LIT
Ainsi, par la coopération de la société, l’homme comprend qu’une chose peut être multiple et une en même temps; il acquiert la force de distinction absolue, c’est-à-dire la faculté d'analyser, de séparer la synthèse en thèse et antithèse. Voici toute sa puissance; mais elle suffit pour produire la logique et pour reproduire l’univers.
L'univers, c’est la loi; la loi, c’est la nécessité.
La logique, c’est la nécessité abstraite, c’est-à-dire reconnue; c’est la loi passive, réfléchie dans la con-
PREMIÈRE ÉTUDE. 163 science, comprise par lintelligence, formulée par la pensée.
l'univers, c’est la nécessité palpable, c’est-à-dire reconnaissable; c’est la loi active, opérant dans le monde, exécutée par le travail, manifestée par le fait.
Une loi est telle, parce qu’elle ne pourrait être autre. Deux et deux font quatre, parce qu’ils ne sauraient faire ni trois ni cinq.
Comprendre la loi, &’est comprendre la nécessité, et comprendre la nécessité, c’est comprendre la cause première; car la raison ne peut rien exiger au delà de la nécessité. I n’y à qu’un fou qui puisse encore demander : pourquoi? après avoir palpé la nécessité absolue d’une chose.
I est impossible que la loi ne soit pas la nécessité, car une loi qui ne porterait pas sa raison d’être, c’està-dire sa nécessité, en elle, ne serait plus une loi; du moment qu’elle ne serait pas nécessaire, elle serait arbitraire, c’est-à-dire absurde.
I est impossible que l’homme ne porte pas la loi, c’est-à-dire la logique, en lui; car la loi est la base primordiale de Punivers. Or, l’homme fait partie de l’univers, C’est-à-dire des créations produites par la loi; donc la loi se trouve en lui comme en toute chose. Seulement l’homme, par la puissance de distinguer propre à sa conscience, dégage la loi de sa personne et la formule par la pensée au moyen du verbe.
La logique est donc la conscience de la loi, c’est-àdire la science des nécessités; c’est la mathématique des choses impalpables, la géométrie des qualités, l'algèbre des abstractions, le calcul des concepts.
Ainsi la raison n’est nullement une faculté créatrice qui apporte avec elle une sagesse toute faite ; c’est, au contraire, une faculté examinatrice qui a pour mission de reconnaître et de formuler la vérité. Ce n’est pas la pensée qui à créé le monde, c’est le monde qui à créé la pensée. La pensée ne crée rien qui n’existe pas, mais elle comprend tout ce qui est créé; elle domine la création parce qu’elle la comprend.
I n’y a rien dans la conscience qui ne lui soit pas arrivé du dehors. Comme l'estomac reçoit la nourriture matérielle pour la digérer et pour en construire et entretenir les organes, ainsi la cervelle reçoit la nourriture spirituelle pour se l’assimiler et pour en développer et enrichir la conscience. L'esprit humain r’estqu’un instrument, ou pour mieux dire un atelier : la matière, le fond, lui vient du dehors; il ne fait que travailler cette matière, que donner une forme à ce fond.
Et il ne faut pas croire que la fonction intellectuelle soit diminuée en valeur par cette limitation de son rôle ; bien au contraire — ce n’est pas la créature qui est la production supérieure de la nature : c’est le produit de la créature, la vérité, Toute création est entachée de matérialité ; mais il n’y a rien de plus
grand, de plus noble et de plus pur au monde que la pensée.
À force de distinguer, l’homme analyse donc les choses; il examine les rapports des faits entre eux, et par cet examen des rapports il découvre la loi qui régit les transformations des choses. Cette loi il ne apporte pas, il ne l’invente pas : il latrouve et la fixe au moyen de la langue, qui est l’expression sensible de la pensée, la forme naturelle de la logique.
En donnant cette forme intellectuelle, cette expression communicative à la loi, l’homme produit la vérité; et comme la vérité est la formule commune, l’essence condensée, d’une série de faits, il est évident que chez l’homme la science surpasse l'expérience. Ayant la loi, il apporte la mesure pour apprécier et déterminer une foule de choses, même restées en dehors de ses sens. [Il n’a pas besoin de faire un voyage dans Saturne pour savoir que sur cet astre deux et deux font quatre, aussi bien que sur la terre. Cette science acquise des lois générales lui permet en beaucoup de cas de juger d'autorité, et d’après des notions fixées par la méthode dialectique ; et c’est ce travail de la raison, qui à été généralement pris pour une science à priori.
