PLUS FORT' QUE LA HAINE
Sur cette lettre du prêtre qui a vu la mêlée gigantesque, il y a de la boue et du sang. Je ne sais quelle terre, ni quel sang l'ont tachée, mais il m'a semblé que tout un poëme douloureux pouvait se lire dans ces traces grises. Elles portent l'empreinte du sol dc/endu, la preuve du terrible sacrifice au prix de quoi s'achète la dure conquête.
«... Cette fois, mon cher ami, nous voilà au poste d'honneur et au danger. C'est admirable et terrible. On peut y mourir et cela vous enchante. Classés dans les non-combattants, on nous envoie sous la volée des bombes, et destinés à ramasser les victimes, nous sommes oflSciellement canardés par les Prussiens.
« Tout ce qui est beau, humain et généreux, attire (a rage de ces fauves échappés. Ils fusillent tout, détruisent les ambulances et mitraillent les croix rouges.
34 LX9 SOVTAIVBf SOUS Là MITP.aIllB
« C'est donc au péril comme au dévouement qu» nous sommes conviés, et ce m'est une joie inexprimable.
« Je voudrais te faire comprendre l'étendue de cette joie, la frissonnante fierté que j'ai ressentie, hier soir, au moment où mon équipe allait partir pour relever les blessés, sur la ligne ciu feu, à peine cinq cents mètres en arrière de notre infanterie qui montait à l'assaut.
• Le major nous faisait ses recommandations, nous donnait la dernière consigne. El il fut frappé de voir tant de moustaclies naissantes et de nouvelles b ^'bes.
« — Mais, tonnerre! je ne vois que des prêtres en avant I...
• Les prêtres en avant.''. Comme c'est bien notre devise à tous ! Les camarades nous disent téméraires. D'ailleurs, ils le sont autant que nous. Eux, c'est en riant qu'ils s'en vont à la besogne sanglante; nous, c'est en priant. Il y a du danger pour tous, mais la joie de se dévouer fait qu'on le délie. Seulement, sans forfanterie, j'avoue qu'il faut du cœur et du calme pour s'en aller, un brancard aux mains, dans cet enfer.
• Souvent, tu entendras dire aux blessés que le soldat se sent audacieux et sûr de lui tant qu'il a son fusil entre les bras. Une fois l'arme perdue, il manque d'équilibre et son bel entrain chancelle.
« Alors, nous qui n'avons jamais de /lingot et qui sommes de chair, comme eux, tu juges si nous sentons quelquefois l'émotion nous frôler la peau ; mais on marche quand môme... on marche surtout
parce que c'est plus beau. Et puis, là-bas, les malheureux nous attendent, gémissant, criant ou râlant...
« Ils attendent le brancardier ; ils espèrent le prêtre. Que d'absolutions j'ai déjà données à de magniriques repentirs... Ceux-là, il sembl* qu'on les voie monter au ciel, tellement on est sûr que Dieu accepte le sacriiiceet le récompense... »
Mon ami Duroy, comme un vrai brave, a tous les courages, les gronds et les petits, — celui qu'il faut à la guerre pour braver la mort et cet autre, que j'admire, d'écrire à ses amis, entre deux randonnées sur le champ de bataille.
Cette première lettre m'apportait son impression générale, comTne un tableau d'ensemble des grandeurs de la tâche à laquelle sont voués les prêtres de l'année tragique.
D'autres me sont venues, griffonnées à la hâte avec un crayon à la pointe émoussée. Des feuilles à demi déchirées, salies, maculées, m'ont apporté un écho de la grande épopée, dans un style télégraphique dont j'ai recueilli les mots que je voudrais enchâsser dans un écrin d'or.
... C'est le soir, après la nuit tombée. Pas à pas, la muraille mouvante, la frontière vivante des poitrines a gagné du terrain sur l'envahisseur refoulé. Chaque mètre de sol conquis a coûté des masses de vies humaines. C'est encore une journée rouge écrite dans l'histoire, avec des flots de sang.
La bataille continue, et dans le ciel passent les terribles bolides qui s'écrasent avec des éclats de foudre.
Partout des cadavres et des soldats couchés. Les uns se traînent et rampent sur les genoux, sur les coudes, pour chercher le refuge. D'autres gisent et se tordent dans l'inutile effort désespéré. Parfois des voix douloureuses s'éteignent brusquement au milieu d'un cri terrible et inachevé. C'est une balle de fusil ou de schrapnell qui, avec cette ironie cruelle des choses inconscientes, brise une existence déjà fauchée.
En avant, la lutte gronde sans merci, acharnée, furieuse, — la mêlée du jour qui se continue sous les étoiles. Du vacarme effroyable qui affole les cerveaux et fait trembler les cœurs les plus solides, Duroy me dit qu'il faut l'avoir entendu pour en connaître l'horreur immense : « A côté de cela, le fracas du tonnerre n'est qu'un vague roulement de tambour ».
Sur les traces de la mort qui s'éloigne, voilà la charité qui vient, la pitié qui console, le dévouement qui répare. Voici les brancardiers qui parcourent le champ du massacre et recueillent ceux qui respirent encore.
Çà et là, des lueurs piquent la nuit et chacune porte son espoir. Au fond de l'obscurité, des yeux les suivent, suppliants, et des voix les appellent.
C'est le secours qui vient, l'humanité qui passe, la charité qui se penche sur les douleurs immobiles.
Maintenant que la tempête s'est assourdie, les voix du champ de bataille s'entendent plus nettes et dé* •espérées.
C'est le triste concert des appels tu t«cQurs :
LKS S0UTi5U lOVS LA MITRAILLE 37
« A moi, ici... ! emportez-moi !... J'ai les jambes cassées... la poitrine percée... Reperds tout mon sang... >
La funèbre moisson s'active. Souvent, dans la lueur d'un falot, une main se lève sur une tête affaissée. Un murmure s'entend au milieu de la grande plainte lointaine des canons et de l'autre, plus proche, des souffrances impatientes.
C'est un prêtre qui guérit une âme avant (3e relever un corps.
