QUE STE CE OUE EL /ANETE
l’art représente tout le côté sensitif dans l’âme de l'individu et toute l’évolution passée dans l’histoire de l'espèce. Il faut donc, pour connaître l’art, savoir d’abord ce qu’est l’homme.
L’homme cultivé, pris dans la société et réduit à sa plus simple expression, c’est une conscience qui produit une volonté.
Les forces par lesquelles la conscience produit la volonté sont la pensée et le sentiment.
Les fonctions de l’âme humaine se divisent naturellement en deux groupes et forment ainsi deux
facultés principales, dont l’une a pour foyer l’org'ane central du cerveau et pour expression la pensée, c’est-à-dire, le concept ; dont l’autre se base sur le sexsorium commune, et engendre le sentiment, c’est-à-dire, l’image. Le sentiment et même la sensation, tout le monde le sait, ne se produisent pas dans l’organe affecté, qui ne sert que de conducteur, mais bien, comme la pensée elle-même, dans le centre commun où siége la conscience.
La distinction entre la pensée et le sentiment n’est donc nullement arbitraire, puisqu’elle est fournie par deux séries de phénomènes, que l’on désigne de Pun ou de l’autre nom, selon que l’une ou l’autre faculté prévaut dans l’acte intellectuel. Cependant il ne faut pas oublier que ces deux facultés sont inséparables et ne forment qu’ure conscience; car le sentiment subtil de l’homme ne saurait se passer de l’organe central de l’intellect, comme l’intellect lui-même n’est qu’un développement du sensorium. Il n’y a donc pas de sentiment sans l’assistance de la pensée, il n’y a pas de pensée sans l’aide du sentiment. Toute action humaine est imprégnée de deux facultés, qui, passant par la conscience, s'unissent dans la volonté; et la différence consiste plutôt dans la forme que dans le fond.
Pour comprendre cette opération qui s’accomplit dans la conscience , il faut remonter à l’homme primitif.
Si nous examinons l’homme dont les facultés vierges
ne sont pas encore développées par l'éducation sociale, nous trouvons un être qui ne distingue pas sa volonté de sa conscience et qui agit tout dinstinct, comme l’animal, sans se rendre compte de son action. l’homme sauvage tranche toute question par le fait. Il ne connaît que le but et le moyen amenant le succès ou l’insuccès, et causant le plaisir ou le déplaisir, Sans que sa conscience, qui ne le pousse qu’à l’action, en soit affectée moralement. Chez lui la pensée et le sentiment se confondent absolument, et en place de la volonté, la conscience, toute d’une pièce, ne produit que l'instinct; car ses facultés, ne se séparant pas dans son for intérieur, il n’y a pas de jugement, parce qu’il n’y a pas de discussion, et par conséquent il n’y a ni bien, ni mal — ni vérité, ni erreur.
L’instinct, c’est la volonté brutale, vierge de toute discussion, et qui doit passer par une procédure contradictoire, pour devenir la volonté jugée, conçue, voulue, c’est-à-dire le libre arbitre. Ce qui distingue donc l’homme de l’animal, c’est la propriété de diviser les facultés de sa conscience, pour les faire entrer en discussion et pour arriver, par le procès dialectique, à la pensée et à la raison.
Le libre arbitre, c’est l'instinct raisonné, et la plénitude de sa liberté consiste dans la plénitude de sa raison. Cependant cette prérogative de lhomme n'existe pas d’abord comme force effective, mais
PREMIÈRE ÉTUDE. 157 seulement comme germe capable de développement. La différence primitive entre l’homme et l’animal se démontre donc plutôt par une puissance future que par une supériorité présente. Et, en vérité, ce qui constitue l’essence de la prérogative humaine, c’est que l’homme se développe à l'infini, tandis que l'animal reste stationnaire.
Mais qu'est-ce, au fond, que cette force, propre à l’homme, qui, en séparant les facultés de la conscience, devient la source de son développement intellectuel ? :
C’est sa puissance de distinguer.
En effet, prenez telle pensée que vous voudrez, elle se composera toujours de distinctions produisant une nouvelle distinction sous forme de conclusion.
La distinction est une propriété inhérente à toute existence; car une chose existe en se distinguant des autres choses ; c’est son acte de naissance. Toute chose se pose donc comme distincte et cherche à faire valoir sa distinction; c’est la manifestation de sa vie. En développant son caractère distinctif, la chose, à force d’être distincte, parvient à distinguer; c’est-à-dire, parvient à cesser d’être chose pour devenir individu et conscience; car la conscience n’est que la distinction qui se reconnaît elle-même; c’est le sujet qui se sépare de l’objet en reproduisant intérieurement l’acte de séparation qui existe extérieurement. En un mot, la conscience c’est la faculté de distinguer.
Le mouvement organique n’est que la transformation de la distinction passive en distinction active, que la nature poursuit à travers toutes ses créations et qu’elle accomplit dans l’homme.
Le minéral commence à distinguer au moyen de son affinité élective.
La plante distingue déjà les choses entre elles avec assez d'intensité pour arriver à un commencement d’instinct; car elle aspire l’eau, elle respire l'air, elle s’élance vers la lumière avec une sorte d'animation.
