CHAPITRE XIV
Ces sources que les liommes ont de toute antiquité cherchées à l'égal des trésors,^ on a cru, pendant longtemps, pouvoir les découvrir ])ar des moyens occultes : certains individus, doués d'un pouvoir spé cial, possesseurs comme les fées d'une baguette la baguette divinatoire — pouvaient dire : Fouillezici, vous y trouverez l'eau bienfaisante. Sourcier ressemble fort à sorcier , et pour des oreilles peu fines, il est facile de s'y tromper. Heureusement le bon sens et l'esprit scientifique ont fait justice de ces jirétendus découvreurs, de bonne foi souvent, et viclimes tout simplement d'un phénomène physiologique qu'il ne faut pas nier, et dont M. Chcvreul a rendu compte \
La méthode de l'abbé Paramelle est justement célèbre; elle repose entièrement sur l'observation et la connaissance de l'écorce terrestre. Dans la préface de son beau livre : VArt de découvrir les sources, il l'a
1. De la bagiicfte divinatoire, du pendule dit cxploraleur cL des iab.'cs (ournanlcsj l vol. in- 8", i8o4.
si bien exposée qu'on ne peut mieux faire pour en donner une idée que d'en citer textuellement quelques passages :
« La géognosie, qui a pour objet de faire connaître, non seulement les terrains qui sont à découvert, mais encore ceux qui sont cachés, me parut, il y a trentequatre ans, être la science la plus propre à fournir des lumières sur les cours d'eau souterrains — J'employai neuf ans à étudier les terrains, et à recueillir les nombreuses obsér ations qu'on verra dans le cours de ce Traité... L'hydr>graphie souterraine, entièrement subordonnée au gisement et à la constitution des dépôts terrestres, présente les mêmes anomalies et les mêmes exceptions que les terrains. La connaissance des cours d'eau, tant visibles que souterrains, offre des lois générales qui sont incontestables dans la presque totalité des cas, et qui cependant sont, pour la plupart, contredites par quelques faits particuliers; par exemple, tout coings créait qui se rend dans un plus grand, converge vers Vaval de celui-ci; cependant le Gier, marchant à peu près en ligne droite du midi au nord, se jette à Givors dans le Rhône, dorjj^ le cours va du nord au midi. L'hydroscopie, pas plus que la géologie, ne peut donc être rangée parmi les sciences exactes, telles que la mécanique, l'hydraulique et autres parties de la physique; mais les quelques exceptions qui peuvent être opposées dans une localité ou dans l'autre, n'empêchent pas que les lois générales qui ont été posées, d'après l'universalité des faits observés, ne soient des règles assez sûres pour diriger riiydroscopc dans ses recherches et le faire réus-
sir dans la très grande majorité des tentatives.... »
« La tâche que j'entrepris, il y a vingt-huit ans, de fournir au public une théorie raisonnée sur l'art de découvrir les sources, aurait dû naturellement être remplie par quelque géologue profond, qui aurait traité cette matière en maître, et non être laissée à un pauvre succursaliste de campagne, qui n'avait pas assez de livres pour étudier les terrains à fond, ni assez de temps pour les explorer au loin, ni à sa portée des hommes assez instruits pour l'aider de leurs conseils Malgré tous ces motifs de découragement et le
ridicule universel qui m'attendait en cas d'insuccès, profondément ému des maux sans nombre que la disette d'eau causait tous les ans dans le département du Lot, je consultai d'abord les plus grands livres qu'il me fut possible pour tâcher d'y trouver quelque moyen de découvrir les sources ; mais ce fut inutilement.... Ce que je recueillis de plus positif, ce fut la conviction qu'aucun de ces hydrographes ne s'était donné la peine d'aller parcourir l^s terrains sur de grandes étendues, dans le but de reconnaître la présence des sources; qu'ils s'étaient bornés à se copier les uns les autres, ou à bâtir des systèmes plus ou moins invraisemblables sur leur origine. Voyant donc que personne n'avait rien écrit de satisfaisant sur cette matière, et que cette science était encore à créer, je me sentis porté à faire au moins tout ce que je pourrais pour essayer d'y poser quelques jalons. Bien que l'entreprise fût de beaucoup au-dessus de mes forces, me souvenant que l'importance d'une découverte ne se mesure pas sur la capacité de son auteur, je résolus
