‹ Les soutiens de la sociétéChapitre 22 sur 131 · SCÈNE II M. BERNICK, AUNE · texte numérisé non relu

SCÈNE II M. BERNICK, AUNE

aune (il entre par la droite). — Bonjour, monsieur le consul.

bernick. — Bonjour. Vous devinez, je pense, pourquoi j i vous ai fait appeler?

aune. — Le comptable m'a dit hier qu'il vous déplaisait que...

bernick. — Je suis mécontent de tout ce qui se passe sur le chantier, Aune. Le travail ne marche pas. Il y a longtemps déjà que le Palmier devrait être radoubé. M. Wiegeland me tourmente et me presse à ce sujet. Vous savez que j'ai là un associé très exigeant.

aune. — Le Palmier pourra prendre la mer après demain.

bernick. — Enfin. Et YIndian Girl que nous avons ici depuis six semaines ?

aune. — L'Indian Girl 1 J'avais compris que nous devions nous occuper tout spécialement de votre bâtiment et y consacrer tout notre temps.

bernick. — Je ne vous ai donné aucune raison de croire cela. Ulndian Girl devait être réparé aussi promptement que possible; et l'on n'en a rien fait...

aune. — A fond de cale elle est toute pourrie, monsieur le consul ; plus on y mettra de morceaux, pire ce s^ra.

bernick. — Ce n'est pas une raison. Krapp m'a donné l'explication vraie. Vous ne savez pas travailler avec les nouvelles machines que j'ai achetées, — ou plutôt vous ne voulez pas vous en servir.

aune. — Monsieur le consul, j'ai cinquante ans passés et depuis ma jeunesse je pratique notre vieille méthode.

bernick. — Elle ne vaut plus rien aujourd'hui. Vous ne pensez-pas, Aune, que je prends la nouvelle pour en tirer des profits dont, heureusement, je n'ai pas besoin; mais il faut bien que je prenne en considération la société dans laquelle je vis et la prospérité de l'établissement que je dirige.

aune. — Je suis aussi partisan du progrès, monsier.ï le consul.

bernigk. — Oui, pour votre cercle étroit, pour la classe des travailleurs... Oh! je connaisses menées; vous faites des discours, vous excitez les uns, vous ameutez les autres ; mais dès qu'il s'agit d'un progrès palpable, tangible, comme celui que les nouvelles machines réalisent, alors, immédiatement, vous refusez votre concours et vous vous inquiétez.'

aune. — C'est vrai, je m'inquiète, monsieur le consul ; je m'inquiète pour tous ces ouvriers auxquels les nouvelles machines enlèvent le pain de la bouche. Vous parlez souvent des égards que l'on doit avoir pour la société ; moi, je pense que la société a aussi des devoirs. Et comment la science et le capital peuvent-Ils songer à faire appliquer leurs inventions avant qu'il n'ait grandi une génération qui en connaisse le mécanisme ?

bernigk. — Vous lisez et vous réfléchissez trop, Aune ; vous n'en tirez aucun profit et cela vous irrite contre votre situation.

aune. — Ce n'est pas cela, monsieur le consul. Mais je ne puis voir tranquillement ces inventions qui, l'une après l'autre, enlèvent à nos pauvres ouvriers tous leurs moyens d'existence.

bernigk. — Hum!... Quand on a découvert l'imprimerie, bien des copistes sont restés sans pain.

aune. — Vous seriez-vous réjoui de cette découverte si vous même aviez été copiste, monsieur le consul ?

bernigk. — Je ne vous ai pas fait appeler pour discuter avec vous; mais seulement pour vous dire que Vlndian Givl doit être prête à prendre la mer après-demain.

LES SOUTIENS Di: LA SOCIÉTÉ 4o

aune. — Mais, monsieur le consul...

bernigk. — Après demain, entendez-vous, en même temps que le Palmier; pas une heure plus tard. J'ai mes raisons pour être pressé. Àvez-vous lu les journaux de ce malin?... Alors vous devez savoir que l'équipage américain a encore fait des siennes. Ces individus mettent toute la ville sens dessus dessous. Toutes les nuits ii y a des rixes dans les auberges ou dans les rues ; sans compter les autres scandales, que je passe.

aune. — Oui, c'est une triste nation.

bernigk. — Et qui rend-on responsable de ces désordres ? Moi! Oui. moi! On met tout sur mon dos. Les écrivailleurs des journaux me reprochent de m'être uniquement occupé du Palmier. Et moi, dont la mission est de donner l'exemple à mes concitoyens, je dois me laisser dire ces choses-là en face ! Je ne veux pas le supporter plus longtemps, car je n'ai pas mérité que l'on déshonore ainsi mon nom.

aune. — Votre réputation, monsieur le consul, ne serait pas entamée pour cela, ni même pour beaucoup plus.

bernigk. — Actuellement, non ; mais c'est que, précisément aujourd'hui, j'ai plus besoin que jamais de l'estime et de la sympathie générales. J'ai une grosse entreprise en vue, vous avez dû en entendre parler; et si des gens mal intentionnés ébranlaient mon crédit, il pourrait en survenir de très grandes difficultés. C'est à cause de cela que je veux mettre fin à tous ces bruits calomnieux et que j'ai fixé la date d'après-demain.

aune. — Aussi bien, monsieur le consul, auriez-vous pu fixer cette après-midi.

bernick. — Oserez-vous prétendre, Aune, que je réclame l'impossible, moi?

aune. — Oui, avec le petit nombre d'ouvriers que nous avons actuellement.