L'abbé Duroy est tout à sa mission de salut. A cette heure, il ne songe qu'à sauver. Avec un de ses confrères, il a déjà recueilli bien des blessés et ils reviennent, la civière vide, pour la charger d'un nouveau et douloureux fardeau, quand une plainte qui domine les autres les arrête, attentifs et cherchant d'où vient le cri.
C'est plus au loin, sur un talus, près d'une haie. Et tout près d'eux, un autre appel monte du fossé de la route :
— Emportez-moi !
Ils posent le brancard.
— Ramasse celui-ci, dit le camarade ; moi, je vais voir là-bas.
Duroy cherche le blessé en détresse. Le malheureux ! il a l'épaule fracassée et le bras presque détaché.
— Veux-tu que je te donne l'absolution, mon petit ?... Je suis prêtre.
L'autre, épuisé, répond : « Oui « d'un geste de sa pauvre têle lourde.
tt LB8 S0DTANB8 SOUS LA MITRAILLE
— Ne te fatigue pas ; je vais réciter pour toi l'acte 4e contrition.
Encore une âme réconciliée ; encore un qui partira, et bientôt, car une syncope le terrasse et le ▼isage, vidé de sang, blêmit et devient une face de cadavre.
Mais soudain le prêtre, qui essaie de soulever le soldat mourant, tressaille et se redresse. Deux coups de feu viennent d'éclater tout près, du côté du talus où le camarade s'est dirigé pour secourir le nalheureux qui appelait à grands cris.
— A moi I
C'est la voix de son compagnon, et cette voix «lame la détresse d'un être qui souffre, la douleur 4l'un homme frappé qui tombe.
Duroy se précipite vers la haie. Une crainte ©bscure, mais poignante, lui broie le cœur lorsqu'il «rrive. Personne debout, mais la lueur encore vive 4jx falot renversé éclaire son ami, étendu sur le dos, 3es bras en arrière.
£n face de lui, un blessé allemand qui brandit un ?«volver dont le canon fume encore.
Le prêtre est tombé en pleine mission de charité, îaé par cette brute aux jambes brisées et dont la itôine sauvage n'a pas désarmé. L'officier allemand B déchargé son revolver sur le pacificjue soldat de la Croix-Rouge.
• Alors, m'écrit Duroy, une rage folle m'a saisi im&nt ce meurtre abominable, et moi aussi j'ai compris à celte heure l'effrayant cauchemar de voir icuge. J'ai voulu secourir l'ami frappé à mort, si îiichemQnt, par Ift Temon »8sassTn. EîTort inutile :
LRil SOUTANKS SOUS LA MITRAILLE 39
df»ux halles en pleine poitrine l'avaient abattu sur le coup et le cri horrible que je venais d'entendre était presque une voix d'oulrc-toinhe.
« Alors, voyant que cette vie m'échappait, un irrésistible sentiment de vengeance m'agita l'àine. Cette pensée s'imposa à mon esprit : « L'homme est un bandit et je sais en état de légitime défense ! • Je ramassai un fusil au bout duquel s'allongeait, aiguë et mortelle, une solide baïonnette, et je bondi:^ vers l'apache galonné.
« Le lâche se mita hurler, natis cette fois de peuir, en levant les bras comme l«urs soldats lorsqu'ils se rendent à nos troupiers. Et c'était pitoyable et inouï, je t'assure, de voir l'aflfolement de cet être ignoble devant la menace d'une mort qui l'épouvantait.
• Et moi, je m'étais arrêté devant lui, et une force supérieure desserrait mes mains crispées d'où 1© fusil tomba.
« Le prêtre domptait l'homme et les voix de mon sacerdoce protestaient en cris impérieux dans mon cœur : « Tu n'es pas ici pour combattre et tu n'as «pas le droit de tuer même celui quia massacré « ton frère. Tu n'as ici que le devoir d'être bon. « On n'achève pas les blessés, même criminels. ■ Laisse aux autres la guerre qui est leur tâche. La « tienne est de relevé* et de secourir la souffrance « sans savoir si le blessé mérite ton indulgence ou « ta colère... » N'est-ce pas que j'ai bienfait? ■
Plusieurs brancardier», attirés par les coups de feu, arrivaient à la course. Eux aussi avaient devine le f^TSmo, zl trofs d'cnlrc-* f ix r" ^."^rlr^'^'^vc'^f.
gémir, à cause \le sa blessure exaspérée par l'effort. Mais Duroy s'était planté devant lui et défendait, de toute son énergie, le meurtrier de son ami.
— Non, vous ne ferez pas cela; vons n'en avez pas le droit.
Et les autres comprirent que le prêtre avait raison.
Sa conscience imposait la règle de l'humanité ; le prestige de son sacerdoce levait les doutes et apaisait la vengeance. Ils sentaient que la voix de la charité proclamait la vraie loi morale.
— Ce n'est pas à nous de faire justice !
Le médecin qui dirigeait le détachement arriva près d'eux.
Il eut un regard de dégoût pour l'assassin. Cependant, il se pencha vers lui, constata les horribles blessures qui lui avaient brisé les os, puis, s'adressant à deux hommes :
— Emportez-le, dit-il...
Duroy, aidé de plusieurs camarades, chargea le corps de son ami sur une [civière et partit, à travers le ciiamp funèbre, en récitant le De profundis.
Toute la nuit, ces vaillants coururent les plaines et les ravins, avec le souci de n'en pas oublier un seul. Mais, à chaque retour à l'ambulance, mon ami faisait une pieuse visite à son frère en sacerdoce, pour puiser dans le spectacle du grand sacrifice un renouveau du courage indispensable à la terrible besogne.
Puis, au matin, quaud ces bons ouvriers, fatigués, s'étendirent sur la paille pour le sommeil nécessaire,
LKS SOUTANES SOUS LA MITRAILLE 4i
Duroy s'en alla creuser ane fosse dans un petit verger dont la bataille avait respecté la verdure et les fleurs. Et là, entouré de quelques brancardiers, il récita les prières qui escortent les morts à leur dernier voyage.
