PAYSAGE
on la voit : par masses. De cette manière ils augmentent singulièrement la vérité de l'impression, et par la forme vague de leurs contours ils arrivent à faire circuler l’air qui était le plus souvent absent dans les anciens paysag'es. Si donc la conception des modernes est souvent moins grandiose quant à l’intention, iln’en est pas moins vrai qu'ils voient la nature plus grandement que les anciens.
Aussi le paysagiste réaliste ne s’occupe-t-il guère du choix de ses sujets ; au contraire, plus un site parait insignifiant, plus il aime à le rapprocher de notre sentiment par la magie de sa palette. Il fuit les vues riches : les vastes horizons, les silhouettes superposées, les montagnes accidentées, les torrents pittoresques ; il est jaloux de la nature, il ne veut pas qu’elle séduise par ses propres efforts — il tient à la faire valoir, et à force de sincérité. De cette manière il produit souvent des tableaux qui ne sont que des coins de terre et qui charment, pourtant, par une grande justesse d'impression. Sans doute, ce champ découpé ne s’étend pas infiniment, mais l’air y circule; ces arbres, il est vrai, sont rares et peu fournis, mais la rosée dég'outte de leurs branches; cette eau n’est certainement qu’une mare, mais le soleil doré y miroite ; ces prés sont, en effet, d’un vert monotone, mais c’est bien l’herbe du bon Dieu, et l’on voudrait se rouler dessus. Si les anciens nous font admirer la nature, les modernes nous la font aimer. Dans le pay-
sag'e, du reste, comme ailleurs, les Belges ne poussent pas le réalisme aussi loin que les Français.
De Knyff et Fourmois sont deux paysagistes de très-grande valeur. À voir les tableaux du premier, on sent un homme cultivé; les tableaux du second montrent un artiste convaincu; l’un déploie dans le choix des sites une très-délicate intelligence, et dans l’exécution une dextérité à toute épreuve; l’autre, au contraire, plus instinctivement poëte, choisit moins ses modèles qu’il ne les subit, et son exécution, plus puissante mais moins facile, se ressent de la ténacité avec laquelle il a étudié les vieux maîtres.
Si De Knyff comprend les masses sans négliger le détail et produit des tableaux assez complets, De Cock, se rapprochant davantage de l’école française, est dominé par le sentiment d'ensemble. Son réalisme est délicat, et sa couleur a des nuances distinguées. Il rend limpression de la nature avec une grande fraicheur. C’est en même temps un peintre d'animaux.
Les artistes belges, en général, ne font le paysage qu’accessoirement et pour y loger des animaux. A quelques exceptions près et dont nous venons de mentionner les principales, le génie belge ne semble pas comprendre la nature en dehors de la vie active ; en d’autres termes, il n’est pas séduit, dirait-on, par la poésie latente qui est répandue dans un beau site et à laquelle sont si sensibles certaines organisations de peintres et d'écrivains.
PAYSAGE. 15 Lamorinière est encore du nombre des initiés et demande une place à part. Fil a été influencé par l’école française, c’est d’une manière tout à fait indirecte. Il a bien cette recherche sincère de la vérité, mais il en sait accorder les exigences avec une exécution d’un fini parfait et d’une peinture émaillée qui rappelle les gothiques. On pourrait dire que Lamorinière est le Leys du paysage et qu’il dérive des Van Eyck et d’autres Germains qui, les premiers, cultivaient le paysage et aimaient à en orner les fonds de leurs tableaux. Il ne s'inquiète pas d’une vue intéressante, il prend le pays plat qui l’entoure et le plus volontiers un canal coupé droit dans le gazon et bordé d’une rangée de saules ou de peupliers. Mais il rend la douceur et la placidité de cette nature modeste avec une naïveté pour ainsi dire acharnée. Il nous fait respirer cette poésie intime et inhérente à la terre, qui nous attire dans l’herbe pour tranquilliser notre sang par le contact rafraîchissant de la verdure, et qui nous retient au bord de l’eau pour abîmer notre pensée dans les profondeurs de ce miroir de la création.
Lamorinière est un réaliste dans le vrai et dans le bon sens du terme; il y a cependant à craindre qu’il ne finisse par devenir monotone en tournant toujours dans le même cercle restreint; un peu plus d'intention dans le choix de ses sujets ajouterait certainement de l'intérêt à ses tableaux. Les anciens gothiques, du moins, étaient de cet avis, car leur
fantaisie paysagiste courait par monts et par vaux. Ne quittons pas le paysage sans nous arrêter un instant au peintre de marine Clays, dont les tableaux brillent par les plus sérieuses qualités de forme et de couleur. Assurément ce n’est pas de l’eau distillée qu’il met dans ses toiles; c’est bien de l’eau de mer! et nous reconnaissons sa densité sans qu’il soit besoin de l’aréomètre. Rien de mieux traité que ces lourdes vagues, qui roulent en mugissant chargées de limon et de détritus; et l’on sent si bien la force irrésistible de ce flot que l’on est heureux de le voir mourir sur le bord du cadre. Nous souhaitons à l’artiste d’arriver un jour à traiter ses ciels avec la même supériorité que l’eau de ses mers, il approchera alors de bien près la perfection du genre.