L ABSOLUTION X\X:<T LE COMBAT
n ne faudrait pas croire que les salles de nos hôpitaux soient d'une tristesse lugubre et que nos blessés gardent, sur le visage et dans l'âme, les traces de l'effrayant labeur qu'ils ont accompli.
J'ai parlé déjà de la « souffrance gaie », de cette belle humeur qui défie la douleur ei donne au courage français sa belle qualité de crânerie magnifique.
Ici comme là-bas, ils souffrent héroïquement et il arrive que les plus sonores éclats de rire jaillissent de poitrines oppressées par la fièvre.
Nos hôpitaux où sont soignés les blessés de la guerre résument l'armée combattante. Ils arrivent du front sans autre classement que la gravité des blessures. Il y a, voisinant et fraternisant au bout d'un jour, comme de très anciennes connaissances, des fantassins et des cavaliers, des artilleurs et des turcos, des zouave» ?>», des tirailleurs sénégalais.
vit LES SOUTANES SOUS LA MITRAILLE
Chacun d'eux a vécu l'épopée, habité le trou noir de la tranchée, piétiné les champs et les buis, passé des jours et des semaines sans étendre ses membres las ailleurs que sur la terre nue ou l'herbe des lisières. La guerre avec ses aventures est autour de nous et les grognards de Napoléon, pour avoir plus longtemps couru les aventures, ne sont guère plus beaux, ni plus dignes d'admiration.
On peut se pencher sur n'importe quelle couche, c'est un témoin de la guerre que l'on rencontre, un acteur de ce drame effrayant dont tous les mauvais souvenirs sont évaporés.
— Il semble que c'est un rêve, nous déclarent-ils. Je n'en ai jamais trouvé qui tiennent rancune aux
dures circonstances qu'ils ont traversées et qui regrettent le passé dont les heures furent parfois sombres et toujours tragique.
La guerre a fait monter le niveau des courages à une hauteur ex,traordinaire. Le plus humble paysan, le plus vulgaire manoeuvre raconte ses multiples entrevues avec la mort sur le ton banal des récits ordinaires.
Voici un lignard de vingt-deux ans qui a le pied gauche fracturé en trois endroits. A peine est-il dans son lit qu'il bavard^ comwe au retour d'un© permission.
Je lui demande, avec uoe curiosité jamais lassée, pour nous qui n'avons rieo vu :
— II y a longtemps que vpug étiez sur le front ?
— Depuis le 7 août.
— Et vous avez toujours « «arche * depuis ù$ temps- lu.
LES SOUTiNBS SOOS Là. MITRAILLE 99*
— A peu près'; le régiment s'est reposé quatre jours.
Voilà donc des mois qu'il était dans l'effort de la lutte, dans l'incertitude constante du lendemain, et plus encore, de l'heure qui suit.
Obus, balles, schrapnells, orages de fer et de plomb se sont abattus sur lui, ont tué des milliers d'hommes, chaque jour, à ses côtés. Il a couru des risques effrayants.
En temps ordinaire, un homme qui se serait trouvé en pareil danger pendant cinq minutes, garderait toute sa vie le souvenir de ces moments affreux et la vision de son épouvante.
Mon troupier n'y songe guère. Il a connu la défaite en Belgique, la retraite vers Paris, la bataille si dure de la Marne, la chasse aux Prussiens jusque dans le Nord, toujours marchant, tirant des coups de feu dans les nuits noires et les jours pluvieux. Puis, avec une ardeur aiguisée par l'espérance d'une victoire maintenant certaine, bien que dure à remporter, il s'est élancé à la poursuite de l'envahisseur, mis en fuite à son tour.
Et ce garçon très calme, ce campagnard aux émotions lentes à se faire jour, me montrait une joie patriotique si épanouie que je me sentais plus fier de la France en l'écoutant. Il riait à plein cœur, ce vaillant petit gars de la Champagne, en me racontant les magistrales • tripotées » administrées aux Boches. Dans ce corps amaigri par la fatigue inouïe, les privations et les rudes épreuves de la guerre, l'âme vaillante triomphait dans sa joie plu', forte que toutes les brutalités de la rude existence du soldat.
100 LES SOUTANES SOUS Ll MITRAILLE
Et, comme je lui demandais si la pensée de sa famille inquiète ne l'avait pas attristé pendant les jours terribles, il me fit cette admirable réponse :
— Mon père, ma mère et mes sœurs ont été mobilisés avec moi. Tandis que je me battais, ils m'aimaient davantage et priaient pour moi. C'est aussi une manière de combattre pour son pays.
Et ces mots éclairaient à mes yeux toute une face, et non la moins belle, du drame que nous vivons.
Tandis que nos « petits » refoulent victorieusement le flot barbare, ils ont le renfort assuré d'un amour plus puissant qui les accompagne et l'appui efficace des prières qui les soutient.
C'est de quoi l'on ne parle pas assez et ce qui pourtant, joue un rôle magnifique dans ces heureC. où la certitude de vaincre ne saurait empêcher l'angoisse des attentes quotidiennes : L prière.
Si elle n'occupe pas le rang officiel et la place prépondérante dans les règlements militaires, il est certain que chaque soldat supplée à ce fâcheux oubli par un effort personnel et l'empressement de sa propre initiative.
— Nulle part je n'ai tant vu de médailles et de chapelets, me disait un homme politique à son retour du front. Jamais je n'avais pensé qu'il y eût tant de foi dans les âmes françaises.
Et il ajoutait, avec un grand air de respect ému — lui qui, pareil à tant d'autres, avait proclamé l'intangibilité du principe laïque :
— En les voyant prier comme de petites communiantes, j'^^i compris que c'était là qu'ils puisaient le meilleur de leur vaillance.
LEf SOUTANES SOUS LÀ MITRAILLE 401
Ce Dieu qu'on a caché à leur enfance, ils l'ont retrouvé miraculeusement à l'heure môme où ils ont senti, d'instinct, qcs la patrie n'était rien sans lui. Et, avec l'enthousiasme de jeunes néophytes, ils lui ont tendu les bras comme vers la puissance supérieure sans qui les forces humaines demeurent inefficaces et stériles.
Mon paysan champenois — un troupier quel conque, pris, au hasard, parmi les millions de no combattants — m'en a donné l'assurance réconfw tante.
— A la guerre, on se passerait plutôt depainqut de prière, et, quand on a entendu la messe, on court se battre avec un entrain irrésistible.
La messe aux armées. Il faut avoir entendu nos blessés conter ces solennités qu'un prêtre en pantalon blou célèbre smx lisières des forêts ou dans un champ creusé de tranchées sanglantes !
Lorsqu'ils en parlent, ils les voient encore, et tsuîe leur âme vibre d'émotion en évoquant ces souvenin de leur campagne. Et ce n'est pas seulement lu messe qui les place en face de Dieu, mais aussi It tacremdnt de pénitence, ce passeport pour l'au-delè qui les fait se prosterner sous les mains fraternellM, levées peur bénir et pardonner.
Mon blessé de Dixmude a vécu, dernièrement, une de ces heures splendides, et il m'en a rapporté les émouvants détails. Le récit est imprégné d'une grandeur surhumaine, et, tandis qu'il me décrivait cette scène, je songeais que nul épisode historique de nos fastes chrétiens ne saurait en dépasser l'héroïque beauté.
102 LES SOUTAI^BS SOUS Li MITRAILLE
Le régiment d'infanterie vient d'arriver sur ses positions. Il est on réserve derrière un petit bois, à 'Aix kilomètres de la ligne du feu. Dans une heure, l'ordre suprême sera donné. A leur tour, ces trois mille hommes vont se ruer sur le front ennemi pour recevoir, sou8 la volée des obus, ie baptême du sang.
Pour beaucoup, c'est la halle dernière dans la vie. Le c3noa qui tonne semble déjà faire l'appel des morts, et, dans le silence recueilli qui plane sur ces jeunes voués au sacrifice, on croit entendre la destinée qui agile lourdement ses ailes. Ce n'est pas que les courages faiblissent ou se cabrent. Mais, d'ins» tinct, les âmes se replient dans le sentiment de l'incertitude, celle préoccupation qui étreint les plus braves : « Où serai-je tout à l'heure et que seraije ? Une loque déchiquetée ou un cadavre ? «
Le colonel qui connaît ses hommes et possède l'expérience des cœurs sait qu'il est dangereux de laisser aux rêveries déprimantes ceux qui ont besoin de toutes leurs énej-gies pour le plus grand des sacrifices, li faut, à ces imaginations que menace l'emprise de la tristesse, une diversion puissante, le spectacle qui les frappe et, en môme temps, leur donne le maximum de la confiance et de la bravoure.
Il appelle le porte-drapeau, un jeune sous-lieutenant sans moustache qui, trois semaines auparavant, chantait la messe dans l'église de son village.
L'officier, une flamme aux yeux, s'avance, la hampe fièrement appuyée contre sa poitrine, agitant les trois couleurs frangées d'or qui frémissent dans l'air léger, souillant de la plaine. Tout près, un tertre
qui domine et semble s'offrir pour être une chaire, un piédestal ou un autel. D'un geste, le chef indique la place et le sous-lieutenant qui a compris, gravit la pente, lentement, avec le recueillement des heures où il porte l'ostensoir. Et c'est déjà une fôte pour lô ré^mentde voir, encadré de baïonnettes, l'emblème sacré qui s'élève dans le ciel aux mains d'un homme à qui Dieu a confié sa toute puissance.
— Monsieur l'abbé, dit le colonel, ceux qui vous entourent sont des croyants. Ils savent que l'heure prochaine ne leur appartient pas et que, bientôt, certains d'entre eux, peut-être, seront couchés dans ces champs, où l'on creusera leur tombe. Ditesleur qu'il y a une autre vie, d'autres espoirs après la mort, une récompense pour les braves. Faites votre devoir de prêtre !
Puis, s* adressant à ses hommes :
— Tous ceux qui veulent mourir en chrétiens, rassemblement autour du drapeau !...
Ufi mouvement de la masse humaine rapproche les rangs, groupe les soldats guêtres, sanglés, harnachés, le sac au dos.
Pas un ne manque. Ils ysont tous, les yeux levés, fixés vers les deux réalités vivantes dressées sur lo monticule et qui les dominent. Ils écoutent cette voix mâle et fière leur parler d'éternité, de grandes choses qui dépassent les soucis humains — si hautes et solennelles, si douces et consolantes, que même les cris des canons hurlant à la mort sont des échos lointains, des voix de rêve presque inentendues.
Les gestes du prêtre caressent les plis du drapeau et ses appels s'harmonisent avec lo murmure de la
i04 LES SOUTANES SOUS LA UI7RAILLI
soie tricolore dont le flottement semble la respiration d'une poitrine émue. Vers eux, les regards tournés ardemment avec des éclairs de fierté, des flammes de vaillance et des larmes. On sent que le courage pénètre à flots dans ces cœurs, descend, comme d'une source généreuse, des emblèmes vivants qui exaltent le sacrifice et le font resplendir en définitive beauté.
De son tertre, le sous-lieutenant salue les vivants «t bénit les morts à venir.
Et alors, le colonel, de sa voix de commandement» annonce à ses compagnies :
— Pour l'absolution I
D'instinct et sans que l'invitation leur en soit faite, les hommes se découvrent avec un ensemble admirable. Car l'ordre en est venu d'en haut, et c'est à leur foi qu'ils obéissent et non plus au commar/' > ment d'un homme.
— Défilé par secticns !
Le défilé commence. A genoux sur l'herbe, chaque groupe, à son tour, reçoit le pardon, puisse relève. Et cela dure une demi-heure, dans le silence où frémit l'émotion de tant d'âmes épanouies en ce nouveau baptême.
Et tandis qu'ils passent, un seul geste enveloppe lef corps, agite les mains prêtes aux terriblef besognes : le signe de la croix.
Les fantassins, forts de l'abfolation, deviennent aussitôt les guerriers que la bataille appelle. Sur la gauche, à mesure que les compagnies reçoivent le sacrement, les bataillons se massent et se forment en ordre de marche, prêts au départ. Et, lorsque le
B SOUTÀNKS B0V9 LA HTTRAILLB 405
dernier de ces braves a incliné son front sous la main du prêtre resté debout, devant son drapeau qu'il élève comme une croix, le colonel, le sabre pointant vers la plaine où roule la voix inapaisée du tonnerre, commande de sa belle voix émue :
— En avant !
La colonne s'ébranle. L'heure a sonné. Le combat qui gronde appelle de nouvelles vies au sacrifice et à l'immolation pour l'effort suprême de la défense. En tête, flotte le drapeao dont l'aile tricolore Mt tendue v^rs le < là-bas » formidable et semble voler au-devant de ceux qu'elle entraine. On n'enttDd plus, dans la campagne, que le bruit des pis assourdis, le cliquetis dei9 baïonnettes sur les c&rtoachières et le murmure des réflexions échangées à voix basse.
Soudain, un obus ennemi sifQe au-dessus du régiment, s'abat dans un champ désert, éclate en creusant le sol... Alors, d'un même geste, les troupiers lèvent les bras vers ce premier messager de la mort.
Puis, dédaigneux, téméraires, superbes, ces jeunes soldats de vingt-deux ans aux cœurs purs et aux âmes transfigurées répondent d'un rire magnifique, d'un rire d'enfants, au défi des barbares, et s'en vont gaiement mourir en chrétiens — ~ 4 la française...
ne
U SàNO ois PRiTftSi
Cequej'avais craint et redouté tout en me refusant à croire que cette peine viendrait assombrir le calme de mes journées d'hôpital, l'appréhension qui me poursuivait comme un triste pressentiment, oft devenue réalité : mon pauvre Duroy est blessé.
A vrai dire, lorsque m'arriva cette nouvelle, j'ai remercié Dieu qu'elle ne fût pas eiicore pire. Ce brave dont je savais la témérité aurait pu rencontrer )a mort sur le champ de bataille. Et je suis certain qu'il désirait cette récompense, ce départ en beauté des vrais héros chez qui la vie s'est orientée vers une fin glorieuse.
« Je suis biessé, m'écrit<il, mais presque légèrement, juste assez pour «voir va ïa couleur de mon sang et constaté qu'il est rouge. Encore, tu peux bénir le ciel quo ce soit au bras gauche. Car si les Boches m'avaient immobilisé le droit, quelle figure
i08 LH SODTÀltBS SOUf Là MITRAILLE
tu aurais faite, mon pauvre chroniqueur... Enfin, il me reste la bonne main et, maliieureusement, des loisirs, pour t'adresser de longues lettres dans lesquelles tu pourras pécher de l'actualité palpitante pour tes lecteurs. Un de ces jours, tu recevras des pages et des pages écrites à la diable. Pour cette fois, je t'envoie l'assurance de ma joie émue et vibrante, sans vanité, mais fière et reconnaissante pour l'animal qui m'a troué la peau. Moi aussi, je souffre dans ma chair pour la patrie dont j'ai vu la majesté face à face.
€ Ah oui I on prétend que les infirmiers sont des embusqués... maintenant, j'ai de quoi répondre àces calomnies.
• Le mot d'ordre allemand est celui-ci, je l'ai recueilli de la bouche même d'un blessé de chez eux : « Tirez d'abord sur les ambulances ! ■
« Hier, il y avait sur nos lignes grande distribution de pruneaux. J'en ai ramassé d-eux pour mon grade, mais celui de la jambe ne compte pas... Mon bras, dame !... c'est mieux tapé... Seulement, la balle n'est pas restée. Toujours pareil, ton ami : il n'a jamais su rien garder pour lui. J'ai aussi une entaille dans la hanche, mais je finirais par t'assommer si je te décrivais tous les cadeaux que j'ai reçus des loyaux soldats du Kaiser... >
Pauvre Duroy. Il plaisantait, mais sous l'allure enjouée de sa lettre, je devinais ia gravité de son mal. Et puis, rien au sujet des circonstances de ses blessures. Rien ! cela signifiait qu'il les avait cherchées dans un de ces actes de bravoure qui font dire à ceux qui les jugent avec le sens humain: « Il
LZS SOUTÀflBS tous LA MiVKllLLI 409
a été imprudent ! » Moi, je pensaï8 : « H est magnifique ; autrement, s'il avait été touché par hasard, dans une de ces circonstances bétes qui masquent le mérite ou abattent le panache, il me l'aurait dit tout bonnement... •
Trois jours après, une lettre m'arrive du front, une lettre me parlant de lui, mais écrite par un autre. Le camarade, un prêtre aussi, m'apprenait ce que je savais si bien déjà. Duroy devait ses blessures à un acte de dévouement, à l'élan splendidement téméraire de son courage, à la belle crânerie de sa vaillance. II était tombé pour avoir mis en pratique la noble devise, gravée en son âme sacerdotale et dont il avait fait son intransigeante consigne : • Il faut que les prêtres soient en avant et parmi les premiers en face de la mort ! »
C'était pour avoir été « en avant » et le « premier » qu'il était maintenant couché dans une ambulance, en proie à la douleur aiguë de blessures graves et qui pouvaient lui coûter la vie.
C'est en le veillant la nuit, que son confrère m'a écrit cette lettre où la tristesse s'éclaire d'admiration. Mais l'inquiétude perçait à chaque page et la sincérité du récit me faisait monter au coeur de lourdes appréhensions et de vagues angoisses.
... Ce jour-là. le mécTecin-major des ambulances avait réuni ses hommes pour leur demander un nouveau sacrifice.
