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QUEL EST LE ROLE DE L'ART DANS LA SOCIÉTÉ

Pendant que Part accomplit sa mission historique, il prépare sa fonction sociale. Tout en dégageant la pensée de l’image, il développe l’image en idéal esthétique; câr ces deux opérations ne sont que les corollaires d’une seule et même activité. La partie arriérée de l’humanité se sert encore de l’art comme dun interprète du concept, tandis que la partie avancée voit déjà dans l’art la vérité sensible. À mesure que la civilisation sort des limbes de l'instinct religieux, elle cherche et trouve la puissance morali-

222 L'ART ET L'ÉMMT.

satrice dans l'idéal artistique. Les commandements dogmatiques de l'Église ne peuvent plus agir sur la conscience libre qui a converti les thèses de la doctrine en principes de justice; le complément qu’il lui faut pour cultiver son sentiment, ce sont les exemples du beaa moral formulés par l’art et par la poésie.

Nous avons vu, dans les études précédentes, comment la conscience instinctive, se composant de pensée et de sentiment, se développe en conscience morale par la séparation et la pondération de ces deux facultés, et progresse ainsi de la fatalité à la raison, de la nécessité à la liberté. Il s’en suit que la morale, l'expression de la volonté raisonnée et sentie, n’est pas un concept absolu se basant sur une fonction spéciale, sur une puissance phénoménale; mais un concept relatif, se basant sur une puissance arbitrale, sur l’équation entre le sentiment et la pensée. La morale, comme la volonté, est donc un composé d'idée et d’idéal ; c’est la vérité esthétique et la vérité dialectique qui s'unissent dans la volonté pour produire V’acte moral. La morale n’existe donc pas dans la théorie, elle n’existe que dans l’action.

Ce que nous appelons le bien n’est qu’une résultante du beau et du logique, et toutes nos notions morales, de même, ne sont que des équations et n’existent absolument pas en soi. Bien et mal, vertu et vice, droit et devoir, justice et injustice, sont des concepts, dépourvus de toute base phénoménale, et ne reposant

TROISIÈME ÉTUDE. 223 que sur l’appréciation intellectuelle. Ce ne sont pas des définitions, ce sont des interprétations de la loi, et, comme telles, leur valeur dépend entièrement de l'intelligence de l’interprète.

La nature, c’est-à-dire la loi fondamentale, remplace toutes ces notions par une seule, par la force. La nature ne connaît qu’un bien, une vertu, un droit. une justice — la force : c’est le plus fort qui a raison. S'il en était autrement, la morale deviendrait impossible; car si le bien gagne toujours de plus en plus sur le mal, c’est parce qu’il est le plus fort, et si l’esprit finit toujours par dominer la matière, c’est parce que l'intelligence est une force tout aussi réelle et plus subtile que la loi de gravitation. Ne médisons donc pas de la loi de nécessité qui fait notre salut, et ne méconnaissons pas la valeur de l'incertitude morale, qui n’est que l’effet de la liberté. Les notions morales sont incertaines, parce qu’elles ont perdu le caractère fataliste des concepts absolus et se sont imprégnées de liberté.

I est donc évident que vice et vertu ne sont qu’une seule et même force, qui ne diffère que par le degré de son développement. Toute vertu est basée sur un vice, tout vice se change en vertu. Il n’y a rien de plus stupide que de gémir sur les passions, les appétits, les péchés inhérents à la nature humaine : nos vices, ce sont nos vertus, et plus un vice est fort et menaçant, plus il est capable de faire une belle et

bonne vertu; il ne s’agit que de le conduire de l’instinct à la raison, du fatalisme au libre arbitre. Ce que nous appelons vice n’est que nécessité, ce que nous appelons vertu n’est que liberté; car voici le dilemme qui se pose :

La loi, c’est la nécessité, la moralé, c’est la liberté. Or, une action ne peut être morale, si elle n’est pas conforme à la loi : la morale doit donc se baser sur la nécessité ; mais, d’un autre côté, une action n’est morale que sous la condition d’être libre : la morale doit donc combattre la nécessité, c’est-à-dire, reconnaître et renier à la fois sa propre base. Comment résoudre cette contradiction? Il est évident que l’on ne peut sortir de là que par un compromis, c’est-àdire par une équation, qui s'appelle justice, et qui, ayant toujours la nécessité pour cause première et toujours la liberté pour raison finale, convertit, par son action même, la nécessité en liberté. Justement parce que le sens moral ne repose pas sur un organe, il n’a rien d’absolu et de fatal, comme la pensée et le sentiment; et parce que la justice subjective est seulement un rapport entre deux facultés, et la justice objetive une équation entre la conscience individuelle et la conscience collective, elle est capable d’opérer cette transformation de la fatalité en raisonnabilité.

XIX y

Déjà Gœthe, par une intuition de poûte, fait dire à Méphistophèle : Je.suis la force qui veut toujours le mal et produit toujours le bien. La philosophie allemande a proclamé, à son tour, que le mal engendre forcément le bien ; et c’est le sens de ce dicton hégr'élien tant décrié : tout ce qui est, est raisonnable. Cette philosophie avait entrevu la vérité depuis longtemps ; mais trompée par une psychologie métaphysique, elle continuait à regarder le sens moral comme une fonction à part, ce qui embrouillait la question du droit et de la justice. Les idées de Hegel sur cette matière sont encore fort incomplètes, et conduisent à une espèce de pondération dialectique entre le crime commis et la peine infligée. Le concept de la pénalité est réduit autant que possible; mais si peu qu’il en reste, c’est toujours assez pour arriver à la peine de mort et à toutes les atrocités d’une juridiction barbare. I] faut rejeter la pénalité entièrement, si l’on veut atteindre à la justice.

