‹ Les souvenirs d'un artisteChapitre 13 sur 46 · PERTE · texte numérisé non relu

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Dans les travaux des siècles passés, deux grands moteurs — bien opposés en apparence, mais s’alliant néanmoins — priment toutes les autres tehdances sociales : c’est l’art et la guerre. Comme la guerre résumait la politique extérieure chez les peuples primitifs, l’art résumait la politique intérieure. Il semblerait que l’art ne cherchait à condenser et à exalter la nationalité que pour la faire apte à la guerre, et que la guerre n’acquérait la puissance et la richesse que pour la consacrer à l’art. La science ellemême ne trouve qu'avec peine son petit coin dans cet épanouissement de l’architecture, de la sculpture, de la poësie, et ce n’est qu'à partir de la réforme qu’elle prend le pas sur l’art.

Mais qu'est-ce donc que l’art, pour occuper l'esprit humain presque exclusivement pendant des siècles ? Évidemment, son rôle a été beaucoup plus important qu’on ne le soupçonne aujourd’hui, où il a perdu une partie de son influence politique; car malgré sa puissance passée, il n’y à pas une manifestation sociale, dont l’essence et la mission soient moins clairement définies que celles de Part.

Tandis que les hommes éclairés tombent à peu près d'accord sur les autres modes de l’activité intellectuelle, au moins quant au fond et au but, la plus grande contradiction éclate du moment qu’il est question de l’art et des intérêts qui sy rattachent. Les uns regardent l’art comme la fine fleur de la culture humaine que l’on ne saurait jamais trop soigner; les autres comme un luxe, agréable sans doute, mais peu utile, dont la société politique ne doit pas s'occuper. Les uns, par conséquent, demandent à l’État qu’il produise des œuvres en formant des maîtres; les autres qu’il laisse aux amateurs le soin d'encourager les arts et de récompenser les artistes.

Et chose étonnante, nulle part l’incertitude sur ce chapitre n’est plus grande que dans les pays latins et catholiques, quoique leur goût naturel, comme leur religion si favorable à l’image, les pousse vers les arts plastiques.

Pourquoi cette divergence d'opinions sur un sujet aussi vieux que les sociétés et aussi général que les nations?

D'abord parce que tout problème où le sentiment se mêle à l'intelligence, tel que l’art, la religion et la femme, est plus difficile à résoudre qu’une question de raisonnement pur et simple. Dans ce dernier cas, quelque différente que puisse être l’opinion des adversaires, au moins conviennent-ils d’une chose : que la raison est le juge suprême de la controverse. Et la raison étant la même chez tous les hommes, la vérité, et par suite l’entente, doit sortir nécessairement du débat. Dans une question d’un genre mixte, par contre, Pépuration de la pensée est beaucoup plus laborieuse, parce qu’on ne peut élaguer le sentiment de prime abord par une fin de non-recevoir. Le sentiment, par sa nature personnelle et complexe, n’est pas facile à convertir en notions déterminées, résumant le caractère général, et par là légitime de toutes les sensations individuelles. Pourtant ce travail est nécessaire pour arriver à la vérité; car ce n’est pas avec le sentiment, ce n’est qu'avec la pensée que l’on peut raisonner.

Cette première difficulté dérivant de la nature des choses est accompagnée d’une seconde, provenant du caractère des hommes. Bien que nous voulions, à la rigueur, nous battre contre des théories, avons-nous peur de nous heurter contre des personnes. Or, dans les questions de sentiment entre trop de personnalité pour que l’on ose les discuter franchement. L'art surtout se trouve tellement mêlé à la religion, qu’on ne peut discuter l’un sans en venir aux prises avec l’au-

tre ; et la liberté religieuse, quoique consacrée par les constitutions des États, est malheureusement encore loin d’être une réalité. La religion, par conséquent, comme la femme et le sentiment en général, saura toujours trouver des vengeurs de la contradiction, par la seule cause que la vérité l’offense. C’est l'instinct qui prend la place de la raison, et il n’y a plus moyen de s'entendre. Niez la vérité, la plus évidente — peu importe : vous n’offenserez personne et vous trouverez toujours des amis pour vous appuyer ; mais essayez un peu de vous attaquer aux sentiments les plus faux — un olle général vous désignera au mépris du genre humain. De là une discussion anodine, superficielle, déguisant les principes, au lieu de les mettre à nu — une discussion, en un mot, qui n’éclaire rien. Dans l’organisation humaine pourtant, le cerveau a été placé au-dessus du cœur, comme dit un poëte allemand, pour marquer que celui-là doit être le maître de celui-ci. Cette couardise devant la vérité constitue le véritable péché originel; on n’ose pas entamer la pomme quand il faudrait la manger, et cette làcheté intellectuelle fait tout particulièrement le malheur des sociétés latines et catholiques. Dans les sociétés germaniques et protestantes, le libre examen, cet éternel rédempteur de l’humanité, est au moins reconnu en principe et quoi qu’on fasse pour entraver son action, en dernier lieu il reste le plus fort. Mais dans les sociétés catholiques, une certaine désinvolture de jugement rem-