Mais il n'existe pas de science à priori ; il n’existe que linstrument logique, la faculté d'analyse, et la collectivité qui apprend à l'individu à se servir de cet instrument. Du reste, cette erreur était d'autant plus
facile à commettre, que les notions qui forment le contenu de notre intelligence nous viennent de l’éducation, c’est-à-dire de l’héritage des trésors intellectuels accumulés par des centaines de générations. Cette tradition est pour nous certainement une science à priori, Car ce n’est pas nous qui l’avons produite ; nous l’avons acceptée sans nous rendre un compte exact des conditions qui l’ont fait pousser dans l’esprit. Mais si nous retournons sur la route que la pensée a parcourue pour arriver aux sources, nous constatons, avec une évidence irréfutable, que la sagesse humaine n’est nullement tombée du ciel, qu’elle est, bien au contraire, le résultat d’un travail laborieux, continu, acharné.
Ce n’est pas ici le lieu de traiter à fond ces matières logiques.
Disons donc seulement que l’homme, en s’armant de sa raison, comprend qu’il doit accepter le fait premier, qu’il doit partir d’une chose donnée, n’importe laquelle, puisque sa mission n’est pas de créer les choses, mais de les reconnaître. Il comprend que la chose première est nécessairement l'infini, se divisant de par son être en espace et temps, et qu’ainsi toute existence et toute conscience, se conformant à cette loi, se divisent spon-
tanément en groupes binaires, tels que matière et esprit, sentiment et pensée, affirmation et négation, concrétion et abstraction, etc. Car une unité absolue est incapable de développement; il n’y à que ce qui est divisible qui est progressif. C’est donc aussi absurde de faire sortir le monde de l’esprit, que de le faire sortir de la matière; il faut les deux. il était même possible que l’un existàt sans l’autre, l’un ne pourrait jamais produire l’autre, car pour engendrer il faut être deux.
L'espace réduit à sa plus simple expression, c’est atome; le temps ramené à sa plus simple formule, cest le mouvement. Il y a donc l'infini des atomes et linfini des mouvements : le monde n’est que cela. C’est le développement absolu, l’action greffée sur l’action, se doublant, se triplant, se décuplant jusque dans les billions des billions. C’est la multiplication de nombre qui se change en gradation de principe. Le monde, c’est le mouvement continu et progressif des infiniment petits qui, par des associations de plus en plus compliquées et efficaces, transforme la matière en esprit.
Maintenant, par quels moyens palpables s’opère cette transformation, c’est à la science de le rechercher et de le constater. Les mathématiques, la physique, la chimie, la géognosie, la minéralogie, la botanique, l'anatomie, la physiologie, la philosophie ne s’occupent que de cela. Mais comme la science se trouve
devant une transformation gigantesque, mulptiple, infinie, il estévident qu’elle ne peut pas, dans un jour, décomposer, par l’analyse, ce que le monde, cette grande synthèse, a composé par un mouvement formidable pendant une éternité. Aussi l’état actuel de la science ne préjudicie rien du tout contre l'efficacité de la raison humaine. Et il n’y a rien de plus puéril que l'hypothèse du surnaturel qui base son argumentation sur l’insuffisance de la science. Cette insuffisance ne prouve qu’une chose : c’est que la puissance de l’homme est soumise aux conditions du temps et de l’espace comme toute chose et comme le monde lui-même; tandis que la science prouve, de son côté, que rien ne se meut avec autant de liberté et de prestesse dans l’espace et le temps que l'esprit humain.