— il y a près des tranchées ennemies, à cent mètres à peine, plus de vingt blessés qui gisent là depuis hier soir. Les Allemands les surveillent et guettent les brancardiers qu'ils savent assez chari-
tlO Lt8 SOCTAUKS SOVS la inTRAILLI
tables et courageux pour les relever. Ces malheti» reux sont les tristes otages gardés à vue par îet louves ; ils escomptent notre pitié pour nous attirer de cette manière.
Ils sont sûrs que nous ne voulons pas laisser périr nos frères et ils nous attendent...
La voix du docteur se fît plus basse, brisée d'émotion, tremblante aussi de l'indignation qui lui trouDiait l'âme :
— Ils nous attendent pour nous abattre...
Sur ces mots tragiques, il regarda fixement le» hommes, debout et immobiles devant lui. Pas un n'avait bronché. Il reprit, avec un sourire que la fierté faisait épanouir .
— C'est une tâche que je ne veux, ni ne puis commander. Notre devoir ne va pas jusque-là. D'ailleurs, je n'ai pas le droit de gaspiller vos existences qui sont précieuses. Pourtant...
U s'arrêta de nouveau, effrayé par l'importance du sacrifice dont sa parole allait inspirer le désir.
— ... Pourtant, s'il en est parmi vous ?...
On ne le laissa pas achever. Ils étaient trentehuit... trente-huit bras se levèrent et trente-huit voix se fondirent en une seule — la voix héroïque de la bravoure et de la mort acceptées.
— Moil...
Le docteur les fixa quelques secondes, silencieusement. Une joie fîère éclairait son visage, une joie plus forte et lumineuse que l'ombre de la mort planant sur cette petite troupe où pas un n'était inférieur aux autres en vaillance. Car il savait que ce mot fixait leur desïinée et que, de ces hommes
envoyés au danger, il n'en reviendrait pas la moitié.
Il se rapprocha d'eux comme pour marquer l'étroite fraternité qui l'unissait à ses brancardiers, puis, doucement, presque tendrement :
— C'est bien, dii-il... je vous remercie tous... j'y comptais.
Mais il voulut expliquer sa pensée, donner la raison de cette détermination qu'il venait de prendre, afin que chacun de ces braves pût aller au sacrifice avec la parfaite conscience qu'une nécessité impérieuse voulait cette immolation. Et pourtant, il savait que les paroles étaient presques vaiaes et les commentaires inutâes, devinant que tous l'avaient déjà compris.
— Mes amis, tous ceux qui souffrent ont droit au secours de notre pitié, quoi qu'il en coûte. Ils ont droit à nos fatigues, à nos veilles, à notre effort, à notre abnégation. Tous les blessés sont les créanciers de la France, et c'est nous qu'elle a choisis pour payer les dettes sacrées de sa reconnaissance. Elle compte sur nous tous les jours, mais elle y compte doublement lorsque les victimes sont exposées à la cruauté des bourreaux. Frappés au combat, il ne faut pas que nos frères de là-bas expirent dans la captivité humiliante, et pire encore, dans le supplice infligé par leur barbarie calculée, à ces désarmés, à ces impuissants, à ces vaincus.
V S'ils doivent mourir, il ne faut pas qu'ils meurent deux fois : des balles allemandes et do la haine bestiale qui achève les agonisants.
« C'est pour cela que je vous demande le dévoue*
ment suprême. Et puis, c'est un défi de leur lâcheté à notre vaillance et à notre tierlé. Ils voudraient pouvoir dire : « Les Français abandonnent leurs blessés quand, au-dessus d'eux, ils voient les canons de nos fusils et les bouches de nos mitrailleuses »... Cela, ils ne le diront pas. Il faut que, du fond de leurs trous, ces brutes soient obligées de nous admirer. C'est peut-être de la folie de ma part, mais en tous cas une belle folie. Et puis, non ! jo né suis pas fou, puisque vous c«vez pensé comme moi. Nos raisons s'accordent avec nos cœurs, et nos consciences nous crient que nous avons bien fait. »
Un frisson courut parmi les rangs, frisson de splendide émotion mais aussi d'impatience. Pas un mot, pas un oui. Les paroles n'eussent pas traduit la grandeur du sentiment qui faisait frémir les âmes. Les regards seuls parlaient et ce qu'ils disaient, à cette minute, aucune langue humaine ne saurait jamais le traduire.
Le major s'approcha encore :
— U me laut vingt hommes.
Cette fois, une voix protesta :
— Rien que vingt?... pourquoi pas tous ?...
Le médecin expliqua, un peu embarrassé devant cette réclamation qu'M avait pressentie...
— Je ne puis pourtant pas vous exposer tous... TOUS sacrifier tous...
La même voix s'indigna :
— Mais alors, les autres... ceux qui resteront?... Il y eut encore un silence.
Celui qui psrlaittrad.uisait la pensée commune en dehors de laquelle pas un cœur ne vibrait.
LES SOUTANES SOUS LA HITRAILLI il3
— Pourtant... objecta le docteur...
Il n'acheva pas l'explication. Il sentait, dans cette minute héroïque, l'urgence d'imposer sa volonté de chef, la nécessité impérieuse d'arrêter ces bravoures impatientes, prêtes à s'élancer éperdument dans la course à la mort. Et il ordonna :
— J'ai dit : vingt, pas un de plus !...
Encore une fois, toutes les mains se levèrent comme pour un défi.
Froidement, les traits devenus sévères pour masquer l'émotion qui le faisait trembler, le major commanda :
— Les vingt plus jeunes, sortez !
Le triage se fit automatiquement, f>ar classes de mobilisation, et lorsque Duroy s'avança, entraîné par son désir et aussi parla certitude qu'il ne pouvait pas être de ceux qui restaient, le docteur, ayant eompté, l'écarta d'un geste.
— J'ai mon compte ; Duroy, rentrez dans le rang. Le prêtre fit quelques pas en arrière, devenu très
pâle. Il ouvrit la bouche pour prolester, mais le sentiment de la discipline immobilisa les mots sur ses lèvres.
Les vingt élus étaient déjà séparés des autres qui les regardaient avec des airs consternés, les dévoraient des yeux avec une telle expression d'envie qu'on les devinait jaloux et humiliés.
— Vous êtes tous solides ? interrogea le major... tous vigoureux et bons pour la course.
Ensemble, les têtes s'inclinèrent, mais du côté de ceux qe* l'avaient pas été choisis, une protestation éclata.
114 LES SOUTAI^ES SOUS Lk HITRA!LLB
— Non I Monsieur le major, pas tous.
— Qui a réclamé ? interrogea le docteur.
— Moi ! fit Duroy en s'avançaa,t
— Pourquoi ?
— Parce que je sais qu'il y en a un, parmi les vingt, qui ne peut pas courir et qui ne tient pas debout.
— Lequel?
Duroy désigna du doigt le deuxième brancardier du premier rang.
— Celui-ci... Leroux l Il s'approcha de lui :
— Voyons, mon petit, tu sais bien que tu ne peux pas aller là-bas... que tu as une jambe abîmée par le sale coup de l'autre jour... par ta blessure.
Leroux essaya de blaguer :
— Allons donc, farceur...
Puis, riant aux éclats, d'un rire plus brave que joyeux.
— C'est qu'il veut prendre ma place. Monsieur le major.
Mais ce dernier, planté devant lui, l'interrogea :
— Vous êtes blessé, tonnerre I et vous ne l'aviez pas (lit .. ! Depuis quand ?
Ce lut Duroy qui répondit :
— Depuis trois jours, Monsieur le major... une balle de scbrapnell au mollet gauche... et il n'a pas voulu qu'on le panse... faites-le marcher, vous verrez qu'il boite et je suis sCir qu'il souffre.
Leroux se redressa, les yeux ardents et la taill© droite. Puis, d'une voix dure et rageuse :
— Ëst'Ce que j'ai l'air fo>iirbu, par hasard 1
LES SOUTiyES SOUS LX MITRAILLE 115
Le médocin Je regarda silencieusement et tous les hommes iirent cercle autour de ce soldat de vingtsept ans qui venait, par cette réponse, de se grandir à la taille des plus fameux guerriers de la grande armée.
Une émotion attendrie serrait les cœurs, en présence de cet héroïque menteur qui, pendant trois jours, avait caché sa blessure et voulait marcher quand même.
Aussi le docteur lui tendit la main 9t, cachant son admiration sous une phrase banale, il l'entraîna à l'écart :
— Tu en as assez fait, mon garçon, je t'ordonn» d'aller te soigner à l'ambulance.
Et comme le brancardier ne bougeait pas, attristé maintenant, presque confus et désolé de voir échapper son rêve :
— Va ! lui dit doucement le chef... il faute» laisser aux autres...
Puis, s'adressant à Duroy qui voulait expliquer son acte :
— Oui, mon ami, je comprends... vous êtes dignes l'un de l'autre.
Le prêtre appuya sa main sur l'épaule du camarade.
— Tu ne m'en veux pas ? ^,
Leroux ne répondit point, mais il se pencha vers celui qui venait de prendre sa place et d'un même ilan, parce que leurs âmes étaient pareilles, les deux hommes s'embrassèrent.
Quelques minutes après, la troupe était en marche. Les hurlements de la bataille, apaisés un
116 LBS SOVTINES SOUS LÀ MITRAILLI
instant, faisaient trembler le sol et rythmaient leurs pas rapides. Autour d'eux, déjà, c'était une grêle de plomb et d'acier. Et ces vingt hommes, partant sous la rafale de mort avec leurs brancards, étaient •uperbes à voir dans leur calme souriant.
A la course, ils gravirent un talus qui les séparait de la plaine, et franchirent la ligne des tirailleurs à l'affût dans les fourrés. [A cinq cents mètres, •ur la gauche, s'élevait le terrible mur de terre d'où crachaient, par milliers de balles, les mitrailleuses •nnemies.
Le médecin ordonna aux brancardiers de s'abriter derrière le pli de terrain qui masquait la zone découverte, d'où tous ceux qui s'élançaient risquaient de ne plus revenir.
Los vingt hommes, impatients de bondir, attendaient, frémissants, l'ordre de se porter en avant pour commencer l'œuvre formidable.
— Non ! cria le major, c'est fou ce que nous allons faire. Je n'ai pas le droit de vous envoyer à la boucherie.
Mais les braves, la figure collée au sol, ronchonsèrent d'une seule voix :
— On risque autant pour reculer que pour avancer. Duroy prononça le mot qui fixa la volonté da
chef :
— Les blessés nous attendent... ceux de la tranchée et les autres...
Ils partirent en contournant le talus. La mêlée infernale grandissait encore et, plus forts que la tempête de feux de salve, tes cris des victimes montaient vers eux.
LES SOUTANES S0D8 Là MITRAILLB 117
Alors, entendant l'appel de c^s vies en danger, les brarncardiers s'élancèrent. Les croix-fouges* fleurirent le champ du massacre. Et leur geste était si beau, leur audace si magnifique et si impressionnante que les Allemands détournèrent leurs armes de ces désarmés volontaires.
Ils allaient, tranquilles et impassibles, s'aclivant, au milieu du carnage, à leur besogne sublime, sans un frisson, sans un regard vers le danger. Maintenant, de tous les points, pleuvaient les balles fatales et aveugles, formant autour d'eux un épais réseau, dont chaque maille portait la mort.
La tourmente grondait, énorme, sifflante, rageuse... et, toujours debout, parmi les corps tombés, les vingt brancardiers, plus grands que tous, semblaient évoquer, aux yeux des combattants, l'image de cette chose immortelle et invulnérable qu'est la bravoure défiant le plus effroyable des dangers.
Parfois, du sein de cet enfer, des cris jaillissaient, portant à ces héros magnifiques l'hommage des combattants :
— Bravo ! les brancardiers I
Leur audace inouïe stupéfait les soldats dans la lutte et attirait invinciblement l'ardente admiration de ces hommes ivres de tuerie, qui se ruaient les ans contre les autres, en des chocs monstrueux.
Le spectacle de cette bravoure étonnait leur haine et la forçait à bénir la charité.
Et toujours, sous la fusillade atroce, les messagers de la pitié relevaient les blessés, puis les transportaient, sans hâte, vers l'abri préparé. Encore trois à recueillir 1...
Duroy s'élança vers le plus éloigné. Dans sa main sans armes, un chapelet pendait. Au milieu du péril qui l'enveloppait, l'âme tranquille du prêtre priait. Il S8 pencha vers le frère en détresse, tendit vers lui ses bras de secours et de consolation. Mais soudain, celui qui se repliait pour envelopper la tête de l'agonisant retomba, inerte, puis, quelques secondes après, le corps lui-même s'aflaissa sur le sol, frappé d'impuissance au moment de l'effort suprême.
Et pourtant, vaincu par la douleur qui avait terrassé l'énergie de son cœur vaillant, il se redressa quand même, et, de son bras droit levé au milieu de la.bataille, il traça le signe de l'absolution sur le camarade expirant.
Alors, ayant accompli sa tâche jusqu'au bout, il disparut dans l'herbe sanglante...
Ainsi (ut blessé mon ami Duroy, prêtre de France, frappé au champ d'honneur et cité à l'ordre du jour dd l'armée...
FICUKES OE BLESSES
C'est dimanche. Les averses inondent les cours et les bosquets de notre parc. Un peu de tristesse plane sur les salles et on dirait que les cerveaux sont engourdis.
Nous ne verrons pas, cet après-midi, des files d'éclopé» se rendre en cortège brinquG^alîant vers 1« ciôlure qu'ils ont baptisée : le front. Là, pendant les beaux jours, ce ne sont pas les baKes qui nleuvent, ni les obus qui grêlent. Nos combattants n'y sont criblés que de cigarettes et de biscuits. Ils sont là une troupe de roublards qui savent mettre en valeur jusqu'aux moindres détails de leurs blessures.
Les écharpes sont plus larges et les bandages visibles, plus apparents.
Quant aux béquilles, elles soutiennent, par dousaioes, des jambes pendantes qui oscillent comme 499 tibias de guignols à ficelles.
i20 LES SOUTANES SODS LA UITBAILLC
Il y a tellemeui d'entrain dans ce déballage de misères, tant de pittoresque parmi ce cortège d'éprouvés, qu'on en peut rire, à plein cœur, sans contrainte, ni risque d'attrister les acteurs de cette petite sarabande. Eux-mêmes corsent de grimaces et d'attitudes comiques leurs allures d'estropiés.
Ils .«ont là de toutes armes et de tous pays, qui s'échelonnent le long des murs, non point quémandeurs, mais attentifs aux paquets dont les enveloppes baillent et vefsent les petits cadeaux.
Et chacun y va de son histoire et raconte, en riant, l'instant tragique où le projectile le cherchait pour l'anéantir.
Il n'y a pas d'émotion chez ces braves : on dirait qu'ils racontent un rêve ou répètent l'aventure de quelques héros d'une vieille histoire.
Et l'on entend, par exemple, des mots oomme celui-ià, qui révèlent, jusqu'en ses profondeurs de bravoure, l'âme de la race.
Une dame, qui a ses deux fils à la guerre, interroge un petit fantassin au visage timide et qui regarde, avec un air d'indifférence, le défilé des visiteurs.
— Et vous, mon ami, où avez-vous été blessé ?
— A Montmirail, Madame.
— Beaucoup sont morts autour de vous ?
— Ah ! des tas.
— Ça ne vous faisait pas peur î
— On n'avait pas le temps.
Alors ce taciturne devient causeur et raconte l'échauffourée, la charge à la baïonnette, la course aux Boclies qui fuyaient. Il s'anime et revit le plus tragique moment da son existence.
LES SOUTANES SOUS LA MITRAILLE 12t
— Mais, arrivés sur la crèlo, voilà les canons allemands qui se mettent à nous canardsr. Ça grêlait partout, et les camarades tombaient comme des marionnettes. J'en ai vu un, près de moi, qu'un éclat d'obus a coupé en deux...
La dame, effrayée par ce récit très simple d'une chose horrible, interrompt le conteur.
— Mon Dieu ! c'est épouvantable 1 Et vous, que faisiez-vous pendant ce temps ?
Alors le soldat, étonné de cette question, la regarde et, naïvement, sans se douter qu'il est sublime :
— Nous autres ? Eh bien, parbleu ! on attendait son tour.
Maintenant, dans le bien-être de la tranquillité retrouvée, et la douceur bien méritée d'une convalescence heureuse, notre bonhomme, comme ses pareils, attend son tour de toucher le tabac que des mains généreuses distribuent.
Et donc, aujourd'hui, la pîuie arrête les plu» beaux élans de nos convalescents. Il y a quelques semaines, ces gaillards ne rechignaient pas sous les balles. Arrosés si souvent par les schrapnells, sans courber l'échiné sous leurs mortelles rafales, ils sont maintenant presque douillets, tellement qu'un grand Parisien, aux deux jambes abîmées, blague ses camarades et lui-même :
— Et dire, mes oiseaux, que devant les Boches, on'marchait quand mô.me sans songera tirer la patte.
Dans les salles bruyantes, c'est l'animation joviale de la chambrée ; même les plus atteints sont gagnés par la bonne humeur, et, de leurs lits où la bles-
i22 LES SOUTANES SOUS LA MITBAILLK
sure douloureuse les cloue pour longtemps, ils suikrent, sans perdre un détail, les évolutions des <;opains convalescents.
Voici le Sénégalais Amadou, avec sa grosse tête d'orang-outang qu'il dandine comme un ours en quête de noisette.
