SCÈNE III BERNICK, HILMAR
bernick (à demi voix). — Affreux! Mais non, c'est impossible. (Au moment où il rentre dans sa chambre, arrive Eilmar par la droite).
hilmar. — Bonjour, Bernick, je te félicite de la victoire que tu as remportée hier sur tes adversaires.
bernick. — Merci.
hilmar. — Ça été une brillante victoire à ce qu'on m'a dit, une victoire de la bourgeoisie intelligente sur l'égoïsme et les préjugés, quelque chose comme une razzia française aux dépens des Kabyles... C'est d'autant plus remarquable après la désagréable histoire d'ici...
bernick. — Oui, oui, laisse cela.
hilmar. — Mais la principale bataille reste à livrer.
bernick. — ... A propos de cette affaire de chemin de fer?
hilmar. — Sais-tu ce que le rédacteur Hammer trame contre nous?
bernigk {anxieux). — Non 1 Qu'est-ce ?
hïlmar.— Il s'est emparé d'un bruit qui circule et veut faire un article à ce propos.
bernigk. — Quel bruit?
hïlmar. — Mais... naturellement à propos de certains .achats considérables de terrain tout au long de l'embranchement.
bernigk. — Que dis- tu là? Ce bruit s'est-il vraiment répandu ici ?
hïlmar. — Parbleu. Toute la ville en parle. On discourait là-dessus au cercle tout à l'heure. On disait qu'un avocat avait secrètement acheté tous les bois, tous les terrains, toutes les cascades, que sais-je?
bernick. — On ne dit pas pour qui?
hïlmar. — Au cercle, on prétend que ce doit être pour une compagnie étrangère qui a eu vent de tes projets et qui s'est empressée d'acheter avant la hausse des prix... n'est-ce pas odieux ?
bernigk. — Odieux ?
hïlmar. — Oui. Des étrangers s'insinuer ainsi chez nousl Un avocat de la ville se prêter à celai AinsiT maintenant, ce sont les étrangers qui ont tous les avantages...
beunick. — Enfin, ce n'est qu'une rumeur très vague?
hïlmar. — ... A laquelle on ajoute foi cependant; et demain ou après-demain Hammer lui consacrera un article. Tout le monde est très mécontent. J'ai entendu dire ù plusieurs personnes que si la nouvelle se confirmait elles se feraient rayer de la liste des actionnaires.
BERNICK. — C'est impossible l
hïlmar. — Impossible? Pourquoi veux-tu que ces
épiciers prennent si volontiers part à tes entreprises? Crois-tu qu'ils ne se soient pas déjà liché les babines à i'e pérance...
bernigk. — C'est impossible, te dis-je t Notre petite société a encore assez de bon sens...
eilmar. — Ici? Tu es optimiste et tu juges les autres d'après toi-même. Mais moi, qui suis un observateur assez exercé... Il n'y a pas ici une seule personne, excepté nous, une seule personne qui porte dignement le drapeau intellectuel. (Il va au fond du salon.) Oh I Oh ! les voilà qu'ils viennent l
BERNIGK. — Qui ?
hilmar. — Les deux Américains. (Il regarde.) Mais, qui donc est là avec eux? Dieu m'assiste!... C'est le capitaine de VIndian Girl... Oh ! Oh !
bernigk. — Que peuvent-ils avoir à lui dire ?
hilmar. — Cette société doit leur convenir. Il a, sans doute, été marchand d'esclaves "ou corsaire. Et quant aux deux autres, qui sait ce qu'ils ont fait ?
bernigk. — Je te dis que tu es injuste à leur égard, quand tu parles d'eux ainsi.
hilmar. — Tu es un optimiste... Nous allons encore les avoir sur le dos, naturellement. Je vais m'esquiver pendant qu'il en est encore temps.
(Il prend la porte de gauche.)