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À mesure que l'esprit s'empare de la nature, il cherche aussi à la comprendre, et l’art développe ce
caractère symbolique, qui a trouvé en Égypte sa plus haute expression. Mais ces divinités typiques, surmontées le plus souvent de têtes d'animaux, ne trahissent pas encore l’enthousiasme artistique, que le sentiment du beau doit provoquer plus tard. Quoique lintelligence de la forme commence à se montrer, ces figures restent d’une sobriété géométrique, qui s’adresse bien plus à l’entendement qu’aux sens. Ce n’est que dans la représentation des animaux que le mouvement de la vie organique se dessine avec plus de liberté.
Sous ce point de vue l’art égyptien est extrêmement curieux, car il montre clairement combien le sentiment est d’abord impuissant à se développer, sil n’a pas dég'agé la pensée. Aussi, malgré les efforts surhumains des Égyptiens, attestés par les monuments gigantesques, œuvres de générations entières, qui sont venus jusqu’à nous, leur art n’a pu sortir du formalisme symbolique, et n’a pu trouver son entier développement qu’en Grèce où, pour la première fois, la pensée humaine s’est séparée nettement de l’image. C’est à l’art que la Grèce doit sa philosophie, c’est à sa philosophie qu’elle doit son art; l’un était impossible sans l’autre. Les idées, naturellement, durent rester incomplètes, mais la conscience y posa nettement le principe philosophique, en élaguant le symbole pour chercher la vérité au moyen du mouvement dialectique. La religion apparaît donc en Grèce, pour la première fois, sous sa forme véritable, montrant qu’elle
DEUXIÈME ÉTUDE. 207 n’est pas autre chose, au fond, que l’art; ou, si l’on veut, l’art n’est, en dernière analyse, que la religion, c’est-à-dire l'idéal, vers lequel toute âme aspire. Aussi, la Grèce est-elle restée la mère adorée de toute intelligence saine et élevée, et restera-t-elle la base indestructible de la civilisation humaine.
La mythologie hellénique, dont Homère fut le prophète et Phidias le grand-prêtre, ne s’appuyait ni sur des dogmes, ni sur des concepts; ce n’était que la réalité idéalisée par l’imagination spontanée et naïve d’une première civilisation. Une bible comme l’Z/iade et l'Odyssée ne peut produire que le sentiment du beau.
Mais ce gracieux printemps de l’humanité devait porter des fruits, et il fallait les orages féconds et les chaleurs énergiques de l’été pour mûrir la moisson. Après sa séparation d'avec l’idée, l'idéal avait fourni sa première Création; mais il restait à labourer et à ensemencer dans l’esprit humain bien des profondeurs que la vérité poétique de la mythologie grecque n'avait pu atteindre. La séparation ne suffit pas ; fallait la lutte prolongée, acharnée entre le sentiment et la pensée pour développer toutes les puissances de l’âme humaine. Il fallait d’abord un organisme social supérieur, capable d'extension, pour réaliser la culture non pas d’un peuple, mais de l’humanité entière. Alors Rome arrive pour transformer la société patriarcale en société politique; mais voulant absorber l’huma-
nité dans un seul état, elle ne peut pas réaliser la pondération des forces sociales, et finit par se détendre et crever semblable à un estomac qui a englouti plus qu’il ne peut digérer. T/ancien monde épuisé, les barbares s'emparent de la civilisation pour lui infuser une séve nouvelle.
La loi opère dans l’histoire exactement comme dans la création. La terre produit d'abord des plantes colossales et des animaux gigantesques; peu lui importe la valeur intrinsèque de sa création, ce qu’il lui faut avant tout, c’est une puissante production de matière organique. Aussitôt que la substance supérieure abonde, elle écrase par des révolutions formidables ces masses de cellules pour en former des êtres de plus en plus complets. Mais à mesure que la création marche et que les forces groupées entrent en des rapports plus continus et plus réguliers, la progression perd de sa véhémence et s’accomplit par des substitutions successives, par des transformations microcosmiques. Ce qui était avant tout une question d'espace devient de plus en plus une question de temps.
