut des effets. Il lui semble qu'il parlait de tout cela comme un aveugle parle de la lumière. Il a l'expérience maintenant, une expérience qui se renouvelle sans cesse. En dix-huit mois il a eu cinq ou six forts accès. Il a là une ample matière à observations, et c'est en lui-même qu'il la trouve.
Il s'aperçoit qu'il se faisait de la douleur physique des idées tout à fait fausses De loin, de la pleine santé, de cette santé alerte dont il a joui si longtemps, il la grossissait infiniment; elle lui paraissait tout à fait insupportable, et il était tout près de penser que le plus sage était, à la première menace, d'y échapper par la mort. « De trencher la vie dans le vif et dans le sain suyvant (( la reigle des chirurgiens » (1). Ëh bien, le voilà atteint du mal pour lequel il a toujours eu « la plus grande horreur dès son (( enfance; c'étoit à point nommé de tous les accidens de la vieil- « lesseceluy que je craignoisle plus » (2), nous dit il. Sa sensibilité est très grande : « Les souffrances vrayement essentielles et « corporelles, il les gouste bien vifvement »; tout de même le mal est loin d'égaler la peur. Après tout on peut s'accommoder de la plus mauvaise santé, et point n'est besoin pour cela de bander sa volonté, de peser sur sa raison, et d'avoir de grandes sentences à la bouche, comme les stoïciens ; il n'est même pas nécessaire de faire effort ; il suffit de se laisser aller: tout naturellement nous nous adaptons aux circonstances. « En dix huict mois « ou environ qu'il y a que je suis en ce malplaisant estât, j'ay (i des-jà appris à m'y accommoder. J'entre des jà en composition (c de ce vivre coliqueux ; j'y trouve dequoy me consoler et de quoy (( espérer : tant les hommes sont acoquinez à leurestre misérable, « qu'il n'est si rude condition qu'ils n'acceptent pour s'y conser- « ver ! » (3)
Ses résolutions de mourir ce a n'estoient que vaines propo- « sitions ». 11 n'a aucun besoin de se tuer ; il ne souhaite pas la mort; et d'ailleurs, maintenant que le voilà à mi chemin delà route qui conduit vers elle, il la redoute beaucoup moins qu'auparavant. Il en est d'elle comme de la douleur. Inutile de tant se travailler pour Taflronter. La nature fait très bien ce qu'elle fait : elle nous ôte le goût de vivre avant de nous ôter la vie. Maintenant qu'il est malade et vieux, il est près de la mort, mais aussi il tient moins à la vie. La mort lui enlèvera beaucoup moins que s'il était en santé. Il est déjà à demi-mort (1).
Montaigne a ses idées maintenant sur l'attitude qu'il faut garder pendant la souilrance : lui, à vrai dire, y fait bonne mine; il se plaint^ mais sans en venir au désespoir ou à la rage. Ce n'est donc pas pour s'excuser qu'il en parle. Mais raisonnablement on a tort d'exiger un maintien correct et impassible. Les philosophes sont vraiment durs et puérils de s'attacher à ces vétilles. La superstition stoïcienne de l'impassibilité jusque dans la torture ne gagne pas Montaigne maintenant qu'il est en contact avec les faits. Elle ne sert à rien « pourveu que nous ayons beau jeu, c'est tout un que (( nous ayons mauvaise mine. C'est bien assez que nous soyons « telz que nous avons acoustumé en noz discours et actions prince cipales. Quand au corps, s'il se soulage en se pleignant, qu'il le (( face ; si l'agitation lui plait qu'il se trémousse et tracasse a sa (( fantasie ; s'il luy semble que le mal s'évapore aucunement... « pour pousser hors la vois avec plus grande violence, ou s'il (( pense que cela amuse son torment, qu'il crie tout a faict. Nous (( avons assez de travail du mal, sans y joindre un nouveau travail (( par discours ». Montaigne ne se met aucunement en peine « pour maintenir céte décence extérieure » (2).
Jusqu'alors il n'avait pas eu grand besoin de la médecine. Il pouvait se donner à peu de frais le luxe de la mépriser. La question se pose maintenant, pressante, impérieuse : décidément que pense t-il des médecins et de leur art? En usera-t-il comme tout le monde? 11 est temps de se raisonner sur ce point.
Ainsi des problèmes pratiques touchent si directement Montai-
(1) Cette idée là revient jasqu'à trois fois dans les Essais de 1580.
(2) II, 37, D. t. II, p. 330.
gne, sollicitent sa pensée d'une manière si pressante, qu'ils se glissent de toutes parts dans les Essais. Montaigne malade, comme tout malade, se replie sur lui-même. Cette crise décisive se produit autour de 1578, précisément à Tépoque où nouç allons voir son Moi envahir les Essais. Sa vie alors s'impose à sa réOexion avec une force toute nouvelle. Sa méditation demandait des cas humains, en voilà qui s'offrent d'eux-mêmes. Il a une pierre de touche où essayer ses idées. Beaucoup plus que par le passé il lui faudra vivre pour lui-môme, concentrer sur son Moi toute son attention, se surveiller, s'observer en tous sens pour rendre son existence plus douce. De plus en plus les thèmes de la vieillesse et de la maladie vont prendre dans son livre une place tout à fait importante.
Sa réflexion a maintenant un objet précis, et un but pratique : du même coup sa philosophie se fera plus familière, plus utilitaire en quelque sorte ; elle s'attachera davantage aux faits et s'en alimentera; enfin, puisque c'est dans le Moi qu'elle trouve ces faits, elle poussera le Moi au premier plan. Elle tend à être de plus en plus une méditation sur la vie de Michel de Montaigne : le livre qui l'exprime ne pourra pas séparer cette vie des pensées qu'elle fait germer. Il peindra l'homme en même temps que sa philosophie, parce que désormais l'homme et la philosophie sont intimement unis. On ne peut plus les détacher l'un de l'autre.
