‹ Les souvenirs d'un artisteChapitre 2 sur 46 · NU · texte numérisé non relu

NU

LR # «| A û

QAPAT ES | PEU

Le

Pour bien voir une œuvre d'art, il faut prendre une certaine distance; et cette loi qui s'adresse d’abord aux yeux ne laisse pas de s'étendre ensuite à l'esprit. Aussi l’étude critique d’un art passé n’offre-t-elle pas de grandes difficultés : l’espace qui sépare l’objet et l’observateur permet de juger l'artiste dans l’ensemble des aspirations de son époque. De plus, les matériaux sont connus et rangés, les travaux discutés et appréciés.

Mais du moment qu’il s’agit d'art contemporain, la tâche de la critique devient beaucoup moins facile : les tendances artistiques se mêlent aux principes sociaux, et comme tout point de vue se trouve occupé

par la lutte, Popinion du jour entrave la sûreté du goût. Et puis, l’on n’épargne point la vérité aux morts, tandis qu'on à des égards pour les vivants, et l'influence du monde corrompt Pimpartialité du juge. Aussi, l'appréciation se montre-t-elle le plus souvent indécise et même contradictoire; elle exalte outre mesure ou dénigre sans justesse. La critique, cependant, qui s'attaque aux œuvres du temps, si elle est plus épineuse, n’en est pas moins utile, car c’est l’art contemporain qui est toujours le plus important pour une époque.

Et plus nous avançcons dans le progrès, plus le travai] de la critique devient nécessaire. Si l'artiste, dans des temps primitifs, pouvait créer instinctivement et s’en rapporter à son sentiment, qui était celui de son siècle — il n’en est plus ainsi dans les temps modernes, où l'humanité a mangé du fruit défendu et mordu à belles dents dans la pomme de la science. T’antiquité et le moyen àge avaient leur idéal; notre époque n’a pas ce sentiment esthétique nettement déterminé, et c’est pour cela qu’elle n’a pas de style et qu’elle est nécessairement éclectique. L'artiste de nos jours ne peut done plus se fier exclusivement à son sentiment, il est forcé de s'appuyer sur la réflexion, et, par conséquent, sur la critique.

Cela ressemble à une décadence, mais ce n’est qu’un progrès. Les idées de l’humanité se sont développées à un tel point, qu'un idéal unique ne suffit plus à

INTRODUCTION. 5 imagination. La pensée religieuse et nationale des anciens est devenue, én s’agrandissant, humanitaire et populaire, et les questions philosophiques et sociales assiégent l'atelier de l’artiste aussi bien que le cabinet du savant. Nous sentons, tout à la fois, la beauté plastique des Grecs, la beauté picturale des Italiens et la beauté intellectuelle des Germains. À côté des conceptions élevées de la peinture murale, le genre nous dévoile le charme intime de la vie journalière et le paysage nous initie à la poésie pittoresque de la nature. Se conformant à l’élargissement de horizon humain, l'idéal s’est donc divisé, a fait souche pour ainsi dire; et si ce travail, laborieux comme toutes les transitions, ne pouvait pas donner immédiatement des résultats complets, il n’en est pas moins vrai qu’il mène à l’accroissement de nos richesses artistiques.

Seulement, l'artiste doit élabôrer aujourd’hui en eonnaissance de cause, ce qu’il créait autrefois en vertu de l’ignorance ; et puisqu'il à été entamé par le doute, il est forcé d’aller jusqu’au bout et de se rendre un compte exact des moyens et des intentions de Part. Une fois qu’il aura franchi cette position intermédiaire, où son sentiment se trouve entravé par la pensée et sa pensée par le sentiment, sa science marchera d'accord avec son talent et sa création n’en sera que plus puissante.

Il est vrai que l'artiste ne profite pas souvent de la critique, qui lui est antipathique. Mais le publie ny

reste pas sourd, et c’est lui qui, en purifiant son goût, exerce une influence décisive sur le développement de Part. Car l’art, plus qu’on ne le croit ordinairement, est le reflet du sentiment collectif de la société. Si lentente cordiale entre l’art et la critique n’est pas excessive, c’est un peu la faute des deux. Sans doute l'artiste, comme la femme, est enclin aux louanges et rétif aux observations ; mais la critique, il faut bien le dire, a généralement pris sa tâche trop peu au sérieux pour guider lartiste dans l'élaboration de idéal moderne. Ce n’est pas avec de lesprit que l’on fait de la critique, c’est avec du raisonnement; et ce n’est pas un goût vague et arbitraire qui doit présider à l’examen, c’est l’idée esthétique qui a des principes invariables, basés sur le code de la logique et sur les lois du sentiment. Car le sentiment aussi a ses lois, qui, malgré la diversité de l’expression, ne changent pas, parce que Pâme humaine est toujours et partout la même.

Si donc la critique a l'intelligence de sa mission, et sait se placer au point de vue élevé que la science du beau lui offre au milieu des tiraillements de l’actualité, elle ne doit pas hésiter à séparer l’œuvre de l’homme. En analysant l’œuvre, bien loin de rabaisser l’homme, la critique élève, au contraire, à la hauteur qu’elle occupe; elle fait éclater le mérite de l'artiste tout en découvrant les défauts de son travail, car elle montre létendue de la force intellectuelle, qui est

INTRODUCTION. 1 nécessaire pour produire l’œuvre artistique. De cette manière, elle guérit d’une main la blessure qu’elle a faite de l’autre.

L'art, d’ailleurs, n’est pas une industrie inventée pour chatouiller la curiosité des collectionneurs, c’est une fonction de l’esprit, qui, au moyen de l’idéal, aide à développer et à formuler la pensée humaine. Il est malheureusement vrai que plus d’un artiste ne demande pas un poste aussi élevé; mais la critique n’en doit pas moins lui faire sentir qu’il y va de sa dignité de respecter l’art dans l’œuvre qu’il produit.

L'artiste, du reste, qui démérite de Part ne peut pas trouver grâce devant la critique, et l’homme de mérite doit toujours être satisfait de se voir sérieusement discuté dans son œuvre. il ne l’est pas, c’est que son intelligence n’est pas à la hauteur de son talent.

Ceci posé, entrons en matière.

Page 1