I.E.t ROUTANl-.S SOfîS LA MITRAILLE 7i
surionî piqut)zdax)S le ventre pour que la fonrt 'nette pénètre mieux et se tire plus vite...
Puis, quand la plaie frémissait sous la touche ardente de l'antiseptique, ij criait d'une voix de tonnerre :
— En avant! à la baïonnette... embrochez:^ijîoi tous ces b... -là...
Et alors il répétait les cris terribles de la chexg.e,
le halètement des poitrines sous l'elï'ortde la tuerie,
le rugissement de l'homme corpg à corps â\yc
l'homme, dans le déchaînement du carnage aOreux
et l'élan formidable de la mêlée.
Gela nous faisait rire, et la douleur s'évaporait ^î> gaieté. Parfois, la sueur venait aux tempes et les larmes gagnaient les paupières. Le pansement lini. le brave garçon laissait retomber son buste épuisa par l'exaspération du courage. Mais, ici comme 1 ■■• bas, il avait fait face à la souflrance sans faiblir, et quand je m'approchais du lii, pour lui dire quelxjju-^ parole amicale, révélatrice de pitié, il me prenaù 1;> main doucement, pour rem^rdej de la compas«i(i>A» que je lui témoignais.
— Que voulez- vous, Monsieur l'abbé, içj, Cjomrae à la guerre, il faut bien faire son devoir,
S,on devoir] voilà une par^e qu-eja n'ai jamsi^ entendue .sans émotion. Il comprenait, cet enfan . que souiTrir loin du champ do bataifle était la m^ siou ^du sacrifice coniiaué^ le pxolongeuient de la vaiUance et le cauronnement de l'héroïsme.
Parfois aussi, les jourfl oîi l'entrain lui manquait, parce qu'il avait passé une mauvaise nuit daiR* .le cauciVeKugrr de la fîèv.re déprimante, il me deiaâadaifi
72 T.F.S SOtTA'HIÎS SOUS LA MITRAILLl
de l'assister au moment douloureux et de lui remonter le cœur.
— Je n'ai pas le courage de rigoler aujourd'hui et. pourtant, je ne veux pas crier. Alors, pendant qu'on me pansera, vous resterez près de moi, en faisant, tout bas, une petite prière.
Ces jours-là, je lui tendais ma main qu'il serrait de toute la force de ses muscles. Et c'était entre le prôtre et le soldat blessé un échange de résignation et de vaillance. Il ne se doutait pas, à ces minutes où la chair se révolte contre le mal, que je l'admirais de toute mon âme et qu'en retour de mon encouragement silencieux, il me donnait une sublime leçon de vaillance.
Mais comme il se dédommageait, en vrai Français, de ses mauvais moments, lorsque, le bandage fixé et la séance terminée, le major s'apprêtait à soigner son voisin de lit, le prisonnier boche qui avsit un éclat de 75 dans la cheville.
Chaque matin, le docteur examinait l'horrible pltie et répétait, en homme soucieux de guérir ;
— Il faudra pourtant que je lui enlève ce raoroeau d'acier.
— Ah ! Monsieur le major, plaisantait mon Bordelais, laissez-lui donc ça dans la patte. Il est si con- 'erttde nous avoir chapardé quelque chose !
Et, comme le médecin-chef, paternellement, le };rondait, avec un sourire : « Veux-tu bien le laisser iranquille, petit monstre 1 » il insistait avec la verve endiablée du méridional dont la plaisanterie n'est jamais méchante :
— Et puis, après, rien ne prouve que c'est du (er
qu'il a reçu là-dedans. C'est peut-être seulement une cathédrale qu'il veut emporter au Kaiser.
Le Boche, lui, n'avait, à ce moment-là, qu'un souci : apprêter ses poumons pour rugir comme un fauve. Ah ! je vous assure qu'il s'en moquait bien, de l'amour-propre. Tous les matins, il nous donnait une séance de musique vocale à défoncer les vitres. A cette heure-là, le Pruscot, pour qui d'ailleurs tous les blessés avaient des intentions délicates, parfois charmantes jusqu'à la gâterie, obtenait un succès d'hilarité qui semblait le rendre plus furieux encore que sa blessure.
Le médecin-chef avait beau recommander plus de discrétion, les blessés prenaient leur revanche de tout le plomb et l'acier dont leurs membres étaient farcis.
Un musicien, couché en face de lui, ne manquait jamais de répondre à son premier mugissement :
— N'interrompez pas, Messieurs, c'est da Wagner !
Et la séance continuait. Les troupiers gamins imitaient ses cris, contrefaisaient les gestes et la voix.
