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la perspective d'une distribution prochaine de faveurs ministérielles ou la promesse d’un patronage discrètement accordé, peut-être même une invitation à diner chez le premier ministre. Les membres les plus entêtés résistent difficilement à la force convaincante de ces arguments. Ce n'est qu'au cas de maladie que le whip peut concevoir quelque sérieux embarras : mais, même dans cette hypothèse, il ne se décourage pas. Si l'indisposition n’est pas assez grave pour empêcher tout déplacement, on met à la disposition du malade, pour lengager à venir, une voiture de chemin de fer de première classe garnie de luxueux matelas et coussins ; et l’on voit apparaître, au moment de la division, les invalides appuyés sur des béquilles ou se prélassant dans de confortables voitures de malades. On cite dans les annales du whipping l'exploit accompli par M. Brand, whip du parti libéral, lors de la chute du cabinet Russell Gladstone en 1866. Pour la séance où se décida le sort du Gouvernement, on vit venir des députés qui n'étaient pas venus à la Chambre depuis plusieurs années ; certains arrivèrent d’au-delà des Alpes, des membres malades se levèrent de leur lit, d'autres s'arrachèrent au chevet de parents moribonds, d’autres interrompirent le cours d'un voyage de noces. C’est grâce aux whips que ce succès merveilleux fut remporté par l'opposition. La totalité des membres, à quelques unités près, avait été « whipped up ».
Entretenir le zèle des plus ardents, réchauffer celui des indécis, amener à soi les cpposants, tel est donc le premier but que doit s’efforcer d'atteindre le whip (1).
(1) Le roi Georges IT déployait lui-même une grande habi-
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C’est aussi un négociateur, un diplomate. Le secrétaire de la Trésorerie s’interpose entre le premier ministre et l'opposition, tâche de calmer celle-ci, cherche les concessions possibles ; et, si la lutte est inévitable, il se concerte avec les whips adverses pour délimiter le champ du combat et régler les hostilités.
Il s'ingénie d’abord à désarmer l'opposition, car il vaut toujours mieux éviter les chocs. Au prix d’une légère satisfaction donnée à l'ennemi, le Cabinet parviendra peut-être à {ourner un débat qui pourrait le mettre en minorité. Le fidèle whip s'adresse alors aux moins intransigeants parmi les adversaires : il insinue que, si l'opposition modifie quelque peu la motion qu'elle a préparée, le chef du Gouvernement l’acceptera. Ou bien il déclare que la Trésorerie a l’intention de construire un port de refuge à Flamborough, de faire une grosse avance de fonds aux docks de Cardiff, de fournir des subsides à l’Université de Little Pedlington, cu d'élaborer une nouvelle échelle de pensions de retraite pour les fidèles clerks de la douane de Plymouth. Il faudrait que les ennemis du ministère fussent bien féroces pour ne pas s’adoucir à l'exposé de ce beau programme. Les plus irrités se taisent : les neutres (il y en a partout, même en Angleterre) approuvent un premier ministre si bien intentionné. Mais le whip n'est pas au bout de ses ruses :
leté pour se ménager la majorité de la Chambre des Communes. « Le roi, dit Erskine May, épiait non seulement ies paroles, le vote et l’abstention des membres, mais même leur silence, lorsqu'il attendait d'eux qu'ils prissent la parole. Jamais whipper-in de la Trésorerie ne put être plus ardent, plus fécond en expédients pour agir sur les votes des membres dans les circonstances critiques ». (Erskine May. Histoire constitutionnelle de l'Angleterre).