Dans l’histoire, le même phénomène. Comme la création établit des foyers de substance organique, l’histoire établit des foyers de substance intellectuelle. Ensuite elle écrase ces foyers par des guerres, par des conquêtes, par de véritables déluges de populations, et parvient à répandre et à développer ainsi les germes
DEUXIÈME ÉTUDE. 209 de la raison. Mais à mesure que la civilisation s'étend, que la pondération se fait entre les différents groupes et leurs fonctions, la progression perd son caractère véhément, l’échange se met à la place de la guerre, la raison triomphe de linstinct, et la fatalité se transforme en liberté.
Des savants instruits parlent encore des cataclysmes futurs, comme des historiens intelligents rêvent de nouvelles invasions de barbares. De telles idées sont complétement erronées et prouvent seulement combien peu la loi du progrès est comprise jusqu’à présent. Depuis que les forces de notre système cosmique et tellurique sont en équilibre, une perturbation fatale est absolument impossible; et depuis que les produits intellectuels et industriels des pays s’échangent avec autant de rapidité que de facilité, une migration armée a perdu toute raison d’être. Le monde ne se répète pas; si la loi reste, le mouvement marche, et la progression ne retourne jamais à son point de départ.
Il était impossible que Rome, comme seul foyer d’intelligence, pût tenir en équilibre le monde entier; — la France est déjà trop lourde pour Paris. Rome devait donc se briser nécessairement, et le christianisme,
comme antithèse naturelle d’un État qui avait tout absorbé, nia la société politique et prêcha la confraternité universelle. C'était le communisme que nous avons vu reparaître de nos jours comme conséquence inévitable de toute centralisation exagérée. Le christianisme dans son origine n’était qu’un mouvement politique dirigé contre lesclavage et contre l'empire, car, en fait de vérités philosophiques et morales, il n’a absolument rien apporté de nouveau, il s’est contenté d’amalgamer les doctrines des civilisations orientales et occidentales. l’idée fraternelle n’est pas plus chrétienne que l’idée de la trinité, de la rédemption, etc.; elle éclate avec bien moins de mysticisme et avec bien plus de clarté dans la philosophie paienne, et c’est tout simple : on ne peut pas poser la raison comme base de la vérité sans poser l'égalité de tous les êtres raisonnables comme principe social ; tandis que la religion, est en dernière analyse, la négation de l'égalité.
Le caractère propre du mouvement chrétien réside bien plus dans la pratique que dans la théorie. Son vrai mérite, c’est son zèle de conversion : il ne se contente pas de déclarer les hommes frères, mais il parcourt le globe et endoctrine l’univers pour ramener l'humanité à une seule vérité. Sa force, c’est son sentiment de solidarité efficace du genre humain; son succès, c’est son but, celui de la raison même, c’est-à-dire, l’unité de tous les hommes. Mais son
moyen, la croyance religieuse, n’est pas capable de réaliser ce but; car ce qui sépare les hommes et les pousse à la guerre, c’est justement la foi, basée sur le sentiment individuel, et ce qui unit les hommes et les pousse à la concorde, c’est la raison, basée sur la loi commune. Partant d’un instinct de justice, le nouveau mouvement comprit fort bien qu’il ne s'agissait pas de conquérir les peuples par la force, mais de gagner les consciences par la vérité. Seulement comme il ne basa pas la vérité sur la raison, il fut amené à contraindre toutes les âmes à la même foi, pour avoir un principe unitaire, et il aboutit nécessairement à un despotisme pire que la fatalité antique. L'Église avait commencé par catéchiser les gentils, elle finit par brûler les hérétiques; et au lieu de réaliser l’unité fraternelle, elle organisa la lutte de tous contre tous. Le dernier mot de toute religion, c’est la guerre.
Cependant la puissance du christianisme s’établit moins par.sa doctrine et son dogme, que par la coopération des barbares qui détruisaient l’empire en faisant de l'Église son héritière. Ces guerriers chevelus, en embrassant la croyance nouvelle, lui communiquaient la profondeur spéculative de la race germanique et la force envahissante d’un peuple primitif. Mais, avec leur foi énergique, les barbares inculquaient aussi leur fanatisme sanguinaire au christianisme, qui changea nécessairement sa mansuétude philosophique en cruauté sacerdotale, trans-
planté qu’il fut d’une société corrompue mais cultivée, dans une société incorrompue mais sauvage. Car toute religion vaut tout juste ce que vaut l'individu qui la confesse.