Du reste, il n’y a rien de supérieur à la raison; et quelque être que l’on imagine, fût-ce une triple divinité, toujours est-il qu'aucune conscience ne pourra posséder plus que la raison, ni employer plus que la logique, ni produire plus que la vérité. Car les lois logiques ne dérivent pas de l’organisation humaine, mais bien l’organisation humaine des lois logiques, qui sont des lois cosmiques, et par conséquent les mêmes par tout et pour tout le monde. Il est donc complétement inutile de devenir ange, et le chemin de fer vaut mieux que la plus belle paire d'ailes.
l’homme étant organisé pour trouver la loi et reconnaître la vérité, son perfectionnement, comme
toute chose, n’est qu’une question de temps et d’espace — question qui se résout, fait qui se réalise dans l'humanité entière, c’est-à-dire dans la collectivité de toutes les consciences passées, présentes et futures. Qu'on nous montre quelque chose de supérieur à la vérité en conscience, laquelle produit la justice en volonté et la liberté en action, et nous admettrons toutes les transcendences et toutes les ascensions miraculeuses, inventées par toutes les mytholog'ies imag'inables; mais jusque-là nous n’en avons que faire. L’homme est capable de vérité; c’est tout ce qu’il lui faut. La vérité c’est sa raison d’être, c’est le but de son existence, c’est la condition de son bonheur. La vérité, cette fleur de la raison, est le produit suprême de la création.
Ainsi la même loi qui sépare l’infini en espace et temps, divise la conscience en foyer de sentiment et foyer de pensée. Il s’en suit que le produit de la conscience, la vérité, se forme de même en double : c’est la vérité du sentiment ou vérité esthétique, et la vérité de la pensée ou vérité dialectique. La première représente la loi active, par la forme causale, plastique, sensible ; la seconde représente la loi passive, par la forme efficace, logique, intellectuelle. La vérité esthétique, étant plus près de la réalité, éclate la première, mais ne progresse qu’à mesure qu’elle dég'age la vérité dialectique, dont l’assistance lui est nécessaire pour son entier développement. Les deux
formes de vérité se basent donc l’une sur l’autre; elles s’entr’aident, se compensent et se complètent.
Nous avons vu latelier où la vérité se forge, regardons maintenant les ouvriers au travail.
En l’homme se produisent la penséeet le sentiment, c’est-à-dire l’idée et l’idéal, aussi naturellement que les cheveux sur la tête et les ongles aux mains. Il n’y a pas plus de mystère et de transcendance dans l’éclosion d’une pensée qui féconde notre conscience, que dans la fabrication du sang qui arrose nos organes. P’homme fait de l’art et de la philosophie sans s’en douter, rien qu’en regardant et en parlant. Vous tous, chers lecteurs, êtes des artistes et des log'iciens d’une force prodigieuse; malheureusement vous ne vous doutez pas de vos précieuses aptitudes, et c’est ce qui vous fait le plus grand tort. Mais vous allez vous convaincre de vos talents.
Les sens, ne pouvant pas, comme l’estomac, s’approprier l’objet avec chair et sang, n’en prennent qu’une empreinte. La perception transmet cette empreinte à la conscience, qui la fixe dans la mémoire pour que celle-ci la mette en rapport avec d’autres empreintes déjà fixées. Cette opération forme la base de l'idéal
PREMIÈRE ÉTUDE. 171 qui, à son tour, produit l’idée; c’est l’histoire de la pensée et de l'intelligence, car cette première empreinte des sens est déjà une abstraction de la réalité, dont l'idéal et l’idée ne sont que le développement.
L’œil, en regardant l’objet, en reproduit l’image sur la rétine, où la perception la recueille. Or, cette reproduction n’est nullement une copie servile. T’image, déjà par le fait qu’elle n’est pas la réalité, est toujours une traduction ; et même l’instrument du photographe transforme la réalité, en l’embellissant ou enlaidissant selon les circonstances, mais en imprimant à l’image les marques du procédé dont elle est née. On n’a qu'à comparer plusieurs reproductions photographiques d’un même objet, pour constater qu’elles diffèrent toutes entre elles, et qu'aucune par conséquent ne rend la réalité entière et absolue.
Mais si déjà la machine optique altère la réalité, à plus forte raison l’œil, dont la reproduction se complique d’un procédé intellectuel. Aussi l’image de la rétine représente déjà une première épuration de l’objet; et il suffit de se servir d’un microscope pour se convaincre de combien de détails l’œil fait abs/raclion — détails favorables sans doute à l’exactitude de la science, mais contraires à la précision de l’image, comme à la concision du concept.