Proudhon, dans son beau livre traitant de la justice, verse dans une erreur analogue. Cet éminent dialecticien, le seul de cette force que la France ait produit depuis Descartes, touche la vérité d’assez près; mais il ne saisit pas le rapport phénoménal entre la pensée

et le sentiment, et prenant la faculté logique pour une force purement négative, incapable de produire Paction, il fonde la justice sur le sentiment seul et se heurte contre le fatalisme inséparable de la nature organique de son principe. Il fait une guerre à mort à la nécessité, sans s’apercevoir que celle-ci, si elle est lennemie de la liberté, en est, en même temps, la base logique et causale. Mais Proudhon comprend fort bien la justice &ans son action, sinon dans son origine, et sa critique pénétrante, tout en vaccillant parfois sur sa base dialectique, ne se trompe guère dans l’appréciation des effets. Seulement où l’exposition se rapproche des causes, son concept de justice mal déduit produit nécessairement des erreurs.

Ainsi Proudhon accuse Spinoza, Kant et Hegel d’un absolutisme antilibéral, sans tenir compte que la logique, comme expression de la loi, doit être un absolutisme, et que nous avons besoin de la nécessité pour échapper à l’arbitraire. Il n’y a que l’équation entre le fatalisme nécessaire de la pensée et le fatalisme arbitraire du sentiment qui puisse produire la liberté. Mais en accusant les autres de despotisme dialectique, Proudhon retombe lui-même dans le despotisme transcendant; car en prenant la justice pour une fonction primordiale, c’est-à-dire fatale, il fait l’homme le juge de l’homme, et livre ainsi des armes à la raison d'État et à la raison d'Église qu’il veut combattre. La condition fondamentale de toute liberté est la liberté de

conscience, et elle implique, que l’homme ne peut être jugé que par son for intérieur, que par conséquent le droit de pénalité n’existe pas en principe et n'existe de fait que comme droit du plus fort.

Mais c’est particulièrement dans la question de l'amour et du mariage que ce rude penseur se trouve entraîné, par la base fatale de sa notion judiciaire, à prendre le contre-pied de sa thèse, en méconnaissant le rôle de la femme. Préoccupé du fatalisme qui se. montre dans l’amour, il ne voit pas que le développement intellectuel procède aussi bien de lélément féminin, du sentiment, que de l’élément masculin, de la pensée. [1 réprouve done l’amour et exalte le mariage, en faisant du lien matrimonial le principe de justice qui sanctifie l’œuvre de la génération.

Pourtant une chose mauvaise par son fond ne peut pas devenir bonne par sa forme; si donc l’amour ne vaut rien, le mariage ne peut guère valoir mieux, et la permission du maire pas plus que l'autorisation de l'Église ne communique aux époux cette noblesse de pensée et de sentiment qui seule peut idéaliser leur union en idéalisant leur personnes. En rejetant la passion amoureuse, pour ne laisser subsister que le devoir conjugal, Proudhon retombe dans l’ascétisme religieux qui renie la légitimité de la loi naturelle, et dans la transcendance politique qui met une formule extérieure à la place d’une action intérieure. Ce mariage de par la justice n’est guère qu’un sacre-

ment extraecclésiastique qui, sans l’assistance de l’amour, ne produit pas plus d’effet que la bénédiction de l'Église. On aura beau prêcher la sainteté du devoir, une femme bien élevée se sentira toujours prostituée dans son for intérieur en épousant un homme sans l’aimer. Car la sensualité de l’acte sexuel résiste à toute formule abstraite, on n’en peut anoblir l’objet qu’en anoblisant le sujet, et l’amour seul peut idéaliser l’amour.

Du reste, quoique le mariage, en engendrant la famille et la société, produise la justice, il ne peut pas être sanctionné par elle, justement parce que le mariage est avant la justice, et parce que la cause ne saurait être sanctifiée par son effet. La justice n’apparait au milieu des époux qu'avec l'apparition de l’enfant, qui rattache leur union à l'humanité; mais entre l’homme et la femme l'amour suffit d'autant plus que, dans l’union sexuelle, il est supérieur à la justice. Lamour est le sacrifice de la personnalité, limité seulement par la dignité personnelle; il donne plus que la justice n’a le droit de demander, et où celle-ci commence, l’amour finit, le rapport sexuel se change en rapport neutre, et la matière'du mariage disparaît.

I] résulte clairement de la nature des choses morales, que la notion du bien et du mal n’a rien de déterminé ni de stable, et qu’elle change nécessairement selon le degré de culture de lindividu et de la société. Il en résulte, que la société ne peut pas établir un code de morale applicable toujours et partout, et que la seule règle absolue qu’elle puisse donner à l'individu, c’est d'agir en toute occurrence selon sa conscience. Pour formuler le droit, la société oppose néanmoins à la conscience individuelle la conscience collective ; mais cette collectivité n’est pas une unité, elle n’est qu'une majorité. Le droit est donc tout simplement l’opinion du plus grand nombre, et l’on peut défier tous les jurisconsultes du monde de trouver une autre base du droit. Mais l’opinion de la majorité ne prouve rien du tout, et le monde entier peut avoir tort vis-à-vis d’un individu. Aussi la société a-t-elle le plus souvent commencé par massacrer l’apôtre d’une vérité qu’elle a fini par accepter. Je qui caractérise les choses morales, c’est qu’elles sont tout entières de qualité et que la quantité ne les affecte pas. La juridiction sociale, qui n’est que le droit du plus fort, n’est par conséquent nullement morale de son essence ; elle n’est qu’une nécessité fatale

que la civilisation cherche à amoindrir progressivement, en relevant le niveau des consciences individuelles.

1 faut done conclure de tout ceci que la justice sociale, étant purement fatale, n’a aucun droit de juger et de punir l’homme qui est un être moral, et d'autant moins qu’elle ne peut pas lui donner une loi absolue, et se voit forcée de le renvoyer finalement à sa propre conscience. Pour punir un homme, il faut entrer dans son for intérieur, 1l faut se faire juge de sa conscience, c’est-à-dire il faut se faire Dieu. Le concept de la peine est un concept purement religieux et nullement

juridique, il est la source de tous les despotismes, de toutes les rébellions, de toutes les corruptions.