Et — les braves cœurs — ils lui jetaient des cigarettes qu'il ne manquait jamais d'attraper à la volée, malgré la torture d'un pansement qui provoquait des souffrances atroces.
Alors, enveloppé de cette gaieté qu'il devinait dépourvue de toute haine, le pauvre Boche finissait par rire à travers ses larmes.
Mais où la blague frau'çaise à son endroit se ma-
74 LU SOUTANES SODS LA MITIUlLLI
nifesta duns toute sa malicieuse ironie, ce fut lorsque le Bordelais s'ingénia de lui apprendre à parler français.
Cette idée lui vint un beau jour où le Prussien se tordait sur son lit, torturé par un accès de douleur plus violente. Il proférait alors des mots inintelligibles et faisait retentir la salle de ses hurlements de bête prise au piège.
Avec un grand sérieux, notre malin se mit à lui parler par signes et sa mimique était si expressive, le regard si communicatif de pensée, que le Boche, intéressé par ses grimaces, ne le perdait plus des yeux.
— Mon vieux, expliquait le farceur, faut jamais crier pour ne rien dire. Qu'on rigole ou qu'on hurle, il y a des mots pour traduire ça. Ainsi, ta patte te taquine : y a pas à barguigner, faut beugler, comme si t'avais six chasseurs à pied à tes trousses : oh la la!
Un geste éloquent accompagnait la théorie, et l'Allemand, hypnotisé par cette leçon persuasive, répétait avec la solennité d'un professeur d'outre- Rhin l'exclamation qui traduit chez nous toutes les formes de la douleur.
— Très bien, déclarait le Bordelais, quand tu* auras un peu d'accent, tu pourras te faire nommer espion à Paris. Maintenant, c'est pas tout ; pour que ça soit complet, faut ajouter : « Ça va mieux, ça va beaucoup mieux ! »
A force d'entendre articuler cette phrase, l'alboche, bon perroquet, finit par se l'assimiler. Au bout d'un quart d'heure, il la répétait, avec des
us BOUTA..%B» SOU& LA HlTRiiJULB 75
eiTorls de gosier qui témoignaient d'une évidenlô bonne volonté, convaincu d'ailleurs qu'elle était la plus parfaite expression de la souftrance aiguë.
Peut-être 8e fîgurait-vl que c'était une maaièro d'apitoyer les médecins et de leur faire agréer ms justes plaintes*
Le lendemain, quemd di>rv1<st tin aidô'inajiOT pour le pansement quotidien, ce fut une jolie séance d.'kilarké pour le» blessés de. \A salie 1.
A peine le médecin avait-il touch.6 la ptâie que ie Boehe-pbonograpbe tira les grands jeu* el s'époumona :
— Ohlalatôhla l*r
Puis, Toya*tqiie ceue première exdaffiâciôH n'était d'aucun effet, il lâcha la seconde dont il s^ïanrfa ioutes^ \es syllabes dé' sort aecent teuton r
— Za fa tnteux... Za fa p^coup'mieaî!...
— A la bonne heure, constata le docteur (^ai ne songeait pas à la pHarsanterfe ; seulement, ce n'est pas la peine de le cTier si fort.
Mais l'autre continuait â rouler des yeux aftoiés, à tordre ssa malheureuse jambe brisée et, voulant bien se faire comprendre, réitéra, sur une tonalité surai'guë, la phrase quTf croyait être la fidèle traduction de sa souffrance :
— Za fa mieux... Za fà pôcoup mieux...
— Mais alors, s'impatienta le major, puisque ça va beaucoup mieux, pas la peine de nous transpercer les tympans avec tes hurlements de canaq;iie.
Dans la salle, les blessés riaient. Seul, notïfe Bordelais qui regrettait déjà d'avoir raillé c^tte diouleur
76 LES SODTAMES SODB LA MITAÀILLB
voisine de la sienne, demeurait triste, lui qui avaii mis en scène i'innocente comédie.
La malice, pourtant, n'était qu'une malice et d'autant moins grave que l'Allemand n'en pouvait point souffrir, puisqu'il ne la soupçonnait pas.
Eh bien, je n'oublierai jamais l'expression navrée qui assombrissait son visage, quand il m'appela d'un geste discret :
— Vous voyez, me dit-il tout bas, c'est mal ce que j'ai fait là.
J'essayai en vain de rassurer cette conscience loyale.
— Je vous dis que ce n'est pas beau de se ficher de ceux qui souffrent, surtout quand ce sont des ennemis.