Et ce n’est pas tout. Le cerveau, en s’emparant de l’image, lui fait subir une deuxième transformation :
il n’en prend que les traits principaux, les signes
distinctifs, et il élague encore une foule de détails que la rétine produit bien, mais qui s’effacent devant la perception, dès que celle-ci veut fixer l’impression générale. Vous n'avez qu’à demander à plusieurs artistes la reproduction fidèle du même modèle, et vous verrez, par la différence idéale de leurs copies, combien la perception de l’homme transforme les objets sans le vouloir et sans le savoir.
Mais il y a encore autre chose : la mémoire, en s’appropriant cette image épurée, la travaille à son tour ; elle éclaire les parties saillantes qui en constituent le caractère, et met dans l’ombre les parties secondaires qui pourraient troubler la clarté de la compréhension. On voit que la mémoire, aussi bien que l’œil, et quoique sans but esthétique, procède exactement comme artiste; elle produit une image idéalisée tout en n’obéissant qu’à sa propre loi. La mémoire, comme la perception, doit fixer les images ; pour les fixer il faut les distinguer, et pour les distinguer il faut séparer l’essentiel de l’accidentel. Tout le monde, du reste, sait par expérience combien la mémoire idéalise les objets, car personne n’ignore le désenchantement de retrouver la réalité beaucoup moins séduisante que l’image du souvenir. Par la même raison l’actualité, qui n’a pas encore subi cette transformation épurative, est beaucoup moins favorable aux œuvres d'art que le passé.
Si l’œil prend la plus large part dans cette appro-
PREMIÈRE ÉTUDE. 173 priation intellectuelle du monde extérieur, les autres sens y coopèrent selon leur nature, et tout, au fond, se transforme en image. Certainement, les empreintes des autres sens sont plus vagues que celles de œil ; mais le son même forme dans le cerveau une espèce de figures notales, et les perceptions qui n’arrivent pas à former image, s’attachent à d’autres images déjà formées. Les effets du goût et de l’odorat, par exemple, sont des perceptions d’une nature trop matérielle et trop directe pour produire des images ; mais aussi la mémoire les fixe seulement comme des faits adhérents à d’autres souvenirs, sans pouvoir rappeler leur impression à la conscience. Et, sans doute, on a éprouvé ce singulier phénomène que l’odeur, frappant subitement la mémoire par l’odorat, y éveille toute une série d'images. Ce fait s'explique par la raison, que l’odeur s’est attachée à l’image lors d’une perception antérieure. C’est un effet à peu près mécanique. Cela démontre avec évidence la base physiologique de la pensée, qui n’est, au fond, qu’une empreinte cellulaire dans la matière cérébrale.
Ainsi les objets qui entrent, au moyen des sens, dans la conscience, s’y convertissent en image par une loi si générale, que l’homme réduit tout à l’image, même les choses non vues et invisibles ; il les habille d’une forme sensuelle, plus ou moins vague, en procédant par analogie. T’idée trop vaste, pour être contenue dans une seule image, se fixe par une série, et une
174 L'ART ET L'ÉTAT longue et sérieuse éducation intellectuelle permet seule à l’homme délaguer l’image du mouvement dialectique, c’est-à-dire de penser logiquement, au moyen du simple concept.
l’image sensuelle, fixée par la conscience, n’est donc pas autre chose que l'idéal spontané, non encore travaillé par l’intelligence esthétique ; et le vrai artiste, Vinventeur de l’art, c’est l’œil. Car il ne faut pas l’oublier : l’artiste lui-même ne procède pas de la nature, il procède de l’image produite sur sa rétine, puisqu'il ne perçoit qu’elle. Il ne fait que retracer intentionnellement ce que l’œil trace spontanément; il ne fait que continuer le procédé et en développer les conséquences.