On a dit que la justice criminelle n’était que la sanctification de la vengeance personnelle au moyen de l’autorité sociale. Mais cet argument n’est pas plus solide que le reste de notre édifice juridique. La vengeance exercée par quelques millions d'hommes à la place d’un seul n’en est que plus brutale et plus hideuse; et cette erreur, qui croit produire une action morale par un moyen purement quantitatif, prouve l’état inculte de notre conscience. Par la même raison, la justice humaine a de tout temps pendu les petits larrons et honoré les grands brigands, quoiqu'il n’y eût pas la moindre différence de qualité entre eux. La vengeance est certainement un instinct fort naturel et même fort légitime, car elle n’est que le sentiment

TROISIÈME ÉTUDE. 231 de justice dans sa forme primitive et ne veut pas autre chose, au fond, qu’amener l’offenseur au repentir et par là à la reconnaissance de la dignité humaine qu’il a méconnue dans l’offensé. Du moment que votre adversaire vous dit qu’il a eu tort, qu’il veut réparer sa faute et qu’il vous demande pardon, votre instinct vengeur s’évanouit et, si vous n’êtes pas un sauvage, vous n’avez plus qu’à lui donner la main. De même la société ne peut sanctifier la vengeance qu’en changeant la pénalité en amendement.

La justice distributive se base donc exclusivement sur la nécessité sociale de défendre et de maintenir la collectivité ; elle doit borner son action aux seules conséquences de cette nécessité. Son rôle est de constater le dommage causé, de fixer la réparation équitable et de préserver la société d’un nouveau préjudice, soit en amendant le coupable, soit en l’éloignant de la communauté. La justice doit s'arrêter là, elle n’a pas à rechercher les intentions, elle n’a rien à voir dans la conscience. Elle doit protéger la société, mais elle ne doit pas juger l’homme, car elle ne possède pas la vérité absolue et elle peut se tromper tout aussi bien que lindividu.

Il va sans dire que ceci est une exposition de principes, et qu’en fait, l’état de la justice dépend nécessairement de l’état de la civilisation. Quand une société pullule de brigands, elle ne peut pas se défendre par des discours philantrophiques; et Alphonse

Karr a exprimé une idée fort juste, en disant que messieurs les assasins devraient commencer par abolir la peine de mort. Mais d’un autre côté, il ne faut pas confondre la nature des accidents avec la nature des choses, et tout en réglant la pratique selon la nécessité des circonstances, il faut formuler la théorie selon la raison des causes ; il n’y à que ce moyen pour établir une juste équation entre la vérité et l’opportunité. Et si l’on se voit obligé de tuer le meurtrier pour défendre la société, il ne faut pas oublier pour cela que la justice qui guillotine ne vaut guère mieux que l’individu qui assassine, car elle sanctionne le meurtre par la peine de mort.

Le sens moral, n’étant pas une faculté une et indivise, se dérobe à l'influence directe, et toute action moralisatrice se bifurque nécessairement en art et science. Car on.ne peut agir que sur ce qui existe, et dans la conscience humaine il n’y a absolument rien en dehors du sentiment et de la pensée. Il en résulte que le commandement est incapable de moraliser Pâme humaine, car il ne fait que substituer une conscience étrangère à la conscience individuelle, sans exercer une action efficace sur les fonctions qui produisent la volonté. Le commandement ne fait que

TROISIÈME ÉTUDE. 238 remplacer la volonté et n’est admissible qu’autant que la conscience de l’individu n’est pas encore capable de libre-arbitre. La famille élève l’enfant au moyen du commandement, parce que chez celui-ci amour et le respect portés aux parents remplacent l’insuffisance de la raison. De même lÉglise instruit l’homme primitif au moyen de la croyance, en substituant l’autorité religieuse à l’autonomie personnelle. Mais cette initiation à la vérité au moyen d’une pression extérieure n’est qu’un enseignement préparatoire ; il doit être complété par une éducation plus rationnelle qui s'adresse aux sources de la volonté pour en faire jaillir le libre arbitre, afin que la conscience puisse ell:-même reconnaître et formuler la vérité.

Si la morale de commandement empêche le développement de lintelligence au lieu de le favoriser, elle devient aussi nuisible qu’elle était salutaire, et l’histoire est là pour prouver par les faits la justesse de la théorie. L’éducation religieuse se base sur le commandement, car elle substitue la raison ecclésiastique à la raison humaine. Mais aussi, l’histoire nous montre que la morale croît tout juste à mesure que l'Église décroît : plus la croyance est absolue, plus la barbarie est sauvage; et plus le dogme se brise, plus la civilisation se développe. Dans trois siècles de doute, l'humanité a fait plus de progrès que dans quinze siècles de foi; c’estun fait manifeste, visible, palpable, que le mensonge seul pourrait contester. T] faut Paveu-

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glement obstiné de l’Église pour soutenir que la foi est la sauvegarde de la morale, tandis que les faits démontrent qu’elle en est l’ennemie la plus cruelle. Il faut donc laisser l’Église à ses erreurs, et accomplir la civilisation à côté d’elle, en lui retirant tout le pouvoir temporel, qu’elle emploie depuis trop longtemps pour combattre la liberté, qui est la morale même.

M. Guizot n’est pas de cette opinion. » Le monde chrétien — dit-il, dans un livre récent — a maintenant une question suprême à résoudre; voici comment elle est posée : laquelle de ces deux entreprises est la moins impossible, faire pénétrer et prévaloir dans l’Église catholique la liberté civile, ou bien, maintenir, dans les pays catholiques, l’ordre chrétien, tout en renversant les bases de l’Église catholique?

C’est bien la peine d’écrire une Æis/oire de la civilisalion, pour ne pas comprendre que l’ordre chrétien, c’est le désordre. Ce qu’il faut au monde, chrétien et non chrétien, c’est un ordre social, basé sur des lois et non sur des dogmes. Heureusement pour le monde chrétien, les deux entreprises proposées par M. Guizot, sont également impossibles, à moins qu’on ne veuille les réaliser l’une par l’autre : car pour faire prévaloir la liberté civile dans l’Église, il faut d’abord renverser les bases du catholicisme. Mais M. Guizot est un professeur trop illustre pour s'occuper de la logique ; posant le but et le moyen comme deux propositions s’exeluant mutuellement, il plaide hardiment la con-

servation du pouvoir temporel au nom de la liberte religieuse. C’est vraiment trop de générosité de la part d'un protestant. Les jésuites d'Amérique qui prêchent l'esclavage au nom de l'Évangile ne sauraient mieux faire.