Quelques mots de son récit lointain m'ont appris le dernier acte de la tragédie. Mais, à travers ces phrases brèves et jetées h la hâte sur un mauvais papier, j'ai vu le drame et j'en ai compris la grandeur tragique.
Et l'émotion m'a gagné jusqu'aux larmes, lorsque j'ai lu cette dernière page de la lettre :
■ C'était dimanche. Nous avons dressé l'autel sur la tombe, dans le jardin tranquille. Plusieurs blessés avaient voulu se traîner jusque-là pour se recueillir et prier. J'ai dit la messe pour les morts et pour les vivants,., pour le présent et l'avenir,., pour que la guerre soit glorieuse et la paix prochaine. J'avais le cœur douloureux, et pourtant plein d'espTsrance. Le sang de Dieu se mêlait au sang du prêtre martyr. Rien ne manquait au sacrifice : ni la victime volontaire, ni le pardon que son âme avait désiré et que ma bouche avait prononcé ».
• Au loin, montaient toujours et plus hautes, avec le jour, les voix formidables de la bataille. Mais on eût dit que, dans l'air troublé d'où pleuvait la mort, planaient, souveraines et rédemptrices, l'image du sacerdoce chrétien et la grâce de victoire implorée parles prêtres de France... »
IT
LEl PIŒTItES fONT Li.
Chez nous, les prêtres que les quarante ans passés retiennent aux hôpitaux établis loin de îa guerre, il est un sentiment pénible qui nous a hit vivre des heures de dépit, presque d'humiliation.
« Les autres sont ià-bas et risquent leur vie. Sus le front de bataille, Ds verront le péril et vivront le» heures dangereuses qui appellent le dévouement «6 préparent au sacrihce. »
Par ces temps de courage viril où le premier rêve de toutes les âmes est de se donner éperd^tment, demeurer loin de la bataille parait un amoi»-^ drissement de l'homme et presque une déchéaiioe. Rester nous semblait presque synonyme de se dérober.
Le premier convoi de blessés nous a redonnift l'assurance et rendu la fierté. Devant ces ôtf«j< meurtris, ces jeunes fauchés en pleine vie, iKjitt*
44 LES lOUTAKBS SOUS LA MITRA ILLI
avons compris Vautre îorme de la vaillance, et la vue de tant de plaies hideuses nous a donné la certitude que, nous aussi, nous aurions notre part dans l'œuvre de la guerre.
Un homme nous a inspiré cette forte conviction, e» sa belle ardeur d'apôtre a formé en nous la certitude que la bonté pour les horribles souffrances égal© et parfois surpasse l'héroïsme.
Un des caractères admirables de cette campagne, c'est la coopération des deux grands consolateurs de l'humanité : le prêtre et le médecin.
Notre médecin-chef a volontairement quitté l'immense clientèle qui trouve en lui, bien souvent, le sauveur des cas désespérés.
C'est une énergie vigoureuse servie par un talent maître de soi, et dont les audaces professionnelles portent la marque d'une science calme, toujours en garde contre les surprises des impulsions dangereuses.
11 croit en son sacerdoce et tous ses efforts convergent à le mieux accomplir. Son âme est près de la nôtre et il sait que nous en comprenons les générosités avec ce sens délic-al qui apprécie à leur valeur les beaux sentiments.
Entre lui et nous, une fraternité s'est établie. Il sait qu'il pourra tout nous demander, car il connaît nos désirs et ne doute pas de notre bon vouloir jv./eux, toujours prêt aux besognes de jour et de nui;
Il a voulu des prêtres dans son service, et c'est pour lui une sécurité. Il a l'assurance que nous continuerons sa tâche et que nous l'achèverons. Nos
LBfl 80CTA.>S9 SOUS Ll HITIUILLB 4b
soins poursuivront l'œuvre de ses interventions médicales. II dit de nous : • mes [infirmiers > avec une sollicitude où perce un peu de fierté.
Dans la salle d'opérations, qui est un local scolaire transformé, ila voulu que le crucifix demeurât. Et lorsque des grincheux lui ont fait observer que l'emblème pouvait gêner la neutralité, il a déclaré, lui qui n'est pas un chrétien pratiquant :
— Je ne connais pas ce mot.
Et le crucifix est demeuré. Symbole de souffrance divine, il domine les souffrances humaines. Plus d'un blessé que nous avons étendu 'sur la table douloureuse lui a jeté l'appel de »a foi lorsque le cauchemar du chloroforme commençait à brider son cerveau.
Que de sang nous avons vu couler déjà, et qui était, en somme celui du grand sacrifice de là-bas, continué sous nos yeux.
Ces membres diminués, ces flancs taillés, cet doigts supprimés, comme ils nous ont évoqué la vision rouge de la tuerie et l'illusion d'être, nous aussi, les témoins des massacres nécessaires aa triomphe vivant de la Patrie.
Ouvriers de paix, nous avons notre part des horreurs tragiques, mais la pensée chrétienne et le réconfort qu'elle apporte en adoucissent les cruelles émotions.
Ces hommes, dont la vie peut s'échapper dans un ittrsaut de l'organisme compromis, sont entre nos maint. Et quoiqu'on fasse, le prêtre, à certaines heures, complète l'infirmier que nous sommes et, à travers la besogne humaine, transparaît et s'affirma la fonction divine.
46 LIS SOUTANES tous Là. UlTnAlLLI
Le petit Marseillais, dont j'ai parlé, est scucieui depuis deux jours. Sa grande blessure est plus douloureuse et le mal i'affirme en une récidiv* qui l'exaspère
Le pauvre gosse n'a plus cette gaieté des premiers joursetqui, chez tout soldat français, s'affirme plus vaillante avec le mal. Chez nous, c'est une manière de délier la sourtrance, une des formes admirables de ce beau panache que tout homme porte en lui et qu'il déploie aux heures d'inquiétude, de péril et d'épreuve.
Cela dure quelque temps ; mais un jeune homme, atteint comme l'est notre petit ami, ne peut voir longtemps, sans effroi, sa jambe brisée et, par conséquent, son existence compromise.