place le libre examen. Aussi le génie latin n’arrive-til à dire un peu de vérité qu'au moyen d’une tournure de langage, dont l’insinuante finesse ne saurait offenser les personnes, tandis que la pensée germanique élève les questions à une hauteur où les personnes disparaissent.

Pour ces raisons et d’autres, la science de l’esthétique est une science tout allemande. Les travaux français sur cette matière, malgré des observations fines et inmgénieuses, manquent de toute base sérieusement scientifique. Les quelques ouvrages plus philosophiques, qui ont paru depuis peu en France, reposent entièrement sur les données de la science allemande et particulièrement sur les idées esthétiques de Hegel. Mais dernièrement encore M. Charles Levêque a publié La science du Beau, un livre où il est encore question des notions et des types à priori, selon les idées de Platon, que déjà Aristote avait mises en pièces. C’est une philosophie, exactement comme les images de la lanterne magique sont un art.

La question de l’art est trop intimement et trop profondément liée aux lois du monde, aux vertus de l’homme et aux élaborations de l’histoire, pour qu’un spiritualisme, bâtard de la théologie, sache la résoudre. Il n’y a qu’une philosophie, capable de comprendre le monde, l’homme et l’histoire par la raison, qui puisse définir l’art dans son essence et l’expliquer dans ses manifestations.

[1 devient par conséquent indispensable de remonter aux premières causes, si l’on ne veut pas se borner à répéter ces lieux communs, d'apparence spirituelle mais vides de fond, qui ont été ressassés depuis trop longtemps. Pour refaire une telle besogne, ce ne serait vraiment pas la peine de prendre la plume et d'occuper Pattention du lecteur; mais puisque nous voulons traiter la question à fond, il faut bien commencer par le commencement; car tout se tient en logique.

Il sera donc nécessaire de dessiner en peu de traits la charpente du système pour établir les points d’Archimède où largumentation pose ses leviers. Sans doute le lecteur, en général, n’aime pas trop les matières abstraites. Il faudra pourtant qu’il renonce à sa prédilection pour l’à-peu près, s’il ne veut pas rester éternellement dans les limbes de l'instinct, séjour indigne d’un homme intelligent. En compensation, nous serons aussi précis et plus bref qu’un romancier.

Il faut bien le reconnaître : si le public n’a pas montré trop d’eng'ouement pour la philosophie, la philosophie n’a guère cherché à se faire aimer. La nourriture qu’elle a mise sur la nappe se composait, à peu d’exceptions près, ou de mets indigestes, ou de gourmandises g'uillerettes. Ce n’est pas faute de cuisiniers : seulement en Allemagne, on ne sert que les os, pleins, sans doute, d’une excellente moelle, mais enfin, des os que tout le monde ne sait pas vider; et en France, on ne songe qu’à la sauce, piquante, certainement, mais

où chacun doit tremper ce qu’il a. Tâchons d’allier les deux méthodes en suivant les préceptes d’Horace, de mêler l’agréable à l’utile.

De l'exposition rapide qui va suivre, on pourrait à la rigueur retrancher quelques parties qui ne se rapportent pas directement à l’art; mais puisqu’une vue d'ensemble est nécessaire, il nous semble préférable de la compléter par l’exposé des points capitaux qui s’éclairent mutuellement.

Pour comprendre les rapports de l’art et de l’État, il faut connaître l’origine et la mission de l’art; notre thème se divisera naturellement en cinq questions auxquelles nous répondons par cinq études, savoir :

lo Qu'est-ce que l’art?

20 Quel est le rôle de l’art dans l’histoire?

3o Quel est le rôle de l’art dans la société?

4o La culture de l’art incombe-t-elle à l’État?

5o Quels sont les moyens pour cultiver l’art selon son but?

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