Pouvoir temporel et liberté religieuse ! — Comment faire rimer ces deux choses, dont l’une est la négation absolue de l’autre? Car la liberté religieuse qu’est-ce, sinon Pinstitution du libre examen? Et le pouvoir temporel qu’est-ce, sinon l’anéantissement du libre examen? C’estla vraie liberté chrétienne que la liberté de M. Guizot : elle est sireligieuse qu’elle ne demande qu’à mourir pour l’Église. 11 est fort heureux pour M. Guizot que le pouvoir temporel soit réduit à subir une pareille défense, car s’il jouissait de sa vigueur, il apprendrait à son défenseur d’être logique même dans l'erreur, en le brûlant au milieu de ses livres. Le bûcher — voilà la chaire que le pouvoir temporel a créée pour les professeurs de la liberté religieuse.

L'Église est forcée de demander l’obéissance aveugle de la foi, ou d'admettre le criterium suprême de la raison, ce qui équivaut au rejet de sa doctrine. Le Bon- Dieu lui-même ne saurait la tirer de ce dilemme dialectique, car il n’y a pas de moyen terme qui puisse se soutenir, La vie de la Liberté, c’est la mort de l’Église. Le pape comprend cela beaucoup mieux que M. Guizot, et l'Église catholique, apostolique et romaine le proclame hautement : » Tout homme, qui ne croit pas

ce que j'enseigne, est un damné qui mérite les châtiments éternels, n’importe la moralité de ses actions.Je défends l’examen de ma doctrine, je n’ai que faire de la raison, car je ne connais pas la justice. Tout mortel est né pécheur et, par conséquent, hors de droit. Je ne connais que la grâce répandue par le sang du Christ sur l’humanité déchue, et c’est moi qui distribue cette grâce au nom du Dieu tout-puissant ; c’est moi qui ai le pouvoir de lier et de délier; c’est moi qui tiens les clefs pour ouvrir et fermer le royaume des bienheureux. “ Et elle conclut : » Instituée par le Seigneur pour le salut du genre humain, j’ai le devoir sacré de ramener, de gré ou de force, toute brebis égarée dans le bercail du bon pasteur, pour la sauver de la perdition. Car tout ce qui n’est pas moi, n’est que péché, abîme, enfer ; il n’y a que moi qui suis la voie, la vérité et la vie. » Et elle fait comme elle dit; si elle n’en fait pas davantage, c’est que son pouvoir temporel est malade. Aussi ne cesse-t-elle de jeter les hauts cris et d’accuser l’État qui poussela persécution contre cette pauvre Église jusqu’à l'empêcher de persécuter.

Naturellement, toute Eglise croit posséder la doctrine par excellence, et comme son dogme est basé

TROISIÈME ÉTULE. 297 sur une hypothèse surnaturelle, il n’est pas soluble dans la raison qui le rejette en entier. Que toute Église se voie obligée de recourir au moyen naturel du raisonnement pour exposer et transmettre sa tradition, pour expliquer et défendre sa doctrine; qu’elle ne puisse propager sa croyance surnaturelle par une infiltration surnaturelle — ce sont de ces petites inconséquences qui ne servent pas d'enseignement. Certes, il est fâcheux pour elle que le miracle fasse relàche depuis dix-huit siècles, et que la contrefaçon miraculeuse n’ait plus guère de succès aujourd’hui. Mais tant qu’il y aura des croyants à toute épreuve qui se contentent des miracles d’un autre âge, l'Église peut, à la rigueur, se passer du prodige contemporain.

Toute Église exclut done forcément la raison, mais en revanche aucune ne peut fournir la preuve de sa supériorité. Car pour prouver, il faut distinguer, critiquer et accepter la raison comme arbitre suprême. L'État, par conséquent, est obligé de tolérer tous les cultes. Aussi chaque Église peut proclamer, enseigner et Soutenir qu’elle possède la meilleure doctrine pour le salut des humains, c’est son droit. Et tant mieux pour l'Église qui réussit à démontrer son affrmation par ses exploits, c’est-à-dire, par la moralité de ses disciples, puisque c’est la seule preuve qu’elle puisse fournir. Mais l’Église outrepasse son droit du moment qu’elle dit au citoyen : » Qu'importe ta vertu, il n'y a que ma croyance qui fasse ton salut. » Voilà

où le temporel se sépare du spirituel : l’État a besoin de vertu, l'Église a besoin de croyance.

Et l'Église ne peut pas accepter la vertu pour but suprême de son institution sans abdiquer sa prérogative. Elle serait forcée de reconnaître, que sa doctrine n’est qu’un mythe épicé de miracles pour les intelligences naissantes qui ne peuvent encore comprendre les créations de la nature et les exploits de l’esprit qu’au moyen des images hyperphysiques et des symboles surnaturels; elle serait forcée de reconnaître, qu’il y à à côté d’elle une doctrine supérieure qui ne manque pas non plus de Messies et de Martyrs et qui se manifeste dans l’art, dans la science et dans la justice; de reconnaître enfin, qu’elle n’est que l’école primaire de l’humanité, qui, par une transition reli-

gieuse, doit conduire l’homme de l’état primitif à la

culture humanitaire de la société. Sa mission est assez belle, il semble, et l'Église pourrait l’accepter franchement pour rester l’associée de la civilisation et l’amie de tous les braves gens. Mais l’orgueilleuse, qui garde pour d’autres l’humilité dont elle fait un étalage si effronté au milieu de ses splendeurs, préfère renvoyer le progrès dans un autre monde pour être la maîtresse dans celui-ci. Elle voudrait nous dégoûter de cette vallée de larmes pour en occuper plus facilement les hauteurs.