BERNiGK. — Bien, bien! Je m'y prendrai autrement.

aune. — Vous avez l'intention de congédier encore d'anciens ouvriers ?

bernick. — Non, ce n'est pas à cela que je pense.

aune. — Car je crois que vous pourriez en avoir des ennuis dans la presse et en ville.

bernick. — En effet. Aussi laisserai-je les choses comme par le passé. Mais si XIndian Girl n'est pas prête à prendre la mer après-demain, je vous congédie.

aune {sursautant). — Moi ! (souriant) Monsieur le consul plaisante !

bernick. — Vous ne le croyez pas.

aune. — Vous pensez sérieusement à me congédier? Moi dont le père et le grand-père ont travaillé toute leur vie sur ce chantier et qui moi-même...

bernick. — Qui me force à cette extrémité?

aune. — Vous demandez l'impossible, monsieur le consul.

bernick. — Quand on y met de la bonne volonté, rien n'est impossible. Oui ou non; donnez-moi une réponse précise, ou je vous congédie sur-le-champ.

aune. — Avez-vqps bien réfléchi, monsieur le consul, à ce que vous feriez en renvoyant ainsi un vieux travailleur? Croyez- vous que tout finisse pour lui avec un changement de maitre ? Sans doute, il peut employer ailleurs ses bras, mais est-ce que c'est tout, cela? Je vou-

drais que vous vissiez un vieil ouvrier que l'on vient de chasser, rentrer, le soir, dans sa maison et poser ses outils derrière la porte...

bernick. — Et croyez- vous que je vous congédie de gaieté de cœur? N'ai- je pas toujours été un maitre humain et bon?

aune. — Tant pis! Monsieur le consul, car ainsi c'est à moi que les miens jetteront la pierre au lieu de vous la jeter. Ils ne me feront pas de reproches, ils n'en auront pas le courage; mais de temps en temps je sentirai qu'ils me regardent d'un air interrogateur et qu'ils se disent : « En somme, il doit bien l'avoir mérité. » Eh bien> voyez-vous, cela je ne pourrai pas le supporter. Si humble que je sois,' j'ai toujours été considéré comme le chef de la famille; et cette petite société là je n'ai pu la soutenir et la diriger que parce que ma femme et mes enfants avaient confiance en moi. Mais cela comme le reste, je vais le perdre.

bernick. — Peut-il en être autrement ? Les faibles sont écrasés par les forts. Dieu même permet que l'on sacrifie l'individu au bien commun. Je ne puis vous donner une autre réponse. C'est ainsi que va le monde. Mais vous, Aune, vous êtes un entêté. Vous me contredisez, non parce qu'il vous est impossible de faire autrenent, mais parce que vous ne voulez pas que l'on constate la supériorité des nouvelles machines.

aune. — Et vous, monsieur le consul, vous tenez à ce qu'elle soit constatée afin que la presse, à l'occasion de ion renvoi, signale votre bon vouloir.

bernick. — Quand cela serait ? Vous savez bien de quoi il s'agit. Je ne veux pas que la presse m'attaque;

je veux qu'elle me soit favorable et me soutienne pendant que j'élabore une grande affaire qui est d'intérêt général. Puis-je agir autrement, je vous le demande ? La questionne vous l'affirme, se pose ainsi : ou vous maintenir dans votre famille comme vous étiez par le passé, ou fonder cent familles nouvelles, cent foyers nouveaux qui subsisteront seulement si je mène à bonne fin cette grande entreprise. C'est pourquoi je vous ai mis en demeure de choisir...

aune. — S'il en est ainsi, je n'ai plus rien à dire...

bernick. — Hum!... Mon cher Aune, j'ai vraiment de la peine à me séparer de vous.

aune. — Nous ne nous séparerons pas, monsieur le consul.

bernick. — Gomment cela?

aune. — Un pauvre ouvrier peut avoir aussi des intérêts à sauvegarder.

bernick. — Sans doute... ainsi vous pensez que... vous promettez...

aune. — UIndian Girl pourra prendre la mer aprèsdemain. (Il salue et sort par la droite.)

bernick. — Enfin, je suis venu à bout de cet entêté ! Je considère cela comme bon augure.

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