Malin et roublard, toujours prêt à invoquer la puissante autorité du caporal de garde lorsque la brimade lui semble trop forte, il n'a qu'un souci dans sa caboche au cerveau rudimentaire : appeler les visiteurs et tendre ses larges pattes, avec des gestes eSrontés de mendiant dépourvu de toute espèce d'amour-propre. Il a, d'ailleurs, la manière pour attirer l'attention et provoquer la générosité. Singe et comédien, nègre dans l'âme par la préoccupation constante de recevoir quelque chose, il s'est vite formé aux bonnes façons et possède les notions do galanterie qui.ilattent les dames et appellent leur bienveillance.
Il a sa petite formule, toujours la même, enfantine et naïve, qui ne rate jamais. Avec cela, invaria' blement, le sourire :
— Bonzou, matame, tù vas ti bien, toi !... Naturellement, la dame s'approche et répond en
^ant à cette avance courtoise.
C'est alors que notre diplomate démasque ses batteries et pose la question de confiance :
— Toi y aij-ti apporté cigarettes ?
Les deux mains, comme des tentacules, s'agitent, «t la mise en mouvement des doigîs crochus explique la vraie raison de cette exubérante politesse.
Les cigarettes réclamées tombent assez nom-
breuses pour contenter un blessé ordinaire. Mais, au lieu du merci traditionnel qui serait de convenance. Amadou proteste, regardant ce qu'il vient de recevoir avec un air dégoûté.
— Psa 1 na ! na 1 na ! y a pas bon ; donne, toi, encore.
Et cet éclopé, agile comme un chat-tigre malgré sa jambe cassée, agrippe les fourrures, se cramponne aui poches, fouille les manchons, fait de la visiteuse une proie à dévaliser et viderait les sacs jusqu'au fond, si les cliiquenaudes de l'intirmier n'y mettaient bon ordre...
Et ses grimaces, si naturelles, ses évolutions de down font la joie des fillettes qui, d'abord, se tiennent à l'écart en voyant cette ngure d'ébène aux dents blanches qui luisent, puis se rapprochent et mettent avec coniiance leurs menottes blanches dans ces pattes noires et rugueuses.
Et cela me rappelle la jolie leçon que sut donner une maman à sa petite Ulle qui refusait, avec un peu de dégoût, la caresse du noir sur ses doigts Gns :
— Je veux que tu lui donnes ta main. Lui aussi «st un soldat de la France et il a versé du sang pour nous défendre.
Pauvre Amadou ! pauvre grand enfant qui fait rire ceux qui l'approchent aujourd'hui, c'est vrai que lui aussi est «un soldat de la France >. Là-bas, dans sa brousse, dans son village perdu aux forêts africaines, il a connu un jour le pays qui sîii donner l'amour fraternel aux homme?. îî a vu fiotter les trois couleurs dont ses yeux lurent émerveillés, ce drapeau qu'il a retrouvé à la frontière, flottant «o^
i24 LCS SOUTANES SOUS LÀ MITRAILLE
dessus des fusillades sanglantes et qui faisait vivre et palpiter à ses regards cette France mystérieuse qu'il aime sans savoir pourquoi, comme on aime un beau rêve fait de douceur et de lumière.
Pour nous, il a connu les duretés de la guerre, et pour nous, sans rien nous devoir, il est tombé sous la;tempêtede fer, gardant à la patrie ce culte d'amour plu5 fort que son instinct et plus durable que ses superstitions.
Et dans ce cerveau étrange où les pensées ne ressemblent pas aux nôtres, une idée impérieuse, semblable à celle qui nous a tous mis debout, face à r»invahisseur, s'est imposée, irrésistible et souveraine. La France est en danger : nos bras et notre vie lui appartiennent ; allons nous battre pour qu'elle triomphe...
« Toi y as ti apporté cigarettes ! » Je crois biea qu'on t'en apporte, des cigarettes^ et aussi des bonbons plein tes gros doigts, des jouets pour te distraire et même des fleurs de nos jardins... Pauvre vieux camarade!... si ta peau est noire et la nôtre blanche, il est en nous quelque chose qui a la même couleur, c'est le sang. Et le tien, et celui de tes frères, mêlé au sang des riches et des pauvres, des messieurs et des ouvriers, le tien que j'ai vu couler de ta vaste blessure, t'a baptisé Français pour toujours !
ils sont, chez nous, plusieurs du Sénégal ou de la Guinée, blessés grièvernsnt et qui semblent trouver naturel d'avoir pris part au grand sacrifice et fait mutiler leurs çorpg pour défendre jîotrç honneur national
Ils n'y mettent point de vanité, ne font point parade de leur dévouement. Ils ignorent l'orgueil de la gloire et la griserie du panache. Ils se sont battus comme on joue, et beaucoup sont morts sans qu'une plainte vint déflorer la beauté sereine de leur agonid.
Un d'eux me traduisait ainsi le sentiment qui les anime tous lorsqu'ils se battent pour la France.
Comme je lui demandais s'il ne regrettait pas son pays et les risques mortels qu'il avait courus pour nous, Keita, un superbe gars de Konakry, fît scintiller, dan» un grand sourire, ses dents d'ivoire :
— France être pour moi père, mère, village et tout.
Un jour, le brave garçon m'a montré une lettre de son adjudant, demeuré à Dakar, pour encadrer les nouvelles troupes noires destinées à gagner la France l'été prochain.
Cette lecture m'a fait connaître ce qu'ils valent, nos « négros », et ce qu'on peut en attendre de dévouement, de sacrifices et d'héroïsme.
Le sous-oflBcier donne à son ancien soldat des nouvelles de « la compagnie », avec une bonhomie charmante et un souci visible d'exprimer l'alTection qu'il éprouve pour ses vaillants tirailleurs. Il raconte que ce sont eux qui ont combattu au Cameroum el au Togo : « Ces pays, maintenant, sont à nous », dit-il. Puis il ajoute : « La compagnie peut être Cère de celte conquête. Elle a marché admirablement et la moitié sont morts ; mais c'est à leur vaillance que nous devons la victoire ».
Et l'adjudant cite ce trait qui devrait fîgurer parmi
126 LIS 80CTA5ES SUU« Lk UITBAILLX
les faits de guerre qu'on offre à nos admirations de chaque jour :
Un officier anglais qu'ils n'avaient jamais vu venait de prendre le commandement du détachement. Au bout d'une demi-heure, il tombe frappé mortellement. De la troupe décimée, ils ne rcL'iaient plus que quatorze debout et l'ennemi avançait en nombre. Us pouvaient s'enfuir, chercher le salut dans une retraite dont la nécessité semblait s'imposer, laisser là le chef agonLsant incapable do les entraîner.
Ek bien non ! les quatorze Sénégalais organisèrent la résistance devant le corps du capitaine expirant, lui faisant de leurs poitiiues une vivante protection, résolus à se faire tuer pour accouiplir, jusqu'au bout, le sublime devoir.
Et Qs moururent tous, impassibles sous les balles, tirant leurs dernières cartouches, brisant leurs fusils sur le crâne des ennemis dont le flot les submergeait.
Puis, la tâche accomplie et la résistance devenant impossible, les survivants formèrent une muraille autour de celui qui représentait toujours, bien que tombé, la patrie pour laquelle tranquillement, stoïquement, ils donnaient leur vie. Et quand une dernière décharge les abattit, tous ensemble ils s'écroulèrent, élevant sur le cadavre du capitaine une tombe de chair palpitante, un effroyable et magnifique mausolée...
Keita qui sait dans tous ses détails cette belle histoire et porte, sur son cœur, comme une relique, la lettre qui raconte la splendide aventure, Keita, le 6eau noir, aux yeux si vivants, Trissonne d'émotion
<^uand nous le complimentons sur la valeur de ses frères. Et, jovial, le geste enfant et le sourire éclairé de joie, il nous dit simplement :
— Y a bon, là-bas... ici, y a aussi bon quand moi tUer bientôt casser tôtes aux Boches.
D'ailleurs, son adjudant le lui a bien recommandé : «Tu es bon tireur, Keita, et tu pourras en démolir t>eaucoup, si tu fais bien attention ».
L'écolier ^'oubliera pas la leçon, je vous assure, et je plains l'Allemand qui se troavera au bout de son fusil, lorsque, bientôt, notre ami à peau de chagrin sera de retour sur le front.
En attendant, il joue aux dominos et triche effrontément avec deux statues de bronze qui répondent, dans le troisième régiment de tirailleurs algériens, aux noms à saveur orientale de Braïm-Hansour et Ammar-Méli.
Ceux-là,qui n'ont de blessures qu'aux mains, pourraient, comme d'autres, circuler dans les salles et se distraire en visitant les camarades. Ils ont bonnes jambes et bons pieds ; des mollets robustes et des muscles que les projectiles ont laissés intacts. Ils sont condamnés pourtant à l'immobilité, car il ne suffit pas d'être valide pour se promener à travers Fhôpital, il faut encore avoir des pantalons. Et nos deux gaillards manquent de cet accessoire suffisant, mais nécessaire, pour faire figure honnête ailleurs que dans son lit.
Par ordre du médecin-chef, Braïm et Ammar doivent demeurer dans leurs draps pendant trois longs jours, pour être sortis du parc sans autorisation. Ils sont bouclés comme on boucle des gens
qu'on ne peut pratiquement faire « coucher à la boîte » ; punis, comme on punit les malades dans les hôpitaux militaires.
Au prochain rayon de soleil, ces deux prisonniers» ligottés par les élémentaires convenances sociales el rivés à leur matelas par l'ordre du chef, devront se contenter de suivre, par la fenêtre, les évolutions de leurs camarades plus raisonnables ou plus débrouillards.
Ou bien, philosophes par force, ils chercheront, dans le spectacle des scènes de l'intérieur, un remède à leur passagère mélancolie.
U est vrai que le hasard les a bien servis. Le blessé d'en face, un débardeur des quais de Tunis à figure de brigand, se charge, malgré son tibia mis en pièces, de leur offrir des distractions comique» ou tragiques.
Abidah possède une face de clown qu'il désarticule à plaisir et à laquelle il fait subir d'étonnantes et hideuses transformations. L'attention de la galerie surexcite sa vanité de pitre, et les éclats de rir« de l'assistance lui font trouver d'inépuisables ressources de grotesque. Aujourd'hui, le Tunisien est de bonne humeur, ce qui ne lui arrive pas toujours, surtout quand vient riici .6 du pansement. Ce sauvage déteste les soins et au lieu de s'en prendre aux Boches, quand sa blessure s'exaspère, il attribue le surcroît de douleur au médecin qui le soigne. D'où cette scène : l'interne chargé de la jambe broyée touche la plaie à la teinture d'iode. Soubresauts^ hurlements, protestations.
— Si toi tu veux pas finir, toi, va voir.
LES SOOTàNES SODS Là iSCITHÀlLLS 1^9
L'interne plaisante, un peu gouaifleur.
— Qu'est-ce que je vais voir?
Abidah qui juge nécessaire de plastronner, mais, cette fois, dans le genre sombre, empoigne sa fourchette et la brandit d'un geste si menaçant que le personnel infirmier juge prudent de reculer, tandis que l'autro menace...
— Tu vas voir çà, dans le ventre, si tu me fais mal...
Cela recommence souvent, et quel moyen trouver pour le punir ? On ne sévit pss contre un malheureux qui a la jambe brisée, fùt-il une mauvaise tête ou presqu'un apache.
Et c'est là encore que nous intervenons par la patience, la douceur et la chariié. Abidah s'est déjà transformé. Un prêtre infirmier qui a soin de lui a su presque se faire aimer de cette brute aux colères furieuses. De lui, l'enragé accepte tout, et, par lui, le bédouin sans culture comprend la nécessité de souffrir, quand il le laut, pour guérir plus vite.
n ne lui fait point de sermons et ne perd pas son temps à lui conseiller la résignation. Il se contente de répondre à ses grossiers emballeiûents par un surcroît d'attentions et de délicatesses. Et le Tunisien absorbe doucement cette bonté qui l'enveloppe, comme on respire l'air salubre sans y penser. C'est peut-être un métier de gagne-petit; l'apostolat sera long, sans doute, maiâ, pour tomber lentement, la bon*ne semence n'en garde pas moins ses germes de fécondité...
Et puia, notre ami trouve aimable sa tâche, et pour rien au aïonde ne voudrait la céder à aucun autre.
Il explique même, avec ingéniosité, la raison de la joie qu'il éprouve à consacrer des heures à cette besogne ingrate.
— Coraime ça, dit-il, je suis bien là dans la note de la guerre aux Barbares. Seulement, tandis que sur le front, nos soWals les fusillent, moi je m'évertue à les civiliser.
... Plus tard, s'il revient à ses quais de Tunis, je gage que notre sauvage trouvera, dans sa mauvaise tête, un souvenir attendri, lorsque, près de lui, P^^ sera quelque soutane de prêtre français.
COMUE?(T ILS MEURENT
De mon cher ami Duroy, blessé à la guerre dans les circonstances que j'ai dites, des noiiVelles me sont arrivées, après bieH des jours d'attente inquiète.
Des nouveries, mais point des siennes. Juste six lignes ponr dire qu'il va « très bien » et qu'il a honte de « faire la planche » sur un bon lit aux draps blancs, lorsque tant d'autres couchent sur la « plume de six pieds... » quand ils en ont.
€ Leg Boches m'ont surtout blessé dans mon amour-propre. Il n'est rien de plus humiliant que de rester immobile quand les autres marchent éper. dûment... Je suis ja'oux de mes comarades qui triment, voient le danger, sont à la peine et meurent en pleine activité. »
S'il n'a pas actuellement, de bonbes jambes ra<m camarade a d'excellents yewjl et il voit, près de lui,
i32 LES SOUTANES SODS LA MITRAILLE
de l'héroïsme réconfortant. Dans cet hôpital du front où sont abrités les « grands blessés », on est témoin de beaux actes et de faits sublimes qui sont le prolongement de l'héroïsme guerrier etlui donnent un sens définitif.
Là s'épanouissent des vertus magnifiques et, dans la tranquillité du repos que les douleurs agitent trop souvent, fleurissent les plus nobles générosités.
Ceux qui furent, là-bas, des héros continuent de l'être. Quand on est brave, le cœur trouve partou» l'occasion de manifester sa vaillance et la halle qui laboure la chair n'a jamais entamé la résistance des âmes fortes.
Duroy me raconte le beau dévouement d'un prêtre blessé, presque à l'agonie, et qui, se voyant mourir, fut prêtre jusqu'au bout, apôtre sublime et abrégea sa vie pour donner Dieu à une âme qui. l'avait depuis longtemps perdu.
La salle de l'hôpital est triste, presque silencieuse et funèbre, avec ses deux longues rangées de lits où la souffrance trop vive empêche l'assoupissement et supprime le sommeil.
Autour de ces couches désolées, très peu d'espoir demeure et les blessés ne s'illusionnent point. Ils savent que les moins touchés, ceux qui peuvent être sauvés, sont partis vers quelque ville lointaine, en pleine France, dans les contrées que le bruit de la guerre ne troublera jamais.
Avec l'instinct des êtres douloureux dont la pensée inquiète se replie dans la préoccupation de leurs maux, ces grandes victimes ont songé : « Pour qu'on nous soigne ici, tout près du pays où nous
sommes tombés, il faut que nous soyons très malades ».
Et ils le sentent bien. Leurs visages le disent et leurs traits, amaigris déjà depuis huit jours, révèlent un bouleversement de l'organisme, une lutte rapide de !a vie qui ne peut tenir en ces corps dévastés.
Là, on ne sait plus rire, ou plutôt, on ne peut plus. Dans chacun, c'est l'expiation qui continue, la rédemption de la patrie qui s'achève.
Pour l'eflroyable rachat des nations, la Providence n'exige pas seulement du sang versé à flots. Elle demande encore celui qui tombe goutte à goutte des plaies ouvertes et qui coulera longtemps.
Parfois, dans le silence des souffrances résignées ou farouches, un cri s'élève, déchirant, qui s'achève en plainte et meurt en soupir. 11 y a aussi des gémissements profonds comme des râles. Et, pour compléter ce tableau horrible de la guerre, le mugissement lointain des canons qui hurlent au carnage.
Cet hôpital du front est encore un coin lugubre du champ de bataille. Et qui sait, d'ailleurs, si bientôt quelque chef allemand, tourmenté par la vision pacifique de la croix-rouge qui palpite au bout de sa lorgnette — qui sait, puisque lé spectacle de la pitié humaine excite leur rage infatigable — s'il ne fera pas, de cet hôpital, le but de son délire meurtrier.
En tout cas, les pauvres enfants qui souffrent vivent encore te cauchemar, et, tandis que les autres plus heureux n'entendent qu'en rêve la tempête du
134 LES SOtlTANES SOCS Là UHIUILLS
combat, eux tressaiîleat des §roi»d«nents d« toûnerre tout proche.
Ils souffrent et sont tristes. Un« iassitude, presque aussi déprimante que la douleur des blessures, accable leurs âmes. Ge qu'ils désirent aTant tout, et ce dont ils ont soif, c'est le repos dans quelque lieu paisible, loin de la guerre qui ne tente plus leur pm* nesse impuissante.
Devant reunemi, durant des j«euTS, ils oBt tu i» mort et ils l'ont re^rdée face à face, avec ces beaus sourires de défi dont s'édairent, quand ils combattent, nos admirables troupiers de France. Là-bas, elle est jolie et séduisante, dans son horreur s«blime. Vers elle, nos petits braves s'en vont en chantant, etleuT rêve de folie ma^fiquo est de recevoir son baiser, puis de s'endormir daos ses bras.