Le christianisme avait hérité du judaïsme, la haine de l’idolâtrie, résultant à la fois d’une notion supérieure de l’absolu et d’une méfiance orientale contre l'effet sensuel de l’image, qui se rencontre parcillement dans l’islamisme. Le concept réagissait avec d'autant plus de force contre les sens que la nature orientale renfermait plus de sensualité. Le christianisme penchait donc, de par son origine, plus vers la poésie que vers la plastique, et quand il retombait dans l'imagination, l’élément judaïque reparaissait à chaque crise avec véhémence. C'était le concept qui protestait contre l’image dans les fureurs des iconoclastes, et la Réforme n’eut rien de plus pressé à faire que de purger l’Église des beaux-arts. Aussi le christianisme ne produisit-il pas d’art aux premiers siècles, et si l’image se montre, ce n’est qu’une réminiscence de la culture païenne qui finit par se perdre dans les idoles typiques de Part byzantin, et dans les figures grossières de la symbolique occidentale. La pensée chrétienne des premiers siècles, produite par une culture antérieure, était assez dégagée des sens pour se passer du sensible; mais les races nouvelles et incultes qui entraient dans le mouvement, étaient loin de posséder la même intelligence acquise, et retournaient
naturellement au symbole. Il estétonnant avec quelle inintelligence l’érudition catholique a généralement traité le mouvement chrétien, et combien peu elle a compris que la transplantation de la doctrine d’une société cultivée dans une société sauvage doit transformer nécessairement l’essence religieuse ; car un symbole n’est rien en soi, ce que l’on entend sous le symbole est tout, et rien de plus facile que de transformer le fond d’une religion jusqu’à l’antithèse de sa croyance primitive, tout en laissant subsister ses formes dogmatiques. cd
L’art avait donc à renouveler sa pérégrination de Pimage au concept, mais, cette fois, il était appuyé dans sa marche par l’œuvre antique qui renaissait peu à peu sous l’idéal chrétien. L’art commence encore une fois à dégager la pensée, et d’après la loi que nous avons exposée, il ne peut produire l'idéal esthétique qu'après avoir accompli cette tâche. l’art chrétien reste done symbolique et typique jusqu’au xvre siècle où avec la Réforme le libre-examen s'affirme, et la science se sépare de l’église. Du moment que la pensée s’affranchit, l’art secoue les liens du concept, repousse le symbole religieux, dans lequel il reconnaît l’idole, et produit le beau humain, en retournant à la pureté du sentiment antique.
De tout ce qui précède ressort clairement que, quoique l'idéal soit la base de la religion, le nom d’art religieux est un contre-sens. Car aussi longtemps que l'idéal reste religieux, c’est-à-dire lié au symbole, il ne peut pas produire un art proprement dit, et du moment qu’il produit l’art, il cesse d’être religieux. A vrai dire, l’art religieux n’existe donc pas, et si nous pouvons désigner par ce nom le commencement de toute aspiration esthétique, c’est que toute vie primitive a ce caractère religieux, c’est-à-dire, instinctif; et nous pourrions tout aussi bien dire la science religieuse, la justice religieuse, la politique religieuse, etc., car toute chose morale est religieuse aussi longtemps qu’elle n’a pas accompli sa séparation en art, science et justice.
l’incompatibilité du dogme et de l’art est facile à comprendre. Toute divinité est essentiellement surnaturelle et surhumaine; si l’on fait son image, il faut absolument que celle-ci se distingue de toute créature terrestre. Si la religion accepte, néanmoins, la créature pour modèle de ses images, c’est que l’imagination ne peut lui fournir que des êtres connus. Et justement parce que le dogme veut représenter l’inconnu sous la forme du connu, il s'éloigne de la vérité esthé-
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tique, et, en chargeant l’image du concept, il en fait un symbole au lieu d’un idéal. Mais la religion ne peut pas se contenter de l’idéal, car l'idéal, c’est le possible, et elle a besoin de l'impossible, de quelque chose qui ne peut pas exister dans l’ordre naturel des choses, d’une conception métaphysique devenue sensible ; en un mot, il lui faut l’idole, car l’idéal, c’est tout le monde.