Le brave cœur, j'aurais voulu l'embrasser, en écoutant ces mots d'une si délicate et exquise pitié 1
le voisin n'avait pas souffert de cette raillerie incomprise et, par conséquent, sans effet. Quand même, mon soldat françaissejugeait sévèrement et regrettait d'avoir cédé à l'entraînement d'une blague inolïenlive.
Non content de la regretter, il voulut la réparer, donner au pauvre Boche une preuve d'amitié, désirant ainsi montrer que sa souffrance à lui et celle de l'ennemi frappé les rapprochaient tous deux, les rangeaient, à litre égal, dans cette famille commune où chacun n'a plus d'autre nom que celui de la misère partagée.
Il me tendit sa petite bourse :
— Prenez donc dix sous là-dedans et, sans vou
commander, faites acheter une bouteille de vin pour ce pauvre diable.
II avait les larmes aux yeux, ce brave petit fantassin de chez nous, dont le geste charmant révélait la belle générosité de la race, l'admirable tendresse répandue au cœur français jamais pleinement heureux tant qu'il n'a pas aimé.
Et, tandis que le Prussien épanoui, la 6guro souriante d'une joie un peu grotesque, buvait le vin de la réconciliation, je songeais à nos blessés de là-bas et à leurs geôliers aux masques de brutes. Je songeais à ces lettres de femmes saisies dans les poches de certains de nos prisonniers de guerre, à ces phrases monstrueuses écrites par les mégères du pays teuton, conseillant à leurs maris de massacrer nos soldatg sur le champ de bataille.
Le Boche était dorloté à l'égal de nos frères. Aucune gâterie n'était offerte aux autres sans qu'il en eût sa part. Il était, pour nous, la chose sacrée, le vaincu, la victime, l'impuissant, la faiblesse secourue, le malheur respecté.
Et l'un de nos troupiers, pris au hasard dans le rang, se [reprochait de l'avoir blagué, même sans dommage pour lui, parce qu'il était l'ennemi désarmé...
— Za fa pôcoup mieux, répétait le blessé en savourant le vin de France...
Et ces mots, prononcés gauchement par sa bouche inconsciente, révélaient toute la supériorité de notre race gauloise sur la race barbare.
Oui, bien sûr, « ça allait beaucoup mieux » que chez lui, où les Huns ne se contentent pas de fusiller
78 LES SCrrJTANES sous LA MITRAILLE
à bout portant nos blessés qui rélent, mais décrètenî qu'il faut laisser mourir leurs frères jugés inguérissables, parce que les soigner est mutile et coûte trop cher.
Pitié chrétienne, charité qtie la foi nous inspire, humaines vertus que la pensée de Dieu divinise, fraternité sublime qui fait, du secours aux souffrants, une douce tâche, et, de l'héroïque dévouement, un devoir; c'dst en France que toutes ces beautés renaissent et fleurissent à la chaleur d'amour.
Ils l'avaient connue et sentie autour d'eux, la charité du ciel, les blessés que les prêtres brancardiers avaient relevés là-bas, sous la rafale des obus.
Et comme c'était bon, et comme nous étions tendrement fiers de les entendre raconter les prouesses de nos frères en sacerdoce qui avaient risqué la mort pour l'humanité tandis que les autres sacrifiaient leurs jeunes existences pour la sainte Patrie!
Ceux que nous entourions de nos soins, et le petit Bordelais surtout, nous donnaient la note juEte de ce qui se passait là-bas, de tous les héros que la guerre avait fait surgir, de ceux qui combattent eî des autres, entre qui les prêtres avaient tin rang glorieux.
— Moi, me disait-il, c'est un brancardier sans moustaches, comme vous, qui m'a ramassé, en plein feu... dans l'enfer d'un efTroyant combat d'artillerie.
« On ne lui avait pas commandé ça... le service de santé n'est pas obligé de se risquer follement, 80US la mitraille... Le major-chef lui faisait des r©« proches et je l'entendais qui lui disait :
€ — Mon pauvre abbé, vous perdez la tête... vous
risquiez cent fois de vous faire tuer.
« Le petit séminariste lui a répondu simplement: « — C'est comme ça que js comprends mon devoir
à la fiuerre. »
vn
TROIS BEROf
Le journal de Duroy m'arrive toujours après d'inconcevables zigzags à travers la France, porteur d'admirables nouvelles, annonciateur des magnifiques espérances qui se lèvent dans le ciel de la patrie française.