11 a ri de son mal et il a blagué, donnant ainsi la mesure de son courage. Et nous-mêmes, nou.<j l'avons admiré, en songeant : « Faut-il que notre belle race ait de splendides ressources, pour que l'être fauché en pleine jeunesse puisse accepter ainsi le sacrifice après avoir défié si crânement la mort! »
Le « gosse » est triste. Il a suivi des yeux les mains du docteur qui exploraient sa blessure et découvraient de nouveaux points sensibles. Surtout, il a cherché obstinément dans!© legard du praticien la pensée et le jugement, peut-être — qui sait ? — !a condamnation.
Le médecin-chef connaît le danger des révélations faites aux patients, faffolement et le désespoir qrri en peuvent résnlter. V est, dans une certaine meiure, impassible devant les dangers de complications qu'il découvre. Mais il est père aussi, el lui-
même, ayant souffert dans son cœur, laisse la \nûà se faire jour en son âme tendre.
Un léger froncement de sourcils, un geste imperceptible, et cela suffit pour inquiéter l'enfant (|<at attend la parole rassurante et l'espère en vain.
Alors, la crainte s'exprime dans une formule extrême qui révèle toute l'angoisse comprimée:
— Ça va très mal. Monsieur le major. N'est«ot pas que je suis fichu ?
M. le niajor se met à rire :
— Voux-iu bien te taire, petit nigaud. Est-ce qu'c© est jamais fichu a ton âge? Evidemment, tu ae pourras pas te promener dans deux jours, maMi nous allons te sortir de là, mon petit gars.
Et comme le blessé demeure pensif, il insiste et joue l'assurance.
— Dn bobo pareil I... Ta vas voir, quand î& t'aurai fait une petite opération, comme tu ser&s gaillard.
— Alors, gémit le blessé, vous allez m' opérer?
— Tiens, parbleu! il faut bien, pour queje $e rende entier à ta maman.
— Et quand me ferez'vous ça, Honsieur ïq major ?
— Mais tOQt à l'heure, mon petit ami... Ce^t l'aflaire de cinq minotes.
11 lui tapote la joue :
— Allons ! dépéche-tar de rire I.
Et il é'/ettle en celte Ame le sens du courage qn^'û devine à fleur de peau.
— Est-ce que, par hasard, ttr aarttspear î Le jeune nomme se redressa :
48 LES SOUTANBS tOC8 LA. MITRAILLI
— Moi ! ah bien noD, par exemple... qui vous a dit que j'avais peur ?
Le mousquetaire vient de se révéler sous l'humble troupier dont la conduite fut héroïque sous les balles, pendant plus d'un mois.
Et quand nous nous éloignons à la suite du docteur, nous l'entendons, notre Marseillais, qui proteste encore et déclare aux camarades :
-^ Ah ! zut alors... la frousse. Dieu merci, ça ne me connaît pas !
Tandis que le médecin-chef dont l'inquiétude n'a [^us de raison de se cacher, nous conâe à voix bas^e :
— Pauvre gosse ! pourvu que ce ne soit pas trop tard...
Et ce mot nous remplit de tristesse, nous qui n'avons pas l'habitude de ces choses tragiques. Notre cœur se serre et nous voudrions pouvoir bercer notre pauvre petit ami avec de douces paroles d'espérance, et lui dire : « N'aie pas peur : nous sommes-là, près de toi, et notre prière encouragera ton épreuve ».
Mais déjà la note gaie traverse notre tristesse.
Devant la salle d'opération, un grand zouave bavard gesticule et amuse, par ses réflexions cocasses, UD auditoire gouailleur qui fait cercle autour de lui..
— Ah ça non ! je ne veux pas qu'on m'endorme. ,'; J'»me mieux claquer, pour sûr, que d'aller faire le [ ' mdçchabée sur la table. w,
Celui-là n'a pas d'autre nom que celui de sa bjes* | •ure.
LH lODTANBS SOUS LA MITRAILLK 49
Depuis deux jours, on ne l'appelle que « la balle dans le dos ».
C'est pourquoi, d'ailleuri, il marche courbé, presque en double.
Le major lui prend le bras, et doucement :
— Amène-toi ici, mon garçon.
Hais lui se rebiffe et entend poser ses conditions :
— Vous savez, Monsieur la médecin-chef, pas de chloroforme. Vous allez me faire ça carrément...
->• On fera ce qu'il faudra, mon ami. Ça ne te re^ garde pas...
L'autre, qui la trouve mauvaise, esquisse un grand geste:
— Ah ! mais pardon ! ma peau, elle est à moi, et ma carcasse aussi, je suppose.
La table est là qui s'allonge, drapée de blanc, avec l'air d'une béte de cauchemar dressée sur ses paties grêles.
Le zouave, en l'apercevant, se raidit sur le seuil et pousse un formidable juron, qu'il atténue d'ailleurs par cette exclamation de meilleur goût :
— Ah ! pas de ça, Lisette !
On le tire et on le pousse comme un condamné à BUHl, et les protestations de son désespoir ne trou< vent d'autre écho, dans la salle, qu'un immense éclsA de rire. La pitié, d'ailleurs, ne serait point de mise, car la blessure n'est pas dangereuse et les •mites n'auront aucune conséquence.
— Voyons, grand béta, blague le major, tu ne ▼oadrais pas tout de même rester comme ça, toute ta vie, avec du plomb allemand dans les reins.
Ce mot suffît à encourager le^ bonhomme, et c%
50 188 SOCTA^ER 8<>IT« LA HITRATLIK
sont les boches qui reçoivent la décharge de 8a mauvaise humeur :
— Ah ! les c... ; au moins, tâchez de me fiche bien droit pour que je retourne leur flanquer une pile...
Alors, bravement, il se déshabille et, comme on veut l'aider à s'installer sur la machine, il réclame :
— Laissez-moi tranquille, nom de nom ; je suis bien capable de me flanquer tout seul sur ce perchoir.