Ici, elle n'a plus la mféaie figure ; elle a perda aon auréole do gloire. Môme son nom est changé.
Dans l'ardente ntée du combat, elle s'ap^le la balle au coeur, l'éclat d'obus dans la poitrine, le <è&mi-tour brusque et sans bésitBCion daas l'éteroité.
Elle acîcourt de l'horiïoia rouge à grandes che» vauchôes et son pâle visage s'illumine des reieis éclatants de la victoire.
Ici, 'elle fÔde, sourijoise, étouffant ses pas,fiartio de l'ombre, éteadanl «es longs bras terribks sur la proie désarmée, impuissante à récairterd'oû eifart vigoureux et môme d'un gesle.
Là-bas, elle plane sur le 'ckamp d' hmnieur.
Ici, elle guette ses victiiaes devant ebaqiie lit é!hâpiiaL
LES SaUTAKES SOilS IX MITftAUXB i35
Et c'est pourquoi, ces blessés que la gravité du mal désespère sentent leur courage faibiir et leur bravoure chanceler.
Pourtant les soins dévoués ne leur manquent pas et des pitiés attentives veillent autour de leur uiisère. Il y a, près d'eux, de la bonté souriante pour compensej" les brutalités barbares qui en ont fait de lamentables épaves humaines. Ils ont plus que des frères pour les consoler, des sœurs, des cœurs de feoimes qui les chérissaient avant même de les oonnaître et qui s'épuisent en tendresse pour leur donner l'espoir ou mettre des rayons autour de leur agonie.
Car si la mort prochaine, et dont ils sentent déjà l'emprise, est plus effrayante et sinistre avec sa ÉBce de mystère et sob implacable grimace de défi, ces soldats recueillis en leur douleur n'en détournent pas les regards. Et, sachant qu'il faut mourir dans la solitude obscure, ils ont encore la vailianco d'accepter, ea chrétiens, le sacrifice inévitable.
Dieu les visite et leur parle, car ils ont mérité la meilleure des grâces. 11 parle surtout à ceux qui l'ont depuis tant de jours oublié.
Celui qui gémit au fond de la salle fut à peine baptisé, puis, roulé aux hasards de la vie, n'a jamais plus songé qu'il avait une âme et qu'il est, au delà de ce monde, un juge aux sévères exigences. Hier encore, il raillait la religion et blasphémait. Aujourd'hui , le voilà qui pense à l'au-delà tout proche et il veut assurer son départ pour l'autre monde. Le sang qu'il a versé pour la grande cause l'a rebap-
tisé enfant de Dieu sous les regards de la Patrie qui combat pour le justice.
— Ma sœur, je voudrais voir un prêtre.
Un prêtre ! La religieuse le regarde en essayant de refouler ses larmes. Les souffrances inouïes qu'elle a secourues n'ont jamais ébranlé son cœur vaillant. Et voilà qu'une angoisse 1 etreint et l'affole devant la détresse de cette âme.
Un prêtre ! Ils sont là-bas, les prêtres, les aumôniers et les soldats, tous à la tâche, tous occupés, dans la bataille aux pressantes besognes qui sollicitent leur infini dévouement.
Ce soir, bien sûr, tout à l'heure peut-être, il en viendra, puisque, maintenant, et par la permission divine, ils sont partout, dans cette guerre. Il en viendra... mais quand ? Et ce petit, comme tant d'autres encore, parmi les trente blessés de la grande salle, pourrait bien partir avant leur retour.
La sœur se penche vers le mourant, lui parle de contrition, l'aide à se repentir, ouvre sa conscience dont elle sent jaillir la confiance et la bonne volonté. Et cependant la bor..ne fille ne peut étouffer en elle ses regrets, et sanglotte à haute voix :
— Mon Dieu ! pas de prêtre pour ces pauvres enfants qui meurent.
Le voisin qui entend ses plaintes, l'appelle :
— Ma sœur... un prêtre... il y en a bien un, là- ' bas, tout au fond. *
— Un prêtre !... il y a un prêtre ici ?...
— Oui, mais, si mal... si mal... les deux jambes broyées et pui^, quelque chose encore à la poitrine. . , 0t aussi à l'épaule ; nous sommes tombés ensemble.
tout près, à nous toucher. C'est lui qui me l'a donnée, l'absolution...
Et il montre, du seul doigt qui reste à son seul bras valide, la place occupée par l'abbé, tout au fond de la salle.
La religieuse se précipite vers le petit abbé qui ne la voit pas venir. Devant le lit, elle s'arrête, hésitante, et murmure :
— Ah ! mon Dieu 1 c'est celui-là !
Et ses deux bras retombent, traduisant par oe geste une immense déception :
— C'est celui-là !
L'espoir caressé ardemment s'évanouit.
Pauvre petit curé ! Une syncope l'a terrassé depuis son arrivée, depuis le matin. Impossible de réveiller la vie en ce corps à face de cadavre. Pas mort, mais si près du terme ! Tout à l'heure, le médecin qui l'a examiné lors de sa visite rapide, a montré la flaque de sang dans laquelle il est trempé.
— Plus rien à faire, c'est fini.
Et ces mots résonnent encore et plus lugubres aux oreilles de la sœur doiit la dernière espérance Tient s'éteindre devant cette couche immobile.
Plus rien à faire ! Et l'autre qui attend le secoars •t ne l'aura pas !
Alors, plus forte que sa terreur et confiante encore dans l'impossible qui, parfois, se réalise par un miracle de Dieu, elle s'approche très près du visage AUX traits détendus :
— Monsieur l'abbé... dites, Monsieur l'abbé... Quelle puissance divine Dieu donne-t*il donc, à
138 LES SOUTAISES SODS hJk MITRAILLE
certaines heures, à l'appel de la foi qui supplie ? Les yeux mourants s'entr'ouvrent et, entendant celte voix, le blessé presque mort a senti se ranimer en lui la dernière étincelle de la vie qui s'achève. Il ne parle pas, mais toute la force de sa pensée se concentre à cette minute dans la clarté du regard.
Et la religieuse, comprenant que les instants sont comptés et sachant que tout est possible, même l'effort surhumain, au. prêtre dépositaire delà puissance divine, la bonne sœur, qui a ressaisi tout son courage en ce moment tragique, ose transmettre à ce mourant la requête de l'autre mourant :
— Là-bas, un malheureux qui va mourir et qui réclame l'absolutioa.
Dans un souffle, le prêtre-soldat murmure, si bas qu'il faut deviner la parole qui accepte la tâche sublime, au seuil de la mort :
— Emportez-moi. . .
Quatre infirmiers soulèvent le lit et, lentement, pour éviter les cahots mortels qui pourraient hâter la fin, emportent le consolateur vers celui qui l'attend. De nouveau» les yeux sont fermés et la sœur se demande, dans son inquiétude horrible, si ce n'est pas maintenant un cadavre qui passe, dans l'étonnement de la grande salle silencieuse.
Ils arrivent auprès de celui qui appelle le secours.
— Là ! ordonne la religieuse. Les deux têtes proches l'une de l'autre... doucement, pas de secousses...
Alors, de nouveau, le prêtre ouvre les yeux, puis, d'une voix presque forte, cette fois, et le regard vers lo camarade :
LES S0f;TA>'E8 SOUS LA. «UTCAlLLE 133
— Approche-toi bien près, mon petit... dépéchonsnous... ça presso...
L'infirmière s'écarte un peu et la confession commence. Un chuchotement de voix, des mots qui glissent entre les lèvres épuisées. Tous deux se hâtent ; on voit la mort au-dessus d'eux qui compte les secondes. Sur les visages pâles, quelques impressions fugitives, et surtout un rayonnement qui semble venir d'un invisible foyer. Enfin, l'absolution.
Le prêtre se recueille ea la solennité de son ministère. Le reste de vie qui l'anime raonie des profondeurs de son âme qui chancelle dans le corps anéanti. Il essaie de se dresser, dans un effort, pour lever, sur le converti, la main béni&sante, symbole du pardon complet. Mais cette main demeure inerte, déjà immobilisée, ligottée par la syncope dernière qui paralyse les membres.
Alors, de son regard qui supplie, l'abbé appelle la religieuse ;
— Ma sœur, il faut soulever mon bras, m'aider à finir ma tâche.
Sur leurs lits, les blessés attendris se redressent pour voir une scène qu'ils n'ont jamais vue — cette beauté surhumaine que la hideuse guerre a créée.
Les infirmiers, saisis par la grandeur de l'acte divin, se sont agenouillés. Et tous regardent ces deux mourants, si beaux que leurs âmes seules ont l'air de vivre et d'agir dans ce drame qui se déroule entre terre et ciel.
Pieusement, de ses deux mains tremblantes, la
sœur prend avec respect le bras du prêtre et l'étend vers l'homme agonisant qui prie.
— Dominus nosier Jésus Christus te ahsoîvat... La voix s'arrête;dans la bouche douloureuse. Mais
an élan de volonté maîtrise la fatale faiblesse et les mots glissent aux lèvres de l'apôtre, des mots imperceptibles qui jaillissent dans le dernier effort :
— ... Ego te absolvo a peccaiis tuis in nomine Paîris et Filii et Spiritus Sancti...
Un silence. La religieuse les regarde tous deux et ils lui semblent plus pâles, à travers le voile des larmes...
Elle attend quelques secondes encore, puis, sentant le bras plus lourd et la chair plus froide, elle comprend que c'est fini, que tout est terminé : l'acte du dévouement suprême et la vie.
Deux soupirs confondus qui n'en font plus qu'un seul annoncent à la femme à genoux la fin de ces deux existences qui s'achèvent ensemble.
A la môme seconde, expirent le préîre et celui qu'il vient de sauver.
Au loin, rugit le vacarme incessant de la bataille. On dirait que toutes les grandes voix lugubres de la guerre sonnent pour eux le glas majestueux de la mort.
Et la sœur refoule ses larmes. La beauté magnifique de cette fin écarte la tristesse du deuil. Gomme ils ont obéi aux ordres de leurs chefs, les deux soldats viennent de partir ensemble, militairement, quand le Maître a commandé.
Alors, voulant affirmer, par un ^oste définitif, l'accord fraternel, l'union admirable ,4§ ^e§ d^ui
LES SOOTANES SOUS Là MITBâILLB 141
âmes, elle entrelace leurs mains, et joint leurs doigts par le doux lien de son chapelet.
Mais, par un de ces contrastes mystérieux que l'espérance chrétienne explique, dans cette salle où tous les cœurs sont agités d'une émotion poignante, maintenant, ce sont les infirmiers qui pleurent et la rtligieuse qui sourit...
LÀ MEDAILLI
C'est un matin triste, après une noit qui fut agitée de cruels cauchemars ; uu matin d'hdpîtal, avec des sommeils lourds qui n^éteîgnent^pas les plaintes.
Quarantiô corps étendus que la souffraace aiguiô d'heures Interminables a vaincus pour un moment ; l'affaisseaient ée l'orgaaisme épuisé bien plus que le repo«.
De« bras s'étendent sut les dra'ps, bandés de bianp, mouchetés de rouge e*t aussi des souillures jaillieB des plaies proforKles que ronge l'infection.
I>ês tètes dflveloppées 'd« pansement dl laissant deviner des ÉractuTes d^a crâne -qui mettent à tm fe eervellc, comme ïaon»s eo «vous vu si souvent.
Des reaUemeuts é& «oruvortares qui révèlent Tapp^h reil protecteurëe membres brisés pour lesquels toot ooHtaot d» ièngeest un poids inôopportable. Ceux-là ont les jambes fracassées.
144 LES SOUTAnES fOCJ LA UITRAILLB
Sur tous les visages, la trace des douleurs in.ipaisées, l'ardente rougeur de la fièvre qui brûle ie sang et ravage l'organisme.
Duroy s'éveille au milieu du silence et le jour qui monte lui découvre toute l'horreur de ces misères.
Il les connaît depuis longtemps. II a vu pire encore : des monceaux de chair déchiquetée par les projectiles, des plaies béantes qui saignaient à lui inondei* les mains. Il a connu toutes ces horreurs et senti r affreux sursaut de son cœur en révolte.
n a vécu des semaines parmi lestlesséspantelants et les morts. Mai§ Ik-bas, c'était la belle exaltation du dévouement dans l'activité dépensée avec le désir éperdu d'être charitable et d'unir l'abnégation du prêtre au courage du soldat.
C'était dans l'effort rêvé de toute l'âme qui se donne aux belles causes et multiplie ses élans généreux pour le sacrifice toujours plus grand, toujours plus aimé.
Là-bas, il était le brancardier, c'est-à-dire l'homme def initiative?, le vaillant qui goûte et savoure la joie virile du danger qu'on affronte et qu'on désire sans cesse plus terrible.
Ici, Duroy n'est plus que le blessé voué à l'immobilité plus dure que tous les risqua, déprimante, désolante et qui suscite les découragements.
Ce matin, mon ami est plus mélancolique et, da- Tantage encore que de sa blessure, il souffre de l'angoisse agrandie par l'incertitude : « Combien faudrat-il de jours, de semaines, pour guérir et redevenir ce que j'étais ? »
LES SOUTAriES SOUS LA HITRAILLB 445
A l'église voisine, sonne la messe de sept heures. Lui, n'a pas môme cette consolation. Il est le prisonnière qui la souffrance d'une plaie grave rappelle à chaque minute que le temps de sa captivité est long et que sa patience devra subir de cruelles épreuves. Même, la pensée lointaine, si fidèle, de l'ami dévoué que je suis pour lui n'arrive point facilement jusqu'à sa solitude enclose dans la zone des armées et presque sur le front.
Il rêve douloureusement à ceux qu'il aime, puisque, maintenant, il n'a plus le temps de faire autre chose.
Ah ! les cruelles heures du blessé 1 la poignante pensée de se sentir inutile et de ne pouvoir donner à la Patrie autre chose que son épreuve bien acceptée !
Peu à peu l'hôpital s'éveille et devient bruyant du mouvement journalier. C'est l'arrivée des infirmiers qui distribuent le café ; le bruit, presque le tintamarre des services du matin. C'est aussi la tristesse des plaintes pour le supplice qui recommence et l'appréhension des médecins qu vont fouiller les plaies, les presser, les élargir, les brûler.
Déjà les instruments sont alignés sur la table avec leurs formes bizarres et inquiétantes de lames tordues, de becs, de griffes.
EnHn voici les majors qui entrent, vêtus de blouses blanches, les mains gantées de caoutchouc.
Et Duroy s'apprête à recevoir le pansement quotidien et s'entraîne au courage silencieux. Car il met sa fierté à souffrir sans plainte, à refouler le cri si
146 LKS SOUTirVES 80US LA MITRÀILLB
souvent arraché à la chair meurtrie qui se révolte.
Même là, et là surtout, il veut être l'exemple et montrer qu'il peut souffrir beaucoup sans que sa volonté marque une défaillance.
Mais qu'a donc le médecin-chef aujourd'hui, qu'il passe devant son lit sans lui rien dire ? D'ordinaire, il lui tend la main, l'encourage d'une parole affec- \u€use, le traite un peu en ami. Que peut biensigniâer ce silence ?
11 l'aperçoit au fond de la salle, causant avec l'aide-major. Parfois ils le regardent et secouent la tête comme s'il était le sujet de leur préoccupation.
Ailleurs, tout cela passerait inaperçu. Mais pour un malade, aucun détail n'est indifférent et touta la vie de son esprit se renferme et s'obstine dans le cercle étroit du milieu où l'enchaîne son mal.
D'ordinaire, c'est par lui que commencent les soins. Aujourd'hui, on semble volontairement l'oublier.
Et cela le chagrine un peu : « Qu'est-ce qu'ils ont contre moi ? » Cependant voici qu'au bout d'une demi'heurele docteur vient au lit du prêtre. Comme d'habitude, il sourit, mais, aujourd'hui, son sourire est pKis grave, un f)eu mystérieux.
— Eh bien, mon petit abbé, comment avez-vous passé la nuit ?
— Pas mal, Monsieur le médecin-chef.
— Un peu de fièvre ?
— Je ne crois pas.
Le chirurgien sourit encore, et l'expression de ion regard intrigue encore davantage le malade.
— A la bonne heure, mon petit ; aujourd'hui, j'ai besoin que vous soyez gai, car vous aurez un rude travail à faire.
Un rude travail ! En voilà une phrase bizarre ! S'il n'était bien éveillé, Duroy penserait, bien sur, que cette phrase sonne à ses oreillesdans une heure de délire. Mais non ! Il est très calme, et son regard étonné interroge silencieusement le médecin qui ajoute :
— Une fameuse ijesogne, mon ami, mais qui ne vous fatiguera pas trop, j'espère... à tout à l'heure.
Et il part, sans plus d'explications.
Lorsque les pansements sont finis dans la salle, le docteur salue l'abbé d'un « au revoir » très significatif.
Et il continue de causer à voix basse avec l'aidemajor qui approuve de la t(?le.
Une heure se passe et mon ami a presque oublié l'étonnemenf que lui a causé l'attitude inexplicable du médecin-chef. La vie monotone de chaciuejour recommence dans la salle. Les blessés causent entre eux ou se plaignent douloureusement, aux prises avec cette compagne tôtue et gênante qu'est la douleur éveillée.
Mais voilà qu'un mouvement se fait vers la porte ouverte.
Un médecin-major à cinq galons entre» suivi du chef de l'hôpital. Celui-ci a l'air très heureux, mais un peu ému. Il montre le lit de mon ami et bientôt les uniformes galonnés l'entourent.
