‹ Les Soutanes sous la mitrailleChapitre 3 sur 9 · LE RÉCIT DU BLESSA · texte numérisé non relu

LE RÉCIT DU BLESSA

... C'est la nuit, et j'écoute sonner les heures/-le8 heures de garde qui seraient longues si, près de moi, je n'avais, présente et gémissante, ia douleur qu'il faut consoler...

Quinze jours sont passés à les attendre, ceux qui occupent maintenant toutes nos sollicitudes et attirent nos meilleures pitiés.

Ils sont là, étendus dans ce vaste dortoir de col lège, devenu l'hôpital militaire, où nous avons rejoint notre poste de guerre. Ils souffrent en silence ou se plaignent à grands cris, jetés au milieu du cauchemar, et que la torture des membres mutilés arrache à leur courage qui n'en peut plus.

Je m'approche d'un lit sur lequel la lueur douce et atténuée delà lampe me montre une malheureuse figure de vingt-et-un ans, convulsée par la secousse violente d'un mal aux terribles réveils. Celw-là, je

"VL LES soutài>(es sous Là HITRâILLB

l'ai vu tout à l'heure sur son brancard, affaissé comme une pauvre loque, les yeux agrandis par la fatigue d'un affreux voyage. Et surtout, terrassé par l'horreur, continuée hors du danger, de ces heures vécues au milieu de la mort, dans le fracas des tempêtes de fer et de feu.

Quelles visions atroces j'avais lues dans ces yeux ! Toute l'horreur de la guerre me semblait alors présente.

En l'interrogeant, les larmes me coupaient la voix, n était si jeune, celui-là, et il semblait si fragile !

Sur son brancard où ta blessure l'immobilisait, il avait l'air d'un cadavre aux yeux mal fermés, indifférent à tout. Etpuis, quand nous l'avions soulevé — avec bien des précautions, pourtant ! — il s'était misa hurler. Un médecin avait dû lui refaire sur place le pansement qui n'avait pas été renouvelé depuis quatre jours. Sa pauvre jambe broyée retrouvait tout à coup la sensibilité endormie, et toute sa chair, tous ses os, frémissaient d'une longue, immense douleur qui lui tordait les muscles et agitait son -corps martyrisé.

Parmi tous les autres, aussi mutilés, transpercés et pantelants.je l'avais remarqué, ce petit Marseillais au visage d'enfant et il me sembla, du premier ■coup, que fa souffrance à lui était encore plus digne de pitié.

Mon tour de garde, en ce premier soir triste, m'amène près de lui, et c'est sur son infortune que -se concentre mon attendrissement.

Je me penche vers lui et, avec ce tutoiement ina-

L8B fOUTANES ëùTi3 LA MITRIILLB 25

tinctif que la compassion pour les éprouvés impose à ceux qui consolent :

— Tu souffres, mon petit ?

Lui, sans répondre, dégage lentement sa main brûlante et moite des couvertures, et je sens sur mon cou l'étreinte de son bras qui m'enlace. Surtout, j'entends sa faible voix haletante qui implore :

— Monsieur l'abbé, Monsieur l'abbé, est-ce que \e vais mourir ?

Gomment répondre? Je n'en sais rien, et puis, même quand on est sûr, est-ce qu'on fait ainsi, brutalement, de pareils aveux ?

Alors, mon petit blessé devine que j'ai mal compris, et son âme héroïque et fière veut garder lepa- ;iache du soldat qui a bravé le danger sans faillir. Maintenant, il dé6e la mort et trouve la force de sourire.

— Oh ! ce n'est pas que j'ai peur, Monsieur l'abbé, mais si je vous demande ça...

Il s'arrête et il pleure. Sa main resserre l'étreinte, et, plus attirante, me rapproche de lui.

Son geste ne veut pas exprimer la crainte. Je sens bien que ce petit troupier, qui a vécu la sanglante épopée, n'est pas accessible à la crainte qui aflole. Son cœur est trempé de virilité. Un mois de campagne a fait de lui un vieux routier des tragiques aventures.

— Non, dit-il, je n'ai pas peur. J'ai tant vu mourir autour de moi que je ne tiens plus à la vie... Seulement... c'est pour ma mère. Si je pars, elle ne voudra pas comprendre, et ma blessure en aura tué deux.

Peu à peu, dans la salle aux reflets pâles, les soupirs, les plaintes ont cessé. Dans le silence impressionnant, traversé de» rêves affreux, il n'y a plus que des mots solennels de lui à moi. Tout le reste s'absorbe dans la rencontre de deux êtres qui sont, à cette heure, plus que des hommes : le soldat et le prêtre à qui la France a confié la garde de ses frontières et le trésor de son idéal.

Alors, sachant de quels sursauts la nature est capable, et confiant dans la vigueur du sang de la race, j'ose lui assurer qu'il n'est pas blessé à mort :

— Non, mon petit, non, tu ne mourras pas... On ne meurt pas à ton âge...

