SCÈNE VII BRATSBERG, STENSGARD
stensgard. — Vous venez de parler de Daniel Hejre, lonsieur le chambellan; je dois vous avouer que j'ai té surpris de le trouver ici.
bratsberg. — Hum ! Hejre et moi nous sommes des mis cfenfance; et depuis nous avons été si souvent en apport, dans un si grand nombre de circonstances!...
stensgard. — Justement à ce propos, M. Hejre nous isait hier des choses bien curieuses.
BRATSBERG. — Hum !
stensgard. — Je n'eusse pas été sans cela aussi excité. I a une façon de parler des hommes et des choses
qui... bref, c'est ce qu'on appelle une mauvaise langue.
bratsberg. — Mon cher et jeune ami, M. Hejre est mon hôte, ne l'oubliez pas. Entière liberté dans ma maison, avec cette réserve : rien de désagréable pour les gens avec lesquels je suis en relations.
stensgard. — Je vous demande pardon, monsieur le chambellan.
bratsberg. — Bien, bien! Vous appartenez à la jeune génération qui n'y regarde pas de si près. Pour ce qui concerne M. Hejre, je doute que vous le connaissiez à fond; c'est un homme auquel je dois de nombreux services.
stensgard. — C'est aussi ce qu'il dit; mais je ne croyais pas que...
bratsberg. — Je lui dois, en majeure partie le bonheur dont je jouis dans ma famille. Monsieur Stensgard, je lui dois ma belle-fille. Oui, c'est ainsi. Daniel Hejre l'adopta toute jeune. C'était une enfant prodige. A dix ans elle donnait des concerts. Vous avez, sans doute, entendu parler d'elle : Selma Sjoblom?
stensgard. — Sjoblom? Certainement, certainement. Son père était un Suédois.
bratsberg. — Professeur de musique, oui. Il y a bien longtemps qu'il vint ici pour la première fois. Un pro-/ fesseur de musique, à l'ordinai/e, ne roule pas sur For.î A cette époque, Hejre était depuis déjà longtemps unj chercheur d'étoiles; il s'intéressa à l'enfant et l'envoya^ à Berlin. Sur ces entrefaites le père mourut, et la situa-' tion financière de Hejre s'étant fort modifiée, la jeune fille revint à Christiana où elle fut reçue naturellement
l'union des jeunes 193
dans le meilleur monde. C'est là que mon fils eut l'occasion de la connaître.
stensgard. — M. Daniel avait ainsi servi d'instrument...
bratsberg. — C'est ainsi que les choses s'enchaînent dans la vie. Nous sommes tous de simples instruments. Vous-même vous êtes- un instrument de démolition.
stensgard. — Oh ! monsieur le chambellan, vous me rendez tout confus.
BRATSBERG. — GoilfuS?
stensgard. — C'était fort déplacé... hier...
bratsberg. — On pourrait peut-être trouver quelque chose à reprendre dans la forme, mais l'intention était bonne. Et c'est pourquoi je vous prie à l'avenir, quand vous aurez quelque chose sur le cœur, de venir me trouver, de m'en parler franchement. Croyez bien que nous tenons à ce que tout aille pour le mieux
stensgard. — Vous me permettez de vous parler franchement?
bratsberg. — Certes ! Pensez-vous que je n'avais pas remarqué aussi que notre société prenait peu à peu de fort mauvaises habitudes? Mais que voulez-vous que je fasse? A l'époque du roi Charles-Jean, j'habitais la plupart du temps à Stockholm; maintenant je suis vieux, et il n'est pas dans ma nature de faire des réformes, de prendre une part active aux affaires. Vous, au contraire, monsieur Stensgard, vous avez les qualités nécessaires pour cela ; si vous le voulez, nous ferons tous les deux un traité d'alliance.
btensgard. — Merci, monsieur le chambellan, merci!