Trois minutes après, il est réduit au silence et à l'immobilité. La balle est entrée pit>fondément. à gauche de la colonne vertébrale. La main du docteur, cette main du chirurgien habile qu'on dit éire douée de vision, chemine dans le sang et ne s<î trompe pas de piste. Le métal résonne sous la pince^ mais il s'obstine comme une béte traquée qui se défend dans son trou,
Un médecin aide-major nous souffle cette réflexion :
— Pour savoir si la balle va venir, ce ne sont pas les doigts qu'il famt observer, mais la figure du chef.
F,n effet, tant que le projectile résiste, son visage révèle le souci de la pensée qui cherche et du talent qui lutte contre l'obstacle.
D'ailleurs, autour de la table, c'est le silence. Chacun de nous semble participer k la préoccupation et sentir la résistance.
Hais, tout à coup, les traits d« docteur se détendent. Son œil padh» avant n bouche. Il la tient. Sa pince la ramène, rouge et tordije :
— La voilà, cette gueuse !
Et comme le zouave entend la réflexion, dans son sommril Jucide, il murmure entre ses lèvres pâlies et lourdes comme du plomb :
— Ah ! ah !... la sale rosse l
Puis nous l'emportons dans son lit où, sans doute, la douleur de l'incision profonde lui fait rêver qu'il reçoit dans les reins tout un obus de canon boche...
Pourtant, la camelote allemande n'est plus dans sa chair.
Elle repose, près de lui, sur sa table, en attendant qu'elle pende en breloque à la ceinture du zouzou reparti sur le front pour régler son compte avec les casques à pointe.
Mais voici que le môme brancard nous apporte le petit Marseillais, dont c'est maintenant le tour.
L'un de nous s'approche de lui :
— Allons, mon petit l du courage.
Du courage ! il en a plus qu'au feu. Il s'est pleinement ressaisi. L'âme vaillante a maîtrisé le corps torturé.
Il montre les trois médailles qui lui pendent au coa, patinées par la sueur des longs efforts :
— Monsieur l'abbé, vou€ les enverrez à maman» si je n'en reviens pas.
Et il sourit d'un air résigné, en regardant la table d'opération.
Et c'est bien là que nous aenloas profondéme.it riinmense sacrifice des mères dont l'un^oisse de savoir leurs tils en danger sa décuple de rincer;it.u<ie poignante : • Quelle est sa blessure oi comoiT^ril &;*voir la vérité î... Si, ramassé eucor^ vivant sur le
ohamp de bataille, il allait mourir, loin de moi, sans que je l'aie revu ! »
Le pelil blessé est endormi et la besogne du chirurgien commence. Voilà des os effrités qu'il faut retirer un à un, une artère qu'il faut ménager, l'hémorragie possible et qui serait mortelle.
Anxieux, nous suivons les phases de l'opération.
Parfois, un soubresaut du corps, un soupir en suffocation sous le masque ; et puis le visage livide et la sueur qui coule.
Le crissement des os broyés nous donne le frisson. Nous devinons quelle souff'rance va causer cette nouvelle blessure nécessaire, au réveil. A quelques yeux, des larmes d'émotion.
Le docteur poursuit impassiblement sa tâche.
Parfois, il jette une réUexion brève qui traduit son impatience contenue, et aussi, surtout, le regret qu'il éprouve de déchiqueter cette chair vive et ce fépiur déjà broyé.
C'est en vain que nous cherchons dans son regard l'impression heureuse, la détente qui nous fera comprendre que tout va bien.
Sait-on jamais, avec ces blessés qui sont demeurés des jours et des jours sans recevoir les indispen- »â|}les soins ?
Le médecin qui administre le chloroforme briie, dd cette réflexion, le lourd silence angoissé :
— Le cœur ne vapas; la syncope est à craindre...
Nous nous regardons. S'il allait mourir, s'en aller ainsi, alors que nos mains et nos lèvres de prêtres possèdent la grâce désirable du pardon suprême 1
L'un de nous traduit alors la pensée de tous :
— Si on lui donnait l'absolution f Le méJecin-chef n'hésite pas :
— Je crois que ce serait prudent, Monsieur l'abbé. Alors, nous sommes témoins de cette grande et
magnifique scène.
A la science humaine qui doute de son pouvoir, se substitue, pour un moment, la foi éternelle qui dépasse les horizons de nos pauvres savoirs humains.
L'abbé s'approche et le savant loyal s'écarVa. Uno minute, on oublie le corps qui défaille pour songer à l'âme qui implore.
Penché sur le visage blôme, le prêtre évoque, de sa voix émue, la miséricorde de Dieu, la grandeur du sacrifice et la grâce de la contrition. Puis, de sa main qui trace le signe de rédemption, il confirme et complète la vertu de la parole toute-puissante que ses lèvres prononcent.
Et, la tâche divine étant remplie, il s'écarte et laisse la place au savant qui peut encore guérir.
... Notre chef a fait son ■ miracle » ; le petit n'est pas mort dans nos bras. Pendant deux jours, nous avons veillé sa faiblesse et, bien souvent, épié, dans l'anxiété de longues attentes, la fin désirée du danger.
Notre gosse vivra. Il a franchi le pas redoutable. Sa jeunesse vigoureuse, aidée par sa volonté de vaincre le mal, a triomphé du péril longuement redouté.
Nous l'aimons encore plus, car il nous a coûté bien des soucis, et son existence nous est précieuse parce que nous avons craint de le perdre.
54 LES SOUTANES SOITS LA MITRAILLi
Quatre jours après, il a écrit à sa maman que, sur la table d'opération, il a vu la mort toute proche, comme au bord des tranchées. Mais il a terminé sa lettre par cette phrase exquise dans laquelle s'évoque, avec le danger couru, l'a belle confiance demeurée en son âme jusqu'au bout :
« Je suis sauvé, ma bonne mère, grâce au chirurgien qui m'a soigné. Et puis, tu sais, même à l'heure terrible, je n'ai pas eu peur... les prétra itaieni là.., >
La. h esse sous les bombes
Je no puis comprendre, moi qui n'ai pas la joie d'être sur le front, par quel miracle de courage, Duroy peut m'écrire fidèlement ses impressions de guerre. Toutes les quinzaines, ou à peu près, m'arrive une lettre à l'enveloppe salie et que j'aime à regarder longuement, pieusement, avant de l'ouvrir.