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maintenant c'est à l'amour-propre et au respect humain qu'il va faire appel pour détourner la tempête. Sur ses conseils, le « premier » saluera gracieusement M. Brown, quand il le croisera dans le couloir, se montrera avec lui doux et complimenteur ; le premier s'informera auprès de M. Jones de la culture des prairies dans le Norfolk, et échangera des vues sur la grosseur des navets et des pommes de terre sur les hauteurs du Derbyshire. Ou encore le bon whip s'arrangera pour qu'il parvienne aux oreilles des opposants que le premier est très frappé du savoir et de la capacité de M. Robinson et qu’il pourrait arriver des choses plus extraordinaires que l'élévation dudit Robinson au secrétariat de la Trésorerie ou de l’Amirauté. C'est enfin une invitation au salon du duc ou au banquet de l'Etat qu’on obtiendra pour Mistress Chiltern Hundreds. Telles sont quelques-unes des trouvailles faites par le premier whip pour ménager l’irascibilité des antagonistes.
Mais souvent toute son industrie ne peut enrayer le mouvement de l'opposition. Celle-ci a des griefs sérieux contre le Cabinet et combine un plan de campagne pour le renverser. Aucune diplomatie ne saurait lui faire entendre raison. Les deux partis vont se mesurer dans l’arène parlementaire. Avant de livrer bataille, le leader de l'opposition appelle auprès de lui ses whips, prend leur avis, se concerte avec eux sur les moyens d'action, sur les chances de succès. Une motion de non-confiance réussira-telle ? les whips aviseront, les whips feront un rapport. Là-dessus, ceux-ci parcourent en hâte les couloirs, la bibliothèque, le fumoir de la Chambre, à la recherche de leurs partisans ; ils les sondent, les consultent, sou-
mettent leurs propres avis. L'opinion générale est favorable à l'attaque immédiate ; les hostilités sont déclarées tout de suite par un avis de motion (notice of motion).
Mais ce n’est pas tout. Avant la bataille, les whips de l'opposition et ceux du Gouvernement se rencontrent et tiennent un contiliabule (joint-consultation). Cette conférence a pour objet d'arrêter la marche des séances J'ai déjà indiqué que le secrétaire de la Trésorerie assistait le leader dans la conduite des affaires et dans la direction des travaux à la Chambre des Communes. C'est pour rendre cette tâche plus facile que la pratique a mis en usage les joint-consultations entre les whips des deux partis. À l'approche d’un grand débat, où l’on devine que beaucoup d'orateurs voudront prendre la parole, les whips se réunissent précisément pour fixer le nombre et les noms de ceux qu'on fera entendre de part et d'autre, l’ordre des discours et la durée des discussions. Tous ceux qui veulent parler donnent leurs noms à leurs whips, qui dressent la liste des orateurs sur un carnet spécial. On inscrit tous ceux qui le demandent, mais cela ne veut pas dire que tous pourront parler. Les whips font un triage, s’arrangent pour que seuls les hommes de talent et d’éloquence prennent part à la discussion, et décident à l'avance de la durée du débat. Voici comment ils s’y prennent : ils communiquent officieusement au speaker les listes de leurs orateurs respectifs, en lui signalant les noms de ceux auxquels il devra donner la parole, hommes de poids et de haute situation pouvant apporter des lumières dans la discussion, et qu'il serait impolitique de désobliger ; le speaker, complice de cette petite conspiration, suit les
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indications données par les whips ; il donne alternativement la parole aux champions du Gouvernement et à ceux de l'opposition, en accordant la priorité aux membres du ministère (1). Quant aux autres députés, que démange l'envie de prérorer, le speaker les ignore : ils ont beau s’agiter, se démener pour attirer les regards du président (catch the speaker's eye), celui-ci feint de ne pas les voir et n’appelle à l'honneur de parler que les hommes de talent et d'autorité. Grâce à cette combinaison, on réduit au minimum la somme des bavardages inutiles ; tel débat pourra être clos dans trois ou quatre séances qui, si on laissait discourir l’armée des médiocrités intarissable, durerait plusieurs semaines. La dernière nuit d’une discussion, au moment où la clôture va être prononcée, il n’est pas rare de voir une vingtaine cu une trentaine d'hommes de troisième ordre se lever simultanément et faire des efforts inouïs pour lutter à qui parlera le premier ; tous sont invariablement déçus. Innombrables sont les discours des députés ardents « éfranglés » de la sorte par la cruauté des whips, et condamnés à demeurer sans gloire dans la cervelle ou au fond des poches de leurs auteurs, jusqu’à ce que l’automne apporte son habituel contingent de réunions électorales où l’éloquence méconnue pourra enfin lancer contre le Gouvernement le fiel aigri de ses diatribes.
