‹ Les soutiens de la sociétéChapitre 78 sur 131 · SCÈNE III STENSGAED, HEJRE, MONSEN, BASTIAN, ASLAKSEN · texte numérisé non relu

SCÈNE III STENSGAED, HEJRE, MONSEN, BASTIAN, ASLAKSEN

hejre (myope, regarde de côté et d'autre et s'approche du groupe). — Puis-je prendre ce siège qui est libre? Je m'asseoirai volontiers.

monsen. — Il ne manque pas de bancs solides, comme vous voyez; mais si vous voulez prendre place à notre table?

hejre. — A votre table? Avec plaisir. (Il s'assied.) Voyons; c'est du Champagne, je crois.

monsen. — Oui ; vous en prendrez peut-être un verre avec nous?

hejre. — Non, merci; le Champagne de Mme Rundholmen. Bah! je puis bien en boire un petit verre à la $anté de la société. Si j'avais un verre seulement I

monsen. — Bastian, cours en chercher un.

bastian. Aslaksen, allez donc chercher un verre.

(Aslaksen entre sous la tente. — Quelques secondes de silence).

hejre. — Que ces messieurs ne se gênent pas à cause Je moi! Je ne voudrais réellement pas... merci, Aslak-

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sen! (Il salue Stensgard).T3n inconnu? Vous êtes depuis peu dans h; pays, sans doute? Peut-être l'avocat Stensgard?

moxsen. — Lui-même (Il les présente Vun à Vautre). L'avocat Stensgard; M. Daniel Hejre...

bastian. — Capitaliste.

hejre. — Ci-devant, pour s'exprimer avec précision. J'en suis maintenant soulagé de mes capitaux, débarassé. Cependant je n'ai pas fait banqueroute.

moxsen. — Buvez! Buvez pendant que ça mousse!

hejre. — Mais n'insistons pas sur ces canailleries,... suffit! Maintenant, espérons-le. ce n'est qu'une calamité passagère. Après en avoir fini avec mes vieux procès, je me suis colleté avec un très haut personnage qui... A sa s mtél Comment? Vous ne voulez pas boire à sa santé?

stensgard. — Puis-je vous demander quel est ce très haut personnage?

hêtre. — Ah! Ah! Pourquoi prenez-vous une mine si allongée? Vous ne croyez pas, j'espère, que je parle de Mo:iscn? On ne peut pas dire de Monsen qu'il est un très haut personnage. C'est du chambellan Bratsberg qu'il s'agit, mon jeune ami!

stensgard. — Hein ! En affaires, le chambellan est certainement un homme d'honneur.

hejre. — Vous dites cela, jeune homme? Suffit. (Il se rapproche.) Il y a quelques années, je valais une tonne d'or: mon père m'avait laissé une grande fortune. Vous avez sans doute entendu parler de mon père, le vieux Mads Hejre? On l'appelait «Mads doré ». Il était armateur et avait gagné des sommes folles à l'époque de la liberté commerciale. Il avait fait dorer ses portes et ses

fenêtres, il pouvait se permettre cela... suffit! C'est pour cela qu'on l'appelait « Mads doré ».

aslaksen. — Est-ce qu'il n'avait pas fait dorer aussi 'ses tuyaux de cheminée?

, hejre. — Non, c'est une histoire des journaux qui a ! été mise en circulation longtemps avant vous. Mais il se servait de son argent et j'ai fait comme lui... Un coûteux voyage à Londres... Vous n'avez pas entendu parler de mon voyage à Londres? J'avais emmené une véritable cour. Vous n'en avez pas entendu parler vraiment? — Et combien d'argent n'ai -je pas prodigué aussi pour l'encouragement des sciences et des arts! Et combien de jeunes talents n'ai-je pas poussés!

aslaksen (se levant). — Merci pour moi, messieurs

moxsen. — Gomment? vous voulez nous quitter?

aslaksen. — Je vais me dégourdir un peu les jambes.

(Il s'éloigne.)

hejre. — En voilà un qui est de ce nombre, et il me récompense comme les autres! Savez-vous qu'il a fait ses études à mes frais pendant toute une année?

stensgard. — Vrai ? Aslaksen a tant étudié que cela?'

hejre. — Gomme le jeune Monsen; mais il n'est jamais parvenu à rien comme... suffit! Que voulais-je dire?... Oui, j'ai dû cesser, j'avais déjà remarqué que •cette malheureuse passion pour les spiritueux...

monsen. — Mais ce n'est plus là du tout ce que vous racontiez à M. Stensgard au sujet du chambellan.

hejre. — En effet. Oh! c'est une longue histoire. A l'époque où la fortune de mon père était à son apogée, les affaires du vieux chambellan se trouvaient en fort

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mauvais état; — il s'agit du père du chambellan actuel; — car il était aussi chambellan.

