SCÈNE VI BERNIGK — JOHANN
bernick (allant au devant de Johann). — Johann !
johann (avec un geste pour s'en aller). — D'abord,, moi... J ; t'ai dcnné hier ma parole de me taire.
bernigk. — Cui.
johann. — ... Il est vrai que je ne savais pas encore...
bernigk. — Johann, laisse-moi t'expliquer la situation en deux mots.
johann. — Inutile, je la devine. La maison était sur le point de sombrer. Tu jouissais d'une réputation sans tache, moi j'étais parti. Alors tu as rejeté la faute sur moi. Hé bien, je ne te le reprocherai pas trop; car, en ce temps là, nous étions tous les deux également jeunes et légers. Mais aujourd'hui il faut que l'on sache la vérité, il faut que tu parles.
bernick. — A l'heure même où j'ai le plus besoin de toute ma considération ! C'est impossible ! Pas maintenant.
johann. — Je ne me préoccupe guère des bruits que4 tu as fait courir ; c'est de l'autre chose dont tu dois prendre la responsabilité !... Dina sera ma femme. Je l'épouserai ici même et nous vivrons ici.
LONA. — Ici?
bernigk. — Dina?... Ta femme?... Dans cette ville ?...
johann. — Parfaitement. Je veux braver toutes ces hypocrisies et tous ces mensonges. Mais, pour je puisse en triomphe*, il faut que ma réputation soit intacte.
bernigk. — As-tu réfléchi que si j'accepte la responsabilité de l'une de ces fautes, j'encourrai aussi la respons abilité de l'autre ? Tu me diras que nous pourrons prouver, par nos livres, qu'il n'y a pas eu d'irrégularité commise ? Mais non, nos livres étaient fort mal tenus. D'ailleurs, en admettant que je le puisse, qu'est-ce que j'y gagnerai ? N'en serai-je pas moins un homme qu'un mensonge seul a pu sauver et qui a laissé pendant, quinze ans ce mensonge s'étendre et grandir, sans rien tenter pour y mettre fin ? Si tu connaissais un peu notre société, tu comprendrais que cela seul est suffisant pour me perdre.
johann. — Je n'ai qu'une chose à te répondre : j'aime la fille de Mme Dorfï; j'épouserai Dina; nous vivrons
bernigk (il essuie la sueur de son front). — Écoute moi, Johann; écoute-moi aussi, Lona. Je suis depuis quelques jours dans une situation tout à fait exception-
nelle, telle que, si vous me dénoncez, vous me perdez et vous compromettez en une personne le riche et bel avenir de la société même, à laquelle vous appartenez par droit de naissance.
johann. — Et moi, si je ne te dénonce pas, je perds le bonheur de ma vie entière.
lona. — Continue, Bernick.
bernick. — Eh bien, écoute. Pour moi tout dépend du chemin de fer. L'affaire n'est pas aussi simple que vous vous l'imaginez. Vous savez, n'est-ce pas, qu'il est question de construire une ligne sur la côte? Ce projet est soutenu par plusieurs citoyens influents de la ville et surtout par la presse. J'ai pu cependant le faire abandonner parce qu'il aurait nui à nos bâtiments qui font le service sur la côte, mais...
lona. — Y as-tu des intérêts, toi, dans ces bâtiments?
bernick. — Oui, mais de ce côté-là personne n'a rien soupçonné. L'honorabilité de mon nom m'a protégé. D'ailleurs, je me serais résigné personnellement à supporter cette perte. C'est à cause de la ville que je n'ai pas cédé et que j'ai voulu une ligne intérieure. Pendant les pourparlers, je me suis aussi secrètement assuré qu'il serait possible de construire un embranchement qui viendrait jusqu'ici.
lona. — Pourquoi secrètement?
bernick. — Avez-vous entendu parler de grands achats de forêts, de mines et de cascades?
johann. — Il paraît que c'est une compagnie étrangère qui a fait ces achats.
bernick. — Pour le moment ces terrains n'ont aucune valeur, on a pu les avoir à des prix très minimes : tandis
que si Ton avait attendu que l'on connût le projet d'un embranchement de chemin de fer, les propriétaires auraient exigé des prix exhorbitants.
lona. — Oui, oui, mais...
bernick. — J'arrive au fait. On peut l'apprécier de différentes façons et seul un homme aussi unanimement honoré que moi peut l'avouer sans honte.
lona. — Va...
bernigk. — C'est moi qui ai tout acheté.