Cet usage salutaire est naturellement odieux à la masse des médiocrités : on s’est souvent insurgé contre une pratique qui « détruit la liberté de la discus-
(1) Hansard. Parl. Debates vol. CXLVII col. 898 — Vol. LXXVII col. 866. — Vol. CLIII col. 889. Erskine May, p. 297.
sion, qui empêche l'apport d'idées nouvelles » (1), « qui oblige les membres à s'abaisser jusqu’à solliciter les whips pour avoir la chance (opportunity) de parler » (2) etc., etc. Mais les Anglais, gens avisés, ont vu qu'il y avait là de très sérieux avantages et n’ont pas encore jugé bon de substituer à leur système celui de nos commérages parlementaires.
Après avoir choisi les orateurs, les whips, comparant leurs carnets respectifs, règlent l’ordre des discours. Ils dressent le plan de la discussion, de manière à mettre aux prises, à un moment donné, des champions de talent égal et d’éloquence adéquate. Conservateurs et libéraux choisissent dans leurs rangs l'élite de leurs soldats : le plus subtil logicien d’un parti est lancé contre le plus subtil logicien de l’autre, le plus grand juriste whig contre le plus grand juriste tory ; le meilleur rhéteur du « banc de la Trésorerie » se mesure avec le meilleur rhéteur de l'opposition. Le speaker n'a d’yeux que pour ceux-là. Ce n’est qu’au moment du dîner, avant la séance de nuit, que les médiocrités peuvent espérer parler ; mais, à cette heure, ils n’ont guère pour auditeurs que les banquettes vides.
Jusqu'à présent, nous avons vu les whips manœuvrer au dehors du Parlement. Les voici maintenant dans le plus beau de leur rôle, à l'ouverture de Ia séance et pendant les débats.
Ce sont eux qui sont chargés de « faire » une Chambre et de « garder ou maintenir » une Chambre (to make and to keep a House). Autrefois, cette tâche était
(1) Hansard. Parl. Debates, vol. CXCI col. 1422-24. (2) Ibidem, vol. CLXXXII, col. 1972 et 2173. — CXCVIII, col. 149.— Vol. CCI, col. 1934. — Vol. CCXXXIV, col. 707, 728.
confiée aux Junior Lords de la Trésorerie : M. Canning disait que tout leur rôle consistait « à faire et à garder une Chambre et à applaudir le ministère (1) ». Réduits au nombre de trois (2) depuis 1848, les Junior Lords ne sont plus aujourd'hui que les auxiliaires du grand whip du gouvernement, le secrétaire du Patronage de la Trésorerie. A lui incombe désormais la responsabilité de « faire » et de « garder » une Chambre (3).
« Faire une Chambre » signifie assurer la présence dans cette Chambre d’un nombre déterminé de membres, obligatoire pour qu'on puisse délibérer. C’est ce qu'en France on appelle le quorum. D’après les Standing Orders (règlements), le quorum est de trois membres à la Chambre des Lords, de quarante à la Chambre des Communes. Une Chambre n’est considédée comme made (faite) que lorsque ce chiffre est atteint. S'il n’est pas atteint à quatre heures, la Chambre est « counted out » ; elle ne tiendra pas séance ce soir. Ce fait se produit d’ailleurs très rarement et ne peut résulter que d’une négligence des whips. Le quorum très peu élevé de la Chambre Haute fait qu’elle n’est jamais counted out. Quant à la Chambre des Communes, les quarante membres nécessaires à constituer le quorum se trouvent sans difficulté : le Cabinet, les sous-secrétaires d'Etat, les divers fonctionnaires du gouvernement suffisent, avec quelques autres députés, pour « faire une Chambre ». Aussi le
(1) « To make a House, to keep a House, and to cheer the Ministry. » (Report of board Admiralty 1861, p. 132).