Cependant même à supposer qu’une autre planète nous attende, l’Église fait le contraire de son devoir.

TROISIÈME ÉTUDE. 239 Que dirait-on d’un maître décole qui parlerait continuellement à ses élèves de la deuxième classe au lieu de leur enseigner ce qu’ils doivent apprendre dans la première ; qui, au lieu de stimuler leur zèle, leur répéterait chaque jour : faites école buissonnière tant que vous voudrez, seulement pensez toujours à la deuxième classe ; restez stupides à votre aise, car cette première classe n’est bonne qu’à attendre la deuxième ; mais tout est pour le mieux dans la meilleure des écoles possibles, pourvu que vous croyiez fermement d'apprendre le reste en sortant d'ici: cette croyance vaut mieux que toute science. — Évidemment avec de pareils maîtres nul élève ne passerait ses examens. I semblerait pourtant, qu’en attendant une autre école, nous n’avons qu’à faire nos devoirs dans celle-ci; ce doit être notre seul moyen d’être les bienvenus ailleurs. Décidément nous ne pouvons vivre d’une vie future, nous ne pouvons vivre que d’une vie présente ; et celui qui n’estime pas le bien qu’il possède, n’en mérite pas un meilleur.

Comme je n’ai jamais reçu de visite de l’autre monde, je ne sais pas si, dans quelque nébuleuse du firmament, le paradis perdu ne demande pas mieux que de nous ouvrir ses portes; mais franchement je n’y tiens nullement, Il n’y a que les malades qui ne veulent pas mourir. Sans doute, la vie est un peu courte, particulièrement si la deuxième moitié ne sert qu'à nous débarrasser de toutes les sottises, dont

l'éducation nous a imprégnés pendant la première, Cependant j'aurai trouvé le loisir de contempler le monde, de regarder dans l’histoire, de voir les grandes lignes des transformations, et de comprendre les lois qui régissent la matière et l’esprit, la nature et l’homme. On ne peut pas tout apprendre, pas plus sur la voie lactée que sur la terre, pas plus dans mille siècles que dans une vie d’homme. Mais on a assez de temps et d'espace pour connaître l’ordonnance de l’ensemble, si l’on ne se laisse pas troubler l’intellect par le bourdonnement des cloches. À quoi bon compléter par de petits détails, toujours incomplets, la large esquisse de mon univers? Ainsi j'aurai vu et compris, joui et travaillé — que pourrais-je faire de plus ? Je n’ai aucun désir de hanter les ombres des générations passées dans un élysée quelconque : elles m'ont laissé leurs œuvres et légué leurs âmes; je les porte en moi, j’honore leur mémoire que j’entoure de ma reconnaissance. De même, je n’ai pas la moindre envie de renouveler une controverse professionnelle avec l'Église de quelque Jérusalem céleste. S'il y a un sacerdoce ailleurs, je suis sûr d'avance qu’il prétendera tenir le Bon-Dieu dans sa main, exactement comme le clergé dont le ciel a favorisé le globe terrestre. Quand j'aurai fini ma tâche ici-bas, il me semble que je ne serai pas fâché de me reposer. Je fermerai mon livre et je passerai ma plume à une force plus jeune qui la trempera dans une séve nou-

TROISIÈME ÉTUDE. 241 velle. Les petites étincelles de vérité que j’aurai pu semer sur ma route, allumeront de grandes clartés dans mille esprits, car la vérité, pareille à un feu inextinguible, ne demande qu’un peu d’air pour lancer son jet qui purifie les nations et éclaire les siècles. Il n’y a que les partisans d’une vie future qui aient peur du trépas, il n’y a que les égoïstes d’outre-tombe qui meurent dans le tourment; car leur vie a été sans fruit, etleur mort estsans héritage. Mais le champion de la vérité ne connaît pas les affres de la mort; l'humanité belle et glorieuse reçoit son âme, et puisqu’il a vécu pour ce qui est éternel, il vivra éternellement.

l’Église, voulant garder sa prérogative transcendante, ne peut faire de la vertu le couronnement de son édifice; car on lui prouverait que, parmi ses adversaires, il y a des hommes tout aussi vertueux, que parmi ses adhérents; que par conséquent sa croyance n’est pas indispensable à la vertu, qu’elle est même nuisible, parce qu’il est plus moral et plus moralisant de faire le bien pour le bien, se payant de sa propre conscience, que de le faire pour Pamour dun Dieu qui punit et qui récompense. On lui prouverait de plus, que sa doctrine ne saurait contenir des

préceptes applicables à toutes les complications de la vie, qu’elle est donc incapable de conduire la vertu sans l’assistance de la raison; que par conséquent elle est insuffisante, voire même funeste, en tant qu’elle entrave les moyens de la raison, et que, somme toute, il vaudrait mieux de s'adresser sans plus de façon à cette raison, dont l’efficacité n’a besoin ni d’église, ni de prêtre, ni de dogme, ni de croyance.

Pour échapper à ce dilemme formidable, l'Église se rejette sur la gräce, qui, par son action surnaturelle, doit suppléer à l’insuftisance de la doctrine aussi bien qu’à la faillibilité de la raison. Mais comme la grâce est chose arbitraire dont, au surplus, l'Église s’est réservé la distribution, l’État n’en a que faire. Il ne peut pas ordonner à ses citoyens d’avoir la grâce, il peut seulement leur demander d'être des hommes bons et raisonnables. I] lui faut donc un mode d’éducation à la portée de tout le monde et en harmonie avec l'égalité, la condition fondamentale du pacte social.