L'idéal spontané, cependant, ne sert pas seulement de base à l'idéal artistique ; il a encore une autre mission à remplir : celle de produire l’idée en dégageant le concept de l’image. Nous avons vu comment l’image, en se condensant dans la conscience, s’épure et se transforme en une espèce de symbole, résumant l’objet et par la suite une série d’objets, qu’elle représente. La pensée n’a qu’à continuer ce mouvement et à traduire le symbole en simple signe pour arriver au concept. Les hiéroglyphes sont une démonstration
PREMIÈRE ÉTUDE. 175 assez palpable de cette opération. Ce sont des images: symbolisées pour figurer des notions. La conscience traduit cette langue dessinée en langue parlée pour arriver du signe sensuel au signe intellectuel, c’est-àdire au verbe, La langue par la suite oublie entièrement les premières origines de la parole ; le mot qu’elle prononce ne signifie plus l’objet qui a donné naissance au symbole, mais seulement le concept qui s’en est dégagé,
Le verbe n’est done, au fond, qu’une image parlée ; mais par cette traduction en parole, l'idéal devient idée, et, en transmigrant de l’espace dans le temps, il transforme sa quantité en qualité, sa substance en mouvement, son extension en expansion et devient une abstraction pure. Car, rémarquez-le bien : comme vous ne pouvez pas fixer un objet sans produire un idéal, vous ne pouvez pas prononcer un mot sans produire une idée. Et quelle que soit laversion, que, sous l’empire du réalisme actuel, les abstractions puissent vous inspirer, il vous faut bien passer par là.
Si vous prononcez, par exemple, le mot : arbre, vous vous croyez certainement à cent lieues de toute philosophie. Un arbre vous semble chose bien palpable, bien concrète; vous en avez vu des milliers, vous marchez dessus, puisque votre chambre en est parquetée — et pourtant votre arbre n’existe pas. [Il y a bien des chênes, des ormes, des cèdres, mais il n’y a pas d’arbres proprement dits. Le mot arbre est le résumé
logique d’une végétation immense, infinie; et l’abstraction que vous commettez là est si énorme que, pour démontrer toute la réalité qu’elle contient, votre vie n’y suffirait pas, ni la vie de tous vos semblables.
Bon !dites-vous, je fais donc de cette abstraction que j'ai tant de fois persiflée? Eh bien! je dis cèdre alors.
Malheureusement, cela ne vous sert à rien, car il y à bien le cèdre du Jardin des Plantes, ou le cèdre du bois de Boulogne, mais il n’y a pas plus de cèdre en soi qu’il n’y a d'arbre.
Comment! répliquez-vous, je ne peux donc pas sortir de cette maudite abstraction? Eh bien! je dis cèdre de Jussieu, et j'espère qu’on ne m’accusera plus d'abstrailisme, car voilà un nom propre qui n’appartient qu’à un seul spécimen sur la terre.
Mais malgré ce nom propre, vous faites toujours le métier de songe-creux ; car le cèdre de Jussieu, cela veut dire : le cèdre qui à été planté en telle année, sur telle place, en telle circonstance; qui a bu bien des gouttelettes d’eau, absorbé bien des globules d'air, distillé bien des molécules de séve; qui a préparé force cellules, force vaisseaux, force fibres; qui à produit tant de feuilles, tant de fleurs, tant de cônes, etc., etc. Des milliers de volames ne sauraient décrire, dans toute la plénitude de sa réalité, cette vie d'arbre que vous croyez épuiser par un nom propre. Votre cèdre de Jussieu, c’est un billion de faits que vous renfermez dans un son; et vous ne voulez pas que
cela soit de l’abstraction? Tant pis pour vous, il faudra bien que vous restiez philosophe; car chaque mot que vous formulez est une abstraction, chaque période que vous formez est un rapport : c’est que 13 logique est dans la nature et que votre cerveau n’en est que le miroir.
L'image dun arbre dans votre œil n’est donc pas une réalité, puisqu’un arbre réel contient une masse de choses que votre perception élague; mais elle est une vérité, parce que toutes les conditions essentielles de l'arbre se réunissent dans l’image. Vous ne perdez rien, vous ne faites que condenser. De même, la notion de l’arbre dans votre mémoire n’est pas une réalité, puisque rien de ce qui existe ne la reproduit exactement; mais elle est une vérité, parce qu’elle contient la substance des millions d’arbres qui existent réellement. Voilà tout le mystère de la thèse et de l’antithèse, de ce mouvement dialectique qui produit l’idée. C’est l’abstrait et le concret qui se posent, se nient et s'unissent dans la synthèse, c’est-à-dire dans le résumé logique d’une série de phénomènes, dans idée. L'idée n’est que l'essence commune à un nombre plus ou moins grand de faits réels. Plus ce nombre est grand, plus l’idée devient abstraite, et l'existence de cet absolu est d'autant plus large, qu’il n'existe pas en lui-même, mais dans tout un faisceau de manifestations vitales.