L'animal distingue déjà les choses entre elles, et soimême des choses. Le mammifère a déjà une conscience nettement définie, qui, par l’éducation humaine, arrive même à un commencement de sens moral; car le chien, par exemple, sait parfaitement quand il à commis un méfait ; il en est honteux et se cache.
L’homme enfin pousse la faculté judiciaire jusqu’à distinguer la chose de la chose même et soi de soimême, c’est-à-dire jusqu’à discerner dans une même existence les propriétés distinctives ; car il sépare dans la chose la qualité de la quantité, et dans sa personne, son moi de son non-moi.
L'animal ne perçoit les choses que comme unités ; pour lui il n’y a rien de simple ni de complexe. Il ne connaît qu’une impression d'ensemble, une synthèse sensuelle, qui est indivisible et par conséquent incapable de développement. Mais l’homme distinguant en double possède la puissance de l'analyse. Voilà sa
force, voilà sa prérogative. En distinguant la différence dans l'unité de la chose, l’homme parvient à distinguer de même la différence dans l’unité de sa personne; il discerne son moi pensant, de son moi sentant et agissant. Séparant ainsi les pouvoirs de sa conscience — qui tendent continuellement à reprendre leur unité pour reconstituer l’instinet àpre à l’action — il les pousse au mouvement, à la lutte, à la raison, et transforme ainsi son instinct en libre arbitre.
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La séparation des facultés est donc nécessaire pour la production de la pensée; mais ce qui pousse l’homme à cette production, c’est son besoin de se communiquer. La pensée, avant d’être apte à la communication, est vague et entachée de sentiment; ne sortant pas complétement de l’instinct, elle n’est pas encore nettement définie. Or, la nécessité de formuler la pensée en parole pour la transmettre à son semblable apprend à l’homme à dégager le concept de l’image sensible qui est la forme première et incomplète de la pensée. Si c’est l’intellect qui procrée la pensée, c’est la langue qui la conçoit et la met au monde. Le verbe est l'expression naturelle et logique de l’idée.
Mettez l’homme en dehors de la communauté
humaine et il n’apprendra jamais ni à parler ni à penser; il produira seulement, comme l’animal, des sons inarticulés, qui suffisent au langage de l’instinet. C’est donc la sociabilité de l’homme qui provoque le développement de ses facultés, et la sociabilité se base sur l’amour. l’accouplement est la forme première du besoin social; de l’accouplement sort la famille, de la famille sort la société. C’est par conséquent l’amour qui engendre la parole et la pensée comme il engendre lenfant. La nature est d’une logique parfaite en toute chose.
Ce qu’il y a d’instinctivement vrai dans les hymnes innombrables chantés à l’amour, cest que le rôle de la sexualité ne se borne pas à un but physique, mais s’étend d’une procréation charnelle à une procréation spirituelle. Les organisations inférieures montrent que la propagation de l’espèce s'obtient par des moyens plus simples, et si néanmoins la sexualité se développe de plus en plus depuis la plante jusqu’à l’homme, c’est pour provoquer le mouvement social entre les individus et pour obtenir par le même moyen l'augmentation de l’espèce en qualité et en quantité : la propagation est en même temps la progression.
La séparation de l’homme en deux sexes continue la séparation du cerveau en deux facultés. La pensée s’incarne dans l’homme, le sentiment se personnifie dans la femme. Par cette séparation extérieure, les deux puissances, entrant en action, opèrent la sépa-
ration intérieure : la distinction du moi pensant et du
moi sentant dans la conscience — et la raison se développe. Aussi l’amour, et même l’acte sexuel, par une réaction naturelle, excite-t-il les facultés mentales.
Ainsi la femme, en provoquant l’émanation du germe, matériel comme intellectuel, détermine en même temps la propagation physique et le progrès moral du genre humain. Voilà son rôle, que, malgré leurs élucubrations et leurs extravagances érotiques, les innombrables trouvères anciens et modernes n’ont jamais nettement défini. Cependant il y a un instinct profond de la vérité dans les mythes, dans PÉros grec, par exemple, et dans l’Adam biblique. » Æritis sicut Deus, scientes bonum et malum. n C’était un grand philosophe, que ce poëte qui ainventé la pomme d'Ève ; et il faut l’admirer malgré le mauvais service rendu à l'humanité par sa métaphore où l’esprit sacerdotal a greffé le dogme du péché originel.
Il est aussi faux de réduire la femme au rôle de ménagère, ou de courtisane, que d’en faire une idole. La femme est la compagne de l’homme pour continuer la race, sans doute ; mais en même temps pour développer la virtualité humaine par la communication mutuelle de pensée et de sentiment qui s'établit par le rapport sexuel. Ils s'unissent pour procréer la postérité; mais lPesprit aussi a sa postérité, [/élément féminin est le pôle négatif du mouvement intellectuel.
Le développement progressif de l’homme est donc la conséquence d’une organisation supérieure de son cerveau, qui permet à la conscience de séparer ses facultés et de transmettre le résultat de leur discussion, c’est-à-dire les produits du libre arbitre, à d’autres consciences, au moyen de la parole. Cette transmission élargit la raison personnelle en raison collective, qui a l'humanité entière pour cerveau et pour conscience, et qui, dès lors, est d’une progression infinie. La raison est done un produit de la collectivité; elle vient de la société, elle réside dans la société, et en dehors de la société le progrès devient impossible et l’homme un animal.