C'est la messagère du là-bas mystérieux où l'on marche sans faiblir et où l'on souffre, avec le sourire qui rayonne des cœurs illuminés d'idéal.
« Jamais, me dit ce brave, je n'avais connu comme à présent, la beauté souveraine de la vie du prêtre.
« 11 se trouve au cœur de la bataille et il recueille, des lèvres ardentes de ses blessés, de ses mourants, les sentiments qui chantent da«s l'âme française comme des notes de clairons...
« Croirais-tu, mon cher ami, qu'ils veulent mou-
.>0 LES SOCTANES SOCS LA MITHAILLE
rir, ces pauvres petits, avec le soaci de ne laisser autour d'eux aucun souvenir de tristesse, aucune pensée de mélancolie ou de regret.
« Un jeune ouvrier de dix-neuf ans que j'ai ramassé au bord d'une tranchée, la poitrine broyée par un éclat d'obus, m'a dit ces paroles déconcar» tantes, comme je me penchais vers lui, pour savoir s'il vivait encore :
« — Tu peux regarder, mon vieux... on a le sourire jusqu'au bout...
« Et, en effet, cet agoaisant souriait, dix minutes avant le suprême demi-tour dans l'éternité.
• Il eut l'étonnant courage d'ajouter :
« — Laissez-moi ici, ne me relevez pas. Mon corps et celui des camarades feront une barrière si haute que les Boches ne pourront jamais la franchir.
« Et moi, dont les larmes aveuglaient le regard, je dus vaincre l'émotion poignante qui me bouleversait, pour dire à ce beau petit Français que j'étais prêtre et qu'il pouvait me confier les secrets de son âme.
« 11 continua de sourire. La joie de sa vaillance était victorieuse de sa douleur. L'idée sublime survivait au corps presque anéanti, donnait àson visage l'aspect d'une vie étrange, plus puissante que l'autre, et que la mort semblait encore respecter. Il murmura :
■ — J'ai communié ce matin à la messe sous les bombes. Alors, maintenant, je peux partir... le prêtre nous l'a dit.
• Je me penchai vers lui et posai mes lèvres sur le front du martyr. Ce fut dans ce baiser fraternel
qu'il cessa de souffrir et partit pour l'autre monde.
« Ah ! cette messe sous les bombes ! quel écho de joie et de fierté la parole du fantassin mourant éveillait en mes souvenirs ! C'était moi qui l'avais célébrée et moi qui avais promis le ciel au nom de Dieu, à tous ceux qui faisaient autour de l'autel cette halte de la foi et de l'espérance. Je ne vivrai jamais d'heures plus magnifiques. Je t'envoie de pauvres notes. Donne-leur la sonorité éclatante de la canonnade lointaine, la voix de la bataille, la majestueuse musique des batteries tonnant toutes à la fois.
€ Raconte, avec des mots émouvants, cette fête comme tu n'en verras jamais et pourtant que tu devines, parce que toutes les âmes françaises possèdent l'intuition de ces grandeurs tragiques et de ces émotions glorieuses. >
Sur cette trame qu'il me semblait voir tissée d'or et de lumière, trame de gloire et de rayons, j'ai reconstruit la scène de vérité. A force d'en relire les mots éloquents et les courtes phrases évocatrices de beauté surhumaine, moi aussi j'ai vu cette messe grandiose et entendu la musique formidable qui rythmait son Credo...
...n est six heures du matin. L'aube rouge révèle, à l'horizon, des ruines fantastiques où semblent pleurer des clochers blessés à mort, spectres énormes de la douleur et de l'épouvante.
On dirait qu'ils regardent les lointains, poursui» vant, de lour grande ombre attentive, les Barbares chassés par nos régiments. Partout la dévastation des villages et des champs, la misère et la souffrance qui s'élèvent de terre, sous l'évocation de la clarté
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qui monte. C'est le silence pesant, planant sur les désastres et l'immense tristesse envahissante des champs ravagés.
Mais soudain, au détour de la forêt hachée par la bataille d'hier, voici la vie qui se révèle, la vie humaine qui arrive en flots pressés. Ce sont les pantalons bleus de nos fantassins qui cheminent en chantant; l'inépuisable jeunesce de France qui accourt et s'en va combler les vides, les trous béants creusés dans la muraille vivante. C'est la chair vigoureuse du corps robuste et qui, d'elle-même, répare les blessures du géant toujours frappé, mais jamais abattu.
Voici nos troupiers. Et rien qu'à voir les képis, la campagne redevient joyeuse. Les ruines sont moins lamentables et l'aube est plus doréo. Ils sont là : ils passent, semant après eux la vaillance de la race et cette confiance qui fait songer que la France est en marche vers la victoire.
Quel tableau, ce défilé de nos soldats dans l'apothéose du soleil levant 1 Us sont couleur de terre, cuirassés de boue, bottés d'argile rouge. Ils ont dormi dans les irons noirs des tranchées, le ventre creux, les pieds dans l'eau, n'ayant, au milieu des ténèbres, d'autre lumière que l'espérance de vaincre. Et c'est dans ce rayon qu'ils ont vu la beauté de ▼ivre et la grandeur de mourir.
Ils sont là ! Et il semble que le soi profané tressaille d'une longue allégresse. Vainqueurs de la veille par la patience, ils poursuivant la victoire dans le jour qui se lève. Ces ôtresaux capoies macu* lécs, aux faces hérissées de vieilles barl.cs broussailleuses, aux souliers clapotant sur ia route du
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poids lourd delà terre piétinée'; ces fantassins, sales à faire peur, passent comme dans une légendaire chevauchée de gloire.
Et voilà les chansons gauloises qui éclatent et montent dans l'air comme des cris d'alouettes :
La tête à Guillaume On l'aura, on l'aura La tête à Guillaume Ou lui cassera.