— L'abbé Duroy, brancardier à la ...® section! prononce le méJecin-chef.
Le visiteur tend la main à l'abbé qui se soulèv© un peu pour recevoir dignement cet hommage sympalliiqued'un officier supérieur. Ce dernier interroge le blessé, lui demande à quel endroit et comment il fut touché. 11 lui fait préciser les circonstances et s'intéresse très fort aux détails de l'événement.
Le prêtre insiste sur l'ensemble, sur les difficultés de sauver les blessés sous la volée des balles. Il conte cela simplement, d'une manière très impersonnelle, comme un témoin qui n'aurait pas lui-m^rae été mêlé au drame, ni couru aucun risque. Et il termine par ces mots de regret à l'adresse de ses compagnons qui, moins heureux que lui, tombèrent frappés à mort :
— Ils ont fait leur devoir jusqu'au bout...
Le médecin principal regarde le major, puis, très doucement :
— Ils sont tous les mêmes ; ils ne pensent qu'aux autres.
— Et vous ? demande-t-il à l'abbé, qu'est-ce que vous avez fait pendant que vos camarades se dévouaient.
— J'ai fait comme eux.
— Tout simplement ?
— Tout simplement.
— Rien de plus ?
— Mais non...
Un court silence pendant lequel le chef tourne et retourne, entre ses doigts, un petit écrin en cuir rouge.
— Connaissez-vous, Monsieur l'abbé, un brancar-
dier qui a dit à ses compagnons, hésitant devant le danger plus pressant : « Allons, mes amis, ce n'esl pas le moment de s'arrôter ou de reculer ! » Duroy sourit à son tour.
— Tout le monde aurait dit cela, dans un pareil moment.
— Vous rappelez-vous que ce même brancardier, exposé au feu terrible d'une tranchée ennemie, s'est dressé, face aux Allemands et, par l'autorité de son geste, leur montrant les blessés, les a décidés à détourner de l'équipe leur feu meurtrier ?
Duroy rougit et se trouble. Lui qui a défié la mort et l'a fait reculer par la force de son audacieux courage, il s'intimide et demeure interloqué en écoutant cette voix qui lui rappelle l'héroïsme de son acte surhumain.
— Oui, continue le médecin principal, je comprends. Vous avez regardé les autres et c'est de leur vaillance que le souvenir vous est resté.
« Un seul a été oublié dans l'hommage de votre admiration: c'était naturel. Heureusement, vos chels ont meilleure mémoire que vous. »
Alors, lentement, au milieu du silence étonné de toute la salle attentive, il sort de l'écrin rouge cette chose qui renferme, en son cercle brillant, comme le sourire de la Patrie reconnaissante à ceux qui l'ont, jusqu'à la mort, servie et défendue. Et de cette médaille militaire dont la vue fait trembler le cœur de nos soldats plus que l'éclat des bombes et la tempête- horrible du combat, de ce symbole où le héros se voit à sa vraie taille, comme en un miroir magique, jaillit en rayons, la grandeur généreuse de
la France attentive à payer en gloire le sang ré* pandu par ses fils.
Duroy la voit palpiter aux doigts du chef, s'approcher de son cœur et s'attacher, rêve d'or, à son tricot de laine où d'autres médailles qui disent sa conGance en la Vierge sont fixées à la même place, com-me une protection et une déi'ense.
— Au nom du général commandant le corps d'armée, la médaille militaire est conférée au soldatbrancardier Duroy pour sa belle conduite et son audace à recueillir les blessés sous le feu de l'ennemi.
Et des mains se tendent vers lui et achèvent de lui payer, de leurs étreintes, la dette de l'armée, la dette de l'humanité pour qui le prêtre a donné le meilleur de sa bravoure.
Mais l'a joie, chez lui, s'attriste d'un regret qui lui vient à la pensée que ses compagnons absents furent vaillants autant que lui et ne recevront pas la récompense qu'ils ont méritée par un semblable courage.
— Monsieur le docteur ? Et les autres ? les autres ?
Le médecin principal refoule son émotion, puis, lui serrant la main plus fort et assurant sa voix qui tremble :
— Les autres... il n'en reste plus... ils sont tous morts.
Et alors, à cette minute, comme jamais, Duroy comprend le danger qu'il a couru, l'immensité du péril auquel lui tout seul échappa. Il vit, de nouveau, l'heure effrayante où sa volonté farouche maîtrisait le cœur épouvanté.
Il entend le tonnerre mortel et tressaille d'un effroi qu'il ressent pour la première fois.
— Mon Dieu, rêve-t-il tout haut, je ne savais pas qu'il fut si facile d'avoir du courage.
Et c'est encore dans une sorte de songe où les paroles prennent une sonorité d'écho lointain qu'il entend le chef proclamer l'héroïsme des prêtres sur le champ de bataille :
— A l'heure actuelle, plus de cinq cents sont proposés pour la médaille militaire ou la légion d'honneur. Combattants ou brancardiers, aux tranchées comme aux ambulances, ils sont admirables partout, et donnent autour d'eux un magnifique exemple. Dans cette guerre où tout est plus grand, plus terrible, plus généreux que jamais, il fallait qu'ils eussent leur part et vinssent représenter Dieu dans une lutte où le droit et la justice sont unis pour briser l'erreur et la barbarie.
Duroy s'est ressaisi, et c'est en souriant qu'il remercie le médecin principal dont la bonté pour les blessés se manifeste d'une manière si délicate et paternelle :
— Aujourd'hui, vous aurez un vrai dîner de fête, avec des fleurs, des gâteaux et du Champagne. C'est en l'honneur de votre petit curé.
Puis il lui dit un « au revoir » plein de touchante sollicitude, lui recommande d'être prudent, de hâter, par sa patience, la guérison peut-être longue, de songer qu'il faudra revenir, un jour, au front alors plus éloigné, repoussé jusque chez l'envahisseur.
— Iléias ! mon ami, là-bas, comme ici, les blessés ne manqueront pas et nous aurons besoin
452 LE» SOUTA.-SES SOUS LA MITHAILLE
de solides gradés pour encadrer nos hommes. Car, ajoute-t-il, j'allais oublier de vous l'annoncer, vous êtes nommé caporal. Et vous n'en resterez pas là.
Avec lui, tous les médecins s'en vont. En s'éloignant, ils continuent l'éloge du nouveau décoré et ils retendent à tous ses confrères, partout signalés pour leur bravoure à la guerre.
Duroy m'a raconté, en vingt mots, cette scène émouvante. Les détails me sont venus par un ami commun et plus tard. Lui, mon vaillant camarade dont je suis maintenant si tier et un peu jaloux, s'est contenté de m'exprimer sa joie pour la contribution nouvelle apportée, par lui, au livre d'or du clergé français.
« Un décoré de plus, c'est un fleuron qui s'ajoute à la radieuse couronne de l'Eglise, et, aujourd'hui, c'est moi que la France a choisi pour lui faire cette ofirande fleurie de mon sang. Depuis longtemps, il manquait à l'Eglise ce renouveau d'auréole, celle parure magnifique d'honneur et de bravoure. De tout temps, elle a eu ses martyrs et ses apôtres, ses conquérants et ses héros. Maintenant, elle a, pour compléter sa garde d'honneur, ses troupiers de 1914-1915. »
Quelques jours après, le médecin-chef apportait à Duroy la liste officielle qui renfermait les noms des prêtres tués à l'ennemi, cités à l'ordre du jour, décorés pour leur belle conduite à la guerre. Liste incomplète, et, déjà, si éloquente !
En parcourant cette page destinée au livre d'or, il y sentait passer un frisson de bravoure, un grand soulÛe harmonieux de courage palriolicjue venu des
siècles passés, du fond lointain de l'histoire. Et c'étaient les mêmes voix qui parlaient, c'était la môme claironnée ardente, jaillie du cœur des prclressoldats, la môme audace devant la mort, le môme sang toujours offert sans compter.
Avec orgueil, le prêtre lisait cette liste, chaque jour allongée, des inlatigables petits curés moissonneurs de gloire dont les mains noires de poudre sô reposent de l'héroïque labeur dans le geste souverain des absolutions données aux soldats, leurs frères. Officiers, sous- officiers, soldats, ils sont superbes, téméraires, follement braves, entraînants, doux comme de grands amis et gais comme des mousquetaires.
Et, lorsque Duroy, fermant ces pages que des noms de confrères inconnus illustraient, vit s'approcher de son lit un médecin qui venait le féliciter, il lui parla du rôle admirable tenu par les cxircs de France dans ces drames où se révèle un héroïsme ^ux beautés surhumaines.
Le docteur était de ceux qui saventcoraprendre les événements et en pénétrer les leçons profondes. Lui aussi connaissait les hauts faits du clergé français et, de cette lecture, il avait éprouvé une émotion durable. Plus qu'une émotion : un bouleversement dans sa manière de penser à l'égard de l'Eglise et de ses apôtres.
— Ah ! Monsieur l'abbé, disait-il à mon ami, moi aussi j'ai méconnu la religion et ignoré ses prêtres. Au moment de la guerre, je n'ai pas songé un seul instant que je devais vous rencontrer, vous parler, subir l'influence de vos exemples et bénir la loi qui
VOUS a faits soldats. Maintenant, je le confesse, grâce à vous, j'ai vu Dieu planer au-dessus de nos armées et sa main toute puissante qui les conduit lentement, par les [chemins du sacrifice et de l'expiation, à la victoire déGnilive.
Duroy sourit. Cet hommage sincère, il l'accepte pour l'ensemble, pour le clergé tout entier, aujourd'hui sous les armes.
Et pourtant son âme loyale veut proclamer le mérite des autres, l'héroïsme de tous les Français unis dans un splendide élan de courage, un héroïsme collectif fait de toutes les bravoures personnelles, sans distinction de croyances ni de professions.
— C'est le cœur de la patrie qui agit en ce moment par tous les bras^de ses enfants.
Mais le major tient à préciser l'hommage, à le faire plus absolu pour ceux qu'il a le plus grandement admirés.
— Gui, Monsieur Vabbé, je le sais, nous sommes tous braves, généreux et grands dans ces heures magnifiques ; mais, vous autres, les prêtres, vous êtes parmi les meilleurs et les plus vaillants.
Et, comme l'abbé veut encore protester :
— Allons 1 fait le docteur, vous n'y entendez rien du tout. Ce que je vous dis là, c'est un de nos généraux de l'Elat-raajor iqui Ta déclaré... sapristi! quand il s'agit de juger les soldats, avouex, tout cle môme, qu'il s'y connaît mieux que vousl
Cff BRETON
A quatre heures du matin, ce jour-là, c'est, dans l'hôpital, un branle-bas extraordinaire qui réveille le personnel et le met sur pied. Du casernement et des chambres, les infirmiers sortent précipitamment, les yeux clignotants de l'attaque brusquée en plein sommeil.
Les corridors s'allument, et dans les salles, nos blessés, surtout les derniers venus, ont l'air de sortir d'un cauchemar. Ce tintamarre en pleine nuit leur a peut-être fait rêver d'une alerte, et le souvenir tout récent des surprises nocturnes est revenu brouiller un instant leurs cerveaux, pendant tant de jours surmenés par les veillées terribles de la tranchée.
Au dehors, les ambulances automobiles ronflent. Des brancards se dressent ; des plaintes étouffées s'entendent sous les rideaux. C'est de la souiïrance
156 LBS SOUTANES SODS LA MITRIILLB
nouvelle qui nous arrive, de la misère et de l'cprecve. Encore un convoi de blessés qui ont payé durement la reprise de quelques taupinières ; ces avances de cinquante mètres, que nous jugeons insignifiantes et qui sont autant de victoires.
Nous devrions, pourtant, nous y accoutumera ces spectacles de douleur que nous offre le déballage, si souvent répété, de ces pauvres loques humaines pantelantes et pitoyables. Pourtant, une impression d'angoisse nous saisit chaque fois, et je ne sais rion de plus poignant que de voir, dans le demi-jour des falots, ces corps étendus qu'il faut soulever si doucement pour ne pas exaspérer les plaies dont leur chair est criblée.
Ceux-là sont, pour la plupart, des Bretons, qui nous viennent de la Somme oii, pareils à tant d'autres, ils ont « fait le mur » et tenu le choc avec une endurance plus admirable encore que l'élan de nos offensives légendaires.
Ils sont quatre dans la première voiture, quatre « brancards », c'est-à-dire de grands éclopés. Qu.nnd nous ouvrons la portière, pas un ne dit mot. Il semble qu'ils dorment ou sont morts. Cependant leurs yeux sont bien ouverts, mais des yeux calmes, sans aucune expression d'impatience. Ils attendent. La patience est devenue, chez eux, la vertu de tous les jours et de toutes les circonstances.
— Eh bien ! les camarades, vous devez être rudement fatigués.
Une voix gaillarde et qui n'est point celle d'un agonisant nous répond, révélant une bonne hameur stupéfiante :
— On est tout de même un peu mieux là que cians les tranchées, dame !
— Voilà un philosophe, observe un infirmier qui m'aide à débarquer ces quatre gaillards.
Nous commençons par celui qui vient de nous répondre et, tout de suite, il se met à blaguer :
— Allez, mes amis... Enlevez ma viande! et si vous me faites mal, ce qui est certain, vous pouvez être sûrs que je ne crierai pas. On n'est point des petites filles !
Ah ! le brave garçon ! le beau Français, que ce breton-là. Sa blessure est affreuse. Une balle explosive lui a mis à jour l'avant-bras. Tout à l'heure, en faisant le pansement de sa plaie gangrenée, nous verrons un trou béant, une fenêtre à passer trois doigts, une brèche ouverte dans le membre, traversée seulement par deux tendons qui ont résisté à la destruction.
Eh bien, ce grand blessé qui n'a certes point l'habitude ni surtout, à cette heure, l'envie de parader, cet homme de trente-six ans plaisante de son mal, et trouve des épilhèles amusantes pour qualifier les Boches qui l'ont rendu infirme pour la vie.
Et malgré tout, sa gaieté devient si communicative que nous rions de bon cœur en l'emportant. Car, blessé au bras, il vient de nous expliquer pourquoi il a voyagé sur un brancard.
— C'est que ces sales vaches m'ont encore flanqué un supplément dans le flanc droit.
Et le voilà parti sur le compte des Allemands, qu'il nvective de la m anière forte, mais sans colère, de sa voix calme et chantante de paysan du Finistère :
— Oh ! mais je les retrouverai un jour pu l'aulre ; On n'est pas quittes ; on se reverra. Tout ça, c'est porté en compte, et ça doit se régler.
Il est probable qu'il ne les reverra pas du tout et que, pour lui, la guerre est finie. Mais, dans cette âme de tôlu, l'idée s'est ancrée obstinément; lidée qui tient le soldat debout, et le pousse en avant : la revanche du mal qui fut commis.
Et c'est en continuant de dauber sur les Boches que notre nouveau pensionnaire, Michel Kergourlay, fait son entrée dans la salle n° 3.
Cet homme est père de cinq enfants. 11 a combattu depuis deux mois, sans arrêt, avec le souci de sa vie et celui, plus poignant, de sa femme et do ses mioches. Il n'est ni découragé, ni démoralisé. Il rapporte, au contraire, de ces terriers où lutte obscurément notre sublime armée, une force d'endurance, une réserve de courage que répreuve a doublée. Et ils sont tous pareils. Pas un qui se plaigne ou qui murmure. L'idée qui domine les préoccupations, dompte les découragements, refroidit les impatiences, est la môme qui inspira le mot d'ordre magnifique, grâce à quoi nous avons la certitude de vaincre : tenir jusqu'au bout.
Et ils ont tenu, ces bretons, pour leur part, avec une obstination vaillante qui a fait citer à l'ordre du jour leur régiment territorial.
Kergourlay m'a conté le dernier combat, le dernier beau matin de sa vie guerrière. Ce défricheur de lande a trouvé la vraie note du grand patriotisme, et l'histoire de leur dernière charge, où, d'ailleurs,
LES SODTA-NES SOUS LA MITRAILLE 15î^
un prêtre tint l'admirable premier rôle, est une page qu'il ne faut pas laisser périr.
Mon breton et moi, nous avons commencé par ne pas être amis du tout. Même, la vérité m'oblige à reconnaître que, le premier jour, il m'affligea d'une aiîtipat'nie des mieux affirmées. Non pas, comme on pourrait le croire, parce qu'il survint une discussion, ou, tout au moins, une mésentente spontanée entre lui, laïque, et moi, prêtre, pour raison d'ordre religieux. En principe, oui, mais tout à rebours de ce qui se passe ordinairement, Kergourlay m'a boudé, êf, même est allé jusqu'aux dures épitliètes, parc qu'il m'a suspecté, — non sans raison, ce qui esl pire — de blaguer sa foi chrétienne.
Nous venions de le débarquer devant son lit et, comme tous ceux qui ont oublié la douceur du ref>os tranquille et la volupté des draps blancs, le biMve gars se livre âmes soins. Je lui arrache sa capote après l'avoir cisaillée, déchiquetée pour délivrer le bras malade. Quant au pantalon, il est. gris et luisant d'argile durcie. L'étoffe a disparu sous la cuirasse de terre humide qui s'est desséchée en route. Vous pensez ! avoir traîné soixante jours dans la boue des tranchées, dans Veau gluante et vaseuse... avoir séjourné au milieu de cette fange, sans cesse délayée par de nouvelles pluies ; avoir habité' là, pendant deux mois, sans quitter, presque, ces trous que des fauves trouveraient inhabitables ! Faut-il que notre race française, amoureuse de lumière et d'exploits au grand jour, ait bien saisi, unanimement, crânement, le sens de l'héroïsme nouveau !