Ibastian. — Naturellement, ici tout est héréditaire. hejre. — Y compris toutes les qualités imaginables... Suffit... Bref, la dépréciation de l'argent, — les goûts dépensiers du vieux chambellan, les imprudences qu'il commit en 1816 le contraignirent à aliéner une partie de ses terres.

stensgard. — Et votre père les acheta?

hejre. — Acheta et les paya. Mais qu'est-il arrivé ? Lorsque j'entrai en possession de ce bien, j'y apportai mille améliorations.

bastian. — Naturellement.

hejre. — A votre santé !... Mille améliorations..., je fis des coupes dans les bois, etc. Quelques années s'écoulent; arrive M. Urien, le chambellan actuel, et il annule le marché 1

stensgard. — Mais, très honoré monsieur, vous pouviez, sans doute, empêcher cela.

hejre. — Pas si facilement. Il prétendit que Ton avait oublié quelques petites formalités; et puis je me trouvais à cette époque dans des embarras pécuniers, momentanés alors, mais qui sont peu à peu devenus chroniques. Et que peut-on faire, aujourd'hui, sans capitaux?

MON3EN. — Non, c'est pardieu la vérité. Mais à certains points de vue, on ne va pas loin non plus avec des capitaux, je m'en suis aperçu et mes pauvres enfants aussi.

bastian {frappant sur la table). — Père, si jetena's certaines gens sous la main !

stensgard. — Y os enfants, dites-vous?

monsen. — Oui, voyez par exemple Bastian, rra-t-il pas reçu une bonne éducation ?

hejre. — Plutôt trois fois qu'une. — D'abord étudiant, puis en un tour de main peintre, puis aussi rapidement ingénieur civil, ce qu'il est aujourd'hui.

bastian. — Oui, je le suis, nom d'un tonnerre I

monsen. — Oui, il l'est; je puis le prouver par lesj •comptes et les certificats d'examen. Mais à qui donne-t-on les travaux de la commune, les travaux de voirie? A des étrangers, à des gens qui ne sont pas de la ville et sur lesquels on n'est pas du tout fixé.

hejre. — C'est vrai. Il se passe ici des choses honteuses. Au jour de l'an dernier l'on a eu besoin d'un' -administrateur pour la caisse d'épargne, mais on a repoussé M. Monsen et Ton a pris un homme (il tousse) à qui l'argent collait aux doigts. On ne pourrait pas dire cela de notre généreux amphytrion. Y a-t-il dans la commune une adjudication quelconque de travaux, ce n'est jamais Monsen qui est favorisé par les autorités. Le commune sufraghim du droit romain, cela veut dire ici que l'on fait naufrage dans les affaires commu- 1 aies. Fi ! de pareils vilenies !... A votre santé t

monsen. — Merci, mais pour parler d'autre chose, où en ètes-vous de vos nombreux procès?

hejre. — Ils sont tous en bonne voie. Je ne peux pas vous en dire plus long pour le moment. Quelles avanies ne m'a-t-on pas faites à ce sujet? La semaine prochaine je me verrai dans l'affreuse nécessité de citer tout le( conseil municipal devant la commission d'arbitrage.

bastian. — Est-il vrai que vous vous soyez cité vous-: même devant la commission d'arbitrage?

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hejre. — Oui, mais je n'ai pas comparu. monsen. — Ah! Ah ! Vous n'avez pas comparu ? hejre. — J'avais un prétexte légal. Il me fallait passer le canal et c'était malheureusement dans l'année où Bastian a construit le pont. Vous savez bien ? Vlan, il s'est écroulé dans les ondes !

bastian. — 11 a fallu qu'un maudit !... hejre. — Du sang-froid, jeune homme. Tant de gensj ici tendent l'arc K jusqu'à ce qu'il se rompe ! Il en est de! même pour les arcades des ponts... enfin, je m'entende. Suffit 1

monsen. — Ah ! Ah ! Ah ! Oui, suffit t Buvez seulement. (A Stensgard). Vous entendez? M. Hejre a le privilège de dire tout ce qu'il h i ; lait.

hejre. — Le droit d'( xprimer librement sa pensée est le seul droit civil auquel j attache de l'importance.

stensgard. — 11 est regrettable que ce droit soit limité par la loi.

hejre. — Hé ! Hé 1 L'eau vous vient à la bouche, monsieur l'avocat. Vous pensez déjà qu'on pourrait me faire un bon procès pour injures verbales, hein ? A bas les pattes, très honoré monsieur ! Je suis un vieux praticien !