XL — Résumé et Conclusion. — A tout prendre, les sources de Montaigne ne diffèrent pas essentiellement de celle de ses devanciers. Lorsqu'ils traitaient des sujets moraux, c'étaient déjà l'histoire, la poésie et les écrits des moralistes qui fournissaient les éléments de leurs Leçons. En revanche, à Tinstigation de Plutarque Montaigne renouvelle complètement la manière de les exploiter. Ils y puisaient en compilateurs et souvent à travers des compilateurs. Montaigne, de plus en plus, lit en rationaliste qui veut raisonner sa conduite. Il écarte les moralistes chrétiens qui parlent plus d'autorité que par raisonnement ; il écarte aussi les compilations où l'on trouve plus dé faits que d'idées ; il s'attache aux auteurs eux-mêmes et à des compilateurs originaux comme Plutarque.
Il avait moins de mémoire que de jugement : c'était une rareté
en son temps d'érudition, et c'est le secret de son innovation. Il a eu le mérite de sentir vivement les poètes et de les aimer ; il a en aussi celui de choisir Plutarque pour son guide principal, à la fois comme historien et comme moraliste. Disons encore que les circonstances l'ont servi: Amyot venait de rendre Plutarque très commodément accessible quand Montaigne s'est mis h composer ses Essais.
Aussi n'a-t-il pas continué k construire de petites mosaïques comme il le faisait au début. Sénèque et Plutarque lui ont inspiré le mépris de ces vains étalages d'érudition. Le désir a grandi en lui de faire œuvre utile et pratique. L'histoire, étudiée surtout dans les biographies de Plutarque, a vraiment prolongé et diver sifié son expérience ; elle lui a donné l'intelligence du monde psychologique, et l'habitude d'attacher à des cas réels sa réflexion morale. Les Opuscules qui l'ont ensuite conquis, l'ont habitué à faire des minuties de la vie quotidienne l'aliment de sa méditation ; ils ont développé son goût pour une morale familière, simple et pratique, goût naturel chez lui qu'une imagination stoïcienne paralysait un peu.
Sous ces influences, l'essai s'est gonflé de réflexion personnelle. Il a tendu à devenir un bouquet de remarques originales sur une question de morale ou de psychologie, quelque chose comme un court traité de Plutarque.
Le Moi de Montaigne, qui n'en avait jamais été exclu, y pénètre alors de plus en plus largement; ses idées, ses humeurs, les faits de sa biographie, s'y font une place de plus en plus grande, et vers la fln, systématiquement, Montaigne conçoit le projet de se peindre. C'était l'aboutissement naturel de ce mouvement : puisque ses réflexions se modelaient de plus en plus sur les faits de la vie familière et sur son propre tempérament, il était naturel qu'il »ie les détachât pas des circonstances qui leur donnaient naissance. Avec cela, le goût du genre biographique l'avait habitué à ne pas séparer l'homme et la vie de ses conceptions morales; les poètes et surtout Horace lui révélaient tous les jours davantage sa propre personnalité ; la maladie le forçait à se replier sur lui-même et à s'appliquer sa propre médecine morale.
Ainsi l'essai était d'abord impersonnel et volontiers imprégné d'un stoïcisme artificiel. Insensiblement il s'est orienté vers la
réflexion personnelle et vers une morale pratique et familière ; poursuivant sa route, il a abouti à la peinture du Moi et de la réalité immédiate qui encadre le Moi. Bien entendu, ce ne sont pas là des catégories tranchées ; cependant ou peut suivre assez bien cette transformation de la manière de Montaigne dans les Essais.
En 1572, Tessai impersonnel triomphe sans conteste. Considérez tous les premiers chapitres, du deuxième au vingtième du premier livre par exemple : tous sont sans originalité ; ils se ramènent assez exactement aux deux types de Leçons serviles que nous avons indiqués.
Dans la suite, on voit Montaigne briser de temps en temps ces cadres trop étroits. La transformation se fait avec lenteur et timidité. Avec les premiers essais du second livre, il commence à s'attacher à la lecture des Opuscules. Il est possible que nous soyons autour de Tannée 1574. On sent que Montaigne fait effort vers la seconde forme. Le troisième essai et le cinquième appartiennent encore presque en entier à la première ; mais le deuxième et le quatrième s'en affranchissent.
Dans les groupes de 1578 et de 1579, le jugement original prend sa revanche. Montaigne n'a pas complètement rompu avec ses deux types de la première forme ; il eu use pourtant autrement.
On trouve encore des chapitres très grêles qui rappellent tout à fait ceux que lui inspirait au début la lecture de du Bellay. L'essai Des postes (1), celui Des pouces (2), pour prendre les plus caractéristique, ne sont tout simplement que la juxtaposition de quelques faits, de quelques remarques qui ont frappé Montaigne au cours de ses lectures. Ce sont en quelque sorte des recueils de particularités qui l'ont intéressé sur ces sujets dans les auteurs récemment parcourus. Mais ces essais là sont généralement un peu moins maigres qu'au début ; ils sont surtout beaucoup moins nombreux ; enfin, quelquefois, mais quelquefois seulement, Montaigne y met un peu plus de personnalité ; dans l'essai intitulé: Toutes choses ont leur saison, par exemple, il blâme Caton le Censeur, pour avoir entrepris, à l'âge de quatre-vingts ans, l'étude du grec. Il était de tradition chez les auteurs anciens