« Je suis, me dit-il, comme un moissonneur de beaux épis, bousculé par la tâche et qui n'a pas même !e temps de lier sa gerbe. Prends dans le tas, fouille dans mon trésor : tout est beau et grand ; tïa dirait que le tonnerre de la bataille a ébranlé le ciel qui s'entr'cmvre. Dieu nous y sourit et la foi ravivée, régénérée, la foi française, à l'heure actuelle, inspire des gestes plus grands que ceux de nos légendaires épopées. »
En lisant ces lignes parmi d'autres qui exaltent nos fiers héroïsmes, je ne puis jamais me défsndre d'une émotion puiséo aux sources les plus profondes et les plus vraies de la grandeur chrétienne.
82 LES SOUTANES SOUS LA MlTILVILLl^
En frappant la France, en la heurtant de leur formidable choc, en la meurtrissant, les canons prussiens en ont fait jaillir, éclatante et souveraine, l'idée divine ensommeillée. Charlemagne, Saint Louis et Jeanne d'Arc doivent lui tendre les bras, de là-haut, et tressaillir de joie à la vue des sacrifices fièrement supportés qui lui seront un splendide baptême.
... C'est là-bas, en quelque point ignoré de la « frontière vivante ». Toujours le combat qui n'arrête pas, l'eflort sanglant soutenu, le courage surhumain de nos soldats qui ont pris pour devise le mot banal et dont l'éloquence s'alhrmô par des actes plus grands que nature : « On ne passe pas ! »
Le hasard du combat vient d'amener mon ami devant une ligne de tranchées prises et reprises quatre fois. II travaille héroïquement à sa tâche de secours et de consolation. L'ouvrage ne manqua pas. Par milliers, les corps jonchent le champ ter» rible. Cris de douleur, soupirs de gorges brisées, râles d'agonisants dont la vie s'achève darïs un délire. Des bras qui se tendent el des g^tes désespérés qui appellent.
lis s'en vont, les bons samaritains, à travers la rouge moisson, visitant ces débris d'humanité, loques vivajUes, immobiles dans la syncope ou qui sa tordent en des co»tractions affreuses.
Le prêtre vit dans une angoisse qui dure des heures et se multiplie par le nombre des victimes oflerles à sa pitié.
Dans chaque corps mutilé, îl voit une àrae et les mystère du salut se pose à son esprit inquiet.
Il voudrait s'approcher de ceux qui meurent et
LES S0OTA?iBS SODS LA IUTRi.:LLX 83
dont ta vie diaocelle et tremble ea ce» poitrines broyées. Mais devant la tâcàe immense, il sent l'étendue de son impuissance. Il faut relever, avaat de consoler ; diarger sur le brancard, avant d'absoudre.
A peine est-il possible de se pejocber vers une tête aux yeux fersnés, de glisser le mot d'appel suprême, de lever le bras et de pardonnera» qo!ti de Dieu.
< Si tu savais combiefi je souffre, m'écrit Duroy, de ne pouvoir me multiplier comme il faudrait. Pourtant, à ces heures du grand sacrifice et de l'immolation, j'ai confiance que Dieu n'attend qa'uue pensée vers lui paur effacer les fautes et recevoir, à pleins bras ouverts, ces âostes de bonne valoalé. Alors, sur l'immense champ des souffrances résignées, d^s expiations généreuses, j'étends ma main que le sacerdoce a sanctifiée et je crie vers le Maître : c Acceptez ces douleurs infinies, ces tortures des corps, ites détresses des cœurs. Soyez miséricordieux pour les jeunes hommes qui ont fait œuvre de virilité. Ayez pitié de no<3 soldats, puisque lutter pour la France, votre royaume, c'est encore combattre pour voaal »... lis s'en vanit, par les sillons de la plaine hachée de fondrières à demi écroulées, soulevant parfois des cadavres, dans leur so^uci de recueillir et d'assister tout ce qui respire, même c^ux dont le« iniButes sont comptées.
Là-bas, adossé à un arbre, voici un blessé qui éponge patiemment le «mg d'une blessure ouverte au eedn gauche. Celui-là ne crie point et ne fait pa^s, vers le secocrs tout proche, les gestes désespérés du malheureux qui redoute les horreurs de la solitude
84 LES SOnTANES SODS LA MITRAILLE
et l'effroi de l'abandon. Son visage est résigné, élran. gement calme, presque impassible. Les traits révèlent l'énergie stoïque de celui qui accepte l'épreuve aSreuse et en épuise délibérément l'amertume.
Lorsque deux brancardiers arrivent vers lui, le soldat leur sourit de ses lèvres pâlies, de ses yeux où se reflète encore l'éclair du c-ourage dont l'ardeur n'a pas tailli. Sa vaillance a seulement changé de (orme : tout à l'heure, elle était dan» l'élan qui emporte le corps maîtrisé. Maintenant, elle se concentre dans l'effort supérieur qui dompte les tortures de la chair meurtrie.