stensgard. — En fait d'injures ?

hejre. — Excusez-moi, jeune homme ! La mauvaise humeur que vous éprouvez fait honneur à votre cœur, je vous prie d'oublier qu'un vieillard s'est exprimé sans gêne devant vous sur votre ami absent.

stensgard. — Mon ami absent ?

hejre. — Le fils est certainement digne de tout, res>

lb'O THEATRE

pect... suffit I La fille aussi. Et lorsque je donne un coup de dents au chambellan...

stensgard. — Au chambellan ? Prétendez-vous que le chambellan et sa famille soient de mes amis ?

hejre. — Oui ; on ne fait pas de visite à ses ennemis, il me semble.

bastian et monsen. — Des visites ?

hejre. — Aie, aie, aie I Je viens de dire là une sottise.

monsen: — Vous avez fait une visite au chambellan ?

stensgard. — C'est un cancan, une calomnie !

hejre. — Quelle fatalité. Mais comment pouvais-je deviner que c'était un secret? (A Monsen.) Du reste.il ne faut pas prendre ce que je dis trop à la lettre. Quand je parle de visites, j'entends des visites de cérémonie, en frac, et avec des gants jaunes.

stensgard. — Et moi je vous répète que je n'ai pas échangé un seul mot avec cette famille !

hejre. — Est-ce possible ! La seconde fois, non plus, vous n'avez pas été reçu ? Car je sais bien que la première fois ils vous ont fait dire qu'ils n'y étaient pas.

stensgard [à Monsen). — J'avais tout simplement à lui remettre une lettre de la part d'un ami.

hejre (se levant). — C'est vraiment honteux ! Voilà un jeune homme plein de confiance, encore inexpérimenté, qui s'en va voir un homme du monde, dans sa maison, qui s'adresse à lui parce qu'il est fortuné.... ^"ffit ! L'homme du monde lui ferme la porte au nez ! 11 n'est pas chez lui ! On n'est jamais chez soi quand on ne veut pas I... Enfin, c'est d'une ignoble grossièreté !

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stensgard. — Oh 1 laissez donc ces ennuyeuses histoires !

hejre. — Il n'était pas chez lui! Lui qui dit : « Pour les gens honorables, je suis toujours chez moi! »

stensgard. — Il dit cela?

hejre. — C'est une façon de parler. M. Monsen n'a jamais été reçu non plus ; mais je ne sais pas pourquoi il vous avoué cette haine féroce. Savez-vous ce que j'ai entendu dire hier?

stensgard. — Je ne veux pas savoir ce que vous avez entendu dire hier.

hejre. — Alors un point. Ces déclarations ne m'ont pas surpris dans la bouche du chambellan, seulement je ne comprends pas pourquoi il a ajouté que vous étiez un aventurier.

stensgard. — Un aventurier?

hejre. — Puisque vous m'y forcez absolument, je me permettrai de vous dire que le chambellan a déclaré que vous étiez un aventurier et un chevalier d'industrie.

stensgard {bondissant). — Qu'est-ce qu'il a dit?

hejre. — Aventurier et chevalier d'industrie, ou chevalier d'industrie et aventurier, je ne peux pas garantir l'ordre des mots.

stensgard. — Et vous avez entendu cela?

hejre. — Moi? Si j'avais été présent, je vous aurais certainement défendu comme vous le méritez.

monsen. — Voilà ce qui arrive quand...

stensgard. — Gomment cet impudent personnage a- J t-il osé se permettre?...

hejre. — Allons! Allons ! n'ayez pas le sang si chaud. Il parlait, sans doute, au figuré. Vous pourrez lui de-

mander une explication demain, car vous êtez invité au banquet,

stensgard. — Je n'ai d'invitation pour aucun banquet.

hejre. — Deux visites, et pas une seule invitation!

stensgard. — Aventurier et chevalier d'industrie, qne voulait-il dire ?

monsen. — Regardez! Quand on parle du loup on en voit la queue. Viens, Bastian. -

(Il s'éloigne avec Bastian.)

stensgard. — Que voulait-il dire, monsieur Hejre?

hejre. — Je ne puis vraiment pas vous répondre à ce sujet... Vous souffrez? Votre main, jeune homme! Excusez-moi si ma franchise vous a blessé ! Vous ferez, croyez-m'en, bien d'autres amères expériences dans la vie ! Vous êtes jeune, plein de confiance, c'est beau, c'est même attendrissant. Mais, voyez-vous, « si la confiance est d'argent, l'expérience est d'or. » C'est un dicton de mon invention. Que Dieu vous garde!

(Il sort.)

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