CHAPITRE XI
En maintes localités, l'eau qui jaillit du sol apporte des quantités considérables de boue plus ou moins liquide. C'est, par exemple, ce que montre dans toute sa netteté une région voisine de Girgenti, en Sicile. En hiver, après les longues pluies, la plaine des Maccalube est une surface d'argile et d'eau, formant une sorte de pâte bouillante d'où la v^^peur s'échappe en sifflant ; mais les chaleurs du printemps et de l'été durcissent cette argile en une croûte épaisse que les vapeurs percent sur divers points et recouvrent de monticules grandissants. A la pointe de chacun des cônes, une bulle de gaz gonfle en ampoule la bouillie argileuse, puis la fait crever et l'épanché en une mince nappe sur le talus; le liquide retombe dans le cratère, puis une nouvelle bulle soulève d'autre argile, l'étend sur la première couche déjà durcie, et ce va-et-vient continue incessamment jusqu'à ce que les pluies d'hiver aient de nouveau délayé tous les cônes.
M. Gorceix a été témoin, dans l'île de Nisyros (Archipel grec), d'une éruption de boue, dont il a donné une description.
'2bi LES SOURCES
Il existe à Nisyros un ancien volcan, à Textrémité sud-ouest duquel se trouvait une solfatare circulaire ; on y voyait aussi un cratère adventif, très irrégulier, et source de fumerolles sulfhydro- carboniques nombreuses.
Le 5 juin 1874, de fortes secousses furent ressenties dans toute l'île ; on vit s'ouvrir, sur le revers extérieur du cratère adventif, une bouche de 6 à 7 mètres de diamètre, où se creusa une fente de 50 mètres ^le longueur. Des torrents d'eau chaude salée s'en échappèrent pendant trois heures, avec accoHq)agnenicnt de projections de pierres; pendant trois jours il y eut des éruptions nombreuses d'une boue noirâtre très fluide, dont l'évaporation laissa d'épaisses couches de chlorure de sodium et de magnésium, souvent teintes par de l'oxyde de fer. Les champs en furent couverts, et, si elle eût coulé quelques heures de plus, tout le cratère de l'ancien volcan serait devenu un vaste lac.
L'épaisseur moyenne de la coulée de boue fut de 3 mètres, sa longueur de 500 et sa largeur de 150.
Cette éruption fut suivie d'une première période de calmé. Beaucoup de vapeur d'eau et d'hydrogène sulfuré, sans projections de solides, s'échappaient de la nouvelle bouche et des deux anciennes fumerolles principales.
Tous les jours on sentait de petites secousses. Le 11 septembre, elles augmentèrent d'intensité. Le 26, les nouvelles ouvertureà s'accrurent considérablement. De l'une d'elles, occupant le fond du cratère adventif, il s'échappait de l'eau salée et de la boue, avec de nombreuses projections de pierres.
LES SOURCES DE liOUE
Un quart de la circonférence du cratère fut occupé, au nord-ouest, par une crevasse de 5 à 4 mètres de large, remplie à une grande profondeur par de Teau bouillante.
Depuis lors, les dimensions des deux nouvelles bouches ont beaucoup augmenté. L'une d'elles a Taspect d'un vaste puits, dans lequel, à 50 mètres de profondeur environ, se trouve une nappe d'eau bouillante, lançant des colonnes de vapeur blanche.
On rencontre à Bulganak, en Crimée, non loin d'Iénikalé, des cratères d'éruption laissant échapper, au lieu de lave, de la boue délayée.
Le volcan le plus important du groupe, présente un cratère parfaitement rond, de 8 mètres de diamètre. Sur son bord la boue est épaisse, tandis qu'au centre elle est molle et liquide. Il s'en échappe constamment des bulles de gaz, qui font entendre en éclatant un bruit métallique. On a constaté le dégagement de 50 bulles gazeuses par minute. Les plus grosses projetaient la boue à une hauteur de 5 décimètres et répandaient une faible odeur de soufre et de naphte.