160 LES SOUTANES SOUS LA UlTRilLLl
Rien qu'à voir cet homme si affreusement, si inexprimablement sale, j'ai compris, mieux que jamais, le sens de cette guerre de patience farouche, de ténacité audacieuse ; l'héroïsme de ces poilus magnifiques, descendants de nos fameux mousquetaires dont le rêve était de mourir propres et beaux — qpii, maintenant, tombent sous les balles prussiennes, déjà à demi-anterrés dans la boue de leurs forteresses.
Mais quel symbole aussi, cette terre du pays défendu, ces parcelles du sol attachés aux flancs des défenseurs — terre de la patrie qui revêt d'une cuirasse glorieuse et sacrée ceux qui la défendent et s'en vont mourir avec un lambeau de France qui les couvre, les protège et leur servira de linceul.
C'est ainsi que je vois mon breton, et, sang qu'il le devine, je l'admire, ce Celte impassible qui se prête à nos soins et, docile comme un enfant, se laisse déshabiller.
Autant et plus que sa blessure, le souci de son petit avoir le taquine. Je fouille ses poches, et, une aune, j'en retire les choses bizarres, utiles, étranges qui les encombrent.
Les poches d'un soldat en guerre sont le plus extraordinaire bazar qu'on puisse rêver. Là-dedans, Q porte ce qui lui est cher et qu'il veut garder, malgré tout, même blessé, même mort.
Couteau, chocolat, lettres, cartouches, fourchette pliante, tabac, savonnette, fragment d'obus... tout cela s'étale sur le lit, et mon gars les caresse et les range doucement, comme s'il remuait, avec ces objets, tous ses tragiques souvenirs.
■— Cherchez voir dans ma capote, à droite, il y • autre chose encore.
Je replonge la main dans l'ouverture ourlée de terre sèche qui s'effrite et, tout au fond, recroquevillé, mêlé, pourtant solide et sans brisure, je retire UQ chapelet aux grains durs alignés sur l'acier rouillé.
Une idée me vient, un peu malicieuse :
— Qu'est-ce que tu fais de ça, mon garçon ?
Et, peut-être, sous ma moustache, maintenant longue, un sourire se dessine qui n'est pourtant pas moqueur, mais que mon breton juge certainement irrespectueux, puisque, brusquement, insolemment et me prenant à coup sûr pour un autre, il m'attrape en ces termes :
— Ce que JG fais de ça, espèce d'abruti, ça ne te regarde pas, et ceux qui ne seront pas contents, ils viendront me le dire.
A cette minute, une autre douleur que celle de son mal assombrit son visage. D'un geste brusque, il étend le chapelet bien en vue sur la couverture, et, du môme ton qu'il eût pris pour crier aux boches un halte-là ! sans réplique :
— 11 ne m'a pas quitté à la guerre, dame ! et ce n'est pas ici qu'il me lâchera.
« Espèce d'abruti ! » Je pense bien que jamais épithète malsonnante ne me fut aussi agréable que celle dont mon ami Kergourlay me fusilla, cette matinée, à bout portant.
Et j'y trouvai tant de saveur que je ne voulus pas, du premier coup, faire tomber l'illusion. Je jugeais exquis d'éprouver cette foi, de savoir jusqu'où
elle pouvait aller dans sa belle et sauvage crânerie.
J'eus beau multiplier mes soins autour de mon i)relon, à partir de ce moment il me tint pour suspect et me témoigna, sans ménagement, l'antipathie que je lui inspirai.
L'après-midi, j'eus l'audace de lui reparler de son chapelet sur un ton aggressif :
— Mais enfin, tu veux donc coucher avec lui... 1 Cette fois, il me répondit par un de ces mots qu'on
réserve, à l'heure actuelle, aux Allemands, et qu'on dissimule sous un synonyme, même dans les manuels de cuisine.
Et Kergourlay retourna furieusement la tête pour éviter de considérer plus longtemps le mécréant que je seii) biais être.
Je n'eus pas le courage de continuer à jouer ce vilain rôle et, lui prenant la main :
— Mon vieux camarade, c'était pour plaisanter que je blaguais ton chapelet. Je suis un curé, malgré ma moustache, et nous serons de très grands amis.
Sa figure s'éclaira, et il éclata de rire ;
— Ah ! j'aime mieux ça, par exemple. Seulement, avouez que si je vous ai dit des sottises, vous les avez bien méritées.
Je crois bien, que je les avais méritées !
Dc[)uis cette minute, je me suis voué fraternellement à lui adoucir les heures mauvaises, et le soir, assis près'de son lit, j'écoute la belle épopée dont il me conte intelligemment les splendides prouesses. Tour lui, tout le labeur de la guerre, ses périlleuses entreprises, ses risques mortels, ses imprévus ter-
LES SODTA?ÎES SOUS LA MITRAILLE 4B3
ribles tiennent dans le cadre d'un seul village, un de ces points dix fois perdus, dix fois regagnés, où se sont écoulés les jours les plus tragiques de sa vie.
Obscur combattant, il a rempli jusqu'au bout son magnifique devoir entre un petit bois et un cimeli(";re, dans ces sillons, creusés profondément au sol bouleversé, dans la terre et parmi les tombes. Et c'est là qu'il a vu, comme tant' de ses pareils, <;omment les curés de France répandent autour d'eux la flamme de l'héroïsme qui brave le péril et décide la victoire.
C'était le dernier matin, deux heures avant le coup terrible qui brisa le bras de mon nouvel ami. A l'aube, l'ordre arriva au capitaine de déloger à toat prix un bataillon ennemi, qui n'en finissait plus diicroser nos tranchées. Coûte que coûte, il fallait sortir des abris, se ruer à la baïonnette sur l'adversaire, le surprendre par la soudaineté de l'attaque et clouer sur place les boches démoralisés.
Autour du chef, les hommes s'étaient serrés, l'arme aux poignets, prêts à bondir. Un d'eux questionna, en riant :
— On est flambés, mon capitaine?
L'officier riposta sur le môme ton :
— Moi et les lieutenants, c'est réglé, puisqu'ils commencent toujours par nous. Quant à vous autres, mes enfants, je ne jouerais pas un sou sur votre peau.
Un murmure d'hilarité courut le long du fossé. Ces hommes, las de l'immobilité, étaient grisés à la pensée de remuer, d'aller en avant, de courir, d'être braves en face de l'ennemi et e.n face de la mort.
L'ordre fut donné, et tous, comme un immense ressort qui se déclanche, bondirent sur la crête, puis la danse commença.
Elle fut terrible. De part et d'autre, c'était un écroulement de corps, un de ces massacres à bout portant où les adversaires se crachent la haine en pleine figure, se déchirent et s'étranglent, trop rapprochés pour se fusiller ou se transpercer. Cela dura vingt minutes atroces. Presque pas de blessés; surtout des morts, hachés et piétines, sur le sol détrempé de sang. Encore une fois, la baïonnette française avait ouvert une brèche dans la muraille allemande, et l'héroïsme des nôtres avait frayé le chemin d'une glorieuse étape. Les boches rentrèrent dans leurs trous pour préparer un nouvel assaut, tandis que leurs mitrailleuses, à fleur de terre, balayaient la chaussée intenable qu'il fallut abandonner.
De la compagnie, plus un officier ne demeurait. Gomme avait dit le capitaine une demi-heure auparavant, pour eux « c'était réglé ».
Uq seul chef restait à cette troupe réduite à quarante hommes valides : un petit sergent de vingtcinq ans, un prêtre, le curé de la compagnie.
Autour de lui, dont le bras saigne sans qu'il ait l'air de se savoir blessé, confiant dans son courage qui a fait ses preuves, les soldats se groupent. Dang ses yeux, ils cherchent de la vaillance ; ils attendent de ses paroles l'énergie nécessaire qui leur faut pour achever la tâche formidable. Car ils savent que bientôt, les autres, là-bas, viendront venger leur échec, et qu'il faudra grimper sur le talus tragiquoi
LES 80DTAIVB8 SOUf LA MimAiLLS 165
îes repousser victorieusement pour que cette tranchée, lambeau de France, ne tombe pas entre leurs mains.
Le prêtre-sergent est un tout petit tiomme à l'air timide, malgré tout ce qu'il a vu de terrible et accompli d'audacieux. Il est de ceux en qui rayonne la douceur du sacerdoce, comme chez certains autres, sa grandeur conquérante. Et pourtant les quarante poilus qui l'entourent savent qu'il est chef plus encore par l'âme que par le grade. Et ces grands enfants, couverts do boue, maculés de sang, lui sourient avec joie, comme les forts sourient à la plénitude du courage qu'ils admirent et qui les subjugue.
— Sergent, pendant qu'on y est, faut sortir du terrier et leur flanquer la dernière pile.
L'abbé les regarde et, silencieusement, les interroge. Quelques-uns rechignent. Leurs nerfs sont encore vibrants de la mêlée et leur chair frisonnante du choc effroyable. Et c'est ceux-là surtout que le prêtre fixe obstinément. Puis, d'un ton qui semble étrange dans sa petite bouche d'enfant et dont la note railleuse révèle un vieux routier de la guerre:
— Nom d'un chien 1 on dirait qu'il y en a là dedans qui parlent de flancher.
Il s'approche des quatre ou cinq hommes chez qui le désir de ne pas [quitter la tranchée révèle seulement le besoin physique de repos et non pas, bien sur, la peur qui n'a jamais effleuré leur âme.
— Alors quoi... c'est de la flemme ou de la rousse ?
— Ni l'une, ni l'autre, ronchonne un breton...
c'est quelque chose qu'on ne sait pas dire quoi... Le petit sergent les regarde et sourit :
— Je le sais, moi, ce que vous avez... La mort, vous vous en flchez comme d'une marmite boche... ce qui vous tracasse, c'est après, c'est la crainte de ne pas partir proprement... c'est de savoir où vous vous réveillerez de l'autre côté...
Ils se taisent, et leur silence répond.
— Ah! c'est ça qui vous gène... Eh bien, mes petipts, vous pouvez remercier le bon Dieu que je sois resté debout pour vous mettre en route vers la grande halle. A présent, mes enfants, tous à genoux et l'acte de contrition. Que chacun verse sa conscience dans la main du grand chef qui est là, qui vous regarde... Une minute pour demander et mériter le pardon qui va vous envoyer au ciel, droit et vite comme une balle...
Un nouveau silence impressionnant, magnifique, sublime, pendant lequel des mains noires tracent dos signes do croix sur les poitrines qui vont être broyées.
Et alors, debout, le prêtre absout les morts de bientôt... Puis, aussitôt que tous sont relevés, les yeux brillants d'une flamme de bravoure nouvelle et qu'on sent toute puissante, le sergent commande à demi-voix.'
— Maintenant, tous dehors. Un seul ordre : prendre la tranchée et, de là, rassemblement... là haut !
Et de sa main fluette, il montre le ciel au-dessus du trou noir.
... Une ruée prodigieuse... un élan terrible... un
LES SOtJTA.VES SOCS LA MITRAILLE 167
bond formidable à travers la grêle de balles et les baïonnettes qui liériss«nt la ligne allemande...
... Trente hommes furent tujôs...
... Le sergent le premier...
Mais !.a trajichée fut prica...
XIY
LA CONFESSIOn SCR LE REMBLAI
Une causerie très animée a groupé six blessés autour du lit de mon breton Kergourlay . Ces gaillards ont presque oublié la vie tragique menée pendant plusieurs mois, et ils parlent des jours terribles qu'ils ont vécus, avec la môme sérénité que s'ils rappelaient pour se distraire, les épisodes effarants du plus étrange roman d'aventures.
Je les écoute. Ils ont, pour narrer la guerre, de ces mots qui photographient les situations elles montrent sous leurs couleurs vives.
A les entendre, il me semble assister à des scènes irréelles rêvées par quelque imagination créatrice de fantastique et de fabuleux.
Chacun de ces joyeux sans-souci égrène des souvenirs et devient tour à tour pittoresqueet touchant. Le panache triomphe et se déploie joliment à ces têtes que la mort a si souvent frôlées. Et, de cq^
petits braves aux âmes héroïques sans le savoir, j'apprends l'histoire de ce qui sera, plus tard, la grande épopée des nations ; j'écoute surtout parler leur foi chrétienne ravivée ou ressuscitée. Et les prêtres, la religion, les belles inspirations divines sont mêlées si intimement aux prouesses de guerre que mes blessés font naturellement l'apologie éloquente et splendide des curés-soldats, ces beaux mousquetaires qui imposent le respect et forcent l'admiration.
Autour de Kergourlay, casqué de son passe-montagne et couché, la causerie s'anime ; les cartes à jouer traînent éparses sur le lit voisin, et la pipe aux dents, le geste important, son voisin Le Noc raconte simplement cette histoire qui fait rire et pleurer.
— Moi, les enfants, j'ai rion fait de plus épatant que les autres, mais, il y a un soir que les Boches ont bien usé cent kilogs de fer et de plomb, rien que pour ma seule carcasse.
Un tout jeune, classe 14, lui coupe la parole.
— Le soir du 7 décembre. Je te crois, mon vieux, que t'en avais, une santé.
Le Noc saisit au vol le témoignage du copain :
— Justement, il y avait lui, qu'était dans le « trou de lapin », et je flanque ma pipe par la fenêtre si je blague d'un seul mot.
Puis, il me regarde, flatté de mon attention :
— Çà, Monsieur l'abbé, ça va vous faire plaisir, parce que s'agit d'un curé pas froussard et qui savait joliment bien son métier.
• Cette soirée-là, les Boches nous en voulaient
avec un entêtement qui dépassait la moyenne. Ik nous crachaient des noyaux de cinquante kilogs, qu'on aurait dit qu'ils ne savaient plus qu'en faire.
« Nous autres, dans nos fours, on rigolait et on chantait. Y avait le sergent Ristoulet qui nous faisait tordre avec ses farces de gascon et des mots qu'il est le seul à trouver. Quand ça tonnait trop fort, il lapait la voûte du terrier en criant :
« — Faudrait voir, là-haut, à no pas faire tant de boucan ; y a des gens qui veulent dormir, aurez-dechaussée.
« Puis, quand ça claquait trop dur sur le tîdus à moitié défoncé, Ristoulet prenait une mioe colère :
« — Ah ! bon gang de bon sang ! y a-t-ii des gens mal élevés dans ce monde î mais, tonnerre ! fermez donc pas les portes si fort que ça ébranle tout l'immeuble...
• Ce fichu sergent n'arrêtait pas. Là ou en rase campagne, il trouvait toujours quelque chose pour flanquer du cœur au ventre des plus froussards. Cette tranchée, c'était presque une loge de Vaudeville. Seulement, ça manquait de coussins, et puis l'eau nous grimpait jusqu'aux mollets. Mais, dame 1 après tout, on ne peut pas tout avoir...
€ Tout le monde était gai là-dedans et c'était en riant comme des fous qu'on attendait l'heure où le père J offre nous permettrait de mettre le museau à l'air et de regarder un peu, voir si le ciel était toujours à la même place.
« C'est vrai, on rigolait dans nos cavernes d'ours
172 LES SOUTANES SODS Lk MITRAILLE
et pourtant, quelquefois, il vous passait, sur le cœur, une espèce de courant d'air qui le gelait. Ce n'était pas absolument le trac, mais quelque chose qui avait un air de famille avec lui... on n'avait pas peur, si vous voulez, mais, à ces moments-là, c'était comme si quelqu'un, par derrière, vous criait :
€ — Tu serais pourtant mieux ailleurs qu'ici.
« Alors, quand cette petite chose vous prenait, les marmites boches faisaient beaucoup plus de raffut, et les camarades, amochés par les éclats, avaient l'air deux fois morts. Qu'est-ce que vous voulez ?Il paraît que tout le monde y passait... Ça nous attrapait comme ça, sans crier : garde à vous ! et on avait l'air bétes comme des casques à pointes, sans pointes.
a Ce soir-là, justement, c'était mon tour : un (Samedi, avec de la pluie qui dégoulinait d'en haut et qui se chargeait supérieurement de la corvée d'eau dans nos baignoires. J'avais l'âme presque gelée. Tout mon patelin défilait devant moi. Il y avait, dans ma boussole, un cinéma qui m'offrait, à l'œil, les vues de mon village : papa, maman, mes sœurs, un las de gens pas gais qui n'en finissaient plus de pleurer et de rabâcher : « Où est-il notre gars, à présent? En vie ou mort ? prisonnier ou blessé ? »
« J'avais beau me crier en dedans : « Ça suffit, j'en ai assez vu ! », la machine allait toujours et plus je fermais les yeux, plus c'était clair.
■ Avec ça, une voix méchante qui me criait au fond du crâne : « Mon pauvre vieux, t'as beau faire, tu ne sortiras pas de là... il y a des Boches tout au-
touret vous trinquerez tous, jusqu'au dernier, » Ah ! je vous assure que j'étais plutôt pas fier. Impossible de rire : j'avais du fer dans le gosier. Les copains qui s'en apercevaient bien, se payaient ma tôte et me disaient : «.Alors, t'es de semaine pour avoir le cafard ! » Je vous promets que je l'avais, le cafard 1 Et il était d'une jolie taille, l'animal 1
« D'ailleurs, en plus de l'ennui, qui me faisait les idées plusnoires que l'encre de Chine, j'avais tout un arriéré de vieilles bêtises dans la conscience, xîomme des broussailles enchevêtrées. Et à travers tout ça, la mort me paraissait plus grincheuse et plus bête. Car il faut vous dire qu'on ne rigole pas toujours dans nos tranchées, et lorsqu'on est obligé de garder le silence, il vous arrive un tas de pensées tristes sur des choses qu'on croyait oubliées.