(2) Commons Papers 1847-48, vol. XVIII, part. 1, p. 15 Treasury minute 15 août 1848. Act 12 et 13 Victoria ch. 89.
(3) Hansard. Parl. Debates, vol. CLXXXIITI, col. 1314.
whip ministériel doit-il s'assurer que ses hommes seront à leurs places au bon moment : il les prévient à l’aide de messagers ou du télégraphe local, les envoie chercher au besoin dans leurs bureaux. En général, les ministres sont très ponctuels et l’on cite tel d’entre eux qui, dans sa carrière, n'avait été absent qu’une seule fois du Parlement. Mais, par moments, il peut devenir nécessaire de stimuler leur zèle. Il arrive parfois qu’au début d’une séance ‘il n'y ait que quinze membres sur les bancs ; mais les whips prennent soin qu'il y en ait trente ou quarante autres à proximité, au fumoir, au billard, à la bibliothèque, prêts à répondre au premier appel, avant que le sablier ne se soit complètement vidé. La Chambre une fois « faite », il s’agit de la « maintenir » (keep), c'est-à-dire d'empêcher la fuite des honorables membres, de les retenir jusqu'au moment du vote. Le whip veille avec anxiété à ce que le chiffre des présents ne descende pas au-dessous de quarante, car, dans ce cas, le Speaker, si un député lui signale le fait, doit suspendre la séance. Si le « counting out » est rare, la cause en est dans l’habileté prodigieuse des whips.
Mais l'heure du dîner a sonné. La Chambre s’est vidée de la plus grande quantité de ses membres. Les honorables députés se recueillent pour le repas du soir. et vont prendre des forces pour la séance de nuit. C'est à ce moment, pendant l'absence des hommes importants, que se joue la partie la plus pittoresque et la plus curieuse du rôle des whips. Imaginons que la question mise en discussion soit, pour le Cabinet, d’une importance capitale ; il faut, à tout prix, que le débat dure encore deux ou trois heures, afin que le gros des partis soit de retour à l’Assemblée pour prendre part à
la « division finale ». Il serait désastreux que la clôture fût prononcée pendant la période du dîner, tandis que les combattants sont en train de se ravitailler. Mais les whips ont tout arrangé, tout prévu. C’est le moment béni pour donner la parole aux médiocrités, aux non valeurs. Les hommes de peu d'autorité (small men) ; les hommes qui ont un devoir à remplir envers leurs électeurs et qui estiment que c'est une obligation même pour les plus humbles représentants de parler librement et franchement sur toutes les questions, bref toute la cohorte des petits, des modestes, que châtouille l'envie de pérorer, tous ont fait retentir la Chambre de l'éclat de leur voix ; et, comme pour se venger du silence auquel on les condamne quand les grands hommes sont-là, ils ont traité la question non pas une, mais dix fois. Ils ont accumulé les documents, compulsé les statistiques, lu les livres bleus, jusqu’à ce que leur tête épuisée se refuse à penser plus longtemps. Pendant toute cette débauche d’éloquence, on voit, à moitié endormi sur le banc de la Trésorerie, un malheureux ministre, laissé là en sentinelle, pour veiller à ce que la position du gouvernement ne soit pas emportée par un mouvement tournant imprévu. En effet, il faut songer à tout, et les membres du ministère s'entendent entre eux pour laisser toujours un des leurs à la Chambre, prêt à tout événement.