' Plus au nord, sont des volcans plus petits. Ils ont tout au plus de 6 à 10 mètres de hauteur, et seulement de 3 à 6 décimètres de diamètre. Dans les uns, les bulles de gaz s'élèvent continuellement ; dans les autres, elles n'éclatent que périodiquement. Après une pause de quelques secondes, on voit s'élever en même temps, en divers points, jusqu'à 15 bulles de gaz, qui projettent la boue jusqu'à 10 et 15 centimètres. Il suffit de presser le sol avec le pied, sur les bords du cratère, pour déterminer une grande agitation dans
la vase et augiiienter le nombre des bulles de gaz. La température de la boue liquide est beaucoup plus basse que celle de l'air extérieur.
Dans le voisinage de Stariu-Turkan, on connaît une cinquantaine de sources de boue, dont plusieurs n'ont que 12 à 15 décimètres de haut, avec un orifice extrêmement étroit.
Rappelons aussi les salzes de la presqu'île de Taman, qui sont justement célèbres.
Les Volcancitos ou volcans de boue de Turbaco (Nouvelle-Grenade), étudiés par llumboldt, sont au nombre de vingt. Les plus grands, formés de terre glaise d'un gris noir, ont 18 à 22 pieds de hauteur et au moins 80 pieds de diamètre à la base. Au sommet se trouve un orifice circulaire de 5 à 7 pieds de circonférence, entouré d'un petit mur de boue. Le gaz sort avec violence, sous forme de bulles. La partie supérieure de l'entonnoir est remplie d'eau reposant sur une couche épaisse de boue.
Les volcans de boue de Tondano, dans les Célèbes, à 2 kilomètres environ des eaux thermales, sont encore plus extraordinaires : dans une légère dépression de terrain en pente, on voit un petit lac de fange liquide, semé par endroits de larges taches bleues, rouges et jaunes et bouillonnant en laissant échapper des bulles de gaz. Tout autour l'argile durcie est percée de puits étroits, petits cratères remplis de bouc fumante ; les éruptions en miniature se succèdent sous les yeux du spectateur ; il se forme d'abord un trou, par où s'élancent des jets de vapeur et de fange brûlante, et qui en se desséchant devient un cône au
sommet duquel s'ouvre un cratère. Il serait imprudent de contempler de trop près ces phénomènes ; le soussol est entièrement en ébullition et le terrain cède sous le pas comme une mince croûte de glace. « Je réussis cependant à m'avancer auprès d'un des petits jets marginaux et j'étendais la main pour me rendre mieux compte de la chaleur qui en pouvait rayonner, lorsqu'une petite bluette de boue liquide m'éclaboussa le doigt, qu'elle brûla comme de l'eau bouillante. A quelques mètres plus loin, une surface nue, plane et chaude comme la tôle d'un four, est, sans nul doute, un ancien étang de boue desséchée et durcie. Partout à la ronde affleurent des gisements d'argile blanche et rougeâtre employée dans le pays à badigeonner les murs ; la chaleur du sol est si forte qu'à peine si je ])Ouvais tenir la main dans les fissures de quelques pouces de profondeur d'où s'élève une épaisse vapeur soufrée. Quelques années auparavant, d'après ce qu'on raconte, un voyageur français s'étant hasardé trop près du lac de boue, la croûte s'en effondra et il fut englouti dans l'horrible chaudière*. »
La salze de Kouvou, dans l'île de Java, présente de loin le spectacle d'une mer furieuse, dont l'écume épaisse retombe sous le vent. Dans son voisinage est un grand village où l'on recueille l'eau qui se sépare de la boue, pour en extraire du sel qui est exclusivement réservé au souverain. Les sources sont au milieu d'une plaine élevée et bourbeuse dont
1 . Alfred Wallace ; l'Archipel malaisien ; Tour du monde, tome XXIV. p. 248. 1872.
la circonférence est d'environ 2 milles anglais; elles sortent d'énormes monceaux de boue salée, de 10 à 20 pieds de hauteur, qui affectent la forme d'hémisphères. Ces masses s'entr'ouvrent avec bruit, sept h huit fois par minute, en rejetant à chaque fois, avec une fumée épaisse et blanchâtre, de véritables torrents de boue.
En d'autres endroits, on voyait s'élancer du sol de petits jets de boue qui s'élevaient comme des fusées jusqu'à 20 ou 30 pieds.