€ On songe qu'on n'est pas un animal et que la fin ^*un bonhomme n'est pas du tout la fin, mais le commencement d'autre chose.
« C'était ça, surtout, qui me tourneboulait, ce fameux soir. Ma conscience n'en finissait plus de bavarder : « C'est le moment, mon gars, de te débrouiller à m'astiquer un peu ! »
« Moi, je voulais bien, parbleu, mais le moyen ? Pour faire des bêtises, on peut s'arranger tout seul, mais pour les passer au bleu, fallait être deux... moi et un curé. Et où le trouver, ce deuxième ?
« Justement, il y en avait un dans notre ta nnière, quelques jours auparavant. Mais, le pauvre diable, il était loin, à présent. Certainement, très malade et peut-être bien mort, vu qu'un éclat d'obus l'avait empoigné dans l'estomac.
if
174 LES SOUTANES SOUS LA MlTRAiLLE
« Tout cela, c'était très vrai, mais ça ne me consolait pas du tout. Et, plus je m'ennuyais, plus je me sentais l'envie folle de me confesser. A côté de nous, il y en avait aussi un, de curé, dans l'autre trancliée ; on se connaissait bien, parbleu, on avait manqué tous deux d'être zigouillés par une patrouille de uhlans. Mais, pour le moment, on était séparés par trente mètres de terrain, plus difficiles à franchir que la distance de Quimper à Paris.
« Je pensais à lui, à la manière de le rencontrer, aux moyens de sortir sans trinquer, parce que je me disais une chose : « Si tu dois te faire tueravant, c'est vraiment pas la peine de mettre le museau dehors. »
« Et vous ne pouvez pas savoir combien ça me tourmentait, cette idée. Elle me taquinait tellement que les copains me trouvaient une tête de rat mort et s'amusaient à me bêcher avec des mots désobligeants.
c — Le Noc a une trouille carabinée !
« Ou bien ils me blaguaient cruellement :
€ — Appelle donc la bonne qu'elle te serve une boUée de cidre et des crêpes de blé noir.
« Us m'en ont tant dit, cette fois-là, que j'étais dans une colère bleue. Mais plus j'enrageais, plus ces ostrogoths-là se fichaient de ma poire. Enfin, le sergent me fourre une main plate sur l'épaule et avec un air de se payer ma physionomie au rabais :
« — Mon vieux, si c'est que tu veux prendre l'air, te gêne pas ; va te promener au balcon voir le temps (ju'il fait. v
LES SOfJTANES SOUS LA MITRAILLE 175
« Je le regarde sans rire et je lui demande :
t — C'est vrai ! vous permettez ?
« — Dame ! Voilà le moment de regarder ce que fichent les autres, en face de nous. Qu'ils fassent un rigodon dans ta peau ou dans celle d'unaulre,ça m'est indifférent.
« Ah î je vous assure que ça n'a pas traîné. J'empoigne mon flingot, je boucle mon ceinturon, je me fourre la hure dans mon passe-montagne et je leur dis :
« — A présent, les amis, bonsoir, et v'ià mon adresse. Si je reviens pas, vous pouvez être sûrs qu'il y aura eu de la casse. Ni blessé, ni prisonnier, ni disparu. Y aura pas à balancer : faites-moi porter mort, sans plus de cérémonie.
« On est si tellement habitué à ça que les copains, en nie voyant sortir du trou, ne songeaient pas seulement à me voir coupé en quatre, percé comme une écumoire ou éventré.
« Mon meilleur ami m'empoigne la main et me déclare :
« — Vas-y, mon vieux, et sans te désirer du mal, si ça doit t'arriver, je tâcherai de me procurer tes godillots, parce que les miens boivent plus d'eau» en cinq minutes, que moi du vin en cinq semaines.
« Je ronchonne en grimpant:
« — Ça va bien, tu pourras même prendre les pieds avec, ça t'évitera la peine de défaire les lacets, q^ue je lui dis.
« Me voilà sur le talus. La nuit était épaisse à couper au couteau ; mais il faut croire que ce&
176 LES SOUTANES (iOUS LÀ MITRAILLB
muffles de Boches ont des chandelles dans les yeux,' parce que j'avais pas fait trois pas, qu'il me sifflait une douzaine de balles aux oreilles.
€ Moi, qui devenais gai rien qu'à respirer l'air pur, je me fais cette réflexion :
€ — Si tu restes comme ça» planté comme un poteau de télégraphe, bien sûr qu'ils vont t'en coller pour ton grade.
« Et me voilà à plat ventre, dans la boue et dans l'eau, et je commence à ramper, à une vitesse do cinquante mètres à l'heure, au maximum. Ça, par exemple, je vous garantis que c'est pas folichon de faire l'escargot pareillement. Même, en arrivant à une barrière, j'ai eu l'idée de revenir. La tranchée dégoûtante et sans air me faisait tout d'un coup l'effet d'un magnifique salon, comparée à ces flaques de vase où je barbotais comme un canard mal appris.
« Mais ce que les camarades se seraient offert ma léte, s'ils m'avaient vu repiquer dans la piaule !... Ah ! non ! Et puis, malgré la misère, à chaque mètrt gagné, je me disais :
€ — Dégrouille-toi, cré nom d'un chien ! Rien que d'aller à confesse de cette manière, tu gagnes la moitié de ton absolution.
J'ai mis vingt bonnes minutes à passer les deux perches qui barraient l'entrée du champ. Trois ballei m'ont caressé la peau, mais sans entrer. Elles ont dû penser qu'elles pourraient s'enrhumer en traversant ma carcasse plus froide que le fond d'un puits.
c Enfin, j'arrive au bord de la tranchée et j'allais
LES SOUTANES SODS LA MITHAlLI.E 477
risquer ma tête au-dessus du fossé quand je vois « ^ dresser une grande ombre qui venait de sortir comm<i un diable à ressort.
« — Attends, qu'elle me dit, mon vieux lapin, je vas l'apprendre à nous faire des visites sans t'annoncor.
« El je la vois qui lève sa baïonnette pour m'embrocher.
« — Eh là ! que je lui fais tout bas. faudrait voir k ne pas me prendre pour un autre.
« Voilà l'ombre qui se met à rigoler et même à se tordre.
« — C'est-i toi, Le Noc ?
« — Parbleu! Qui veux-tu donc que ça puisse être, à une heure pareille. Et toi, t'es ben Maranson...
« — Un peu, que me riposte l'ombre.
« — Maranson, le curé ?
€ — Y a pas deux Maranson au bataillon.
« — Alors, que je lui dis, mon vieux Maranson. s'agit pas de traîner plus longtemps ; coiîfesse-moi rapidement que je me déGle au pas gymnastique... Je vas descendre...
« — Veux-tu tp taire, que me dit l'abbé, tu es très bien comme ça...
« — Comme ça ? à plat ventre ?...
« — On fait ce qu'on peut, qu'il me déclare gentiment... allez ! vas-y ! je te dispense du Confiteor... dans !o tas, tout de suite et commence par le plui gros...
« — C'est que, vois-tu, mon vieux... c'est-à-dire, mon père... il y a des années et des années...
« — Je te dis de faire ce que tu pourras, sans
178 LES SOUTÂISES SOUS LÀ HITRAILLB
l'occuper s'il y a des années ou des siècles. Et puis, liens, je vais l'arracher ça moi-même.
« Je n'ai eu que des : oui et des : non, à répondre. Et à mesure que la besogne avançait, chaque fois que je crachais une de mes bêtises, il me semblait qu'on m'enlevait un éclat d'obus de la poitrine.
« Les canons boches gueulaient terriblement audessus de nous, mais je ne les entendais plus. Un seul bruit m'emplissait bs oreilles et le cœur : celui de la voix toute basse de î'abbé qui me disait : « C'est bien, mon petit, ce que tu as fait là... A présent, vois-tu, ce serait bien étonnant si tu avais peur... Tu es vacciné contre le microbe de la frousse. Dieu est avec toi et il est joliment plus fort que Guillaume.
■ Tâche de ne plus le perdre, maintenant que tu le tiens. Et puis, tu sais, la mort ça n'est pas plus dangereux qu'une cartouche vide. Une balle qui l'empoignerait dans la tête ne serait ni plus ni moins, pour toi, qu'un billet de première pour le paradis. » II m'a donné une bénédiction, puis, on s'est embrassé.
• — Et, à présent, qu'il me dit, tu vas te carapatter à remplir ta mission. Et, si tu n'en reviens pas, eh bien I nous saurons toujours nous retrouver où tu sais.
« Je suis parti à reculons, sur les coudes, et j'avais le cœur si content que je rigolais tout seul et je me faisais des réflexions cocasses :
« — T'épouvantes pas, mon petit, si, des fois, une balle t'attrapait ; je te garantis que tu ne te ferais pas grand mal en tombant, puisque tu es déjà par terre.
LES .«lODTAIVES SOUS LA MITRAILLE 179
• Seulement, il ne s'agissait pas, tout de même, de rester là. J'avais une mission, et ce n'était pas pour des prunes ni pour des pruneaux qu'on m'avait permis de me balader sur le remblai. Là-bas, dans notre trou, les autres m'attendaient et, qui sait ? peut-être bien que le copain songeait déjà au plaisir de se fourrer les ripatons dans mes godillots neufs.
« En face, à cent mètres, il y avait la tranchée boche, et quand je prêtais l'oreille, j'entendais un piétinement sourd et un bruit de ferraille qui me paraissait louche.
« Là -bas, les camarades étaient tranquilles et comptaient sur moi, et tout d'un coup, de penser à çà, mon sang se met à tourner dans mes veines...
« — Crétin, que je me dis, veux-tu bien te débrouiller à faire ton devoir.
« Et me voilà parti, toujours sur le ventre, dans la direction du terrier allemand. Eh bien ! je vous assure que ça tombait juste. A peine avais-je tourné un gros chêne que jo vois, en face de moi, des ombres noires qui glissaient à quatre pattes vers ma tranchée, vers les copains, vers le fossé qui était, à cette heure, une des barrières de la France... Ah ! malheur ! ça n'a pas été long. Je me dresse comme un ressort, je saute un tas de pierres, je bondis vers notre taupinière en criant de toutes mes forces, pour être sûr qu'ils seraient prévenus avant l'attaque :
« — Eh, sergent t -eh ! les camarades, attention, là I v'ià les Boches qui s'amènent 1
• Vous voyez çà ? moi seul, debout dans la nuit, ce que je devais leur servir de cible aux pruscots
de malheur. Dame ! fl n'y avait pourtant pas à choisir... Dzinn' ! Dzinn'... Et à gauche et à droite et partout... Ah ! je vous assure que c'était le moment de se rappeler le petit discours de mon abbé : « Une balle, c'est un billet de première pour le paradis ».
Tout en courant, je l'attendais, ce billet-là et, à «haque pas, je me disais : « Voyons, est-ce que le itrochain va être pour le grand saut ?... » Je pensais i.ussi : « Pourvu que les autres m'entendent. » Et je criais toujours... je criais... jusqu'au moment où j'ai senti une formidable claque sur l'épaule droite... et puis, dans ma bouche, quelque chose de chaud et qui avait un goût pas fameux. Je me suis abattu à deux mètres de la tranchée... Mes oreilles bourdonnaient d'un bruit de tempête dans lequel j'entendais les coups de feu qui éclataient par dix et par cent... Et puis, au bout de je ne sais pas combien de temps, j'ai senti qu'on me descendait dans le terrier, et il se passait une chose assez cocasse : je respirais autant par derrière que par devant... J'aurais dit, à ce moment-là, que j'avais la bouche dans le dos... J'ai ouvert les yeux ; ils étaient quatre autour de moi et le sergent disait :
€ — Il a sûrement le poumon traversé « Et mon ami qui, je pense, guignait toujours mes godillots, rabâchait à ceux qui me regardaient : « — Pauvre b... pour sûr, il est flambé. « Et c'était toujours mes pieds qu'il considérait. » ... Le Noc, ayant terminé, sans la moindre forfanterie, le récit de sa belle aventure, éclata de rire, ignorant, comme tant d'autres, qu'il était simple-
ment un de ces petits héros que nos livres d'or ne proclameront jamais.
— Ah 1 zut ! s'écria-t-il, non, mais ce qu'il a dh. en faire une tête, le copain, en me voyant partir avec mes croquenots...
Puis, comprenant que l'histoire m'avait grandement intéressé pour la note religieuse qui lui donnait sa valeur et son allure héroïques :
— Et puis, vous savez, Monsieur l'abbé, si je n'avais pas eu l'idée d'aller à confesse, non, mais qu'est-ce qu'elle aurait pris pour son rhume, la gection qui était dans la tranchée...
IK SANG JOinUX
— D'où venez-vous ?
— De Perlhes-les-Hurlu3.
— Ça va bien, là-bas ?
Les têtes se relèvent et aussi les bustes affaissés pur 'a toile du brancard.
— Si ça va bien ? alIJrme un grand roux du Pasde-Calais, nous avons pris trois cents mètres en douze jours.
Et nous l'interrogeons du regard pour voir s'il parle sérieusement ou s'il raille. Non, il ne plaisante pas et les autres, de leurs y^^ux rougis par les veillées de la ciiasse humaine, confirment de leur témoignage ce que le camarade vient de nous annoncer.
Alors, ces blessés aux larges bandages, aux gouttières énormes qui révèlent d'horribles Iractures, s^ mènent à nous conter les dernières nouyelles de
l'histoire formidable qu'ils viennent, pendant cinq mois, de vivre avec une farouche énergie.
Ils ont voyagé deux Huits et un jour. Leurs blessures sont infectées, souillées affreusement, mémo gangrenées. Tout à l'heure, malgré l'habitude, nous aurons un peu le frisson du dégoût, l'émotion naturelle de l'horreur, en découvrant ces chairs décomposées. Eux, les vaillants que la fatigue devrait accabler, n'ont plus qu'une pensée dominante dans leurs âmes aux claires pensées : affirmer la vériié de nos espoirs et proclamer magnifiquement la vitalité invincible de la patrie qui attend, dans la sérénité sublime de sa foi, l'heure de l'a sCire victoire.
Ils parlent... ils parlent quand nous les emportons vers le repos que réclament leurs corps brisés. Et quand nous les dévêtons — taillant leurs capotes en loques et leurs tricots incrustés dans la peau — le désir de conter les choses de là-bas est plus fort que la douleur et ils nous répèlent que ça va bien, que nous les tenons et que, celle fois, la délivrance est proche.
Ce n'est point chez eux de l'exaltation fiévreuse, ni la manie de se faire plus grands que nature. Mais dans ces cœurs où jamais ne passa l'ombre du découragement, il y a la volonté obstinée de croire, d'espérer, de révéler la France telle qu'elle est : une énergie faite de toutes les énergies, une vaillance que résume toutes les vaillances.
— Ah non ! ils ne passeront pas, à présent, c'est fini de rire et la danse va commencer.
Ils voudraient dormir ; ils ne peuvent pas. Tant do souvenirs les obsèdent qui se pressent à leur mé-
LES SOUTANES SOCS Là. MITBAILLB 185
moire et l'assaillent de leur flot tumultueux ! Et pas une plainte, ni un regret. La plupart n'ont pas reçu de nojvelles, depuis des mois. L'existence ardente du danger continue encore, en ces âmes, la vibration dentelles ont, tant de jours, frémi. L'idée de la guerre les possède et la haine du boche qui a marqué leur chair d'entailles ineffaçables.
Voici le médecin-chef qui entre dans les salles. Sa démarche est rapide, son geste nerveux. Les yeux pénétrants, chercheurs et très doux, découvrent les nouvelles figures. îî se penche vers les blessés, examine leurs plaies, se rend compte de leur état. Il est gai, rassurant, paternel, trouve le mot qui réconforte, la formule qui console. L'autorité qui s'affirme en lui, la certitude qui émane de sa parole sont un premier pansement, le meilleur. On entend, à travers les salles, les assurances qu'il donne, de sa voix nette, un peu voilé© :
— Mais si! mon petit, tu guériras... Ce sera long, mais nous remettrons ta jambe en état... Ce bras cassé î mais il est très bien cassé ; ça sa raccommode tout seul, ces bêtises-là...
Il sème, au passage, de l'espoir et de la confiance et, derrière lui, tout près, ceux que tourmentaient l'incertitude et la douleur, expriment à haute voix le bonheur de se sentir rassurés :
— Il est chic, le major... C'est un papa.
Et c'est une joie de voir ces bons enfants rire à plein cœur et savourer pleinement l'ivresse de vivre après avoir vécu des mois dans le voisinage horrible de la mort et la pensée des fins tragiques.
Rire, plaisanter, crâner sans pose et blaguer sans
LES SOUTAKES SOUS LA KITBAILUE
souci : voilà, invariablement, leur admirable état <i"esprit. Celte guerre les a rebaptisés gaulois. Le sang des batailles a ravivé la sève et rajeuni la race comme il a fait refleurir la foi.
Voici un zouave qui nous est arrivé la jambe traînante, à cause d'une balle entrée profoadémenl dans le mollet. Il souffre de la plaie et de ses conséquences, de la paralysie partielle qui rédnit son pied à flotter « comme une musette vide ».