— Qu'est-ce que tu as, mon pauvre vieux?
Le blessé ne répond pas à cette question inspirée par une fraternelle pitié.
Il se redresse un peu et montre de sa main droite, la seule qui peut remuer, la jonchée horrible qui sollicite l'activité du dévouement.
— Les autres d'abord ; moi, ça ne presse pas. Les brancardiers s'obstinent à le relever :
— Allons, laisse-toi faire. Tu en as autant besoin qu'eux.
Mais il insiste, et sa voix, tout à coup, se fait impérieuse et commande :
— Eux avant moi. Vous viendrez me relever plus tard.
Les ambulanciers s'éloignent en haussant les épaules, et l'un d'eux ronchonne :
— Puisqu'il y tient, c'est pas la peine de l'emporter de force. On viendra le ramasser tout à l'heure.
Et l'autre ne peut s'empêcher d'observer :
— Non, mais ce qu'il est entêté, ce sergent 1
Lis 80nTA?(E8 SOUS LA MITRAILLE 85
Une heure après, lorsque l'équipe de Duroy passait vers le talus où gisait le blessé, le prêtre vint à lui.
— On va t'emporter mon ami.
Mais, tout à coup, une exclamation de surprise douloureuse lui échappe:
— Comment, vous ? c'est vous qui êtes là, blessé ?...
Et il se penche vers l'ami qu'il vient de reconnaître, écarte la capote :
— Où êtes-vous touché? mon Dieu... mais c'est affreux!...
Il regarde le visage plus que la blessure et se demande si, à cette heure et dans ce milieu où tant d'imprévus déconcertent la raison, ses yeux no le trompent pas, et si c'est bien le curé de la paroisse voisine de la sienne, le confrère accueillant et doux qu'il retrouve, épuisé, contre cet arbre, peut-être frappé à mort.
L'autre prévient sa question et dissipe son doute :
— Eh oui ! c'est moi, mais je ne vaux plus cher... Et puis, ça ne fait rien. Il ne faut pas que je revienne... Ce ne serait pas complet.
Aces mots étranges, Duroy se sentit monter au cœur une grande angoisse causée par le regret de l'ami en danger ; mais, plus forte qu'elle, une admiration sans bornes réjouissait virilement son âme.
— Voyons, poursuBvit le mourant dont la voix gardait une étrange assurance, vo^as n'allez pas vous étonner qu'un prêtre, que nous tous, nous puissions regarder ea face la mort, et même la désirer.
89 LBS SODTIAES SOCS LA HiTRAILUI
Pendant qu'il parlait, le brancardier se demandait pourquoi il retrouvait là scm aiiaai, que son âgo rangeait dans les classées mobilisées qui n'avaient pas encore gagné le front de bataille.
Et, cette fois encore, le blessé prévint sa ques* lion :
— Je suis parti parce qu'il le fallait, ponr être prêtre comme on l'est aux heures où nous vivons ; pour faire mon dernier sermon que je n'avais pas prévu si proche, mais qui était depuis longtemps préparé.
Il -ajouta en riant, demeurant soldat jusqu'au bowt :
— Ce sera peut-être le meilleur.
Alors, tandis que Duroy tentait, sana «spoir, ud pansement loramaire de la blessure qui avait fracturé profendément le tfeo'rai, lo sergent lui conta simplement la suMime histoine:
Dans la ville d» garnison on il se troavait mùbilisé, un de ses paroissiens, plus jeune, lai annonça un jtsnr qu'3 i^ait partir tm fea. L'homme était père de fismille : cloq enfants et un Bixième eo route.
Le prêtre, faible de poitrine, avait été affecté à un emploi cfnî l'assarait contre les risques d'un départ.
Une idée lui vi»t, qui prit rapidement la forme d^une résolution têtue ; prendre la place du soldat et hr donner la sienne. C'était possible malgré les difficultés. Le pèr« de famille était malingre, et d'une santé précaire. Durant deux jours, l'abbé multiplia ses démarches ; il finit par réussir.
— Mon brave homme est resté ; mei je suis parti, et me voilà.
LB8 90UTAre«8 SOUS LA MITRAILUK 87
Ce fut la fin de son récit et le sacrifié relusaitd'eo comprendre l'éloquence magnifique.
Il avait toujours aux yeux son beau sourire de joie, mais Duroy, près de lui, demeurai* interdit, saisi, pre9<îae terrassé par ia i>eanté soHreraine de ce tranquille héroïsme.
