SCÈNE V BERNIGK, M'1* LONA
bernick. (après un silence). — Eh bien, Lona ?
lona. — Oui, eh bien ?
BERNIGK. — Que penses-tu de moi, aujourd'hui?
lona. — Ce que j'en pensais hier... Un mensonge de plus ou de moins.
BERNIGK. — Il faut que je t'explique. Où est Johann ?
lona. — Il va venir. Il avait une affaire à régler.
BERNIGK. — Tu dois comprendre, après ce que tu as entendu hier, que ma vie sera brisée à jamais si l'on apprend la vérité.
lona. — Je le comprends.
bernick. — Il va de soi que ce n'est pas moi qui ai fait courir le bruit que la caisse avait été volée par... ~
lona. — Sans doute, cela va de soi ; mais qui était le voleur?
bernick. — Il n'y en a pas eu. On n'a pas volé d'argent, pas un shilling !
lona. — Gomment cela ?
bernick. — Pas un shilling, te dis-je.
lona. — Quelle est donc l'origine de cette honteuse rumeur que Johann...
bernick. — Lona, je crois pouvoir m'expliquer avec toi mieux qu'avec tout autre. Je ne te cacherai rien. Si
ce bruit s'est répandu, j'en ai une part de responsabilité.
lona. — Toi ? Tu as fait cela contre celui qui, pour te sauver...
bernick. — Ne me condamne pas avant de connaître la situation. Jeté l'aLdéjà expliquée hier. Quand je suis revenu de mon voyage à l'étranger, j'ai trouvé ma mère compromise dans plusieurs entreprises insensées; avec cela mille accidents de toutes sortes. Tout était déchaîné contre nous. Notre maison se trouvait à deux doigts de sa ruine. Malgré que je fusse encore un peu léger, j'étais désespéré ; et c'est un peu pour me distraire de mes soucis que je me suis jeté dans cette malheureuse liaison qui a eu pour résultat le départ de Johann.
lona. — Hum !
bernick. — Tu peux bien t'imaginer que Ton fit des potins de tous genres quand tu partis avec Johann. « Ce n'est pas sa première sottise, » disait l'un; « il a donné une grosse somme à Doriï pour qu'il s'éloigne et lui laisse le champ libre, » disait l'autre. A ce même moment, on apprit que notre maison avait toutes les difficultés du monde à effectuer ses paiements. Quoi de plus naturel, pour tous ces potiniers, que de rapprocher ces deux faits. « Il vivait pauvrement ici, disait-on, il a pris l'argent pour fuir en Amérique. » Et, naturellement, ces inventions allaient toujours grossissant.
lona. — Et que disais-tu, toi, Richard ?
bernick. — Moi, j'accueillis cette rumeur comme une planche de salut.
lona. — Et tu contribuas à la répandre?
bernick. — Je me contentai de ne pas la démentir. Nos créanciers nous pressaient, et c'est grâce seulement à
cette calomnie que nous avons pu obtenir quelques délai? et mettre fin aux inquiétudes que l'on montrait déjà sur la solidité de notre maison. Un malheur impossible a prévoir nous frappait; si l'on ne nous pressait pas, si Ton nous donnait du temps, tout le monde serait payé.
lona. — Tout ]e monde l'a-t-il été ?
bernick. — Oui, Lona; cette fausse accusation nous a sauvés et m'a fait, moi, ce que je suis.
lona. — Alors c'est un mensonge qui a fait de toi l'homme que tu es ?
bernick. — A ce moment là, il ne nuisait à personne. Johann avait l'intention de ne jamais revenir.
lona. — A personne ? Sonde un peu ta conscience et demandes-toi si vraiment il n'en est résulté aucu i mal.
bernick. — Dans toutes les âmes d'homme il y a un point noir qu'il faut cacher.
lona. — Et vous vous appelez, je crois, les soutiens de la société?
bernick. — Elle n'en a pas de meilleurs.
lona. — Mais quelle importance y a-t-il à ce qu'une' société de ce genre soit ou non renversée ? Vous n'avez que deux cultes, celui de l'hypocrisie et celui du mensonge, pas d'autre. Tu es, toi, l'homme le plus considéré •le la ville, 'le plus heureux, le plus riche, le plus puissant et le plus honoré, toi qui as laissé accabler un innocent sous le poid d ta faute 1
bernick. — Penses-tu que je ne sache pas mes torts envers lui ? Et que je ne serais pas heureux de les eJ'a :er ?
lona. — De quelle façon ?Par un aveu public?
LES SOUTIENS DE LA SOCIÉTÉ 9î
bkrn.ck. — Fourrais-tu vraiment exiger cela?
lona. — Mais quel autre moyen de réparer une aussi grave injustice?
eernigk. — Je suis riche, Lona, et tout ce que me demandera Johann...
lona. — Bah l Offre lui de l'argent, tu verras sa réponse !
bernigk. — Sais-iu quelles sont ses intentions?
lona. — Non. Depuis hier, il est très grave et ne souffle mot. On dirait que cet incident Ta tout à fait changé.
bernigk. — Il faut que je lui parle.
lona. — Le voici.