‹ Les souvenirs d'un artisteChapitre 17 sur 46 · XIE · texte numérisé non relu

XIE

L'histoire de toutes les institutions gouvernementales est la même : elles finissent toujours, poussées par l'instinct de conservation, à prendre le contre-pied de leur mission; car leur mission consiste à se faire de plus en plus superflues.

Le gouvernement, par exemple, au lieu de développer, suivant sa mission, l'initiative des citoyens et de les rendre capables de se gouverner eux-mêmes, tend, au contraire, à éteindre par une centralisation croissante la force virtuelle de l'individu afin de se rendre de plus en plus nécessaire. La justice, au lieu de développer la notion du juste par des principes simples et clairs et de faire de chaque homme un juge, tisse un réseau inextricable de lois contradictoires,

dans lequel le sentiment de justice s’étrangle et dépérit tellement que les hommes ne peuvent plus vider le moindre différend sans avoir recours aux tribunaux. Et l’Église enfin, au lieu de faire comprendre à l’ignorance que ses mythes et ses dogmes ne sont que des symboles et des similitudes qui donnent une apparence sensible à la vérité et servent à développer la raison de l’homme primitif, retient la conscience dans une atmosphère malsaine de mysticisme. Au lieu de faire de l’homme un bon citoyen, un digne membre de l'humanité, elle l’arrache du monde, l’isole, le rend misérable sur cette terre et le gratifie de bons pour la lune et les étoiles, comme si elle y avait des correspondants escomptant sa signature. Remplaçant la virtualité humaine par le péché originel, la conscience par la grâce, le libre arbitre par l'instinct religieux, la justice par la charité, et la loi par la providence, elle dénature l’humanité dans son essence, et en ferait volontiers une multitude de mendiants, comme elle a fait de sa métropole, de la Ville éternelle, la capitale de la mendicité. Au lieu de se contenter de la place honorable que la société lui réserve, au lieu d’être l’art, la science, la consolation suprême du pauvre déshérité dont l’esprit encore inculte se refuse aux jouissances purement intellectuelles et morales, elle ne parle qu’oppression, elle ne rêve que domination et en se posant en ennemie absolue de tout progrès, elle force la civilisation de lui déclarer la guerre à son tour.

Le libre penseur, pourtant, qui ne verrait dans ce stratagème ecclésiastique qu’un calcul aussi méchant qu’intéressé, aurait tort. Comme toute puissance qui a sa raison d’être et qui, par la force de sa mission, s’est conquis une large place dans la réalité de la vie, Église se défend du moment que le pouvoir menace de lui échapper; et si les esprits égoïstes du sacerdoce sont poussés à la défense par Pambition mondaine, les âmes honnêtes le sont par la conscience de leur devoir. Sans doute l’esprit dominateur des grands dignitaires y est pour beaucoup, mais l’ignorance du bas clergé y est pour bien davantage ; et sil y a des prêtres hypocrites, regardant la religion comme leur vache à traire, des cœurs simples, croyant l'humanité perdue sans le dogme, se trouvent aussi dans les sacristies comme partout ailleurs.

Et comment voulez-vous qu’un pauvre prêtre trouve la vérité, puisque vous, hommes du monde et de l’éducation, tout voltairiens que vous prétendez être, ne pouvez pas venir à bout de vos croyances religieuses. Vous voyez bien que Gallilée a raison et que l’Église a tort, mais vous ne comprenez pas qu’en séparant l’art, la science et la justice de la religion, il ne reste absolument rien de cette dernière. Vous caressez donc toujours un certain instinct religieux que vous ne savez ni expliquer ni classer ni employer et qui ne sert tout juste qu’à embrouiller toutes vos notions. Vous n'avez ni le sentiment assez robusté pour croire, ni

l'intelligence assez ferme pour raisonner; vous n’êtes que des femmelettes, des êtres amphibologiques bons à rien, si ce n’est à devenir le fumier d’une génération nouvelle. Comment voulez-vous qu’il n’y ait pas lutte entre l’Église et la civilisation, puisqu'il y a lutte dans votre propre cœur entre l’instinct religieux et le libre arbitre; la première n’est que la conséquence de la seconde. Mais dans votre aveuglement bourgeois vous combattez le prêtre à outrance et défendez la religion quand même, au lieu d’être tolérant envers le prêtre, dont l’existence n’est que le fruit de votre ignorance, et d'attaquer les principes antirationnels et antihumanitaires de la religion, cause de tout le mal.

L'Église se défend done et du moment que l’art, la science et la justice se séparent delle, elle les regarde d’un mauvais œil, comme un seigneur regarderait ses serfs affranchis. Elle proscrit l’art mondain, elle condamne la morale sociale et elle ne peut pas trouver assez de fer et de feu pour exterminer la science, cette ennemie acharnée à laquelle elle a juré une haine éternelle. Mais à mesure que le mouvement intellectuel se retire d’elle, l'Église qui a commencé à vieillir, continue à se momifier. La pensée se pétrifie en dogme, le sentiment tourne en superstition, la justice devient sacrement, la poésie se fait mythologie et l’art dég'énère en idolâtrie. Alors l'Église perd peu à peu le sens moral et il lui faut une secousse comme la Réforme pour la rendre capable de continuer son œuvre d'éducation.