Il est vrai que l’Église prétend répandre cette éducation à l’aide de son clergé, investi d’un pouvoir transcendant par l’ordination sacerdotale, et dirigeant les consciences au moyen des pratiques religieuses : de la messe, de la confession et de la communion. Mais avec tout cela, l'État n’est pas quitte du surnaturel, n’est pas délivré de la grâce. L'État ne croit pas au sacerdoce, ne connaît pas le prêtre ; il ne connaît

que des citoyens égaux devant la conscience, comme devant la loi, et également appelés à la connaissance aussi bien qu’à l'exercice du beau, du vrai et du juste. De plus, il ne saurait marcher avec des citoyens qui ne peuvent pas accomplir leurs devoirs sans consulter un confesseur ecclésiastique pour apprendre qu’en tout conflit il ne faut jamais faire ce que l’État exige, mais toujours exécuter ce que l’Église ordonne. L'État se voit donc obligé de pourvoir lui-même à l’enseignement ; car l’Église, en proclamant la foi comme morale suprême, fait de la croyance le principal et de la vertu l’accessoire ; elle nie le principe de la société et sape la base de l’État. Aussi la dernière conséquence de toute doctrine ecclésiastique, c’est l'absorption de l’État par l’Église.

L'État et l’Église sont donc incompatibles au fond, et l’État serait forcé de détruire l’Église pour ne pas être anéanti par elle, sil n'avait pour sauvegarde la liberté, cette bonne fée, qui guérit toutes les blessures et aplanit toutes les difficultés. Il proclame la liberté religieuse, et ce principe suffit pour arrêter la dégénérescence de la morale et la décomposition de l'État. Car avec la liberté religieuse, l'État proclame qu'aucune Église n’a le monopole de la vérité, et qu'aucune religion n’est le réceptacle de la vertu. En laissant le citoyen libre de choisir telle religion qui lui convient, ou de ne pas en choisir du tout, l’État déclare que la morale est indépendante de la croyance, qu’elle

appartient au domaine de la raison, qu’elle rentre dans les attributions de l'État, et qu’elle fait partie des devoirs sociaux et des lois politiques.

Voilà la morale sauve et c’est tout ce qu’il faut à l'État. Dès que la maxime de la liberté religieuse est mise en vigueur, l'Église devient impuissante à nuire, et le principe de la liberté peut donner pleine carrière à sa générosité. Car, bien que l’Église ne reconnaisse pas la liberté et poursuive ses contradicteurs toutes les fois qu’elle a le bras assez long, la liberté n’use pas de représailles et laisse l'Église prêcher, catéchiser et endoctriner à son aise. Du reste une doctrine qui à besoin d’un gendarme pour fermer la bouche à la discussion, se condamne soi-même. La liberté n’impose donc silence à personne; elle est, en vertu de son principe, la première à se soumettre aux débats; elle permet qu’on la nie, qu’on la calomnie, qu’on l’invective, et ne recourt jamais à la force pour avoir raison de ses adversaires. Ah! c’est le plus beau fleuron de sa couronne, c’est le plus noble exercice de sa prérogative, qu’elle puisse être tolérante même envers les intolérants. [l n’y a qu’elle qui puisse user de cette largesse et elle peut bien défier ses ennemis d’en faire autant,

Mais si la liberté permet à l’Église de la nier et de la combattre par tous les moyens spirituels en son pouvoir, si elle veut bien que l’Église profite d’une générosité qu’elle n’imite pas et bénéficie d’un prin-

TROISIÈME ÉTUDE. 245 cipe qu’elle n’admet pas, la liberté doit-elle pousser l’abnég'ation jusqu’au suicide et tendre le cou au sacerdoce pour qu’il la sacrifie sur l’autel de saint Pierre? La liberté doit-elle se courber devant le despotisme temporel au nom de son propre principe et s’'anéantir de propos délibéré? Vraiment on se croirait à Charenton. Comment! vous voulez mettre la science à l’index au nom de la liberté; vous voulez arracher les enfants du sein de leurs familles et les christianiser de force, encore au nom de la liberté; vous voulez imposer un gouvernement abhorré à un peuple martyrisé toujours au nom de la liberté? C’est trop fort,

Qu'on laisse la papauté gémir, prècher, protester, crier, fulminer et maudire, excommunier et anathématiser son soûl, mais qu’on ne lui donne pas d'armes temporelles pour frapper la liberté et renverser la loi. Même un catholique fervent, sil a l’esprit droit et le cœur honnête, doit trouver cette demande de toute justice. Comment! on vous laisse larêne libre, vous pouvez exposer et défendre vos dogmes à votre guise; il ne tient qu’à vous d’engloutir PÉtat, si vous parvenez à convaincre la majorité des citoyens de la supériorité de votre doctrine — et vous vous méfiez de

vos forces spirituelles? vous qui disposez d’autant de chaires qu’il y a déglises? vous qui avez le Verbe, la parole des paroles, la vérité absolue, Pinfaillibilité, les sacrements, les miracles, les saintes écritures et les reliques? vous qui avez le patronage de saint Pierre, l’assistance des évang'élistes, l’aide des apôtres, l'appui de tous les saints, le secours des anges et des archanges, en un mot la collaboration invisible de tous les bataillons célestes? vous qui avez l’intercession de la sainte Vierge, les promesses du Christ Rédempteur, le concours.du saint Esprit, la protection du Seigneur et, par-dessus tout, la grâce de la trèssainte Trinité? Ah! faut-il que vous fassiez peu de eas des puissances surnaturelles! |

Et avec tout cela, vous avez donc peur de nous, qui n'avons pour tout bouclier et pour tout glaive que notre seule raison? Vous n’usez donc pas de cette foi que vous prêchez tant aux autres, puisque vous demandez au pouvoir temporel, vous, les représentants du Bon-Dieu sur la terre, de protéger votre doctrine contre nous, pauvres déshérités de la grâce, qui ne demandons rien au pouvoir, rien que la liberté qu’on vous accorde? Comment! nous vous disons : Marchez, déployez votre drapeau, développez vos forces, et laissez-nous faire de même; combattez-nous, si tel est votre plaisir, seulement, ne chargez pas le bourreau de votre défense et le gendarme de votre controverse; ne répondez pas à nos arguments par des coups de hache, à nos

preuves par des fagots et à nos répliques par la question. Un tel procédé est d’un goût détestable. Nous avons meilleure opinion de votre religion que vousmêmes, et nous trouvons que ce que vous faites n’est pas plus chrétien que courtois. Brûler les gens, n’est pas les convertir, et brûler les livres, n’est pas les réfuter. Mais quand on vous tient ce langage cent fois plus moral que le vôtre, malgré sa phraséologie onctueuse, vous vous indignez de la perversité d’un monde que vous convoitez tant. Ce que vous voulez, c’est la liberté pour vous et l'esclavage pour le reste. [l vous faut le pouvoir temporel, ni plus ni moins, et cela au nom de l'humanité qui n’en veut plus, et au nom de la divinité qui n’en a que faire. Est-ce assez ridicule?

