SCENE II
RORLUNP, M™ RUMMEL et sa fille. M"" HOLT et sa fdle, Mll« Marina BERNICK, M»» Dina DORF, Mm« LYNGE
rorlund. — Et voilà, honorées dames, l'histoire est finie.
madame rummel. — Oh ! que c'est instructif!
MADAME HOLT. — Et SI moral 1
madame bernick. — Vraiment, un pareil livre suggère bien des réflexions.
rorluxd. — Oui, c'est une bienfaisante contre-partie des productions quotidiennes de la presse. Que se cachet-il sous les apparences brillantes et fardées dont la haute société se montre si fière? La pourriture et le néant. Toute moralité lui manque. Elle n'est rien qu'un sépulcre blanchi.
madame holt. — Très vrai.
madame rummel. — Il suffit de regarder les marins américains qui sont actuellement dans notre ville.
rorluxd. — Je ne veux pas parler de cette écume de ia société, non ; mais dans les classes dirigeantes ellesmènie, que se passe-t-il? Le doute et le trouble sont dans toutes les âmes; la défiance est dans tous les esprits. Voyez comme la vie de famille s'en va! Voyez avec quelle audace on s'y révolte contre les vérités les plus sacrées ?
mademoiselle dixa (sans lever les yeux). — Cependant, ne fait-on pas aussi beaucoup de belles et grandes choses?
rorluxd. — Belles et grandes?... Je ne comprends pas.
madame holt. — Mais, mon Dieu, Dina...
madame rummel (en même temps). — Mais, Dina, comment peux-tu ?...
rorluxd. — Je ne crois pas qu'il serait profitable d'introduire chez nous ces grandeurs et ces beautés-là; et nous devons remercier Dieu de ce que les choses, demeurent ici comme elles sont. Il pousse bien un peu d'ivraie parmi le bon grain, mais faisons tous nos efforts pour l'arracher. Voyez-vous, mesdames, nous devons tous veiller également à ce que notre société rest pure et bannir
loin d'elle l'esprit de révolte, car il lui préparerait de mauvais jours.
madame holt. — Hélas ! nous en avons déjà plus qu'il n'en faudrait !
madame rummel. — X)ui ; n'a-t-il pas tenu à un cheveu, l'an dernier, que l'on ne fit passer le chemin de fer par ici?
madame bernick. — Heureusement Bernick a pu l'empêcher !
rorlund. — La Providence, Mme Bernick! Soyez-en en persuadée, votre mari n'était qu'un instrument dans sa main, alors même qu'elle semblait nous refuser son appui !
madame bernick. — Et combien il lui a fallu lire de choses désagréables à son adresse dans les journaux ! Mais nous oublions de vous remercier, monsieur le vicaire. C'est plus qu'aimable de nous sacrifier une si grande grande partie de votre temps.
rorlund. — Je vous en prie... je suis en vacances
madame bernick. — Oui, oui, n'empêche que ce soit un vrai sacrifice.
rorlund {approchant sa chaise). — Ne parlons pas de cela, chère madame Bernick. Ne feriez-vous pas toutes un sacrifice pour accomplir une bonne œuvre, et ne le feriez-vous pas volontiers, joyeusement même ? Ces pauvres gens, si corrompus, au salut desquels nous travaillons, doivent être considérés en quelque sorte comme des soldats blessés sur le champ de bataille. Vous, mesdames, vous êtes les infirmières, les sœurs de charité qui préparez la charpie, bandez les blessures, guérissez et consolez.
madame bernick. — Ce doit être une grâce particulière de Dieu d'envisager toutes choses sous un jour aussi beau.
rcrlund. — Parfois cette grâce est innée en effet : mais aussi on peut l'acquérir. Il suffit de regarder la vie à ]a lumière du devoir. Qu'en dites-vous, mademoiselleBerniek ? Ne vous trouvez-vous pas plus heureuse depuis que vous vous consacrez entièrement aux soins de votre école ?
mademoiselle martha. — Je ne sais trop ce que je dois vous répondre. Je me prends quelquefois, en me rendant aux classes, à rêver d'être très loin d'ici, sur une mer orageuse.
rorlund. — Ce sont là, voyez-vous, ma chère demoiselle, les tentations coupables, les hôtes turbulents qu'il faut chasser. La mer orageuse dont vous parlez au figuré, c'est cette grande société pleine d'abîmes, dans laquelle tant d'autres ont fait naufrage. Réellement, tenez -vous beaucoup à vivre cette vie dont vous entendez au loin le sourd murmure ? Mais jetez seulement un regard dans la rue. Elle est pleine d'hommes qui courent par une chaleur ardente, accablés sous le poids de leurs mesquins soucis ! Ne sommes-nous pas plus heureux, assis confortablement autour de cette table, dans ce salon plein de fraîcheur et le dos tourné à l'orage?
mademoiselle martha. — Oui, oui, vous avez bien raison.
rorlund. — Dans cette maison, si bonne, si hospitalière, où la vie de famille nous apparaît dans sa plus haute incarnation, où régnent la concorde et la paix ? (à Madame Bernich). Que regardez-vous donc, chère madame ?
madame bernick (en désignant la chambre de son mari). — Gomme ils deviennent bruyants !
rorlund. — S'agit-il de quelque chose d'extraordinaire ?
madame bernick. — Je ne sais ; il y a quelqu'un avec mon mari.