L’art, pour servir la religion, est donc obligé de prendre le contre-pied de sa mission et de particulariser l’abstrait au lieu de généraliser le concret; car ce n’est pas l’apparence extérieure, ce n’est pas le procédé artistique qui fait l’œuvre d'art, c’est, au contraire, le sentiment plastique, l'intelligence de la réalité. Comment voulez-vous que l’art vous donne un idéal sensible, si vous ne lui donnez pas une réalité palpable? Représenter un absolu sans concret, une idée sans corps, pareils à ce célèbre couteau sans lame qui a perdu son manche — autant vaudrait demander à la science la démonstration du miracle de la Salette! Entre le but de l’artiste et le but du prêtre il y a contradiction absolue, et l’art commence tout juste où la religion finit.
Supposons que l’on commande à un artiste l’image de la vertu: qu'est-ce qu’il fera? Il composera une femme avec une figure plus ou moins insignifiante et une draperie plus ou moins bien arrangée; il écrira virlus au-dessous de ce mannequin, et le tour est fait,
S'il a bien travaillé, il a produit une espèce de Vénus collet-monté, qui n’a aucune raison d’être la vertu plutôt qu'autre chose. La vertu n’étant pas une femme qui court les rues et qui vient poser pour son portrait, l'artiste est donc obligé de procéder autrement et de la représenter comme elle existe, c’est-à-dire dans ses manifestations, dans l’action vertueuse.
Pour représenter le concept moral de votre conscience, vous êtes donc forcé de recourir au phénomène moral de la vie réelle, et vous prétendez néanmoins faire l’image de la divinité, d’un concept bien autrement abstrait, et dont les manifestations visibles s'étendent sur le monde entier? Elle est bien pauvre, l’idée que vous avez de votre Dieu.
Un vieux modèle avait une figure superbe, une grande barbe blanche et de longs cheveux grisonnants. Il écrivait sur ses cartes : Janicot, Modèle, Nature de Bon-Dieu ; car il posait pour le Père éternel dans les tableaux religieux. Les artistes, par cette raison, l’appelaient le père Bon-Dieu, ou encore, l’'Être suprême. Cet homme avait si bien l’extérieur de son emploi qu’on n’avait qu’à le copier, pour que les fidèles fussent on ne peut plus édifiés de la belle prestance de leur Dieu, qui cependant n’était autre chose au fond que le bonhomme Janicot. Voilà pour l’art religieux.
Maintenant, que l’on prenne l’homme, le seul être suprême de la création que nous connaissions, pour
DEUXIÈME ÉTUDE. 217 symbole de la force suprême, rien de mieux ; et certes nous n'avons aucune raison de regretter les manifiques peintures de Michel-Ange dans la Sixtine. Mais que l’on ne donne pas cette superbe image d’un Jupiter quelconque pour la représentation du Dieu invisible, de l’absolu des absolus; que l’on n’appelle pas cette imagination paienne, de l’art chrétien; ni cet idéal réaliste, de l’art religieux.
Les madones byzantines, voilà de l’art religieux. En voyant ces idoles efflanquées et sans mamelles, on croit à l’Immaculée-Conception, et au miracle de l’incarnation ; Car il est impossible qu’une telle femme conçoive et enfante par voie naturelle. Maïs la beauté païenne des madones de Raphaël ne rappelle que les faits et gestes de la maternité humaine; il n’y à aucune raison plausible pour que ses femmes soient les mères d’un dieu plutôt que d’un homme. Et, en effet, la mère n’aiïme-t-elle pas son enfant du même amour qu’il soit homme ou dieu ? n’est-il pas toujours le fruit de ses entrailles, et, par là même, un petit dieu pour la mère qui en est fière comme s’il était le rédempteur lui-même? Et tout enfant ne peut-il pas devenir un rédempteur par la puissance de son génie?