Et, en effet, qu’est-il autre chose, le pouvoir temporel, que le despotisme religieux doublé du despotisme politique; c’est-à-dire le despotisme sans frein ni merci, le despotisme pur, absolu, acharné? Le papisme étant la négation de la liberte, le pouvoir temporel de la papauté ne peut être autre chose que l’anéantissement de la liberté. Et ce pouvoir papal ne réside pas seulement à Rome, il pèse sur tout pays où Église domine, et poursuit partout et toujours la franchise de dire et la faculté de penser. Du reste, le Saint-Siége le dit bien à qui veut l’entendre, et le prouve, au surplus, par ses faits et gestes, qu’il est lennemi irréconciliable de la raison et de la liberté, On n’a qu’à lire les encycliques de Grégoire XVI et les diatribes

récentes d’une papauté aux abois, pour trouver [x condamnation implacable de la société moderne. On n’a qu'à regarder dans l’histoire, pour voir cette papauté traverser les siècles comme une comète, traînant après soi une longue queue de feu et de sang.

Voilà le pouvoir que M. Guizot défend au nom de la liberté. 11 dirait qu’il faut maintenir la guillotine, pour abolir la peine de mort, qu’il serait tout aussi logique. Mais M. Guizot, qui a laissé tomber un pouvoir, voudrait prendre sa revanche et en sauver un autre, fût-ce même le pouvoir temporel. Heureusement lui peut-on prédire, sans être prophète, qu’il ne sera pas plus heureux aujourd’hui qu’en 1848. Tout ce ramage académique, tout ce radotage diplomatique autour de sa thèse, n’en cache pas la fausseté primitive et ne prouve rien du tout. [l y a contradiction logique, historique, irrémédiable, absolue. C’est tout simplement absurde.

On trouvera peut-être que c’est parler trop cavalièrement d’un homme illustre; mais on n’a pas besoin d’un brevet d’'Académie pour dire la vérité. Il ne s’agit ici ni de se courber devant le talent, ni de reculer devant le nom; il s’agit d'empêcher étiquette de couvrir la marchandise, car voilà assez longtemps que cela dure, et que l’on prend la forme pour le fond et l'air pour la chanson. Certes, on doit des égards à un homme qui est arrivé à la renommée à force de travail; mais sous la condition qu’il respecte lui-même

son nom et n’abuse pas de ce pouvoir, dont la société l’a investi, en lui déférant la place élevée d’où sa voix retentit. La renommée ne constitue pas seulement un droit, elle constitue aussi un devoir, et qui manque au devoir, perd le droit. Si un homme, sorti de la science et grandi par la liberté, plaide les miracles et prêche le despotisme, on pend une croix devant son nom, pour crier gare! aux passants. C’est un baiser de Judas que M. Guizot a donné à son seigneur et maître, le libreexamen. Quel dommage que le Saint-Père ne puisse pas lui envoyer l’ordre du Saint-Esprit, dans un reliquaire !

La question suprême que le monde chrélien a maintenant à résoudre c’est de casser tout pouvoir temporel d'Église et de faire une réalité de la liberté de conscience, qui n’est qu’un mensonge aussi longtemps que le pouvoir temporel existe. L'État, comme l’homme, ue veut plus de la tutelle religieuse. Voilà trop long:temps que le règne de la grâce afllige l'humanité, il est temps que le règne de la justice commence. Ce n’est qu’alors que l’art développera sa puissance moralisatrice si clairement manifestée dans l’antique Grèce, mais entravée de nos jours par l’état hybride des institutions politiques.

Il est facile à comprendre, du reste, qu’un art public et humanitaire, une littérature populaire et morale, un drame national et héroïque poussent bien plus puissamment les âmes vers le bien, que les commandements stériles du clergé et les menées égoïstes du sacerdoce. L’action affective de la religion, au surplus, ne provient que de la mise en scène esthétique de l'Église. Prenez à la chaire la forme oratoire empruntée à la poésie, à l’autel l’image idéale empruntée à la peinture, au sacerdoce le costume oriental emprunté à la fantaisie, à la messe la voix harmonieuse empruntée à la musique, en un mot, prenez au culte sa beauté dramatique empruntée à tous les arts, et voyez ce qui reste — l’exposition raisonnée d’une doctrine qui, dépouillée de ses oripeaux artistiques, s’enfuit immédiatement dans la science. Otez l’art, et la religion disparaît.

L'Église ne le sait que trop bien et use et abuse de l’art par tous les moyens en son pouvoir. Si lon pouvait convertir toutes les images religieuses qu’elle a répandues avec une merveilleuse prodigalité, en images d’art et de science, l’éducation du peuple serait faite. L’homme, en ouvrant les yeux pour la première fois, voit à son berceau l’image de son saint patron; et quand il ferme les yeux pour la dernière fois, on pose l’image de son Dieu entre ses mains mourantes. Il est accueilli, élevé, conduit et enterré