Un aéroplane ennemi accourt à tire-d'ailes et les survole. L'oiseau de proie qui les guettait décrit de grands orbes dans les profondeurs du ciel. Un cri se jette et se prolonge, répété par mille voix :
— Feu de salve au coucou 1
Les canons se dressent, tous ensemble, du même élan, ve^"S le vautour et, dans un crépitement qui déchire longuement le silence du matin clair, une volée de balles crible le rôdeur de l'azur qui chancelle, capote en avant, puis, les ailes brisées, s'effondre en un vallon lointain, tandis qu'un immense cri de joie salue sa chute.
— C'est pas dangere;jx, ces sales frelons, seulement ça tache le ciel, vocifère un sergent.
Mais à cette réflexion de gavroche, les voix de làbas répondent, les voix des Allemands qui ne savent pas rire et grondent toujours. Le signal de l'avion a été compris. Les canons des Boches se mettent en colère et crachent leurs obus. Il en tombe à n.iuolu», à droite et partout : qnr-li|nes képis s'ia- <''i '■'>• <'orp«i H elTwnîJrcîit. '>;oi.<*. la troupe en
marahe s'avance dans l'ordre magnifique d'un régiment qui court au devoir.
Et soudain, le sabre du colonel tranche la brume légère qui monte des talus. C'est la halte, et tous, obéissant à l'ordre, demeurent immobiles et suivent du regard la mort qui passe et qu'ils défient de eurs yeux railleurs.
— Laissez-les grogner, dit le chef, montrant d'un geste dédaigneux l'horizon terrible... laissez-les gueuler ; ... nous autres, nous allons entendre la messe...
Duroy est là, qui suit la colonne, à son poste de brancardier.
— Un prêtre de bonne volonté, demande lie colonel.
Mon vaillant ami s'avance :
— Présent.
Une église, encore debout, se dresse sur la gauche, une église blanche presque neuve et dont l'ogive fleurit la campagne, avec ses murailles brillantes sans blessures.
— Qui veut entendre la messe ? interroge l'officier supérieur.
— Moi... moi... moi!...
Les bras se lèvent, les mains s'agitent.
— Alors, tous... vous voulez tous prier Dieu qu'il nous rende plus vaillants pour démolir les Boches et qu'il nous donne le cœur de les abattre comme des macaques...
Un f"i*misscnVent de joie fait onduler la masse de képis. Et du Nmomenl <4u'il y a de l'allégresse dans les
LU SOfTTAnSS fOOf LÀ MITRAILLE 61
âmes françaises, il faut que les autres, là-bas, jettent du fer et du sang sur le rêve de nos troupiers.
Trois obus égarés piquent dans les talus et fauchent d« leurs éclats la moitié d'une section. Il y a deux morts et neuf blessés qu'on relève. Qu'importe I...
Le régiment vient d'envahir l'église trop petite : le reste demeure au dehors et, par le grand portail ouvert, regarde l'autel où deux pauvres cierges s'allument. Un séminariste s'est mis à l'harmonium et de sa belle voix de ténor entonne le cantique des espérances pacifiques, devenu le chant de guerre de tous ces jeunes qui n'ont pas oublié le refrain si souvent chanté :
Nous voulons Dieu dans notre armé*, Afin que nos jeunes soldats.
En défendant la France aimée, Soient des héros dans les combats.
Et c'est un spectacle d'impressionnante beauté, de voir ce régiment qui a reçu déjà le baptême rouge, crier sa foi, sous les voûtes de l'église où le prétresoldat, recueilli dans la sublime prière, implore le Christ pour tant de vivants d'aujourd'hui qui seront les morts de demain.
Au dehors, c'est maintenant le vacarme des bombes rugissant dans l'aube et s'acharnant contre un ennemi qui vient cependant de déposer pour un instant ses armes, et fait trêve à la guerre.
Mais les fantassins ne bougent pas. La foudre mortelle qui éciete près d'eux semble avoir perdu sa force d'anéantissement et d'épouvante.
L'Allemagne sacrilège qui profane la faiblesse et
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massacre les temples catholiques est impuissante à troubler la prière de ces hommes qui sentent, audessus de lavenir, pkoer rallianjce du ciel et de la patrie.
Et Duroy, dont leis pantalons dépassent La don* telle fanée de l'aube, récite, àla musique des canons, la prière consolante de l'oraison pour la paix- Mais cette paix, chacun sait qu'il faut l'acheter par le sacrifice. La victoire est une chose sublime qu'on doit payer en immolatioDJ et en souilVances volontaires.
Et c'est pourquoi, tranquillement, avec le beau sourire des héroïques vaillances, les fantassins entendent la messe sous la volée des bombes...
Et pourtant le vacarme lointain sapaise. Le silence de la campagne tranquille enveloppe de nouveau l'église où douze cents hommes immobiles écoutent le camarade leur parler de cette vieille foi chrétienne dont la douceur s'éveiUe en leurs âmes transfigurées.
JBes mots magiques soni>ent à leurs oreilles, chantent dans leurs pensées, touchent les fibres harmonieuses du cœur ;
« La guerre nous a grandis ;... face à la mort qui est de chaque heure et de chaque minute, nous sentons la beauté du sacrifice, et nous comprenons le sens du magnifique devoir. Dieu qui nous demande de souffrir etde mourir nous donne, avec l'épreuve. et plus forte qu'elle, la joie surhumaine d'avoir clé choisis pour être les héros de la liberté et les martyrs du droit proiané,
« Le» chan^pM <|Ui;' tuif. Ui:.'»f.ui"e.^ v^d c-
LUS SOiTA.NE?! SOKS LA MITRAILLE QZ
ter, boiront la rouge semence de la bataille, une semence éternelle de victoire et de rédemption. Entre la balle qui tue et le ciel ouvert, il n'est point d'étape pour le soldat frappé dont la vie s'achève. Allez à la mort pour la Franc*, avec une prière aux lèvres et la foi au cœur. Tomber pour son'pays n'est pas mourir; c'est prendre d'assaut la vie éternelle. • fit Duroy, dont les paroles ardentes aiguisent les c«urages et suscitent les énergies, jette, au milieu de son auditoire frémissant, l'appel héroïque de Déroulède :
En avant 1 tant pi» p««r q«i tombe.