Le sergent ajouta, pour couper court à l'eipresgion inévitable d'un éioge dont il ne voulait pas déCorer son sacrifice :
— Maintenant, mon cher ami, je vais me confesser, car je sens qu'il faut se hâter.
Duroy termine ainsi ia lettre qui m'apporte ce trait qui figurera parmi les- pages innombrables de notre livre d'or :
« J'ai pu administrer l'extrème-onction à ce cher ami, quia répondu à toutes les prières. Puis il m'a fallu partir plus loin, emporté par le flot de nos tâches quotidiennes. 4e ne sais pas s'il est encore vivant. Mais je prie pour lui comme s'il était mort. Diott accepte jusqu'au bout de pafreilles abnégatkms.
« Autant et pins que celui des soldats, il faut à la France le sang des prêtres pour qu'elle triomphe et qu'elle renaisse... »
Mais comme il est semeur de fécondité, ce sang de nos soldats régénérés par la pensée chrétienne qui donne à leur raillance un sens définitif d'héroisn^e complet ! Gouailleurs et fortes têtes dans le « civil •', ces enfants d'une race dont la vertu n'est pas amoindrie vont, d'eux-mêmes, à celui qui les a baptisés, quand sonnent les heures troublantes du danger, lisse confessent e< communient, puis ils ne gardent
pas leur foi « dans une musette >. lis mettent en œuvre, et sans tarder, ie splendide élan vers la mort qu'elle leur inspire. Les bataillons se transforment en phalanges sacrées ; dans chaque poitrine de troupier bat éperdument un cœur de paladin.
Jambe gauche broyée par une double fracture ; poitrine perforée de deux balles, pas mourants — car tous les caprices des projectiles ne sont pas mortels — mais gravement atteints et pour de longues semaines, voilà la fiche de deux chasseurs à pied que je débarbouille et panse tous les jours.
Et voici la manière étrange, déconcertante, dont ils furent frappés. Ils viennent de me raconter cela :
— Vous verrez que c'est tout à fait une histoire pourles curés...
Je laisse la parole à Brigeois, tandis que Planteau fume sa pipe et entrecoupe le récit de grognements : « Ah, ma sale rosse de jambe ! »
... « Le 6 septembre, ça chauffait terriblement sur la Marne. Il paraît que Joffre trouvait que nous avions joué assez les crabes boiteux et qu'il était temps de faire comme tout le monde, de s'en aller la figure en avant.
« Nous autres, vous pensez, on ne savait que peu de chose de la grande bataille. Seulement, dans notrt petit coin, on voyait tout de même que les Bochei mangeaient la terre et dormaient dans les champs, plus longtemps que les hommes saouls. Môme il fallait les enlever par charretées, et rien ne pouvait les réveiller, pas môme le joli museau pointu de Rosalie.
c Un matin, tout en se frottant les côtes, mises en long par quatre heures de pause sous la pluie, Planteau me dit :
« — Mon vieux, je crois qu'on va y prendre quelque chose pour notre rhume. »
Moi, je lui réponds :
€ — T'es bête d'avoir des idées noires comme ça. Tu sais bien qu'il y a des courants d'air autour de nos carcasses ; les balles font toujours des crochets quand ailes arrivent sur nous.
« — Je sais ce que je sais, qu'il me réplique. Le tataillon est commandé pour défendre le village qui poiitte son clocher à gauche du bois. Et tu sais, nous, c'est pas au numéro qu'on nous connaît, c'est à la devise que nous a collée je ne sais plus que! général : marche ou crève. Aujourd'hui, y a pas de choix : d'abord on marchera, et puis on crèvera...
« Alors, je dis à Planteau :
« — Si c'est le commandant Dargis qui mène le bal, pour sûr qu'on n'a pas besoin de songer à h soupe de ce soir, parce que, mon vieux, c'est pas dans la Marne qu'on la boulottera.
« — Eh ben, que me fait le copain ici présent, Justement, c'est Dargis qui va tourner la sauce. S'agira pas d'avoir les pattes en mie do pain.
« — Alors, que je lui fais, on est flambés. C'est bien ton avis ?
« — Flambés ! qu'il me dit, et môme tu peux •jouter : fricassés.
« D'abord, cette pensée de nous voir la peau à l'envers, ça nous a donné un peu le trac. On était là, devant sa gamelle de café, aussi bétes, pour
90 LES SOUTâMES SOUS LA MITRAILLE
ainsi dire, qu'un boche en présence d'une bouteille de Champagne vide. Mais voilà tout d'un coup que PJanteau mo tape son abatis sur l'omoplate :
« — Dis donc, vieux, on va pas y aller comme ça?
« — Comme quoi ? que je lui fais.