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d'étudier l'hydrographie souterraine sur le terrain même, d'y recueillir le plus grand nombre possible de faits, de les coordonner et de voir s'ils seraient concordants ou non. Lorsque, après plusieurs années de courses et d'observations, je tombai heureusement sur la bonne voie, et que je me fus assuré, par l'examen de plusieurs milliers de localités, que les sources se forment, marchent sous terre et en sortent dans des circonstances de terrain à peu près identiques, j'eus la certitude que j'avais travaillé sur un bon plan, et j'espérai que Thydroscopie pourrait enfin passer dans le domaine des sciences rationnelles. »
Pendant vingt-cinq ans, l'abbé Paramelle expérimenta sa théorie dans plus de trente mille localités, situées dans quarante départements. « Elle a été appliquée sur toutes les espèces de terrains qui existent en France, depuis les plus compacts jusqu'aux plus désagrégés, et depuis les plus régulièrement stratifiés jusqu'aux plus bouleversés. L'application en a été faite à toutes sortes de hauteurs, depuis les falaises de la Normandie jusqu'aux ballons des Vosges, depuis les landes du Bordelais jusqu'aux plus hautes habitations des Pyrénées, et depuis l'embouchure du Rhône jusqu'aux villages les plus haut placés dans les Alpes françaises.... »
Au bout de quelques années de pratique, cet admirable observateur en était arrivé à désigner de loin certaines sources et à déterminer leur volume, à décrire le revers de montagnes ou de collines dont il ne voyait qu'un côté, et à annoncer que telles ou telles maisons dont il entendait parler pour la première fois étaient lézardées.
Les populations rurales, auxquelles il rendait tant de services, avaient bien de la peine à ne pas le prendre pour un sorcier sans égal. Dans ses explorations, il était toujours accompagné d'un grand nombre de curieux. Ce ne sont pas ces gens naïfs qui ont lu son livre, car ceux pour qui fut écrit VArt de découvrir les sources étaient depuis longtemps convaincus que l'auteur n'était qu'un bon géologue doublé d'un homme de bien.
Entre autres exemples de ses procédés, voici comment l'abbé Paramelle détermine la profondeur d'une source, située dans un vallon : « Les fonds de presque tous les vallons étant comblés de terrains de transport, excepté dans les étranglements, et des milliers d'expériences m'ayant montré qjiie la ligne d'intersection des deux coteaux est généralement la plus grande profondeur à laquelle la source puisse se trouver sous ces encombrements, on détermine, par les moyens qui ont été indiqués, le point du thalweg où l'on veut pla^ cer la fouille, et l'on y plante un jalon; on mesure la distance qu'il y a entre ce jalon et le pied d'un des coteaux ; on nivelle ce coteau pour connaître sa hauteur et la distance horizontale qu'il y a entre sa corniche et une ligne verticale qui s'élèverait du pied du coteau. Cette hauteur et cette distance se composent des hauteurs et distances partielles qu'on a trouvées dans des stations du nivellement. L'opération terminée, on établit la proportion suivante :
(( La distance AB, qu'il y a entre la corniche et la ligne verticale qui part du pied du coteau est à la hauteur BC, du coteau, comme la distance horizon-
taie CD, qu'il y a entre le pied du coteau et le point où Ton veut creuser, est à la profondeur DX de la source. Ainsi : AB :BC :: CD : DX. En multipliant la hauteur BC par la distance CD, et divisant le produit par la distance AB, on trouvera au quotient la profondeur qu'il y a depuis D jusqu'à X, qui est le point où coule la source. »