J/homme, c’est l'individu vis-à-vis de l’infini, vou-
lant s'approprier cet infini, qui fait sa joie et son tourment. Mais comme l’habitant ne peut pas emporter la maison et la partie ne peut pas contenir le tout, l’homme ne saurait absorber l'infini. En revanche il est capable de s’en approprier l’image et le concept; et ses organes opèrent tout naturellement cette transformation de la réalité sans bornes en idée et idéal pour faire entrer l'infini dans le vase de lPindividualité. La conscience, en produisant l’absolu, possède le monde.
LR
l’homme est penseur et imagier comme il est buveur et mangeur; ses qualités intellectuelles découlent forcément de sa nature. Sa faculté visuelle produit l'idéal spontané comme sa faculté communicative produit l’idée spontanée. Ce n’est ni un don surnaturel ni une infiltration divine, c’est tout bonnement une nécessité de son organisation. Aussi la production de lidéal ne fait pas la spécialité de l'artiste, cette production appartient au g'enre humain; ce qui constitue l’artiste, c’est la faculté de transsubstancier cet idéal de l’état subjectif à l’état objectif, c’est-à-dire de faire passer l’image esthétique de l’homme intérieur au monde extérieur en la fixant par des moyens sensibles sans en altérer la vérité, [1 y a bien des
personnes qui sont artistes sans pouvoir produire, parce qu’elles sont trop portées au concept et qu’alors à l’imagination qui formule ne se joint pas la main qui forme. L'artiste c’est donc le talent de rendre l’idéal accessible aux sens pour le communiquer à d’autres intelligences.
L'art ne produit son effet que parce que l’idéal se trouve dans toutes les âmes et y engendre le sentiment du beau. Le beau comme concept absolu s'applique à tout ce qui est, 1l ne disparaît que là où la vie ayant cessé, la décomposition commence. Le beau naturel n’est que l’expression active, causale, palpable de la loi, et il nous charme, parce qu’il nous fait voir la raison des choses, la logique, sous une forme plastique adéquate à notre propre nature. Si l’organisme entre en décomposition, sa forme plastique est détruite pour être remplacée par une autre, et cette transition, qui est la nég'ation de la beauté, agit sur notre sentiment d’une manière répulsive.
I n’y à donc à vrai dire rien de vivant qui soit absolument laid, et si certains animaux nous répugnent, c’est parce qué, l’animalité étant la base de notre propre nature, nous posons, sans nous en rendre compte, l'idéal humain comme terme de comparaison. Une plante ou un minéral ne nous répugnent guère, car il n’y a que les choses similaires qui se repoussent comme elles s’attirent. Ainsi la laideur n’est qu’une.
valeur de comparaison, comme la beauté elle-même.
Les objets créés ne représentent qu’une échelle de graduation esthétique, selon qu’ils manifestent la loi d’une manière plus ou moins complète; et tout animal, si laid qu'il soit, a été à un moment donné l’orgueil de la création.
De même l’idéal esthétique de l'artiste ne se sépare de l'idéal spontané de lindividu par aucune démarcation constante, il n’y a qu’une gradation. Cependant il ne suffit pas à l’art de reproduire des beautés naturelles quelconques, car alors son œuvre ne serait qu’une histoire naturelle en images; il faut au contraire qu’il représente un idéal élaboré avec intelligence et exprimant la loi d’une manière assez énergique, pour frapper notre conscience. Car l'intention de Part, c’est de démontrer la perfection de la loi logique par la beauté sensible qu’elle produit. Comme il n’y a que l'idéal en nous qui puisse nous donner le sentiment du beau, il n’y a que l'idéal en dehors de nous, c’est-à-dire l’art, qui puisse, en réagissant sur notre sentiment, nous enseigner la beauté de la nature. C’est la différence entre la beauté de l’art et la beauté de la nature, qui nous amène à distinguer et à comprendre.