L'artiste trouve done sa madone dans chaque mère, etil voit la maternité cent fois plus belle que vous qui prétendez la diviniser. Et en vérité, y a-t-il quelque chose de plus beau dans le monde que la maternité ? Quel touchant symbole de la nature, si bonne et si fertile, que cette mère, tenant son enfant sur sa mamelle et le nourrissant de son sang, qui se change en lait. Ah! voilà un miracle qui vaut bien celui des noces de Cana ; voilà un sublime mystère, un saint sacrement! Mais vous avez des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas ouir. Il n’y a rien de plus sceptique au monde que vous, gens de la foi, car vous ne croyez que l’incroyable. Vous maudissez cette bonne terre, votre nourrice; vous dénigrez cette gracieuse nature, votre mère; et sous prétexte d’Immaculée-Conception vous rejetez la maternité tout entière dans la boue. Mais on pardonne à votre ignorance farouche, elle ne sait ce qu’elle fait; elle est incapable de comprendre qu’il n’y a rien de plus immaculé sur la terre et dans les cieux que les lois éternelles de la création.
Et la douleur maternelle — a-t-elle besoin du dogme pour éclater franchement dans l’art? Où l’art pourrait-il trouver une image plus émouvante que cette mère, tenant son enfant crucifié sur ses genoux, pleurant ce fils splendide, qui est mort pour l’humanité dont il a remué l’âme? Mais il y a tous les jours des martyrs qui tombent, et des mères qui pleurent;
DEUXIÈME ÉTUDE. 219 et ces douleurs sont d’autant plus favorables à l’art qu’elles sont plus humaines. Car si c’est notre semblable qui tombe, il a toute notre pitié; si c’est au contraire un dieu, comme nous ne sommes pour rien dans les conseils des dieux, et comme nous n’y pouvons rien, nous disons : Qu’il se relève, cela ne nous regarde pas.
I n’y a d'esthétique dans l’histoire sainte que ce qui est purement humain, et si l’art y trouve d'excellents sujets, ce n’est pas parce que, mais quoique religieux. La religion n’a là d'autre importance que de rendre ces sujets populaires en les portant à la connaissance de tout le monde.
Comment! pendant quinze siècles, le christianisme n’a su enfanter que des types décharnés, hostiles à la beauté, des ombres ascétiques, traînant une vie latente; l’humanité a été obligée de retourner au pag'anisme pour produire la Renaissance, pour retrouver l’art perdu, pour reconstituer le culte du beau — et vous parlez dun art religieux, d’un art chrétien ? Comment! vous citez Michel-Ange et Raphaël? Vous ne savez donc pas que Dieu-le-Père du Florentin est sorti de la hanche du Jupiter de Phidias, et que c’est la Vénus génitrix qui a tenu sur les fonds baptismaux la madone du peintre d’Urbino? Certes ! les maîtres de la Renaissance avaient eu des devanciers; dans la société chrétienne la race nouvelle avait apporté un sentiment nouveau : l’expression cherchait à gagner
sur la forme, et l’école allemande surtout mettait franchement la beauté morale au-dessus de la beauté physique. Mais l'élément artistique ne se développait qu'aux dépens de l’élément religieux. Ce qui donne aux anciens tableaux allemands leur valeur, ce n’est pas la forme retenue, typique, byzantine, c’est, au contraire, le fond tout individuel, l'intelligence naïve de la nature qui s’y manifeste et qui est l’antithèse de l’art dogmatique. La Réforme y montre déjà ses premiers germes.
Les grands maîtres de la Renaissance sont donc des païens pur sang; si l’on appelle leur œuvre de la peinture religieuse, c’est parce qu’ils ont traité des sujets religieux, mais en vérité, c’est de la peinture historique. La Renaissance n’a vu dans la religion que l’histoire sainte, et n’a peint dans l’histoire sainte que l’histoire de l'humanité. C’est ce qui fait sa grandeur, sa gloire et sa stabilité. La révolution intellectuelle que la race germanique accomplissait dans le domaine de l’idée, la race latine l’accomplissait dans le domaine de l’idéal. La Renaissance c’était la Réforme de l'Italie, et Raphaël signait de son pinceau le divorce entre l’art et l’Église, comme Luther, avec ses thèses, proclamait le divorce entre l’Église et la science.