LONA. — Toi? •
johann. — Pour toi?
bernigk. — Pour moi. Si l'on construit l'embranchement, me voilà millionnaire ; si on ne le construit pas, je suis ruiné.
lona — Tu es audacieux, Bernick.
bernigk. — J'ai risqué toute ma fortune dans cette affaire.
lona. — Ce n'est pas à ta fortune que je pense, mais si l'on vient à savoir que..,
bernigk. — C'est bien là le nœud de la question; avec le nom sans tache dont je jouis, je puis accepter cou» rageusement cette responsabilité et dire à mes concitoyens: « Voilà ce que j'ai hasardé dans l'intérêt général. »
lona. — Dans l'intérêt général?
bernigk. — Oui, et personne ne mettra ma bonne foi en doute.
lona. — Il y a pourtant ici des hommes qui eussent agi plus franchement, et qui n'eussent pas eu cette arriére-pensée, cette considération, etc.. bernigk. — Lesquels?
lona. — Rummel, Sandstadt et Wiegeland, pardi!
bernick. — Pour les gagner à ma cause, j'ai dû les intéresser à l'affaire.
lona. — Et alors?
bernick. — Ils auront à se partager le cinquième des bénéfices.
lona. — Ohl ces soutiens de la société!... bernick. — N'est-ce pas la société elle-même qui nous contraint à cela? Que serait-il arrivé si je n'avais agi secrètement? Tout le monde aurait voulu prendre part à cette spéculation : on aurait tout gâté, gaspillé, massacré. Sauf moi, il n'y a pas un homme dans la ville qui eut su mener à bien une affaire de cette importance. Dans -ce pays, il n'y a que les familles immigrées qui aient iptitudes pour les affaires; et c'est cela qui met ma conscience en repos. Dans mes mains, dans mes mains seulement, ces terres fructifieront et donneront tout ce que l'on peut espérer d'elles.
lona. — Tu as peut-être raison en cela, Bernick. johann. — Mais moi je ne connais pas tout ce mondelà et le bonheur de ma vie est en jeu.
bernick. — La prospérité de ton pays natal est en jeu aussi. Pour peu qu'un doute s'élève sur la correction de ma vie passée, tous mes adversaires se précipiteront sur moi et me perdront. Dans notre société, une légère faute de jeunesse n'est jamais effacée. On scrutera ma vie depuis lors, on rappellera mille petits incidents, on les raiournera dans tous les sens et finalement on s'accordera pour y voir les indispensables corollaires de cette première faute. Je serai écrasé sous le poids de ces can- • ans et de ces calomnies et contraint de me retirer de rett ■ affaire des chemins de fer. Or, après moi, sans
moi, elle tombe et je me trouve matériellement et moralement ruiné, mort.
lona. — Johann, après ce que tu viens d'entendre, il te faut partir et garder le silence.
bernick. — Oui, oui, Johann, fais cela.
johann. — Soit, je partirai et je me tairai; mais je reviendrai plus tard et je serai alors libre de parler.
bernick. — Reste là-bas, Johann, garde le silence et volontiers je partage avec toi.
johann. — Garde ton argent et rends-moi mon honneur.
bernick. — Que je sacrifie le mien?
johann. — Oui, et que ta société s'anéantisse sous toi! Je dois et je veux mériter que Dina soit ma femme..* Dès demain je partirai avec Vlndian Girl.
bernick (vivement). — Avec Vlndian Girl.
johann. — Le capitaine m'a promis de m'emmener. Donc, je pars, je mets un peu d'ordre dans mes affaires, je vends ma ferme et dans deux mois je suis de retour.
bernick. — A ton retour, tu parleras?
johann. — A mon retour il faudra que le coupable assume la responsabilité de sa faute.
bernick. — Tu oublies que je devrai prendre aussi la responsabilité de fautes que je n'ai pas commises!
johann. — Qui a mis à profit, il y a quinze ans, ces
honteuses rumeurs?
bernick. — Tu veux me réduire au désespoir; mais, * si tu parles, je nierai. Je dirai que c'est un complot ourdi contre moi! une vengeance! que tu es revenu pour m'extorquer de l'argent!...
lona. — N'as-tu pas honte, Richard?
bernick. — Je suis désespéré, vous dis-je. C'est ma vie que je défends. Je nierai tout, toutl
johann. — Je suis armé, j'ai tes deux lettres. Je les ai trouvées dans ma malle avec d'autres papiers. Je les ai encore relues ce matin. Elles constituent une preuve suffisante.
bernick. — Et tu les montreras?
johann. — Si c'est nécessaire.
bernick. — Et tu seras de retour dans deux mois?
johann. — Je l'espère. Le vent est bon; dans trois semaines je serai à New- York, si VIndian Girl ne fait pas naufrage.
bernick (appuyant). — ...Ne fait pas naufrage ? Pourquoi ferait-elle naufrage?
johann. — C'est aussi ce que je me demande.
bernick (d'une voix à peine distincte) . — ... Ne fait pas naufrage ?
johann. — Eh bien, tu vois ce qui t'attends, Bernick. Dans l'intervalle tu auras le temps de prendre une bonne résolution. Adieu? Salue Betty de ma part, bien qu'elle ne m'ait pas accueilli très fraternellement. Je voudrais voir Martha... pour qu'elle dise à Dina... du bien de moi.
(Il s'éloigne par la porte du fond à gauche).