La mort n'est rie», tIt* la tombe Si le pays «r Mrt Tirast :
En aramt 1
En avant î ce seul mot fait redresser les têtes. Le désir d'aller là-bas, où l'on meurt, agite les âmes ei fait flamber les regards. Ce soir, il y aura, tout près de l'église, vers la ligne de la défense resserrée sur renvabisseuF, un régiment dont la terrible audace épouvantera les Allemands décimés par une charge légendaire.
En attendant, nos troupiers chantent le Credo, et sur la route, dans les vergers déserts, recommencent à pleuvoir les obus. Le bruit de la bataille se mêle sourdement à l'harmonie tranquille. Mais les voix de la guerre affirment les dogmes chrétiens que les bouches proclament et leur donnent un sens définitif et souverain.
€ Je crois à la résurreeH&n de la chair^ de cette
D4 LES SCI:TAM;S sous Là MITRAiLLR
chair qui, près de nous^ est broyée, dccJiirie^ pan" ielante, taillée en lambeaux.
€ Je crois à la vie éternelle dont les éclats d'obus, et les balles et les baïonnettes ouvrent le portique splendide et révèlent la beauté qui demeure. »
Et la messe continue, au milieu du cliquetis des chapelets, car beaucoup de ces hommes l'ont retrouvé dans le fond de leur poche, comme ils ont remis au jour la foi consolatrice dont l'aide toutepuissante les assiste à cette heure où le courage doit dépasser les limites ordinal i 3.
C'est fini. Le prêtre-soldit vient de tracer le grand geste de la bénédir tien. La halte chez le Bon Dieu est terminée et la marche va reprendre vers la bataille. On ajuste les sacs, on boucle les ceinturons ; les fusils se redressent sur les épaules ; le iruit de baïonnettes secouées sonne déjà comme un prélude de charge. L'idée de la guerre a repris ces soldats qui, depuis des semaines, vivent de l'unique pensée. Mais l'énergie est plus ardente et la vaillance doublée. Des signes de croix revêtent les fronts et les poitrines de l'armure invisible que, tout à l'heure, les balles pourront transpercer sans amoindrir sa résistance.
En route 1 après Dieu, la Patrie ! Jamais troupiers français ne partirent si calmes à la rencontre delà mort. De l'autel, Duroy leur jette le dernier adieu, le salut de la foi qui rassure et de l'espérance • quand même >.
Soudain, un fracas de tempête sur le toit du sanctuaire. La muraille ébranlée chancelle et les pierres pleuvent d'en haut, de l'ogive disloquée, frappée à
mort par la haine des barbares dont la rage lointaine poursuit inlassablement l'œuvre féroce contre les églises paisibles.
Au dehors, le rugissement des obus qui hurlent dans la tourmente, et, là-bas, le grondement des batteries déchaînées qiii battent les campagnes d'alentour.
C'est une ruée en masse vers la porte, q{ l'on entend des voix qui clament :
— Ah non ! pas mourir comme çà...
Les murailles du chœur sont ébranlées et oscillent avant la chute. Devant l'autel, Duro]^' demeure, toujours revêtu de la chasuble et il attend paisiblement que tous soient sortis.
Un lieutenant accourt, lui montre le danger qui le menace, puis, voyant son obstination, veut presque l'emmener de force ; mais lui, s'obstine doucement:
— Non ! mon lieutenant, mon devoir...
— Comment, proteste l'officier... notre devoir n'est pas de nous laisser enterrer vivants sous ces murs.
Et le prêtre, alors, lui montre le tabernacle :
— ... Il est de sauver le Saint-Sacrement.
Et l'abbé se retourne pour prendre les Saintes Hosties.
Le ^ond da sanctuaire s'écroule et une pouir* s'abat, j^ais l'autel et le prêtre ne sont pas atteints. Ce ne sej ^ pas long : la toiture s'efïrile et la chtr-, pente fléchJt. C'est l'aftaire de quelques miaute». Vers la porte, cinqjiante voix lui crient :
— Sauvez-vous, Monsieur l'abbé... mais sauvez* TOUS donc... tonnerre I
6t> LES SOUTANES SOUS LA MITRAILLE
Non ! il ne veut pas se sauver. Sa vaillance de prêtre lui inspire qu'il doit rester là et que le courage du soldat servira d'appui à l'héroïsme du sacerdoce.
Une pierre énornie tombe à s-es pieds et le choc le fait chanceler. Le lieutenant, demeuré un peu en arrière, s'élance pour l'arracher aux décombres, le croyant mort ou blessé. Mais déjà Duroy est debout, essayant, vainement cette fois, d'atteindre le tabernacle enfoncé au milieu des énormes débris de l'écroulement.
Et alors, on voit ce spectacle inédit, splendid© et digne de fleurir une belle page de notre histoire guerrière : dix soldats qui sont accourus pour aider le prêtre à dégager le ciboire.
— Attendez, Monsieur le curé, on va vous donner la main pour le sortir de là, le Bon Dieu.
L'effort vigoureux de leurs rudes bras de terrassiers qui creusèrent tant de tranchées au sol des combats repousse les pierres neuves du temple qui sont devenues des ruines. Et lorsque Duroy, tremblant cette fois, mais d'émotion, retire le Saint-Sacrement et l'emporte, les ouvriers magniâques du sauvetage divin s'agenouillent, inclinés sous la volte croulante, sans souci de la mort suspend»ii« à quelques mètres en l'air.
Puis, lorsque la tâche pieuse est terminée et qvo le lieulenant veut les entraîner au dehors, l'un d'eux, 9n souriant, lui montre la culasse de l'obus tombé sur les marches de l'autel.
IM sa capote, il arrache un bouquet d'œilleti qu'il a cueillis tout à l'heure dan» on jardin abfti>-
LES 80UTA?(E9 SOUS Ll MITRAILLE 67
doiné. Tranquillement, il le place dans le vase que forme le débris du prtj^ctilo brisé :
— Excusez, mon lieutenant. Deux minutes, que j'aille porter ça devint la sainte Vierge. Ça sera le souvenir du régiment.