« — Comme des andouiiles, pardi, comiae des veauK qu'on mène à l'abattoir.
« — Eh ! comment^ alors, que tu yeux y aller ?
« — Il faut, qu'il dit, y aller proprement... Et si tu veux m'en croire, eh ben, pas plus tard que tout de suite, c'est-à-dire immédiatement, on va se confesser au sergent curé et lui laire signer une permissioii avec pas de date pour la rentrée... Ça colle ?
« Bien sûr, pardi, que ça collait.
« — Seulement, que je lui déclare, nos prières, y a longtemps qu'on les a semées en roule.
a D'abord Planteau reste sec eomme un coup de fusil, mais il aurait lallu autre chose pour le démonter, l'animal.
» — Espèce de tourte 1 Les prières bien sûr que ça sert, dans le civil, mais à présent, on fait comnae on peut. On a bien appris la théorie, autrefois... Esl-ce que tu t'en souviens? Voyons, pourrais-tu laiéciler, la théorie, b... de malin? Et pourtant, ça t'empêche pas de coller des pruneaux à ces messieurs de là-bas. Eh ben ! les prières, c'est la mêm€ chose,, Le Bon Dieu sait qu'il faut se carapaler au pas gymnastique. 11 la connaît, le Bon Dieu : je te promets qu II nous dispensera des prières, pour une lois. »
« Que voulez-vous répondre à ça ? J'étais vissé à bloc.
LU SODTifrES S9DS Lk MITRAILLS 91
« — Alors, ça va ? que lui redemande Planteau.
« — Bien sûr que ça va. S'agit à présent de se dégrouîUer, parce que c'est pas le jour de rester à marquer le pas.
« Justement, à la section d'à côté, y arait îe earé réserviste, cjui faisait à ses hommes une espèce de petit sermon très bien tourné, quelque chose dans ce genre :
« — Mes enfants, ça -va chauffer toat à l'heur-^, et les trois quarts de nous autres n'y couperont pas ponr îa revue. Faut partir en grande tenue, avec des âmes astiquées sur toutes les coutures. On peut en revenir, mais faut pas compter là-dessus. Une balle ou un éclat d^obus, et puis 1q saut par-dessus le mur de l'existence. Et s'agit pas d'aller tirer une bordée chez le diable. C'est bon pour les boches. Nous, il faut arriver devant le Bon Dieu au port d'armes, avec tous les boutons qui reluisent et le sac chargé à l'ordonnance...
« Y avait pas à balancer; on a été le trouver, ce petit copain de curé. C'est Planteau qui a pris la parole :
« — Excusez, Monsieur l'abbé, c'est pour vous causer de;ir mots, chacun individuellement et tour à tour, parce que, vous comprenez...
« Je crois bien qu'il comprenait. H a empoigné mon copain par l'épaule.
« — Flanque-toi là, à genoux, mon vieux, et parle bas, pour queles autres n'entendent rien.
€ Planteau qui n'aime pas les manières, lai a dit •n rigolant :
« — Et puis ! quand môme qu'ils entendraient...
• n a réglé son affaire et astiqué son fourbi, moi aussi, après lui.
« — A présent, nous dit le curé, vous pouvez y aller, mes gars, et si vous êtes ramassés en roule, je vous garantis que vous ne traînerez pas d'ici làhaut... Vous y serez reçus comme des engagés volontaires et vous toucherez la prime... »
« Deux heures après, c'était la danse épouvantable, une dégelée de chevaux, d'hommes et de canons, une salade d'uniformes et de casques à pointe. S pleuvait du plomb, il grêlait de l'acier, il tombait de la mort partout.
« Notre bataillon était pércd comme uae écumoire. Des camarades regardaient leurs têtes qui fichaient le camp et couraient après leurs jambes coupées en quatre. Planteau et moi, nous rigolions notre pleine peau en visant les Boches... Mon Dieu ! es qu'on a cassé des têtes, ce jour-là... rien qu'avec les os, on pourrait bâtir une maison de campagne.