Un sourire d'ironie arrête la formule banale d'impuissante consolation...

— Et les autres qui sont restés là-bas... Encore un silence I Mon Dieu ! qu'il est donc difficile de bien consoler !

Et cependant, moi-même, je ne veux pas croire que cette existence œeurtrie soit condamnée. Le médecin-chef, un clairvoyant dont lo premier coup d'œil dissèque une plaie et scrute l'organisme, a déclaré tout à l'heure qu'il le sauverait. J'ai confiance et je crois en sa parole.

— Je te dis, moi, que tu guériras.

Le blessé me regarde, et, celte lois, ma conviction ardente a pénétré dans son cœur. Il se redresse un peu, dégage sa main, fait le signe de la croix et, sentant bien que maintenant je sais son âme, il murmure, avec le recueillement des minutes pieuses :

— Il faut prier pour moi.

LES SOCTiNES SOCS LA HIIBÀILLE 27

Ses yeux s'étaient fermés pour la prière; les miens ne voyaient plus son visage parce que les larmes troublaient mon regard. Seulement, pour mieux le protéger et mieux le bénir, j'avais posé ma main sur sa poitrine.

Il eut un tressaillement :

— Pardon, Monsieur l'abbé, n'appuyez pas de ce côté... Là aussi, j'ai reçu une balle.

II ne suffisait pas qu'il eût une jambe broyée. Il avait encore fallu que son pauvre corps fût transpercé, Ji la poitrine et au-dessus du cœur. La chemise était rouge du sang qui avait jailli à travers le pansement.

Et, en le voyant ainsi, l'idée ne me vint pas de •onger : « Comme il doit souffrir ».

L'homme souffrant n'était plus là. Seul, le martyr de la guerre sainte m'apparaissait avec son auréole de bravoure et de témérité. Ce petit qui savait si bien souffrir avait dû magnifiquement se battre. L'énergie d'aujourd'hui n'était que le prolongement de l'héroïsme d'hier. Et lorsque mon bras te leva pour le bénir, ma pensée répétait obstiné- BkdDt :

— Comme il est beau !

Quatre médailles pendaient à son cou, et il me les tendit pour les baiser. Elles avaient goût de sang, et je garde encore aux lèvres l'étrange saveur de ces reliques, dont le frôlement avait caressé la blessure qui saignait au-dessus du cœur.

— Celle-ci, me dit-il, la plus grande, est le souvenir d'un prêtre. Il me l'a donnée là-bas, àl'ambu- Unce, dans une grange où les obus ont défoncé les

28 LES SOUTA.^ES SOUS LA UITRAILI

murs... Quelle nuit, mon Dieu !.. et comme il y avait du sang partout !..

Mon petit Marseillais avait tout le corps secoué de sursauts douloureux. Je pensai que c'était la douleur de la blessure avivée qui le torturait plus fort.

Mais non. Il souffrait, à cette heure, de l'afTreuT! souvenir. Toute l'horreur de ces moments d'angoisse surhumaine lui envahissait le cerveau, .l'aurais voulu qu'il s'endormît pour oublier un peu, pour laisser l'apaisement se faire en son âme troublée. Mais la fièvre exaspérait ses pensées et les paroles se précipitaient en tumulte à ses lèvres. Sans protester, j'écoutai la douloureuse histoire.

— Tout le jour, on s'était battu et, tout le jour, on avait senti la mort. C'était comme un tonnerre, comme une rafale sans trêve, comme un enfer. Ça pleuvait de partout, et j'ai vu des camarades, tout près de moi, que les obus coupaient en deux ou qu'ils écrasaient. Ceux-là ne criaient plus : aussitôt touchés, c'était fini. Mais les autres, ceux qui vivaient encore et qui se débattaient... Je vous dis que c'est à vous tourner le sang. Si on était seul à voir ça, il y aurait de quoi devenir fou.

Il s'arrêta un peu pour boire. Je pensai que l'efTort accompli dans l'évocation terrible l'avait épuisé.

— Repose-toi, mon petit... tu me raconteras le reste demain.

Mais lui ne m'écoutait pas. Tout à l'heure, c'était l'homme qui me parlait, et, soudain, le soldat s'éveillait, l'amoureux de la patrie, le magnifique suiveur d'idéal, le troupier de France aux yeux fas-

LES SODTAnn SOUS Là HITRAILLB 29

cinés par la beauté du panache, fûit-il inondé de •ang.