La faculté de recomposer extérieurement ce que le sentiment compose intérieurement ne suffit donc pas pour engendrer une véritable œuvre d'art, il faut encore une assez grande puissance idéalisatrice, afin de reproduire, non pas ce que la nature produit dans un
PREMIÈRE ÉTUDE. 181 cas isolé, mais ce qu’elle cherche à produire et réalise dans une série de sa création. [/art ne surpasse pas la nature, il ramène seulement les réalités éparpillées à une seule image pour nous faire sentir toute la puissance splendide de la création. Fn nous montrant la beauté de la loi, il nous la fait apprécier et aimer, il développe notre sentiment et fait Péducation de notre volonté. C’est la mission morale de Part.
Entre l’image spontanée et l’imag'e artistique, il y à la même différence qu'entre la pensée spontanée et la pensée scientifique; et comme l’art charme notre sentiment, la science réjouit notre intelligence. La science réduit la pensée à sa valeur réelle, à l’idée, et Part ramène l’image à sa valeur réelle, à l'idéal. T’art n’est donc pas autre chose que la représentation sensible de l'idée, lexpression palpable de la vérité. Car le travail de l’art comme de la science a, pour dernier but, la recherche et la révélation de la vérité.
Or, la vérité, c’est l’essence des choses dégagée de leur apparence; cest le fond opposé à la superficie. Pour la trouver, il faut laisser ce qui est accidentel et passager pour prendre ce qui est normal et constant. Un fait isolé peut être avéré, sans qu’il soit pour cela une vérité : détaché de tout rapport avec d’autres faits, arraché de sa série, qui seule peut démontrer sa valeur intrinsèque, il est à peu près nul pour la science. Pour arriver à la vérité, le penseur prend donc une série de faits, les résume et en tire la résultante. L’artiste fait
de même; s’il prenait un être au hasard, pour copier son apparence, il resterait au-dessous de sa mission ; il doit continuer l’action intellectuelle du sentiment, pour agrandir l'idéal, c’est-à-dire la vérité, en y introduisant le plus de réalité possible. Plus un type est idéal, sans manquer de vie, plus il est réel en même temps, Car au lieu de représenter l’essence d’un seul individu, il représente l’essence de tout un groupe. Comme le fait brut n’est pas la vérité logique, la réalité brutale n’est pas la vérité esthétique.
Et, en effet, le premier qui a dessiné le corps humain a cherché à s’en rendre compte tout comme le premier qui l’a disséqué. L'art n’est que la contre-partie de la science ; &’est le sentiment qui construit la vérité par la synthèse esthétique, comme la pensée la démontre par l’analyse scientifique. La science ne connaît que le cadavre : les phénomènes de la vie ont cessé quand l’anatomiste s'empare de son sujet; c’est l’art qui fait comprendre la créature vivante, c’est lui qui fixe les phénomènes travaillés par des transformations continuelles, dont il saisit les traces imperceptibles, disparaissant et reparaissant tour à tour, et refractaires à la reproduction matérielle la plus exacte. Ce sont donc ces phénomènes que l’art doit résumer, et dont la résultante est la vérité esthétique ou l'idéal artistique. L'idéal n’est pas autre chose, c’est la réalité rendue vraie, c’est la vérité rendue sensible, c’est l’idée rendue image,
L'art est d’abord indispensable à la production de la vérité parce qu’il dégage l’idée; il est ensuite indispensable à la formation de la vérité, parce qu’il la complète en la révélant au sentiment, tandis que la science ne peut la rendre accessible qu’à la pensée. Si la science fait la biographie de la vérité, l’art en fait le portrait. Voilà la place qu’il doit revendiquer dans l'atelier de l'esprit humain.
| l’image est donc l’appropriation sensuelle de l’objet.
L'idéal est la condensation intellectuelle de l’image.
L'art est la reproduction sensible de l'idéal.
C’est la transmigration de l’objet, passant par les sens, se résumant dans la conscience, pour renaître dans la réalité sous une forme supérieure, qui révèle son essence. C’est la première ébauche de la vérité encore entachée de sensualité; c’est la première étape de la pensée, encore renfermée dans le sentiment.