Cependant, la discussion languit : tous les orateurs ont parlé et les absents ne sont pas enccre revenus. Les whips, allant de droite et de gauche d’un air inquiet, sentent que la discussion se meurt. Pourtant, il faut, coûte que coûte, gagner encore une heure, peutêtre deux. C’est le moment de recourir aux moyens désespérés. Le secrétaire de la Trésorerie tient en
réserve « deux ou trois hommes doués d'une puis- « sance de parole supérieure à celle de quarante curés « réunis, orateurs qui auraient pu dépasser en volu- « bilité le fameux aubergiste de Gil Blas (1) ». Ce sont ces hommes que les whips lancent dans la Chambre avec crdre de parler à tout hasard, sans interruption, jusqu’à l’arrivée des renforts. On juge de l'excellence de la rhétorique qu'ils déversent pour obéir à la consigne : c'est peu que de parler longtemps ; ils parlent Ge tout, sauf de la question, n’éprouvent aucune pudeur à mettre le sujet sur eux-mêmes ou naviguent tant bien que mal à travers les quelques idées que peut contenir leur esprit ; et, quand l’homélie est finie, ils la recommencent au besoin, avec quelques variantes, de même qu'un musicien modulant une phrase mélodieuse. Mais l'heure avance et les retardataires se font attendre. Les whips s’agitent avec frénésie. On les voit entrer, sortir, regarder de tous côtés, jamais assis et jamais absents de la Chambre pendant plus de quelques minutes ; ils consultent en hâte leurs notes, réäigent des mémorandums, chuchotent quelques mots à l'oreille d’un député, puis disparaissent pour reparaitre instantanément et recommencer le même exercice. C’est que la « division » approche : les whips surveillent l’arrivée de leurs hommes et s’assurent que chacun sera à sa place pour le vote. Enfin, le Speaker pose la question pour la dernière fois. Le cri : « Division ! Vision ! Vision ! » est lancé au dehors par les doorkeepers (huissiers). Les cloches de la division sont mises en branle d’un bout à l’autre de Westminster. Les whips explorent tous les recoins de l'édifice pour pousser à la Chambre les membres
(1) Chamber's journal, 28 déc. 1868.
disséminés. Les députés qui sont en train de diner ou de fumer à St-Stephen's club, tout près du palais, sont secoués de leur torpeur par le bruit de la sonnerie électrique. Les cercles plus éloignés sont prévenus par des télégrammes ou des courriers spéciaux. On fait mieux encore : les whips savent que ce soir-là il y a une grande soirée chez la duchesse de “”, ou que l'Opéra donne une représentation sensationnelle ; immédiatement, on dépêche des « hansoms » rapides auprès des députés mondains, on les arrache sans pitié au charme de la musique ou aux douceurs d’une valse entrainante, pour qu'ils aillent grossir les rangs de leurs amis, et soutenir les orateurs de leurs vivats. Ce n’est pas sans regret que les élégants abandonnent leur soirée pour prendre part à l’austère cérémonie de la division et, en prenant place à leurs sièges, plus d’un parmi eux soupire en pensant aux plaisirs qu’il a laissés là-bas.
La troupe des parlementaires ainsi rassemblée sous le fouet des whips et de leurs rabatteurs, et le banc de la Trésorerie étant garni de toutes les forces du ministère, la parole est encore une fois donnée au leader du gouvernement et au chef de l'opposition. Chaque parti acclame ses champions de toute la force de ses pourmons. Puis on procède au vote. Si la question est grave, on fera une division ; deux membres peuvent la réclamer. La « division » est un mode spécial de votation propre au Parlement anglais. Voici en quoi elle consiste : à l’issue du débat, le Speaker ordonne à tous les étrangers de se retirer. L’un des clerks de la table tourne un sablier d’une durée de deux minutes (1), et, pendant que le sable tombe, l'huissier sonne
(1) Standing Orders, n° 28.