par l’image. Le culte de l'Eglise n’est qu'une grande

distribution d'images : images plastiques, picturales, poëtiques, réthoriques, légendaires, mythiques, symboliques, fantasmagoriques. Il n’y a que l'Église et le despotisme qui aient su tirer parti de l’art et jouir de la puissance qu’il contient. La démocratie, toujours pétrie de bonnes intentions et toujours dépourvue de sens politique, a commencé par proscrire l’art sous prétexte d'économie sociale. Elle a trouvé là le plus sûr moyen d’éterniser le règne de ses adversaires. Heureusement que le progrès se fait par une loi immanente qui pousse l'aristocratie de l’intelligence hors du giron de l’Église. Il y a longtemps que l’intelligence ne demande plus sa nourriture spirituelle au dogme et au confesseur, mais à l’art et à la science. Si Part n’a pas toujours été un moralisateur, ce n’est pas la faute de l’art, mais bien des artistes. Et comment les artistes auraient-ils compris leur mission, puisque l’Église, en monopolisant l’enseignement moral, fit son possible pour repousser l’art mondain dans le cercle étroit du plaisir sensuel. Mais malgré la réaction incessante du clergé, l’art et la littérature ont, depuis la réforme, exercé bien plus d’influence que la religion sur le destin des sociétés, et les conséquences salutaires de cette influence sont incontestables. Ce n’est pas l’Église qui a fait la révolution, la base morale de l'État moderne. L'Église n’a rien fait que s’obstiner aveuglément dans l’état barbare du moyen âge, et cest pour cela qu’elle n’a plus de

pouvoir que sur les esprits incultes, qu’elle ne sait même pas cultiver.

La volonté n’est que la conscience en action, et la conscience est l’acte d’union du sentiment et de la pensée, produisant la vérité. De même, la morale n’est que la vérité en action, et la vérité morale est l’union de la vérité sentimentale et de la vérité intellectuelle.

Toute morale théorique est done un commandement qui se base sur deux moyens : sur la démonstration logique prouvant la vérité à l’intelligence, et sur la démonstration esthétique communiquant la vérité au sentiment. Là où ces deux bases manquent, le commandement ma ni autorité ni efficacité; car il n’a aucun droit d'imposer une règle à un être raisonnable sans lui donner des raisons, et il n’a aucun pouvoir d'élever une âme sensible à la vertu sans la toucher par la beauté. Les autres moyens que l’enseignement religieux y ajoute, —promesses, menaces, contraintes, — sont des procédés à l’usag'e des mineurs, et, loin de moraliser l’homme, ils le dégradent, du moment qu’il est sorti de l’enfance.

Les personnes instruites qui jugent les arts inutiles dans l’État, croient la raison suffisante pour conduire l’homme à la vertu; elles sont dans l'erreur. La

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raison sufiit pour formuler la vérité scientifique, mais l’homme n’épuise pas son rôle par la production de la pensée, il doit vivre et agir dans la société; et puisque tout acte de volonté est une équation de pensée et de sentiment, l’éducation de celui-ci est aussi nécessaire à la morale que le développement de l'intelligence. La raison est une puissance généralisatrice qui formule les principes et pose, pour ainsi dire, la charpente de l'édifice intellectuel. Mais entre les chevrons logiques de cette construction restent des vides que le sentiment doit remplir. Ce n’est pas tout d'accomplir les arrêts de la raison, il s’agit encore de les accomplir d’une certaine façon; et la forme d’une action affecte la justice tout aussi bien que le fond. Il n’y a pas que des principes dans la vie, il est souvent question de nuances que le sentiment seul sait déterminer. On peut remplir les devoirs envers le prochain en blessant sa dignité, comme on peut respecter cette dignité en se refusant aux devoirs; et l’un de ces procédés est aussi immoral que l’autre.

Il reste donc dans toute action comme dans toute doctrine morale un élément sentimental qui, reposant sur amour du beau, échappe à la raison pure et ne saurait être saisi et cultivé que par l'idéal. S'il n’en était pas ainsi, le sentiment perdrait ses droits et serait tout à fait absorbé par la raison, ce qui, loin d'être un progrès, affaiblirait la base de laction et finirait par faire de l’homme une théorie. Les reli-

sions, en agissant sur l’imagination par l'idéal religieux, développent cet élément sentimental et satisfont ainsi un besoin universel. C’est le secret de leur force, c’est leur titre de légitimité. La foi chrétienne, particulièrement, porte ce principe jusqu’à l’excès, et met la charité au-dessus de la justice. En plaçant la divinité entre l’idéal et la conscience, cette charité altère l’action salutaire du beau moral; ce n’est plus pour l'amour désintéressé du bien que le croyant est charitable, mais pour l’amour d’un Dieu rémunérateur ; ce n’est plus son frère en égalité qu’il assiste, mais son frère en croyance. En faisant de la charité un devoir, l'Église fait de la mendicité un droit, et détruit l'amour qu’elle croit sauver. Le sentiment ne se laisse pas convertir en devoir sans perdre toute sa valeur qui consiste justement dans son entière liberté.

La religion, en substituant à l’idéal humain et réel un idéal surnaturel et abstrait, entrave l’action moralisatrice de l’idéal; et en mêlant le concept à l’image, elle empêche le sentiment de former la beauté, comme elle empêche la raison de formuler la pensée. Cependant, à mesure que l’idée philosophique se dégage de l'imagination, l’idéal religieux, en perdant sa valeur intellectuelle, perd son efficacité morale et finit par devenir idole. Alors Pidéal esthétique, délivré des entraves religieuses, apparaît dans toute sa vérité et continue l’éducation du sentiment. Il n’y à qu’un art populaire et national qui puisse remplacer un mysti-

TROISIÈME ÉTUDE. 255 cisme transcendent et idolàtre, et accomplir l’éducation des masses; car on n’a qu’à examiner les populations rurales et lire la Gazette des Tribunaux pour se convaincre quelle faible influence la fantaisie relisieuse exerce sur les cœurs, parce que l’efficacité de l'image est exploitée pour le compte de l’Église, au lieu de servir à l’adoucissement des mœurs et au développement du sens moral. La civilisation, cependant, parviendra à dégager peu à peu la vérité esthétique du culte religieux et à faire sentir la beauté au peuple sans les secours du mythe. Mais pour cela il faut que l’art devienne aussi actif dans PÉtat qu’il l'était jusqu’à présent dans l’Église. 11 faut que l’image de la nature et de l’homme remplace l’image de l'absolu et du surnaturel, dans l’école comme dans le forum, dans la chaumière comme dans le palais.

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