— C'était si triste, mais c'était si beau ! La guerre, ça vous tue, mais ça vous grise ; quand môme, on riait. Je ne sais pas ce qui fait rire dans ces moments-là... Quelque chose de très grand et de splendide vous passe devant les yeux... Il y a le (Ranger et il y a la fête... et c'est la fête qui nous attire... Le capitaine était debout, et nous couchés. De temps en temps, il nous disait :

« — Ça va bien, mes enfants... Nous faisons de laçasse chez les Boches... Entendez-vous le 75 qui chante ? >

■ Ah I II chantait bien ! Si bien que, là- bas, les casques tombaient comme des noix qu'on gaule quand elles sont mûres. Sa voix faisait trembler la terre et le ciel, et chacun de ses cris nous répondait dans le cœur et le faisait sauter de joie ! Alors, on se levait pour bondir en avant, et puis on s'aplatisfait dans le champ avec, au-dessus, le sifllet des balles qui passaient par mille et par mille. *

A ce moment, le blessé m'étreignitia main comme pour mieux affirmer la vérité de son récit :

— Ça, voyez-vous, c'est beau malgré tout, même quand ça vous couche... Moi, ça m'est arrivé vers six heures, juste au moment où le capitaine venait de tomber en criant : « En avant, les gars, à la baïonnette ! • On s'est redressé pour l'assaut. En face, on ne voyait plus que la flamme des canons et nos oreilles étaient remplies du miaulement des obus. J'ai fait dix pas. On marchait dans le feu. Il y avait partout du rouge, du rouge à n'en plus finir.

30 LES SOUTAiCES SOUS LA MITHAILIB

€ Tout à coup, un tonnerre éclate au milieu do nous... Je suis tombé près d'un camarade abattu en même temps que moi,

a C'était le curé d« la section, un réserviste de vingt-huit ans, qui se met à me crier en riant :

« — Tu en as à la patte, mon vieux ; moi, c'est à l'épaule.

« Il était trempé dans un bain de sang. Eh bien, il plaisantait encore !

a Seulement, aussitôt, sa voix devint grave et il se mit à nous parler comme un prêtre parle aux mourants. Nous étions cinq ou six tout près de lui.

« — Allons, mes petits, rien ne prouve qu'on ne va pas mourir. Dites l'acte de contrition. S'il faut faii'e le demi-tour, tâchons de le faire par principes. Répétez de tout votre coeur : c Mon Dieu, je regrette» mes péchés ; pardonnez-moi î »

« Je le vois euccre, à moitié soulevé ; sa main valide qui tremblait était tendue vers nous, et le pauvre ami nous bénissait tous, tandis que chacun priait le Bon Dieu d'avoir pitié de ceux qui ne se relèveraient pas.

« Je l'ai retrouvé à l'ambulance, une demi-heure après. 11 respirait mal. Sa poitrine n'en voulait plus. Mais il s-ouriait toujours. C'est là qu'il m'a montré cette médaille en me disant : Prends-là ! »

a Je l'ai prise. Il est mort, avec un chapelet dans sa main, et après son dernier soupir, je l'ai regardé longtemps. Il avait une figure d'ange et le sang coulait toujours...

• Je me souviens qu'à ce moment le médecin-

LES SOUTANES SOUS LA. MITRAILLE Si

major s'est arrêté, et il s'est penché sur notre camarade qui venait de Onir. Puis, s'étant relevé, il appela plusieurs inlirmiers et leur montra le mort :

€ — Celui-là, mes amis, connaissait jolimenl la manière de sortir en beauté. Les pauvres diables qui meurent sous nos yeux se plaignent quelquefois. Lui, depuis deux heures, n'a fait que penser aux autres. Regardez-le : il sourit encore... •

Mon petit blessé s'arrêta. Le souvenir de l'ami perdu lui mordait îe cœur. Et lui-même ounliait qu'il souffrait, pour arrêter longuement sa pensée sur ce prêtre dont l'absolution avait rassuré ses iieures de crainte et consolé divinement son angoisse.

Je lui donnai à boire ; il baisa ses médailles, la grande surtout, le legs précieux du mourant, puis il s'endormit sans songer, le brave enfant, qu'il venait de me conter, simplement, une page sublime d'épopée.

... Us étaient là, vingt-quatre comme lui, et de le» voir, maintenant afïaissés, vaincus par la douleur et silencieux, je mo disais que le plus humble d'entre eux, !e plus illeilré des paysans avait son reflet de gloire et que tous portaient au fro-nt l'auréole qui transfigure.

Et pourtant, dans cette première soirée de garde, je me sentais encore plus haut que leur courage et plus utile que leur bravoure féconde.

Là-bas, ils avaient trouvé de quoi exalter leur fier orgueil de Français : ici, les petits héros pourraient épanouir leurs âmes. Sur le front, ils avaient vu la France vivante. Dans cet hôpital, peut-être, ils

33 LES SOUTAJTES SOUS LA. HITRÀILLI

rencontreraient Dieu oublié, méconnu, abandonné — Dieu qui se montre si bonnement à ceux qui tombent dans le sacrifice des batailles.

Oui, c'était bien vrai que la Providence nous avait voulus marchant côte à côte avec les soldats.

Une lettre de Duroy, venue de la pleine tourmente, m'en donnait, le lendemain, la réconfortante certitude.

Duroy, mon ami très cher, me contait la belle, glorieuse, sublime journée de son baptême du feu.

Page 1