la cloche pour prévenir qu'une division va avoir lieu (division bell). Le sable écoulé, le Speaker (1), dès qu’il juge à propos d’ordonner la fermeture des portes crie : « Order ! Order ! » et immédiatement le sergent d’'armes, et les huissiers et messengers sous ses ordres, ferment à clef simultanément toutes les portes de la Chambre communiquant avec les salles adjacentes. Personne n’est admis après la fermeture des portes et personne ne peut sortir avant la fin de la division. Avant de commencer le vote, la question est mise aux voix par le Speaker deux fois. Nul ne peut parler après la première position de la question ; et, pour voter, il faut avoir été présent au plus tard au moment de la deuxième (2). A la Chambre des Lords, on vote par content ou non content ; à la Chambre des Communes, par oui ou non. Le trait original de la division, c’est que chaque membre, après avoir exprimé son cpinion pour ou contre, quitte la chambre et se retire dans l’une des deux salles (lobbies) voisines et situées l’une à droite, l’autre à gauche du fauteuil du speaker (3). Tous ceux qui ont voté pour (c'est-à-dire, aux Lords, les contents, aux Communes les ayes) se rendent dans la salle de droite ; les noes ou non contents dans celle de gauche. Le nom de division vient précisément de ce que la Chambre se scinde en deux parties groupées d’après les votes. On appelle cette manœuvre « 40 clear the House », déblayer la Chambre. C’est le rôle des whips de veiller à ce que personne ne reste en arrière : sous leurs yeux, les huissiers jettent un coup d'œil
(1) Standing Orders, n° 29.
(2) Ibidem, n° 28-29-30.
(3) C'est de 1836 que date la création des deux « lobbies » à la Chambre des Communes ; de 1857 à la Chambre des Lords.
circulaire « regardent sous les bancs (1) » et ferment les portes à clef ; mais pour les rouvrir tout de suite après. La chambre, vide un instant, voit rentrer tous ses membres un à un. À chaque porte, se tiennent deux « tellers », un du parti ministériel, un de l'opposition : ils comptent les membres au fur et à mesure qu’ils quittent leur lobby pour reprendre leurs places, et comparent leurs totaux avec les chiffres fournis par le pointage lors du vote. C’est un moyen de contrôle très précis. Ce sont les whips qui servent de tellers dans les grandes divisions. Dans l’espace d’un quart d'heure, la Chambre est de nouveau remplie. Les tellers, saluant à chaque pas, montent vers le pupitre du speaker et le résultat est connu. La séance finie (il est parfois une heure du matin), le speaker se lève et salue, non pas, comme on pourrait le croire, le leader de la Chambre, mais le secrétaire de la Trésorerie, premier whip ministériel, son acolyte et collaborateur. Et celui-ci lui rend son salut.
Le vote par division est aussi souvent employé dans les séances des Comités de la Chambre tout entière (committees of the whole House).
On m'excusera de m'être étendu si longuement sur les whips. J'ai cru intéressant de tracer un tableau quelque peu détaillé de cette institution très originale et très piquante, et qui donne une idée de la wie politique anglaise. Si l’on est quelquefois tenté de sourire au récit de certaines pratiques du whipping, il ne faut pas oublier qu’il est pour le Cabinet une source d'autorité et d'influence, et pour l'opposition un moyen de sage discipline. Les hommes d'Etat anglais, fussent-ils des
(1) Escott. England. T. II.
rivaux irréductibles, s’estiment et s’honorent réciproquement ; les hostilités entre partis ne créent pas pour ceux-ci une chligation de se traîner les uns les autres dans la boue. Les whips sont les intermédiaires courtois qui empêchent les ennemis de s’entre dévorer. Le secrétaire de la Trésorerie recherche l'estime ef même l'amitié de l'homme qui est son rival sur les bancs de l'opposition et qui est son successeur désigné, à la prochaine crise. C’est grâce aux whips que le parti du gouvernement et celui de l'opposition arrivent à se considérer mutuellement, non pas comme deux mauvais génies, se contrariant aveuglément et sans mesure, mais comme deux forces parallèles tendant à un même but, le bien-être général.