C^. qui le vexe par-dessus tout, c'est d'avoir de la camelotte allemande dans la peau, « de l'acier boche qui n'est peut-être que de la fonte ».
Il n'en tinit plus de se palper les muscles et de repérer la place du projectile.
— C'est pas parce que ça fait mal, mais c'est humiliant de traîner cette marchandise après sa guibolle.
Cela devient, chez lui, un© hantise amusante, un« obsession qui le poursuit comme un cauchemar bête. Dès le premier jour, il a supplié le médecinchef de lui • sortir çà, le plus vite possible », mais d'autres auront leur tour avant lui, dont l'opération est plus urgente. Mon zouave passe des heures à rôder vers la salle des pansements, dans le corridor sur lequel ouvre le cabinet du major. Il guette son passage, -se met en évidence quand le docteur paraît, attend l'occasion, déjà souvent manquée, de lui « causer deux mots rapport à son affaire ».
Au bout de quelques jours, il s'impatiente, puis s'exaspère. Quand il rentre dans la salle, tête basse et bredouille, il est arrosé de plaisanteue» cocassea qui lui grêlent sur la tête.
n se tape alors sur la jambe, l'invective avec mauvaise humeur, la rend responsable de ses déboires :
— Mais cracàe-ie donc, ce morceau de malheur... t'as pas honte de garder ça dans ton cuir ?
Sa patience rudement éprouvée n'y peut plus tenir. On devin© qu'il a son idée et qu'une résolution têtue est ancrée maintenant dans son cerveau,
— Puisque c'est comme ça, on verra voir à se débrouiller tout seul.
Cette soirée, il se couche de bonne heure, a.près avoir, comme de coutume, injurié sa malheureuse jambe enflée et admonesté la balle allemande, comme si elU pouvait l'entendre.
— J© te dis que tu ne feras pas long feu dans ma viande ; faîidra que t'en sortes ou que tu dises pourquoi.
Je suis de garde et vers onze heures, faisant une ronde, j'aperçois pendant que les autres dorment et ronfleni, mon zouzou qui gesticule. Un rayon de lune échire son lit sur lequel, assis et préoccupé, le bonhonme se palpe énergiquement la jambe malade et semble exécuter, autour de sa plaie, des signes cahcîistiques.
Est-il sonier et pense-t-il, par ces gestes bizarres, conjurer un mauvais sort?
Je m'apprccbe et m'apprête à le faire coucher, à lui conseiller de laisser en paix sa blessure qu'il risque d'enverimer inutilement et d'aggraver.
Mais... quoi tCe ne sont pas seulement des signes, ni des gestes qi'il exécute avec une attention qui l'empêche de mt voir approcher de son lit... Dans sa main, le drôle tient son gros couteau de poche.
celui qui a fait campagne avec lui et ouvert d'innomhrables boîtes de singe. Et la vieille lame ébréchée, tordue, rouillée s'enfonce dans le mollet, taille une tranchée dans la chair vive d'où le sang coule, inondant les draps.
Je vois le zouave qui plonge ses doigts dans l'ouverture agrandie et cherche éperdument, avec C6tte pince rudimentaire, l'objet de ses déboires et de ses humiliations : la balle boche qu'il a résolu de sortir à tout prix.
Où êtes-vous, rigoureux principes d'asepsie, leçons sévères dont nos cerveaux d'infirmiers sont haniés quotidiennement... théories terrifiantes des plaies contaminées, infectées par l'usage d'instrunients imparfaitement flamblés... « Toucher une plaie avec des doigts insuffisamment lavés, c'est risquer de la rendre difficile à guérir et peut-être mortelle ».
Eh bien merci ! une vieille lame qui découpa, ce soir même, la tranche de bidoche et des doigts? poisseux de cirage et de graisse, voilà les instrume.Us stérilisés de mon chirurgien qui, stoïquement, s'extrait lui-même, une balle entrée à trois cenlimè'res dans l'épaisseur des muscles.
Je pense a l'arrêter... pourquoi ? l'opé.'ation est trop avancée et maintenant, le danger m sera pas moindre s'il achève ou s'il ajourne son œuvre. Je jne contente de le regarder et, sans pus me sou- (.ior des risques d'infection qui menacent cette chair saine et vigoureuse, j'observe le visage de mon soldat. Il est impassible ; à peine une expression d'impatience sur ses traits : nulle trace de douleur. Ce diable là, au lieu de m'inquiéter, ne touche. Soa
énergie ressemble à de l'héroïsme. La souflrance vive n'atteint pas son cœur. Dans cette salle d'hôpital et dans la curieuse et obscure besogne qu'il accomplit, le zouave est l'être de bravoure qu'il fut làbas ; le vaillant qui endure la douleur sans se plaindre ei voit sans sourciller couler son sang le long d'une plaie ouverte par ses mains volontaires.
Ce n'est rien et c'est toute une vision émouvante. Oh I certes non, je ne voudrais pas l'arrêter. C'est toujours si beau de voir un homme aux prises avec le mal et qui l'accepte et le supporte avec le beau mépris de la force tranquille.
Il est plus que tranquille, d'ailleurs ; il est crâne et, zouave toujours, même sans l'encouragement de la galerie, le gaillard est blagueur et gaulois.
Pour la dixième fois, il enfonce l'index dans le trou béant et il murmure :
— Je la touche, c'te rosse enragée ; elle tourne ; elle ne veut rien savoir... mais, tonnerre de sort, nous verrons bien qui aura raison de toi ou de moi î
Nouvelle entaille, nouveau giclement de sang et, on peu haletant, il continue :
— Peut-être qu'en agrandissant la boutonnière... Elle ne vient toujours pas. L'opérateur lève la
tête et souille un peu. La lumière de la lune révèle à son front des scintillements de sueur qu'il essuie d'un revers de manche commel'ouvrier qui s'apprête à un nouvel effort.
— Tonnerre !
Il n'y eut jamais plus d'énergie volontaire dans son âme française, même aux moments des furieuses
190 LES SOUTANES SGUS LA MITBilI.LB
charges et des assauts terribles où tout l'homme est dans la ruée de mort.
De la main gauche, il serre d'une pression qu'on devine énorme le mollet déchiqueté ; de ses doigU, maculés de sang., il cherche avec rage i'embusfjuée boche 'qui a l'air de se défendre comme une bête méchante au fond de son trou.
Quelques secondes, puis, une secousse de tout le corps et un large, magnifique sourire de triomphe épanoui sur la figure qui ruisselle. Au-dessus de tout cela, un geste de triomphe qui brandit une petite chose rouge, informe...
— Ah ! vieille saleté ! je savais bien que ça serait moi qu'aurais le dernier mot.
Mais cette phrase triomphale, il la prononce à haute voix comme on crie une victoire. Les voisins, réveillés en sursaut, lèvent la tête et clignent des yeux en se demandant ce que signifient ces mots bizarres que l'autre répète dans sa joie bruyante.
— Je la tiens, la gueuse 1
Un blessé, vers le milieu de la salle, ronchonne avec mauvaise humeur.
— Quoi donc que tu tiens, espèce d'abruti ?
— Ben. ma balle, parblou... La balle boobe qui s'avait fourrée dans ma patte.
Et cela devient tout de suite un événement. Il en parlait depuis si longtemps de cette fameuse balle, qu'elle était devenue célèbre.
— C'est vrai, sans blague, tu l'as sortie ?
— J'te crois, mon vieux, que la voilà... et pas tordue encore... toute neuve, prête à resservir.
L'événement se propage. Les dormeurs endurcii
LB8 SOUTANES SOCB LA MlTRilLLV 191
ouvrent les yeux et, à leur tour, s'informent de ce qui cause le nocturne chambard.
— C'est le zouave... paraît qui s'a arraché sa balle.
Un marsouin saute de son lit :
— Ben mon vieux, faut voir ça...
Ils arrivent quatre ou cinq autour du zouzou chirurgien qui, maintenant, plastronne 9t se taille une gigantesque réclame.
— Avec mon couteau, mes vieux types... faut en avoir de l'estomac... regardez un peu, pour voir, presque à toucher l'os... c'est plus une incision, ça, presque un trou de « marmite ».
L'admiration gagne toute la chambrée. Amadou le sénégalais, le buste redressé, finit par comprendre l'importance de l'événement et célèbre, à sa manière, l'exploit du camarade :
— Toi y a sorti balle avec couteau, toi y en a pas peur... toi y a bon pour coupi gueules à boches.
Stil s'esclaffe, d'un gros rire enfantin, un de ces rires aigus de gamin en liesse. Il faut alors user de menaces pour faire rentrer tous ces gaillards émoustillés dans leur plumard, parce que le zouave qui sent croître sa popularité n'en finit plus de rabâcher l'histoire de son exploit.
Pour la vingtième fois, il recommence le récit qae le» autres écoutent religieusement :
— Je me suis dit comme ça : Puisque lee médecins ils ne veulent rien savoir, c'est bibi qui se fera l'aSsire tout seul. Alors, j'ai pris mon couteau et j'ai larfouillé dans la viande...
Inutile d'ajouter d'ailleurs que mon zouzou n'a
pas dormi et que, l'excitation de la gloire apaisée, iF a crié comme un voleur à cause de la blessure béante et saignante qui ne lui a pas laissé de repos. Le lendemain, quand il apprit la chose, le docteur s'effara :
— Mais animal, vous allez faire une vilainb infeo» tien dans votre plaie.
— Ben quoi ! répond le zouave, est-ce que je pouvais avoir quelque chose de plus sale que cette horreur qu'un boche avait touchée avec ses pattes?
Il a d'ailleurs parfaitement et rapidement guérie donnant ainsi un démenti à la science, et son sang, plus fort que les microbes, lui a fait une chair neuve au bout de quinze jours.
— Et puis, au moins, comme ça, disait-il à ceux qui venaient lui faire conter sa prouesse, comme ça^ j'ai coupé au chloroforme.
Il fau en effet, les voir, nos blessés, quand on. parle de les endormir. L'appréhension du masque et de cette odeur écœurante qui vous suffoque, leur fait préférer la souffrance double au sommeil lourd, parfois coupé de mauvais réveils et dont le com mencement est une sorte d'angoisse dans l'étouffé ment.
Meyer, un lorrain de Saint-Dié, roux comme braise et jovial autant qu'un bordelais, nous est arrivé, il y a quatre mois, avec une artère fémorale en pitoyable état.
Un énorme point d'interrogation se posait sur le visage du médecin-chef, lorsque, pour la première fois, on étendit ce corps blôme sur )a table d'opéreùon. Il fut de ces blessés atteints dangereusement
dont on peut se demander s'ils verront le lendemain. Atroisreprises différentes, il causa, la nuit, de rudes alertes au médecin de garde.
— Encore une hémorragie et, sans doute, la mort.
Et les camarades le considéraient avec ces regards involontairement tristes qu'on a pour ceux qui vont mourir.
A sauver cette existence suspendue au mince tissu de l'artère endommagée, le docteur s'est acharné ée toute sa science aidée, stimulée par le désir de sauver une vie humaine. Pour cet inconnu qui lui était cher, parce que soldat, victime et père de famille, il a fait appel aux réserves audacieuses et magnifiques d'un talent qui possède des ressources infinies. Il a tenu, entre ses mains, l'existence fragile de cet homme aux veines épuisées et dont les dernières gouttes de sang pouvaient s'écouler sous ses doigls,^ entraînant avec elles le suprême espoir de salut. Encore une fois, le maître a triomphé. Blême, exsangue, affaibli, maigre à faire peur, Meyer a regagné son lit avec plus de chances de vivre que de mourir.
L'énergie vitale a reparu doucement et au bout d'un mois, ce revenant a fait dans la cour de l'hôpital, sa première sortie, porté sur un brancard, encore pâle, sans forces, mais définitivement sauvé* Puis, ce furent les promenades avec les béquilles, la jambe encore recroquevillée, mais point douloureuse. Et le joyeux garçon retrouvant sa gaieté, partagea désormais ses loisirs entre deux occupations : collectionner les vues de sa ville bombardée et jouer éperdument de l'harmonica.
Un jour le médecin-chef le renconlre.
— Mais mon petit, ta jambe ne devrait pas être pliée, maintenant., allonge-moi cette patte paresseuse ! Tu vas rankyloser.
L'autre déclare que c'est impossible :
— Je voudrais bien, monsieur le major, je ne demande pas mieux, inais... elle est collée.
— Comment, collée?...
Il fallut bien reconnaître l'évidence. Dans le pli accentué (orme par l'ariiculation de la hanche, la peau de la cuisse et celle du ventre se sont soudées Tune à l'autre. Bel exemple de greffe humaine que la natures trop bien réussie et malenconireuseraent. Notre inOrme ne l'est plus que par accident et en verJu d'une exubérance de sève.
— Eh bien, mon ami, on te décollera ça, pour que tu puisses marcher comme tout le monde. Seulement, comme il y a pas mal à couper, nous t'endormirons.
— Ah ! flûte alors ! csuper, ça me va., mais m'endormir, ça ne me chante pas.
Le docteur !e regarde dourement et de cet air papa que les blessés menacés d'une opéralioa connaissent si bien :
— Mais si, mon petit ami, je t'assure... ça te ferait trop souffrir.
Toute la soirée, Meyer est triste., il a le ca/anl... il promène son ours avec une extraordinaire mélancolie.
Plus d'accordéon ni d'harmonica. On dirait qu'il a déjà le chlDrolorme sous le nez.
Le lendemain, à 8 heures et demie, « appel du con»
damnô ». Uri infirmier vient l'inviter gracieusement.
— Meyer! sur le billard !
11 se lève, prend ses béquilles et s'en va bravement, salué, poursuivi des exclamations moqueuses des voisins :
— Bon voyage, mon vieux, et bon appétit.
— Fais pas de mauvais rêves !
— Tu nous en feras goûter de ta bidoche !
— Et tâche de pas pomper toute la chloroforme^ qu'il en reste pour les autres.
Les docteurs et les aides sont là, tout de blanc habillés, pareils auxvieui druides cosi-umés pour les sacrifices humains. Le môdecin-cbef fait ses ablutions. A la flamme bleue de l'alcool, le préparateur flambe les dernières pinces. Le chef de la stérilisation déballe ses compresses et, au milieu de cet aréopage impressionnant, la victime fait bravement son entrée :
— Je vous apporte ma viande.
On déshabille notre homme qui tient une boîte de carton.
— Qu'est-ce que tu fais de ça, mon vieux. T'as pas besoin de bagages, ici.
— Ah I mais si, que j'en ai besoin.
Alors, il avise le masque de caoutchouc et, avec un geste résolu :
— Toi, mon petit, te dérange pas pour moi ; je te connais trop, mais c'est pas aujourd'hui que tu me lermeras la g...
Le médecin chargéd'endormirlespalientss'empare de l'instrument et plaisante :
196 LB8 SODTirOB I0U8 lA MITRAILLB
— Allons, mon petit, dépôchons-nous que je \tf colle ça sur le bec.
Meyer se rebifîe et cette fois sans rire :
— Je vous dis que je n'en veux pas.
— Mon garçon, intervient le médecin-chef, jfr yeux t'endormir...
— Mais, Monsieur le major, pas besoin de cette machine-là pour m'empécher de crier et de gigoter ; j*ai mieux que ça...
— Gomment, tu as mieux que ça..
Alors le lorrain empoigne sa petite boîte de carton^, l'ouvre et brandissant, comme un argument sanff< réplique, son harmonica :
— Ma musique ! Monsieur le major., y a pas comme ça pour me faire tenir sage. Je vous demande seulement de me laisser jouer tant que je voudrai,, aussi fort que ça me fera plaisir. Au lieu de gueuler, je ferai passer tout mon souffle là-dedans. Si vous^ entendez un seul cri ou si je fais un seul mouvement de travers, vous me collerez le masque, mai& tous pouvez bien permettre que j'essaie. Et puis, après tout, ça ne vous arrive pas si souvent de fairfr des opérations comme ça...
— Allons-y, fait le médecin-chef que cette crânerieintéresse et touche, mais je te préviens que ça sera douloureux.
Et l'autre, en s'étendant sur la table :
— Oh ! douloureux ! pas tant qu'une marmite boche, tout de même 1
Une large entaille a tranché la chair. Il a fallu Déchirer, rajuster, recoudre l'épiderme. Meyer a répondu à la douleur aiguë par un redoublement
LES SOUTANES sons LA JÎITBAILLB 49T
de notes sautillantes, une pluie de flonflons désordonnés : des valses, des polkas, des romances.
Pendant une demi-heure, la salle a retenti d'airg endiablés, de ritournelles fantastiques.
Le sang coulait, les muscles palpitaient, l'aiguills perçait. Notre vaillant, sans perdre le ton ni la mesure, défia ainsi, pendant trente minutes, la souffrance ds son corps et railla la douleur dans une plainte harmonieuse et bruyante, une plainte gaie de soldat français qui brave l'épreuve «t dompte, enriant, la révolte de la chair meurtrie.
Ceux qui passaient à ce moment devant la salle d'opérations, s'arrêtaient à la porte et, un peu étonnés d'entendre cette musique bizarre, se mettaient à rire en disant :
— Eh ben vrai 1 on ne s'embête pas là-dedans.
On ne s'y « embêtait » pas, mais on souffrait comme savent souffrir nos modernes mousquetaires en képis, avec la fierté de vaillance gauloise et l'héroïaue beauté du panache teinté de sang...
XYÎ