L'art dans ses commencements se confond donc avec la religion, dont il est la véritable base; car ce qui constitue l’âme de la religion, ce qui fait qu’elle dure encore à côté de la science et de l’art même, c’est l'aspiration esthétique, le principe artistique, en un mot, c’est l’élément idéal qu’elle contient. La religion n’est au fond qu’un art encore embrouillé de science et de justice; c’est l’art symbolique et difforme portant le verbe dans ses entrailles. Le verbe n’est que le symbole plastique transformé en symbole phonétique; c’est l’idéal émigré de l’espace dans le temps pour élaguer tout détail contraire à l’abstraction. La pensée est sortie de l’image, l’idée est sortie de l’idéal, la philosophie est sortie de Part.

Du moment que l’on connaît la base phénoménale du développement humain, on comprend que tous les arts et tous les cultes primitifs ont commencé nécessairement par former et par adorer des idoles ; et ces images étranges, si absurdes qu’elle paraissent au premier abord, deviennent parfaitement compréhensibles. Du reste, le paysan catholique quiadore l’image d’un saint dans l’espoir d’un miracle n’est pas plus philosophe que lÉgyptien qui adorait un taureau,

comme symbole de la force. L’Égyption même est plus logique dans son culte, car un symbole se rapproche d'autant plus de l’absolu, qu’il s'éloigne davantage de l'idéal esthétique ou idéal humain. l’Église catholique l’a compris elle-même, en acceptant la colombe pour symbole du Saint-Esprit. Dans quelque mille ans d'ici, quand les archéologues de l’avenir fouilleront les ruines de nos églises, ils diront sans doute que les chrétiens ont adoré des oiseaux.

Rien ne peint mieux la superstition naïve des intelligences naissantes que les habitudes religieuses des anciens Hindous. À côté de la Trinité divine, ils avaient créé un essaim de dieux secondaires. Ces dii minorum gentium, ils les traitaient assez cavalièrement en disant : » Tu sais bien, un tel, que tu n’es qu’un dieu de ma façon, et que je puis te destituer comme je t'ai institué. Eh bien ! si tu n’es pas gentil, et si tu ne fais pas ce qu’on te demande, on te donnera ton congé et on te mettra à la porte. » Cet Indien s’aperçoit bien que son dieu n’est qu’une conception de son propre cerveau, mais lui ayant donné une personnalité au moyen d’un idéal palpable, il confond aussitôt ce mirage intellectuel de son entendement avec l’image matérielle de sa rétine, et il attribue à ce dieu de sa façon une existence et une puissance réelles. Cependant, il n’a qu’à casser l’idole : l’image détruite, le dieu rentre dans le néant du concept pur. J’adoration des images chez les modernes produit

des naïvetés analogues, et même les Grecs, le peuple le plus philosophe de l'antiquité, finissent par se demander si leur Olympe est peuplé des créations homériques ou des visions sacerdotales, et s’ils doivent prendre leurs dieux pour des métaphores poétiques, pour des concepts philosophiques, ou pour des êtres sensibles. Tout cela s’entremêle, et Socrate trouvant enfin toute cette gent olympienne par trop sans gène, pour des êtres aussi haut placés, est empoisonné comme blasphémateur, parce que son intellect s’est affranchi de l’image. Nos bons chrétiens, tout en approuvant et plaignant ce paien mécréant, ne se font pas faute d’empoisonner au moins moralement leurs Socrate contemporains, qui, à leur tour, se sont affranchis de l’image.

I n’y a que la religioh hébraïque, qui fasse une exception très-intéressante en défendant toute représentation plastique de son dieu. Cela prouve une grande aptitude philosophique chez cette race. D’un autre côté, il ne faut pas oublier que la vie nomade n’était guère favorable au développement des arts plastiques, et que les juifs les remplaçaient par la poésie. Et en vérité, si l’image plastique n’était pas permise on s’abandonnait volontiers à l’image poétique. Le Dieu de la bible va et vient, apparait et disparaît, parle et commande, prend le ciel pour sa chaise et la terre pour son tabouret. Entre le Jehova de Moïse et le Jupiter de Phidias, il n’y a que la

DEUXIÈME ÉTUDE. 205 différence de la poésie à la sculpture; mais l’un est une image comme l’autre.

Ce n’est done qu’à mesure que le concept s’est dégagé de l’image et la pensée philosophique de la croyance religieuse, que l’art a pu développer l'idéal dans sa vérité esthétique. Cherchant naïvement la grandeur dans l’étendue, Part commence par l'architecture, dont l'idéal est la matière comme manifestation sensible de l’espace. C’est la représentation artistique du règne minéral, etles éléments végétaux et animaux y entrent peu à peu comme ornement. Alors l’image proprement dite, limitation de la créature, commence à se dessiner. L'esprit qui se place, pour la première fois, en face de la nature avec un regard scrutateur, recule comme épouvanté devant cette puissance mystérieuse, qui travaille et transforme sans cesse, dont les effets sont si visibles et les causes si insaisissables. Vénération, amour, surprise, crainte, curiosité et plaisir enfantin devant cette masse de jouets divers, tout cela se mêle dans la conscience émerveillée de l’homme primitif, et forme ces monstres fantastiques qui nous étonnent, comme ils sont eux-mêmes le produit de l’étonnement.

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