« Nous autres, on croyait tout bonnement taire quelque chose de très ordinaire, quand le commandant Dargis nous arrive dessus et nous lâche ce compliment :
a — Vous, mes lapins, vous êtes des types épatants, je vous ferai citer à l'ordre du jour. »
« Eh ben, quoi ! on n'avait pourtant rien fichu de bien remarquable. Nous avions fait notre métier de biffîn, ni plus, ni moins. C'était pourtant pas l'avis du patron qui nous siffle dans les oreilles :
« — Je veux que vous soyez tout à fait dignes de la distinction que je vais demander pour vous. J'ai une mission, qu'il me faut des bonhommes à toute
LES SOUTliNES SO:;S LA HITRÂILLB 93
épreuve, pour Taccomplir... vous êtes pas froussards ? »
« Moi, je réponds :
— « Ah ! ben, zut, alors î »
« Planteau, lui, qui a toujours des paroles de monsieur, se met à crier ces mots — faut vous dire qu'il criait rapport à un obus qui éclatait à dix mètres de nous :
c — Ah ! mon commandant, faudra"' voir. >
t — Eh bien ! ^ae dit Dargis, vous allez grimper sur cette butte où qu'il y a une grosse croix. De là, vous verrez où perche l'artillerie boche. Regardez de vos quatre z'yeux et revenez me le dire. »
« Planteau demanda simplement :
« — Mais si on est coupé en deux avant d'arriver ou bien au retour ? »
€ Le commandant se met à rire et nous dit en s'en allant :
« — Eh ben ! vous m'enverrez vos morceaux. »
« Et nous partons... ah ! tonnerre, quelle tripotée !
« Quand les pruscots nous ont vu monter là-haut, il n'y avait plus de balles que pour nous. Des balles, et le reste. Il faut croire que ça les gônait rudement de nous voir escalader cette malheureuse butte puisque, en plus des fusils, les canons nous flanquaientdes prunes... Des canons, rien que pour nous deux !
« Planteau se tordait :
« — Eh ben 1 mon vieux, nous ne sommes pas rien pour qu'on nous fiche une batterie de 77 à nos trousses.
94 LES SOUTANES SOUS là UrttlAïlÂM
< — Pârlïleu, que je lui faisais, l'ïs wohm preaoent sans doute pourie père Jofîre ».
« Arrivés là-haut, Planteau se coHe derrière la croix et commande :
— « A présenf, s*agit d'allumer les lampions et d'éclairer le paysage.
€ Mais, totït d'un cwsp, il lève le» yettï vers le Christ et se met à genoux. Je fais comme lui, sans trop Savoir, parce Gfue, moi, JK>béïs toujours au copain qui est plas dégourdi qwe moi. Et voilà que «et animal se me\ à faire une prière, mais an« prière de son mvention, au Bon Diea qfoi n'avait i'aJr do regarder que mms à ee moraefnl-là. Ob I wie prière pas longue, à peu près comme ça r
« — Mow Dieu', le curé de la compagnie nous a dit que vous étiez mort pour nous, il y a longtemps. Eh bien F vrai, si ça voc» fart pfei-sir, on peut vous rendre la pareille. Seulement, si on claque ici, ou même plus loin, fe©drap^« novtB laisser en panne ei, vous aussi, nous mettre à Tordre du jour de votre régiment. Maintenant, on va travailler pour le commandant. »
c On se relève, nn tegarcfe. Ea-battferie boche éteqt à gairche du bms.
. — Y a du bon, que dît Planteau, on peut se tirer. •
« M'ars au moment où îl disait çà, pan !' pan ! pan ! pan ! un obus tombe devant la croix et nous envoie a chacun une t-ruiïe dans les gigots et nous voilà les pactes en l'air.
c — Tes mort ? me demande Planteau.
• — Je crois pas, mon vieux, et toi f
€ — Moi, qu'il me dit, je te ferai savoir çà tout à l'heure,
« Et je le vois qui se défile en tricolant.
€ Moi, je suis resté : ma patte n'en voulait plus. Elle pesait mille kilogs, mais je me disais :
« — Puisqu'il fichelecarap, lui, y a du bon quand même. Pourvu qu'il arrive. »
« Il est arrivé. Il a prévenu le commandant. Une batterie de 75 est venue au galop et trois quarts d'heure après, le bois était à nous.
« Brigeois ajoute avec un soupir :
« — Et malgré la bonne volonté, on a manqué le rassemblement d'en haut ».
« Mais Planteau, qui a fini sa pipe, daigne parler à son tour :
— « Ferme donc çà, espèce de bleu. Si on a raté le ciel pour cette fois, ça s'explique tout seul. C'est simplement parce qu'on n'était pas de la classe. »
...Mes deux blessés se mettent à rire. Ils ont accompli un acte de bravoure presque surhumain, contribué, eux, si modestes, à la grande victoire, mis en action la force divine qui les a rendus héroïquement téméraires. Ils oublient de s'en apercevoir.
Mais tandis qu'ils rebourrent leurs pipes et parlent d'autre chose, moi, je les admire éperdument et je les aime, comme on aime les êtres de beauté, de vaillance et de vertu dont le courage triomphe de la force brutale et sauve les patries...
vm