‹ Les sources & l'évolution des essais de MontaigneChapitre 8 sur 38 · II. M («) II · texte numérisé non relu

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et surtout chez les compilateurs contemporains, de Ten louer, de voir dans cette tardive rétractation de ses principes une preuve d'admiration pour les études libérales. En s'écartant de cette tradition, Montaigne exprime sa défiance envers la science, et cette défiance est en son temps originale.

Dans d'autres essais de la môme époque, on retrouvera également des espèces de marqueteries qui rappellent celles que nous avons analysées au chapitre précédent. Montaigne vient de lire les Commentaires de Jules César ; sans doute il écrit sous l'impression directe que lui a causée cette lecture. Le voilà qui nous présente des Observations sur les m/yyens de faire la guerre de Julius Cœsar (1 ) ; il a beau dire qu'il « enregistre certains traicts particuliers et « rares qui lui sont demeurez en mémoire » ; en réalité plusieurs de ces traits n'ont pas été dégagés par lui, mais simplement copiés chez Suétone : c'est avouer qu'il y a encore chez lui quelque chose du compilateur. Dans l'essai sur VHistoire de Spurina (2), qui lui aussi est consacré à César, les passages pris textuellement à Suétone et à Piutarque sont encore plus nombreux. Le chapitre de La liberté de conscience (3), est en bonne partie bâti avec des phrases traduites d'Ammien Marcellin. Toutefois, en général, ces phrases d'Ammien Marcellin, de Suétone et de Piutarque n'apportent que des faits; l'idée appartient bien à Montaigne maintenant. Pour la mettre en lumière, il choisit, il range à sa façon les renseignements que lui fournissent ses auteurs. 11 leur conserve leur forme étrangère, mais il en dispose d'une manière originale. Dans le chapitre .sur VHistoire de Spurina, il veut juger César amoureux et César ambitieux, afin de comparer la violence de l'amour avec celle de l'ambition. Suétone lui fournit les faits de la vie de César, qu'il agencera à sa façon et sur lesquels il portera son jugement à lui. Dans le chapitre sur La liberté de conscience, il fait beaucoup plus ; il ose défendre la mémoire de l'empereur Julien contre les attaques des chrétiens. En religion, nous dit-il, il était vicieux sur toute la ligne ; mais ce n'est pas une raison pour lui dénier ses qualités, grossir ses torts, le

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charger de mille cruautés comme ont fait les historiens de notre parti. Nous devons le juger librement. Et Montaigne cherche des témoignages chez divers historiens et surtout chez Ammien ; il fait un petit essai de critique historique pour établir sa thèse. Il confronte les allégations des auteurs chrétiens et celles des auteurs profanes afin d'arriver à la vérité. Son jugement était audacieux en cela et fut blâmé par Rome (i).

Auprès de là, nous trouvons des essais intitulés : De trois bonnes femmes (2), Des plus excellents hommes (3). Les titres sont significatifs. Montaigne y veut faire montre de son jugement ; il veut s'essayer à choisir ses types de sagesse et de vertu. Dans tous ces chapitres nous saisissons le passage de l'ancienne méthode à la nouvelle. Dans ceux-là aussi le détail est emprunté ; Montaigne ne refond bien souvent même pas les phrases ; mais le jugement est indépendant. Il en est d'autres, contemporains de ceux-là, où Toriginalité de l'idée entraîne l'originalité du détail.

Bodin, dans sa Méthode de Vhistoxre, avait attaqué Plutarque. Il l'accusait surtout d'accueillir des fables avec crédulité, et de ne pas être équitable envers les Romains dans ses parallèles. Montaigne s'inscrit en faux contre ces deux critiques dans son essai intitulé: Defence de Seneque et de Plutarque (4). Il défend son auteur préféré, et cette fois c'est par des arguments bien à lui qu'il le fait ; il n'emprunte pas son plaidoyer. Qu'il ait tort contre Bodin, qu'il se montre crédule lui-même en ne voyant pas la crédulité de son client, peu importe; ce qui est intéressant ici, c'est l'effort d'indépendance. Dans son essai sur La œuardise mère de la cruauté (3), on trouvera des critiques très personnelles du duel et de la torture. Dans les essais De la gloire (6), De la colère (7), nous avons de petits traités à la manière de Plutarque.

Dans l'essai De ^affection des pères aux enfans (8), Montaigne

(1) Dans sa Methodus ad facitem historiarum oognitionem, Bodin avait indiqué le sujet de la réhabilitation de Julien, mais il l'avait indiqua seulement ; l'originalité de Montaigne reste entière.

traite avec une extrême liberté d'allure une question de morale familière ; il s'inspire de ses souvenirs personnels, d'une conversation qu'il a eue avec Montluc, d'exemples qu'il a connus autour de lui ; il a rencontré de jeunes gentilshommes conduits au vol par l'avarice de leurs pères, il allègue leur exemple afin de rendre sa leçon plus pratique; il rapporte les conseils qu'il a donnés à un de ses amis, et explique comment lui même agirait s'il avait des enfants. Tout cela est exposé avec simplicité et abondance. Nous retrouvons la même originalité dans les Essais De la prœsomplion (1), dxi desmentir (2), Des livres (3), De lu ressemblance des enfam aux pères (4), De rinstitution des enfans (5).

Tous ces essais ont très probablement été composés parmi les derniers. Presque certainement aucun d'entre eux n'est antérieur à 1577 ou même à 1578. Les deux derniers, et probablement même les trois derniers ne peuvent pas avoir été écrits avant 1579.

Or dans ces mêmes essais, qui se pressent aux environs de 1579, et où l'indépendance de la pensée atteint chez Montaigne son apogée, le Moi commence à s'exprimer hardiment. Il faut joindre à leur groupe l'avant-propos de la première édition, daté de mars 1580, qui affirme si nettement le dessein de se peindre. Jusqu'alors Montaigne ne s'était mêlé que discrètement à son œuvre, quand le sujet appelait sa présence. Maintenant il est à lui-même son propre objet. Il défend son dessein contre les attaques qu'on pourrait y adresser (6). Il nous parle de ses goûts littéraires ; (7) il nous fait des confidences sur sa santé ; (8) il dresse tout un portrait en pied de sa personne physique et morale (9). Les révélations de toutes sortes abondent maintenant sur lui-même et sur sa famille. De plus en plus ses exemples sont pris dans ses souvenirs et dans ses observations personnelles. L'influence livresque a reculé devant l'originalité croissante du penseur et de l'écrivain.

Les chapitres s'allongent considérablement. Nous en avons à jamais fini avec les timides leçons du début : ou ne les retrouvera plus dans l'édition de 1588.

Jusqu'ici c'est le sentiment moral, nourri par les ouvrages de Plutarque, qui nous a paru inviter le jugement de Montaigne à prendre sa place ; c'est à lui encore, et à une vive sensibilité enrichie par les poètes que nous avons attribué l'envahissement des Essais par le Moi. Il y a ici cependant autre chose qu'un éveil du sentiment moral et de la sensibilité personnelle. Songeons que le jugement de Montaigne n'avait pour ainsi dire aucun rôle dans la plupart des premières fantaisies : maintenant son objet est de sonder ses propres conceptions. Il faut, pour qu'un changement aussi ro^dical se soit produit, que quelque chose ait averti Montaigne de se défier des opinions communes; il faut qu'il ait une manière un peu particulière de f»réparer les siennes. Parallèlement au travail moral que nous avons essayé de suivre, au cours de ces dix années un travail logique s'est opéré en lui. Il a été pour beaucoup dans toutes ces transformations lui aussi. C'est lui qu'il nous faut analyser maintenant.

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